É
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HENRI CORDIER
MBMBRB DE L'INSTITUT
HISTOIRE GÉNÉRALE
DE LA CHINE
ET DE SES RELATIONS AVEC LES PAYS
ÉTRANGERS
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS ANCIENS JUSQU'A LA CHUTE
DE LA DYNASTIE MANDCHOUE
II
DEPUIS LES CINQ DYNASTIES (907)
jusqu'à LA CHUTE DES MONGOLS (l368).
LIBRAIRIE PAUL GEUTHNER
13. RUE JACOB. PARIS (VI«). 1920
DU MÊME AUTEUR :
Cordier (H.) Bibliotheca Sinica : Dictionnaire biblio-
graphique des ouvrages relatifs à l'Empire chinois, 2® éd.,
considérablement augmentée, 8 fasc, gr. in-8, 1904-8.
— Bibliotheca Indosinica : Dictionnaire bibliographique
des ouvrages relatifs à la Péninsule indochinoise, 4 vol.,
(3030 colonnes} gr. in-8, Befeo, 1912-15.
Tome I : Birmanie, Assara, Siam, Laos. — II : Péninsule
malaise. — III-IV : Indo-Chine française. —
— BibUotheca Japonica : Dictionnaire bibUographique
des ouvrages relatifs à l'Empire japonais, rangés par ordre
chronologique jusqu'à 1870, suivis d'un appendice renfer-
mant la Hste alphabétique des principaux ouvrages parus
de 1870 à 1912, XII pp. et 762 colonnes, gr. in-8. Publ. de
l'Éc. des Langues or. viv., 19 13.
— Histoire des relations de la Chine avec les Puissances
occidentales, 1860-1900, 3 vol. in-8, avec cartes, BHC, 1913.
— L'Expédition de Chine de 1857-58, in-8, BHC, 1905.
— L'Expédition de Chine de 1860, in-8, BHC, 1906.
HISTOIRE GÉNÉRALE
DE LA CHINE
DS
eu
t. 2-
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
CHAPITRE PREMIER
Les Cinq Dynasties : Woii Tai.
CETTE période d'anarchie de cinquante-trois ans,
qui succéda à la longue administration des T'ang,
est désignée dans l'histoire de la Chine, sous le nom
de Wou Tai, les « Cinq Familles », ou « Cinq Dynasties »,
ou de Heou Wou Tai, les « Cinq Familles postérieures- »,
pour les distinguer des Ts'iex Wou Tai, les « Cinq Familles
antérieures » qui régnèrent entre les Tsin et les T'ang. Ces
Cinq Familles qui n'ont d'ailleurs exercé l'autorité que
sur une petite partie de la Chine, sont par ordre de succes-
sion, les Heou Leang, les Heou T'ang, les Heou Tsix, les
Heou Han et les Heou Tcheou.
Il faut avouer que cette période de l'histoire de Chine
n'offre qu'un médiocre intérêt; ces chefs qui convoitent
le titre d'empereur, qui n'ont pour objectif que la conquête
des terres de leurs voisins, guidés seulement par l'ambition,
le lucre et leur ardeur combative, sans idées générales,
hommes grossiers, sans éducation, superstitieux, ne redou-
dant que les sorciers et leur magie, rappellent certains
barons de notre féodalité, véritables animaux de proie,
guettant la victime sur laquelle ils se jetaient au moment
favorable, pillant villes et campagnes pour recueillir le
butin qu'ils accumulaient dans leurs repaires fortifiés. Pas
une idée politique, pas une idée morale, pas une idée noble,
la force brutale leur seul mo3'en d'action, le vol, le meurtre
les seuls buts de leur conduite; à peine retenus, non par
un véritable sentiment religieux, mais par une terreur
superstitieuse de forces impondérables qu'ils ne comprennent
pas, mais dont ils connaissent et redoutent les effets. La
faiblesse des empereurs, la puissance des gouverneurs
causent une anarchie dont souffre tout le pays.
6 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
XIV^ Dynastie : les Heou Leang ou Leang Postérieurs.
TcHOU Wen, jadis Tchou San, perfide et débauché, qui
ne se distinguait ni par une intelligence supérieure, ni par
des talents d'administrateur, ni par une grande bravoure
sur les champs de bataille, avait été servi par les circons-
tances, la faiblesse et l'incapacité des derniers T'ang, la
rivalité des gouverneurs de province, l'anarchie dans la
direction des affaires, surtout par son absence de tout
scrupule jointe à une cruauté sans égale. Simple particu-
lier à Tang Chan (Kiang Nan), rebelle avec Houang Tch'ao,
ayant reçu de l'empereur un emploi dans son armée, il
réussit à se substituer au Fils du Ciel. Quand il monta sur '
le trône, le grand ancêtre. T'ai Tsou, d'une nouvelle
dynastie, les Heou Leang (Leang Postérieurs), il y appor-
ta les germes de la ruine rapide de sa famille et il ne tarda
pas à s'apercevoir que le titre d'empereur ne suffisait pas
à conférer la toute puissance et que le cadre exigu dans
lequel il exerçait le pouvoir était pressé de toutes parts par
des chefs qui s'étaient rendus plus ou moins indépendants
et ne redoutaient nullement un usurpateur qu'ils savaient
possible de renverser quand ils le voudraient. Le Fils du
Ciel se trouvait dans une position analogue à celle du roi
de France en présence de ses grands feudataires et à tout
moment pouvait surgir une Ligue du Bien Public pour faire
chanceler ou renverser un souverain qui avait les appa-
rences plus que la réahté du pouvoir.
Sans les faire entrer dans ses intérêts, Tchou Wen, renon-
çant à gagner les grands gouverneurs, combla de ses faveurs
Ma Yin, Ts'ien Lieou, Lieou Yin, Wang Chen-tche et
Kao Ki-tchang. Un seul homme repoussa ses avances :
son propre frère aîné, Tchou Ts'iouen, qui déclina le titre
de prince, abandonna même la cour, et se retira dans son
pays au Tang Chan, montrant ainsi qu'il était étranger
aux crimes de Tchou Wen, mais il ne put empêcher celui-ci
de créer princes du premier ordre, ses trois fils à lui Tchou
Ts'iouen.
Ma Yin possédait 23 villes dans le Hou Kouang qui con-
HEOU LEANG y
stituaient son royaume de Tchou sur lequel il régna 34 ans,
depuis 896; il eut pour successeurs ses fils Hi Ching,
3 ans; Hi Fan, 15 ans; Hi Kouang, 3 ans; Hi Wou, un
an; Hi Tsoung, 9 mois; ce royaume disparut en 951, après
avoir duré 56 ans, sous six princes.
Wang Chen-tche était maître du royaume de Yin ou de
Min depuis 892 ; il régna 34 ans à Fou Tcheou et mourut à
la 12^ lune de 925; il eut cinq successeurs; ses fils Wang
Yen-han, un an, tué à la 12^ lune de 926, et Wang Yen-
Kiun (Houei Tsoung), 9 ans, tué à la lo^ lune de 935 ; Wang
Ki-ping (Wang Tch'ang, K'ang Tsoung), fils de ce dernier,
3 ans, tué à la 7^ lune de 939; Wang Hi (King Tsoung),
fils de Chen-tche, 6 ans, tué à la 6^ lune de 944; Wang
Yen-tch'eng, également fils de Chen-tche, 4 ans, qui
s'était proclamé roi à Kien Tcheou en 942 et avait pris
Ta Ying-Kouo pour son titre dynastique; lorsque son
frère eut été tué, il transféra sa capitale à Fou Tcheou et
changea son titre d^-nastique en celui de Ta Min-Kouo. Ce
royaume, qui comprenait cinq villes du Fou Kien, cessa
d'exister en 946; Wang Yen-tch'eng s'était soumis au
Nan T'ang en 944, à la 8® lune et mourut en 951.
Les K'i Tan qui avaient déjà causé tant de soucis à la
Chine, allaient avec un chef entreprenant, prendre part à
la curée et créer une dynastie, celle des Leao, qui après avoir
régné sur le nord de la Chine, ayant été repoussée par les
KiN en 1125, devait régner sur l'Asie Centrale jusqu'à
la fin du xii^ siècle. Sous l'empereur Hi Tsoung, des T'ang,
les K'i Tan étaient répartis en huit hordes campées sur le
Kara Mouren, le Sira Mouren, et autres fleuves de Mongo-
lie, pouvant mettre chacune sur pied un effectif de 10,000
hommes; tous les trois ans, ils choisissaient un chef dont
les pouvoirs n'étaient pas renouvelables ^ Il arrivaque l'un
de ces chefs, Ye-liu A-pao-ki, qui s'était illustré par ses
conquêtes, en particulier par celles du pays des Ta Tche,
dans le Yin Chan, et des Hi au sud des K'i Tan, près de
la Grande Muraille, dans le Tche Li, au nord-est de Kou
pe k'eou, voulut garder le pouvoir à l'expiration de ses
r. Mailla, VII, p. iiS .
8 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE .
fonctions; en conséquence, il se retira avec sa horde, et alla
s'établir au pays de Han Tcheng, <( près d'un lac dont les
eaux lui donnèrent du sel en abondance : il en fit labourer
les terres, où il sema cinq sortes de grains qui donnèrent
une abondante récolte, et par ce moyen il se procura la
facilité de subsister sans le secours de personne. » ^ Puis,
a3'ant exercé ses sujets au maniement des armes, il attaqua
les sept hordes qui avaient refusé de le laisser au pouvoir
et les soumit ; marchant ensuite au nord il conquit les
royaumes de Che Wei et de Niu Tche; ensuite, à l'ouest, il ■
conquit tout l'ancien domaine des Tou Kiue; devenu puis-
sant, il compara sa force à celle des gouverneurs de la
Chine, à celle même du Fils du Ciel, et il songea à la con-
quête de l'Empire. Il fallait toutefois agir avec prudence.
Li K'o-YOUXG lui parut le plus redoutable de tous ces
chefs, aussi voulut-il gagner son amitié. A pao-ki se rendit
de Parin, son campement, sur le Kara mouren, chez Li
K'o-young, aux environs de Ta T'oung fou (905) et les
deux chefs se jurèrent fidélité ; au banquet qui suivit, A-pao-
ki s'étant enivré, on conseilla à son hôte de l'arrêter, mais
Li était trop honnête pour manquer à la foi jurée; en
revanche, A-pao-ki ne fut pas longtemps avant d'oublier
ses serments, et dès que Tchou Wen fut monté sur le trône,
le Barbare lui offrit son alliance que l'empereur s'abstint
prudemment d'accepter, tout en donnant de bonnes paroles
et en offrant des présents aux envoyés du chef K'iTan qui,
resté sans appui, fut obligé de renoncer momentanément
à ses projets ambitieux (907).
Tchou Wen voyant en Li K'o-young le principal obstacle
à l'extension de sa puissance envoya son général Kang
HouAi-TCHEN avec une armée considérable mettre le siège
devant Lou Tcheou (Lou Nan fou, au Chan Si) qui appar-
tenait à son ennemi. Mais Li K'o-young envoya au secours
de Li Se-tchao, gouverneur de la ville, Tcheou Te-wei;
Kang Houai-tchen défait est remplacé par Li Se-ngan qui
ne réussit pas mieux; malheureusement le prince de Tsin
meurt à T'aï Youen, à la première lune de 908 (23 février), âgé
I. Maiila, VII, p. 119.
HEOU LEANG 9
de cinquante-trois ans; il avait refusé le titre d'empereur
et fut remplacé par son fils Li Ts'ouen-hiu qui allait se
montrer digne de son père ; il devait détruire les Heou Leang
et fut le premier empereur des Heou T'ang; il « avait toutes
les qualités propres pour faire un très grand souverain;
mais il n'eut pas assez d'attention pour se corriger de ses
défauts, et l'amour des femmes le perdit entièrement ^ ».
Aucun trouble ne signala son avènement, en sorte que les
craintes de Tcheou Te-wei qui avait abandonné Lou Tcheou
dans cette éventualité ne furent pas justifiées. T'ai Tsou,
irrité de voir que Li Se-ngan ne faisait aucun progrès, se
rend à son camp près de Lou Tcheou, le casse, et n'obte-
nant pas lui-même la reddition de la place, il retourne à
Pien Tcheou (K'ai Foung), ne laissant pas d'instructions
à ses troupes qui sont surprises et écrasées par Li Ts'ouen-
hiu, Tcheou Te-wei et Li Se-youen; le siège de Lou Tcheou
est levé, et Li Ts'ouen-hiu, non moins sage que brave,
retourne à Tsin Yang où il s'applique à gouverner ses états.
A la cinquième lune de 908, le prince de Houai Nan,
Yang Wou, fils et héritier de Yang Hing-mi, fut assassiné
par ses généraux Tchang Hao et Siu Wen; le premier
aurait bien voulu s'erçiparer du pouvoir, mais les soldats,
par l'influence de Yen Ko-kieou, lui préférèrent Yang
Loung-yen, le frère cadet de Yang Wou. Peu après, Tchang
Hao fut tué par ordre de Yen Ko-kieou, de complicité
avec Siu Wen; celui-ci devint le ministre de Yang Loung-
yen, tandis que Yen était mis à la tête des troupes.
Yen Ko-kieou attaqua le prince de Wou Yue, Ts'ien
Lieou, et envoya Tcheou Pen faire le siège de Sou Tcheou
au Kiang Nan, mais celui-ci fut battu et obligé de fuir.
A la septième lune de 909, Wei Ts'iouex-foung, gou-
verneur de Fou Tcheou, sachant que Houng Tcheou (Nan
Tch'ang), dépefïdant du prince de Houai Nan, n'avait
qu'une faible garnison commandée par Lieou Wei, réunit
les troupes de Sin Tcheou, de Youen Tcheou et de Ki Tcheou
et mit le siège devant la ville. Lieou Wei demanda aussitôt
du secours à Kouang Ling et Wei Ts'iouen-foung craignant
I. Gaubil, T'an^;, p. 362.
10 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
une surprise se retira à Siang va tan, au sud de Nan-
Tch'ang; d'autre part, le prince de Tchou, Ma Yin, envoyait
des secours à ce dernier tout en se préparant lui-même à
faire le siège de Kao Ngan. Sur ces entrefaites, le général
Tcheou Pen est envoyé avec 7,000 hommes de Kouang
Ling et fait Wei Ts'iouen-foung prisonnier, puis il s'empare
de Youen Tcheou et de Sin Tcheou, et en peu de temps il
place tout le Kiang Si sous la domination du prince de
Houai Nan.
L'empereur, furieux de voir s'agrandir la puissance de
ses vassaux, passa sa mauvaise humeur sur Wang Tchoung-
SE, gouverneur de Tch'ang-Ngan, qu'il força à se suicider,
à la grande irritation des Grands, en particulier de Lieou
TcHE-HiuN que T'ai Tsou, pour le calmer, éleva à une haute
dignité, en lui donnant l'ordre de venir en prendre posses-
sion 1. Mais prévenu par Lieou Tche-houan, son frère, du
danger que sa vie courrait s'il se rendait aux ordres de
l'empereur, Lieou Tche-hiun, avec la ville de T'oung
Tcheou dont il était gouverneur, se soumit à Li Meou-tchen,
prince de Ki, força Houa Tcheou, fit occuper T'oung
Kouan, passe importante, et, ayant gagné la garnison, il
se fit remettre la ville de Tchang Ngan, dont le gouverneur
Lieou Han, successeur de l'infortuné Wang Tchoung-se,
fut expédié à Li Meou-tchen qui le fit mettre à mort. Lieou
Tche-hiun, privé de ses titres et de ses emplois par l'empe-
reur, en compensation eut la faveur de Li Meou-tchen qui
lui ordonna de s'emparer de Ling Tcheou (qio) où il veut
l'établir; le gouverneur de SouFang (Ning Hia Wei), Han
Sun, appelle au secours de la place le général impérial
Kang Houai-tchen qui fait lever le siège, mais il est surpris
dans une embuscade par Lieou Tche-hiun qui, avant de se
représenter devant Ling Tcheou l'année suivante, s'allie
au prince de Tsin pour prendre Hiao Tcheou où ils sont
rejoints par Li Meou-tchen, toutefois les confédérés sont
obligés de se retirer devant les troupes impériales.
T'ai Tsou, toujours ombrageux, voulait déposséder le
prince de Tchao, Wang Joung, qu'il soupçonnait d'entre-
I. Mailla, VII. p. 135.
HEOU LEANG II
tenir des intelligences avec son voisin le prince de Tsin,
et le transférer à Ye, dont le piince Lo Chao-wei venait
de mourir à propos. Wang Joiing, loin d'obéir, entra avec
Wang Tchou-tche, gouverneur de Yi Wou, dans une
ligue dont le chef fut le prince de Tsin; Lieou Cheou-
KOUANG, prince de Yen, refusa d'entrer dans la ligue. L'em-
pereur attaqua Wang Joung qui appela à son secours le
prince de Tsin qui accourut avec le prince Tcheou Tou-wei.
Après des engagements divers, les Impériaux sont battus
et Tcheou Tou-wei poursuit ses conquêtes.
Lieoii Cheou-kouang essaie alors vainement d'entrer
dans la ligue et se fait reconnaître empereur le jour même
où les K'i Tan lui enlèvent Pien Tcheou (K'ai Foung) ; il
voudrait arracher Yi Tcheou et Ting Tcheou (Tche Li) au
prince de Tchao, mais il est chassé par le prince de Tsin
qui le fait attaquer près de Ki K'eou, par Wang Te-ming,
fils de Wang Joung, et Tchexg Yen, général de Yi Wou ;
ceux-ci s'emparent de Ki K'eou et de Tcho Tcheou, tandis
que l'armée principale de Tsin, commandée par Tcheou
Te-wei, s'avance vers Yeou Tcheou. Lieou Cheou-kouang,
affolé, s'adresse à la Cour Impériale pour obtenir des
secours ; T'ai Tsou se place lui-même à la tête de ses aimées,
mais il est mis en fuite par Li Ts'ouen-chen, Se Kien-tang
et Li Se-koung, et obligé de se retirer à Lo Yang, il ne sur-
vécut que peu de temps à son désastre (912).
Tombé gravement malade, il choisit pour lui succéder-
son fils aîné, TcHOU Yeou-yin étant mort — son second
fils, TcHOU Yeou-wen, dont il avait fait le gouverneur de
Pien Tcheou; pour donner satisfaction à l'ambition de son
troisième fils, Tchou Yeou-kouei, ennemi de Tchou
Yeou-wen, et aussi pour l'éloigner de la cour, T'ai Tsou le
nomma gouverneur de Lai Tcheou. Tchou Yeou-kouei réso-
lut de se venger; dans la nuit du 17 au 18 juillet 912, ayant
gagné le commandant de la garde Han K'ixg, il pénétra
avec des complices dans le palais de son père à Lo Yang.
Quand T'ai Tsou le vit entrer dans la chambre pour l'assas-
siner, il lui dit : « Fils dénaturé, je me repens bien de ne
t'avoir pas fait mourir. » Le fils dit à son père : « Misérable
12 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
vieux voleur, tu dois être mis en pièces ». Après ces paroles,
il le fit poignarder. Ainsi mourut T'ai Tsou, âgé de 6i ans. >; ^
(6^ lune de 912.)
Supposant un ordre de son père, Tchou Yeou-kouei, sous
prétexte d'éviter des troubles, fait mettre à mort Tchou
Yeou-wen par son frère cadet Tchou Yeou-tcheng, mais
ce dernier apprenant qu'il a été l'instrument d'un crime,
prend la résolution de châtier le coupable. Tchou Yeou-kouei
et sa femme, cernés dans le palais de Lo Yang avec l'esclave
assassin de T'ai Tsou, -sont tués par ce dernier qui se sui-
cide ensuite.
Tchou Yeou-tcheng est alors acclamé empereur et il prend
possession du pouvoir à Pien Tcheou.
Pendant ce temps, le prince de Tsin poursuivait la guerre
contre Lieou Cheou-kouang, prince de Yen, qui, réduit
aux abois, envoie Youen Hing-kin au nord pour essayer
de lever des recrues, tandis que lui-même rejoint les K'i
Tan et charge Kao Hing-kouei de commander à Wou
Tcheou (Siouen Houa fou, dans le Tche Li). Mais l'un des
généraux de Tsin, Li Se-youen, enlève huit groupes de
ces recrues et entreprend le siège de Wou Tcheou ; Kao Hing-
kouei, peu satisfait du prince de Yen, lui remet la ville, en
même temps qu'il faisait sa soumission au prince de Tsin.
Youen Hing-kin s'étant hasardé à attaquer Kao Hing-
kouei, le frère de celui-ci, Kao Htng-tcheou appelle Li
Se-youen, qui oblige le général de Yen à mettre bas les
armes et à se rendre au prince de Tsin.
Lieou Cheou-kouang tente vainement de faire la paix
avec Tsin alors que Tcheou Te-wei attaquait la ville de
Yeou Tcheou, mais ce dernier refuse d'entamer des pour-
parlers* avec lui et envoie l'un de ses généraux, Lieou
Kouang, occuper P'ing Tcheou (Young P'ing fou) et Ying
Tcheou (Tchang Lié hien, Tche Li). Le prince de Yen est
abandonné de tous; les K'i Tan qui n'ont pas en lui la
moindre confiance, lui refusent tout secours, et le malheureux
Lieou Cheou-kouang, fait prisonnier ainsi que Lieou Jen-
koung par le prince de Tsin après la capture de Yeou
I. Gaubil, T'ano, pp. 364-5.
HEOU LEANG I3
Tcheou, a la tête tranchée; Lieou Jen-koung conduit au
tombeau de Li K'o-young à T'ai Tcheou, subit le même
sort (914). ^
Après la prise de Yeou Tcheou, le prince de Tsin desirait
faire la guerre à l'empereur et il ordonna à Wang Joung,
prince de Tchao, de se joindre à Tclieou Te-wei pour faire le
siège de Hing Tcheou, mais l'un des généraux de Mou Ti,
Yang Se-heou, réussit à parer le coup; l'empereur, tra-
vaillé par les envieux, enleva au vainqueur son gouverne-
ment de Tien Hioung qui s'étendait sur six départements
et nomma Ho Te-louex, gouverneur de Wei Tcheou
(Taï Ming fou, Tche Li) et Tchang Yun, gouverneur de
Siang Tcheou (Tchang Te Fou, Ho Nan) ; on commit en
outre la maladresse de vouloir retirer de Wei Tcheou une
partie des troupes pour les envoyer à Siang Tcheou, ce qui
amena une révolte des soldats — dont l'emploi était hérédi-
taire — qui se saisirent de Ho Te-louen ; ce dernier fut forcé
par Tchang Yen, un de ses officiers, à demander du secours
au prince de Tsin contre les troupe? impériales commandées
par Lieou Siun et envo^-ées contre les rebelles. Le prince
de Tsin expédie avec Li Tsoun-chen des troupes qu'il
rejoint peu de temps après; averti par Ho Te-louen de l'am-
bition de Tchang Yen, le prince de Tsin fait exécuter ce
dernier avec sept de ses complices et calme la sédition;
reçu à Wei Tcheou par Ho Te-louen qui lui remet le sceau du
gouvernement, il nomme celui-ci gouverneur de T'ai Toung.
Poursuivant sa campagne, le prince de Tsin s'empare de
Te Tcheou et de Tchen Tcheou (K'ai Tcheou, Tche Li),
mais cette dernière ville est reprise par Lieou Siun après
Lin Ts'ing. Lieou Siun, obligé malgré lui par l'empereur, à
Uvrer une bataille rangée aux troupes de Tsin, fut battu
par Lin Tsoun-chen (916). Cette défaite produisit la plus
fâcheuse impression sur les gouverneurs des provinces de
l'Empire, en particulier sur Lieou Yen gouverneur de Nan-
Hai, auquel l'empereur avait refusé le titre de gouverneur
de Nan Yue ^, qui refusa de payer le tribut et se déclara in-
1. Mailla, VII, p. 160.
2. Ibid., p. 167.
14 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
dépendant. Lieou Siun subit une terrible et nouvelle
défaite (916) et s'enfuit à Houa Tcheou, tandis que Siang
Tcheou, Wei Tcheou, Hing Tcheou et tout le nord du Houang
Ho tombent entre les mains du vainqueur qui est arrêté
devant Pei Tcheou par la bravoure de la garnison; celle-ci,
réduite par la famine, est obligée de se rendre ; elle est
entièrement massacrée. Le prince de Tsin était complète-
ment maître du Ho Pe 1.
A cette époque, le chef des K'i Tan, A-pao-ki, se procla-
mait Houang Ti, donnait à la princesse Chou Liu, sa
femme, le titre d'impératrice, et choisissait la désignation
de Leao pour sa dynastie (916). Limitrophes des Tsin, les
K'i Tan profitant de la négligence de Tcheou Te-wei s'em-
parèrent de la passe Yu (Yu kouan) qui les rendit maîtres
des territoires de Ying Tcheou (Tchang Li hien) et de P'ing
Tcheou (Young P'ing fou). A-pao-ki s'empare de Sin Tcheou
et inflige une grande défaite à Tcheou Te-wei venu au
secours de cette place, puis il met devant Yeou Tcheou le
siège que les troupes de Tsin l'obligent à lever (917)- Les
circonstances favorisent le prince de Tsin qui, grâce à un
hiver rigoureux, peut franchir le Houang Ho sur la glace
et s'empare de Yang Lieou d'où l'empereur, venu de Leang
Tcheou pour se rendre à Lo Yang pour sacrifier au T'ien,
était obligé de fuir à la nouvelle de l'avance de l'ennemi.
Mou Ti envoya Sie Yen-tchang pour reprendre Yang Lieou
pendant l'absence du prince de Tsin retourné à Tsin Yang,
mais celui-ci retraversa le Houang Ho et écrasa son adver-
saire (918).
Cependant le prince de Tsin, désireux de porter un coup
décisif à l'empereur, réunit à Ma kia tou où il les passa en
revue, 30,000 cavaliers et fantassins amenés de Yeou
Tcheou par Tcheou Te-wei, 10,000 hommes conduits par
Li Tsoun-chen, autant par Li Se-youen, le même nombre
par Wang Tchou-tche, sans compter les bandes de Hi, de
K'i Tan, de Che wei, de T'ou You Houen et les garnisons
de Wei Tcheou et de Po Tcheou .
D'autre part, l'empereur envo^'ait au nord de Pou Tcheou
I. Mailla, VIT, p. 170.
HEOU LEANG 15
non loin des Tsin, une puissante armée commandée pour
l'infanterie par Ho Kouei, pour la cavalerie par Sie Yen-
TCHANG qui pendant trois mois se contentèrent d'observer
l'ennemi, ne se livrant qu'à des escarmouches; malheu-
reusement la jalousie régnait entre les deux chefs, et Ho
Kouei fît tuer son rival. Le prince de Tsin attire les Impé-
riaux en marchant sur Ta Leang; Ho Kouei le suit et livre
bataille à Hou-leou-pi : les débuts de l'action lui sont favo-
rables, Tcheou Te-wei et son fils aîné sont tués, mais le
prince de Tsin entre en action, les Impériaux subissent une
grande défaite et les débris de leurs troupes fuient à Ta
Leang qui serait tombé entre les mains du vainqueur si
celui-ci ne s'était arrêté à fortifier le lieu de son passage du
Houang Ho; ce délai permit à l'empereur de reconstituer
une armée avec Ho Kouei qui, de nouveau battu, tomba
malade, mourut et fut remplacé par Wang Tsan, tandis que
Lieou Siun emportait Yen Tcheou d'assaut. Vains efforts !
Wang Tsan, au lieu de défendre Pou Yang qui tombe entre
les mains du prince de Tsin, se fait tuer par celui-ci; il est
remplacé par Tai Se-youen.
L'empereur trouve des ennemis dans sa propre famille :
son frère Tchou Yeou-kien, gouverneur du Ho Tchoung,
s'empare de Toung Tcheou (Chen Si), y installe comme gou-
verneur son fils Tchou Ling-te, et passe aux Tsin (920) ;
Mou Ti envoie Lieou Siun pour reprendre Toung Tcheou,
mais le général impérial est battu par le prince de Tsin qui
s'empare de Houa Tcheou et reste maître du Ho Tchoung
et de Tch'ang Ngan que lui cède Tchou Yeou-kien (921).
Le malheureux Lieou Siun est mis à mort par ordre de
l'empereur.
A la même époque, le prince de Tchao, Wang Joung est
tué par un de ses officiers, Tchang Wen-li, qui s'empare
de Tch'eng Tch'eou, de T'ing Tcheou et de toutes ses pos-
sessions, tandis que Wang Yeou se rendait près des K'i
Tan pour les engager à soutenir l'usurpateur. A-pao-ki
suit ce conseil, mais, attaqué par le prince de Tsin, il est
complètement battu et obligé de regagner ses États en
toute hâte. Pendant que le prince de Tsin guerroyait contre
l6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
les K'i Tan, l'empereur fait attaquer le Ho Pe et prendre
Wei Tcheou (Wei Houei fou, du Ho Nan) par Touan Ying
qui, avec Tai Se-youen, s'empare de plusieurs villes de
Tsin. Mais le prince de Tsin revenu de la guerre à Wei
Tcheou se proclame empereur à la 4^ lune (923) , annonçant
qu'il est le continuateur des T'ang; sa dynastie est connue
comme celle des Heou T'ang ou T'ang postérieurs.
CHAPITRE II
Xye Dynastie : Les Heou T'ang ou T'ang Postérieurs.
LE nouvel empereur appartenait à cette tribu jadis fa- Tchouang
meuse des Turks occidentaux, les Cha T'o, réputés pour Tsoung
leur bravoure, qui vivaient au nord de Ha Mi, entre
les Tibétains du Nan Chan et les Ouighours de l'Orkhon;
nous avons vu que Tchouang Tsoung était petit-fils
de Li Kouei-tchang, sumom qu'avait reçu le chef turk
TcHU YE TCHE siN en récompense des services qu'il avait
rendus à l'Empire et que son père Li K'o-young, surnommé
le Dragon à un œil, To yen Loung, après avoir vaincu
Houang Tch'ao (888) avait été créé par l'empereur Hi
Tsoung, prince de Loung Si, puis roi de Tsin. Li Ts'ouen-
Hiu avait pour première tâche d'achever la ruine des Leang
qui avaient pour principaux points d'appui les villes de Lou
Tcheou et de Tche Tcheou. Li Se-youen, auquel Tchouang
Tsoung confia le commandement de ses troupes, s'emparait
de Yun Tcheou, mais MouTi, l'empereur Leang, organise la
résistance à Ta Leang et met à la tête de son armée, Wang
Yen-tchang, gouverneur militaire de Tan Tcheou, qui
inflige une défaite à Tchou Cheou-yin et, avec 100,000
hommes, investit Yang Lieou défendu par Li Tcheou; à
deux reprises Wang est obligé de lever le siège de cette
ville ; rappelé par Mou Ti, il est remplacé par l'incapable et
orgueilleux Touan Ying.
Mais les T'ang ne restent pas inactifs; leurs aimées tra-
versent le Houang Ho qui les sépare de leurs ennemis. Li
Se-youen fait prisonnier Wang Yen-tchang qui commandait
une nouvelle armée; celui-ci, blessé, refuse fièrement les
offres des T'ang qui lui demandent de passer à leur service;
entre l'honneur et la mort, il choisit cette dernière; en 936,
il reçut le titre posthume de « Grand Précepteur ». Les
l8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHIXE
T'ang marchent sur Ta Leang : l'infortuné Mou Ti, réduit
au désespoir, donne l'ordre à l'un de ses officiers, Houang
Fou-lin, de le tuer; le malheureux obéit mais se suicide
après son maître. Le dernier empereur des Leang eut le
grand tort de donner sa confiance à des ambitieux sans
talent qui amenèrent la ruine de l'empire en ne s'occupant
que de leurs intérêts particuliers. «Mou Ti, nous dit leT'oung
kien kang mou i, était un excellent prince, d'un naturel
doux et affable; réglé dans sa conduite, il fuyait les plai-
sirs et était ennemi de la débauche : timide, soupçonneux,
trop crédule, d'un esprit borné et facile à tromper, ces
défauts causèrent sa perte et celle de sa famille ».
Li Se-youen mit cinq jours pour arriver à Ta Leang :
Wang Tsan lui ouvrit les portes de la ville, où l'empereur
entrait quelques heures après son lieutenant : des deux
conseillers de Mou Ti, l'un, King Siang se pendit, l'autre
Li TcHEN fit sa soumission; le général Touan Ying suivit
l'exemple du second. Tchouang Tsoung donna l'ordre de
détruire la salle des ancêtres des Leang ainsi que la sépul-
ture de Tchou Wen dont il fit, toutefois, respectei le cer-
cueil.
Tchouang Tsoung avant de quitter Wei Tcheou (Taï
Ming), où il était monté sur le trône, changea son nom
en Hing Tang fou, et il en fit sa Cour Orientale, puis il partit
pour Tsin Yang rendre hommage à ses ancêtres ; il restitua
à cette ville, dont il fit sa Cour Occidentale, son ancien nom
de T'ai Youen fou, et établit sa Cour Septentrionale à
Tch'eng Tcheou qui devint Tcheng Ting fou ^. Les prin-
cipaux chefs rendent hommage au nouveau Fils du Ciel.
YouAN SiANG-siEN, gouvcmeur de Soung Tcheou (Kouei
Te fou, Ho Nan), le premier, fait sa soumission; son exem-
ple est suivi par Ma Yin, créé prince de Tchou par Tchou
Wen; d'ailleurs pour stimuler les retardataires, l'avène-
ment de la nouvelle dynastie est notifié aux autres gou-
verneurs, et un pardon général est accordé aux adversaires.
Cependant Tchouang Tsoung s'étonne de n'entendre
1. Mailla, VIT, p. 206.
2. Mailla, VII, pp. 193-4.
HEOU T'ANG 19
parler ni du prince de Wou, ni du prince de Chou; le gou-
verneur du Kiang Nan, Kao Ki-hing, étant venu à la Cour
pour lui rendre hommage, il le consulte pour savoir lequel
de ces deux chefs, il doit soumettre le premier. Kao Ki-hing
qui désire éloigner un danger de son gouvernement, con-
seille Chou. Sur ces entrefaites, l'empereur se rend à Lo
Yang (923) sur les instances pressantes de Tchang Youen,
gouverneur de cette ville; Kao Ki-hing l'accompagne et est
retenu, mais sur les observations du ministre Ko Tch'oung-
t'ao qui fait ressortir ce qu'il y a d'injuste dans cet ordre,
on laisse le gouverneur du Kiang Nan retourner dans son
pays. A son tour, l'année suivante (924), le prince de Ki,
Li Meou-tchen, médiocrement rassuré sur sa propre situa-
tion, envoya son iîls Li Ki-yen présenter ses hommages
à l'empereur; démarche opportune, car Li Meou-tchen
étant tombé gravement malade, put, avant de mourir,
demander à Tchouang Tsoung sa protection pour son fîls.
L'empereur, désireux de s'éclairer sur la situation de
Chou, dont le prince, Wang Yen, semblait vouloir ignorer
son avènement, envoya à sa cour comme ambassadeur,
Li Yen, un de ses officiers, qui devait lui faire un rapport
sur ce qu'il aurait vu. Li Yen froissa par son arrogance le
prince de Chou et ses fonctionnaires qui firent des prépa-
ratifs de guerre; à son retour, il signalait ce souverain
comme adonné au plaisir et entouré de flatteurs. Le père
de Wang Yen, Wang Kien, dont la capitale était Tch'eng
Tou, avait été nommé en 891 gouverneur du Si Tch'ouan
et il s'était déclaré en 907 prince ou roi de Chou, titre
auquel avait succédé son fils en 901. Tchouang Tsoung eut
une légère compensation du côté de Wou Yue. Ts'ien
LiEOU s'était décidé à faire sa soumission à la condition
« que le sceau qu'on lui donnerait serait d'or et ses patentes
gravées sur une pierre précieuse 1 ». Naturellement les
Grands, même ceux du premier ordre, même les princes,
qui n'avaient que des tablettes de bambou, firent opposi-
tion à cette demande si insolite que l'empereur accorda
néanmoins au roi de Wou Yue.
I. Mailla, VII, p. 218.
20 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
MaUieureusement Tchouang Tsoung, grand amateur
de théâtre et de musique, subissait l'ascendant des comé-
diens à un tel point, que malgré les remontrances du pre-
mier ministre. Ko Tch'oung-t'ao, il dopna l'un des princi-
paux gouvernements à l'acteur Tcheou Tseu. D'autre part,
les K'i Tan étaient un grand sujet d'inquiétude à cause de
leurs fréquentes incursions dans le territoire de l'Empire :
Tchouang Tsoung aurait voulu transférer du gouvernement
de Tcheng Ting qu'il réservait à Li Se-^^ouen à celui de
Ta Leang, Ko Tch'oung-t'ao, qui déclina l'offre impériale ;
l'influence du premier ministre diminuait de jour en jour
parce que, pour des raisons d'économie, il s'était opposé à
la construction d'une tour épaisse que voulait élever l'em-
pereur pour s'y réfugier pendant les grandes chaleurs; un
protégé de Ko Tch'oung-t'ao, Lo Kouan, administrateur
du Ho Nan, desservi par les eunuques et les comédiens,
fut mis à mort.
Cependant le prince de Chou, Wang Yen, ayant pris le
titre d'empereur, la guerre fut décidée; on espérait qu'elle
servirait de dérivatif à la profonde incurie de l'empereur.
Après avoir écarté Touan Ying, on confia le commandement
des troupes impériales à l'héritier, Li Ki-ki, prince de
Wei, mais à cause de sa jeunesse on lui adjoignit l'expéri-
menté Ko Tch'oung-t'ao. Malgré l'avis de ses conseillers, le
prince de Chou entreprit un voyage à travers ses États,
au moment même où s'avançaient contre lui les troupes de
T'ang, divisées en plusieurs groupes : le prince de Chou
s'avisa trop tard d'organiser la résistance et ses troupes
furent battues. Li Yen lit ouvrir les portes de Tch'eng Tou,
et le prince de Chou ayant fait sa soumission fut conduit
avec ses fonctionnaires à Li Ki-ki et à Ko Tch'oung-t'ao
(925). (( Le prince était vêtu de blanc, ayant la corde au col
et les mains liées derrière le dos; les mandarins vêtus de
même, avaient de plus les pieds enchaînés : ils accompa-
gnaient en ordre une bière préparée pour le prince, si on ne
lui faisait pas grâce, et dans cette posture humihante, ils
attendirent Li Ki-ki et Ko Tch'oung-t'ao, qui descendirent
de cheval, aussitôt qu'ils les aperçurent, pour ôter au
HEOU T ANG 21
prince ses fers ; ils en firent autant à tous les mandarins, et
brûlèrent la bière qu'ils avaient apportée avec eux, en leur
signifiant une amnistie générale de la part de l'empereur,
qu'ils remercièrent de cette grâce, en battant neuf fois
de la tête la face tournée vers le nord-est; après quoi, Li
Ki-ki et Ko Tch'oung-t'ao entrèrent en triomphe dans la
ville, et logèrent au palais, où ils voulurent que le prince
Wang Yen [avec qui se termina la dvnastie de Ts'ien Chou],
logeât aussi. L'armée ne tarda pas à arriver; elle entra dans
la ville sans causer le moindre désordre, et par les soins
que se donna Ko Tch'oung-t'ao, les habitants continuèrent
leur commerce comme à l'ordinaire ^ » (925.)
Il n'avait pas fallu plus de 70 jours pour faire la con-
quête des États de Chou qui consistaient « en dix grands
gouvernements, composés de 64 tcheou et de 249 hien, qui
pouvaient entretenir facilement 30,000 hommes de bonnes
troupes, d'autant plus que le pays était très riche et abon-
dant en toutes choses nécessaires à la vie » ^. Ces succès
ne désarmèrent pas les ennemis de Ko Tch'oung-t'ao; les
eunuques, si néfastes sous d'autres règnes, réussirent à
exciter sans raison la méfiance de l'empereur à l'égard de
son fidèle ministre dont il ordonna la mise à mort. Pour
exécuter cet arrêt, il envoya à Tch'eng Tou l'eunuque Ma
Yen-kouei qui se heurta d'abord à l'opposition de Li Ki-ki,
mais ce prince, circonvenu par les menées et les calom-
nieuses insinuations des ennemis de Ko, laissa accomplir
le crime; craignant même que les deux fils de la victime
ne voulussent venger leur père, il les fit mettre à mort. En-
gagé dans cette voie où il avait été poussé par les eunuques
et les comédiens, Tchouang Tsoung continue la série des
exécutions, dans la crainte des soulèvements qu'aurait
pu causer le mécontentement universel. Le gendre de Ko
Tch'oung-t'ao. Li Tsoux-yi, prince de Mou et gouverneur
de Pao Ta, Kixg Tsin et Li Lixg-te sont à leur tour vic-
tinies de cette fureur sanguinaire. Nul doute que le brave
Li Se-youen venu à la Cour n'eut partagé leur sort, sans
1. Mailla, VII, p. 231.
2. Mailla, VII, pp. 231-2.
22 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
l'opportune révolte occasionnée dans le pays de Chou par
la mort de Ko Tch'oung-t'ao. Li Chao-tchen était à la tête
des mécontents contre lesquels on envoya Li Chao-joung qui
mit le siège devant Ye Tou et fut repoussé, puis fut envo^^é
une seconde fois pour reprendre cette opération. D'ailleurs
l'irritation était générale ; d'autres troubles éclatèrent,
en particulier à Tsang Tcheou avec Wang King-tan
et à Hing Tcheou, avec Tchao Ta. Malgré sa répugnance,
l'empereur fit appel à Li Se-youen et l'envoya à Ye Tou
(926), mais l'un de ses officiers, Tchang Pou-wei, l'empê-
cha d'attaquer cette ville. D'un autre côté, Li Ki-ki dépêche
Toung Tchang qui défait Li Chao-tchen ; celui-ci fuit à Han
Tcheou où il est investi; mais cette ville, sans fossés, aux
murs en ruines, ne pouvait offrir aucune défense sérieuse ;
Li tenta une sortie, mais, poursuivi, il fut fait prisonnier.
Li Se-youen avait appelé à son secours Li Chao-joung
qui, non seulement l'accusa d'être de connivence avec les
rebelles, mais encore intercepta les placets qu'il adressait à
Tchouang Tsoung pour justifier sa conduite. Craignant
pour sa vie, Li Se-youen lève une grosse armée pour se
défendre contre ses ennemis; l'empereur, mal renseigné,
envoie Pe Tsoung-houei contre lui. Après avoir fait
mettre à mort l'ancien prince de Chou, Wang Yen, et sa
famille, l'empereur se rend à Lo Yang d'où il s'avance sur
les bords du Fan Chouei; il envoie Li Ki-ki à Li Yang
pour in\dter Li Se-youen à venir le trouver, mais Li Chao-
joung craignant que l'on ne découvre ses intrigues, fait
assassiner le messager. Pendant ce temps, le commandant
de Ta Leang, Koung Siun, fait sa soumission à Li Se-youen
qui se rend dans cette ville où il est rejoint par une partie
des troupes impériales qui font défection. L'empereur est
obligé de retourner à Lo Yang. A son tour, Li Se-youen
prend la route du Fan Chouei. Mais des événements graves
se passaient dans la capitale : Un des comédiens de l'em-
pereur, Ko Tch'oung-k'ien, qui commandait un corps
de troupes se révolte; Tchouang Tsoung en se défendant
est blessé grièvement; il meurt à la quatrième lune, âgé
de trente-cin'q ans suivant les uns, de 43 ans suivant les
HEOU T ANG 23
autres, après avoir bu une coupe de lait aigre que lui envoya
l'impératrice Lieou Che qui s'empressa de fuir avec tout
ce que le palais contenait de précieux ; le corps du malheu-
reux empereur fut brûlé alors que le misérable Ko Tch'oung-
k'ien pénétrait dans la ville que ses soldats mirent au pil-
lage. (4e lune, 926.)
Li Se-youen arrivé à Ying Tseu Kou y apprit avec regret
la mort de Tchouang Tsoung ; il se. rendit immédiatement
à Lo Yang pour faire cesser le pillage; là, il recueillit les
restes du malheureux empereur, en attendant l'arrivée
du prince de Wei. Les principaux fonctionnaires, Teou
Lou-ke en tête pressèrent vainement Li Se-youen de monter
sur le trône. En apprenant ces nouvelles, le fourbe Li Chao-
joung avait pris la fuite, mais arrêté et conduit, chargé de
fers, à Lo Yang, il y fut mis à mort. Le prince de Wei, fils
de l'empereur, qui avait fait conduire, juger et exécuter
Li Chao-tchen à Foung Siang, se met en route pour Lo
Yang; en l'attendant, Li Se-youen accepte le titre de Pro-
tecteur de l'Empire.
Toute la famille de l'empereur avait pris la fuite ; dans la
crainte qu'ils ne fussent la cause de troubles, Ngan
TcHOUNG-WEi fit assassiner deux des fils de l'infortuné sou-
verain : Li Ts'ouen-kio, prince de Toung, et Li Ts'ouen
Kl, prince de Fa; par ordre de Li Se-youen, l'infâme Lieou
Che fut punie de son crime par la mort ; le Protecteur ren-
voya dans leurs familles les plus jeunes femmes du palais
et fit arrêter les eunuques et les comédiens.
Le prince de Wei, Li Ki-ki, quoiqu'il eut été appelé par
Li Se-youen, s'imagina follement que tout était perdu pour
lui et se fit étrangler par Li Houan, un de ses officiers. La
famille de Tchouang Tsoung étant éteinte, Li Se-youen
accepta sa succession, mais il conserva à la dynastie le
nom de T'ang, faisant remarquer que depuis l'âge de treize
ans il avait été élevé comme son fils par Li K'o-young,
père du défunt empereur; il prit le deuil et accompagna le
cercueil de Tchouang Tsoung en sa qualité de successeur
(926).
Le nouvel empereur était un Tartare illettré nommé Ming Tsoung.
24 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
MiAO-Ki-LiÉ élevé, comme nous l'avons dit, par Li K'o-
yoimg qui, satisfait de sa bravoure, l'avait adopté en chan-
geant son nom en celui de Li Se-youen qui devint Ming
TsouNG sur le trône. Il débuta par une amnistie générale
et une grande réduction dans le personnel du palais :
femmes, eunuques, cuisiniers, etc. Ming Tsoung avait
envoyé Ya Kouen à A-pao-ki pour lui annoncer la mort de
Tchouang Tsoung que le chef K'i Tan semble avoir apprise
avec un véritable chagrin, ce qui ne l'empêcha pas de deman-
der qu'on lui abandonnât tout le pays au nord du Houang
Ho; il se contenta ensuite de réclamer Tcheng Ting et
Yeou Tcheou, et garda Ya Kouen prisonnier. Pour soutenir
ses revendications, le chef K'i Tan, à la 7^ lune de 926,
pénétrait dans le Pou Haï, royaume fondé sur le Leao par
les Niu Tchen, prenait la ville de Pou Yu tch'eng, y éta-
blissait son fils aîné Tou Yu qu'il créait prince de Jen
Houang, et installait comme général de ses troupes à S i
Leou son second fils Te Kouang. Ce fut la dernière cam-
pagne d'A-pao-ki qui mourut à la 9^ lune (926) à Pou Yu
tch'eng.
Grâce à l'adresse de la princesse Chou liu, mère des deux
fils d'A-pao-ki, ce fut le second, son préféré, qui fut choisi
comme empereur des Leao au détriment de Tou Yu qui fut
envoyé sous bonne escorte à Pou Yu tch'eng. Te Kouang
s'empressa de remettre Ya Kouen en Hberté et fit enterrer
son père « avec une pompe extraordinaire, à la montagne
Fou ye chan » [à 30 li à l'est de Kouang Ning du Leao
Toung] 1. Suivant le P. Wieger ^, A-pao-ki fut enseveli
dans les Monts Mou Ye (région de Moukden) ; Gaubil ^ nous
dit que sa sépulture fut retrouvée sous l'empereur K'ang
Hi, dans les montagnes au nord de Parin. Sur le tombeau
d'A-pao-ki, sa veuve fit exécuter tous les fonctionnaires
qui lui avaient donné de mauvais conseils. Un officier
chinois distingué, Lou Wen-tsin, entré au service d'A-pao-ki
commandant pour les K'i Tan à Ping Tcheou, à la suite de
1. Mailla, VII, p. 258.
2. Textes historiques, p. 1797.
3. T'ang, p. 364.
HEOU T ANG 25
promesses de Minj^ Tsoiiiig, repassa en Chine avec 100,000
hommes de troupes chinoises qu'il avait entraînées avec
hii.
L'eunuque Li Yen, qui avait échappé au massacre de ses
congénères, fut envoyé comme inspecteur dans le pays
de Chou dont le gouverneur Moung Tche-siang lui rappela
le rôle qu'il avait joué à l'égard de l'ancien prince Wang
Yen, lui dit que sa présence occasionnerait certainement
des troubles dans le pays et finalement lui fit couper la tête
(927). Kao Ki-hing, auquel l'empereur Tchouang Tsoung
avait refusé le gouvernement des villes du Se Tch'ouan,
Kouei Tcheou, Tchoung Tcheou et Houan Tcheou, s'était
saisi de la première; en outre il avait fait assassiner Han
KouAN pour le dépouiller des objets précieux qu'il avait
été chargé de porter à la Cour par Li Ki-Ki, prince de Wei.
La mort de Li Yen dérangea les plans de Kao Ki-hing qui
avait compté sur les difficultés que causerait cet agent pour
pêcher en eau trouble au Se Tch'ouan. Ming Tsoung lui
réclama les objets volés à Han Kouan, et ayant reçu une
réponse insolente, envo^^a contre le brigand trois armées
dont l'insuccès ne pouvait qu'enhardir Kao Ki-hing.
Celui-ci essaya vainement de faire entrer dans son parti
Yang Pou, prince de Wou, auquel son ministre Siu Wen
conseilla sagement de garder la neutralité, mais cet homme
prudent étant mort (927), son maître se fit proclamer
empereur par ses sujets et il envoya à Lo Yang une ambas-
sade chargée d'offrir au prince de T'ang de le reconnaître
avec ce titre dans les provinces septentrionales, à la condi-
tion que dans les provinces méridionales il fut accepté
avec le même rang. Le ministre de Ming Tsoung, Ngan
Tch'oung-houei, fut tellement choqué de cette proposition
inattendue, qu'il renvoya l'ambassade et ses présents : « ce
refus rompit, depuis ce temps-là, tout commerce entre
l'empereur et le prince de Wou » (928) 1.
Ma Yin, prince de Tchou, qui avait pris une part
malheureuse à la guerre contre Kao Ki-hing, résolut de
prendre sa revanche de son insuccès et dans ce but équipa
I. Maill.^, VII, p. 264.
26 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
une flotte, qu'il confia à Wang Houan qui remporta la
victoire après une bataille de trois jours et força l'adver-
saire à demander une paix qui lui fut accordée; Wang
Houan faisant remarquer à Ma Yin qu'il était bon de ména-
ger Kao Ki-hing qui, par la situation de ses possessions,
pouvait servir d'état tampon entre Tchou d'une part, Wou,
Chou et l'empire d'une autre. Ma Yin approuva la conduite
de son général. Cependant le prince de Wou envoyait
sa flotte sous le commandement de MiAO Lin et de Wang
Yen-tchang pour s'emparer de Yo Tcheou appartenant à
Ma Yin ; ce dernier fait marcher contre eux Hiun Té-hiun
qui se poste près du lac Kio Tseu et envoie de nuit Wang
Houan à Yang Lin pour couper la route aux ennemis.
Miao Lin et Wang Yen-tchang battus sont faits prisonniers
et leurs barques sont coulées ; Ma Yin généreusement remet
en liberté sans rançon les généraux ennemis et accorde la
paix à Tchou.
La paix était à peine assurée dans le sud, que la guerre
recommençait dans le nord. Wang Tou qui, depuis plus
de dix ans, commandait à Yi Wou et se considérait comme
indépendant, vit son autorité amoindrie par Ngan Tchoung-
houei lorsqu'il prit la direction des affaires. Craignant
peut-être d'être déplacé, voyant une menace dans l'envoi
que faisait l'empereur de troupes contre les K'i Tan qui
pillaient les provinces frontières, il songea à se révolter et,
dans ce but, il chercha à mettre dans ses intérêts Wang
Yen-kieou, sans succès d'ailleurs; au contraire, celui-ci
dévoila à la cour la conduite de Wang Tou qui avait voulu
le faire assassiner après sa maladroite démarche et reçut
l'ordre de marcher contre le rebelle qui appela les K'i Tan
à son secours; ces derniers envoyèrent to,ooo cavaliers
avec leur chef Tou Lei qui obligea Wang Yen-kieou à. lever
le siège de Ting Tcheou et à se retirer dans Ku Yang. A
son tour Wang Tou se fait battre par Wang Yen-kieou
qui reprend le siège de Ting Tcheou. Attaqué à la fois par
Tou Lei et Wang Tou, Wang Yen-kieou les écrase et les
met en fuite, tandis que leur déroute est achevée par Tchao
Te-kiun, gouverneur de Lou Loung. Toutefois Wang
HEOU T ANG 2/
Yen-kieou échoue dans son attaque contre Ting Tcheou
dont la garnison avait été renforcée par une partie des
troupes dispersées de Wang Tou.
Une troisième fois, les K'i Tan, sous les ordres de Ti Yin
attaquent Wang Yen-kieou devant Ting Tcheou ; une fois
encore ils sont battus et poursuivis jusqu'à Yi Tcheou où
un officier de Tchao Te-kiun achève leur défaite (928).
Wang Yen-kieou établissait le blocus de Ting Tcheou oiî
étaient enfermés Wang Tou et Tou Lei; ceux-ci échouent
dans une sortie ; considérant la situation comme désespé-
rée, un des assiégés ouvre les portes aux troupes impé-
riales; Wang Tou met le feu à la maison dans laquelle il
s'était enfermé et périt dans les flammes, tandis que Tou
Lei, fait prisonnier, est envoyé à Ta Leang où il est mis à
mort. Wang Yen-kieou n'avait pas perdu un seul de ses
soldats (929).
Kao Ki-hing étant mort en 928, fut remplacé par son fils
aîné, Kao Ts'oung-houei qui, après s'être placé sous la
protection du prince de \\'ou, crut plus prudent de se
soumettre à l'empereur, par l'intermédiaire de Ma Yin,
prince de Tchou ; celui-ci obtint pour lui les provisions
de gouverneur de King Nan avec les privilèges dont avait
joui son père.
« Ming Tsoung, nous dit le T'oung Kien Kang Mou ^
était un très bon prince; quoiqu'il eût fait toute sa vie la
guerre, il aimait cependant la paix: et si Ngan Tch'oung-
houei, son ministre, lui avait ressemblé, son règne aurait
été très pacifique; mais ce ministre, qui s'était emparé
de toute l'autorité, était sévère, hautain et soupçonneux.
Un homme de ce caractère ne pouvait manquer de faire
des mécontents. »
Jaloux de toute supériorité, Ngan Tch'oung-houei,
redoutant l'influence que pouvait exercer sur l'empereur,
par sa connaissance de la langue des Tartares, Kang Fou,
ancien gouverneur de Tseu Tcheou, le fit éloigner en le fai-
sant nommer gouverneur de Sou Fang (Ning Hia), c'est-
à-dire à la frontière des Barbares. Kang Fou attaqué à
I. Mailla, VII, p. 270.
28 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Fang Kiii (Houan Hien, au sud de King Yang fou, Chen Si),
par les K'iang les battit ; il défait également les Tartares à
TsingToung Hia, et ayant brisé tous les obstacles, prend
possession de son gouvernement de Sou Fang, ayant acquis
une grande renommée militaire.
« Un des moyens dont Ngan Tch'oung-houei se servait
pour maintenir la paix dans les Etats de l'Empereur, était
de partager l'autorité des mandarins des provinces; en
conséquence de ce plan, il divisa, dans le pays de Chou,
les deux départements de Lang Tcheou et de Ko Tcheou,
dont il donna le premier à Li Jen-ku, et l'autre à Wou
KiEN-YU avec un corps de troupes, en renvo3'ant résider
à* Mien Tcheou i ».
Wou Kien-\Ti, grand ami de Ngan Tch'oung-houei, et
Li Jen-ku furent chargés de surveiller Toung Tchang,
gouverneur d'une partie de Chou, dont on redoutait la
rébellion; les troupes même de Li Jen-ku furent considé-
rablement renforcées. Toung Tchang et son collègue
Meng Tche-siang, gouverneur à Tch'eng Tou, d'une
autre partie de Chou, prirent ombrage de ces mouvements
de troupes opérés sans qu'ils fussent consultés, peut-être
même contre eux; ils étaient brouillés, ils se réconcilièrent
devant le danger commun : un fils de Toung Tchang
épousa une fille de Meng Tche-siang. Toung Tchang pré-
vint son fils Toung Kouang-ye résidant à la Cour de ce
qui se passait; celui-ci à son tour avertit Li Kien-houei
qui parla à Ngan Tchoung-houei ; ce dernier continua
néanmoins ses envois de troupes à Lang Tcheou. Toung
Tchang voulant prévenir l'attaque dont il se sentait menacé,
lève l'étendard de la révolte (930) ; Meng Tche-siang se
concerte avec lui pour attaquer Souei Tcheou (Souei Ning
hien, Se Tch'ouan) et Lang Tcheou. Toung Tchang emporte
d'assaut cette dernière ville et Li Jen-ku est tué dans
l'attaque; l'un des principaux ofiiciers, Yao Houng, qui
avait servi sous Toung Tchang et avait refusé de se joindre
à lui fut mis à mort avec de grands raffinements de cruauté.
Hia Lou-ki défendit Souei Tcheou contre Li Jen-han,
I. Mailla, VII, p. 271.
HEOU T AN'G 29
général de Meng Tche-siang. Toung Tchang saisit Tcheng
Tclieou, Ho Tchcoii, Pa Tclieou, P'oung Tcheou et Ko
Tcheoii. Mtng Tclie-siang s'empare de Kien Tcheou.
Toung Kouang-ye et sa famille payent de leur vie les succès
de Toung Tchang.
CuE King-t'ang est envoyé contre les rebelles, il échoue;
Ngan Tchoung-houei va prendre le commandement des
troupes, mais desservi par Che King-t'ang, il est rappelé
par l'empereur (931). Che King-t'ang s'apcrcevant que,
faute de ravitaillement, il est condamné à l'insuccès, met
le feu "a son camp et reprend le chemin du nord. Meng
Tche-siang acquiert sans coup férir Tchoung Tcheou, Wan
Tcheou et Kouei Tcheou. Ngan Tch'oung-houei qu'on
désire tenir éloigné de la Cour est nommé gouverneur de
Hou Kouo ; peu de temps après il est mis à mort ainsi que
sa femme Tchang che. châtié ainsi de la révolte de Meng
Tche-siang et de Toung Tchang dont il était la cause.
L'empereur proclame une amnistie que refuse Toung
Tcliang, désireux de venger sa famille massacrée, mais dont
Meng Tchcrsiang désire profiter; la brouille commence
entre les deux alliés. Malgré l'opposition de Tchao Te-Kiun
et de Yang Tan, l'empereur rend aux K'i Tan leurs officiers
gardés prisonniers depuis la dernière bataille de Ting
Tcheou, à l'exception de Tche La, réputé le plus brave
d'entre eux. Les K'i Tan, irrités de ne pas voir revenir ce
dernier, témoignent de leur gratitude à l'égard de l'empe-
reur en faisant des courses sur le territoire de Yun Tcheou
et de Tchen Wou qu'ils ruinèrent presque complètement.
Toung Tchang attaque Meng Tche-siang, mais il est
complètement battu et obligé de se réfugier à Tseu Tcheou
où Pou Tcheou lui abat la tête d'un coup de sabre. L'empe-
reur ayant envoyé par Li Tsoun-kouei une amnistie générale
à Meng 'Tche-siang devenu maître de tout le paj^s de
Chou, le gouverneur révolté fait sa soumission; il fut
reconnu prince de Chou (933) et l'année suivante il se pro-
clama empereur.
Che King-t'ang ayant été nommé gouverneur du Ho
Toung dont dépendait Yu Tcheou, le gouverneur de cette
30 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
ville, TcHANG Yen, brouillé avec son nouveau supérieur,
passe aux K'i Tan (932). L'année suivante, le gouverneur
de Ting Ngan, Li Jen-fou, étant mort, laissant un fils très
jeune, Li Yi-tchao, les officiers de Hia Tcheou, de Wouei
Tcheou et de Yeou Tcheou, demandèrent à l'empereur
qui y consentit qu'on lui donne un autre gouvernement.
Mais Li Yi-tchao refuse le changement qui lui est offert,
s'enferme dans Hia Tcheou où il est assiégé par
Ngan Tsoung-tsin, envoyé par l'empereur contre lui;
10,000 cavaliers Tang Hiang viennent au secours de la place
et en dévastant le pays, réduisent aux abois l'armée assié-
geante; l'empereur consent à reconnaître Li Yi-tchao. Tous
ces actes de faiblesse ne pouvaient relever le prestige déjà
si affaibli du pouvoir impérial.
L'empereur étant tombé gravement malade, son fils Li
Ts'oung-joung, prince de Tsin, pour s'assurer la possession
du trône qui lui était d'ailleurs destiné, envahit le palais
avec des troupes, mais le petit-fils de Ming Tsoung, Li
Tchoung-ki, défendit les portes, tandis que les soldats
restés fidèles, commandés par Ngan Ts'oung-yi poursui-
virent l'agresseur qui fut tué avec son fils. L'empereur
mourut peu de temps après cette révolte à la onzième lune
(933) ; il avait 67 ans. « Ce prince, naturellement pacifique,
était ennemi de toute dispute : il avait soixante ans passés
lorsqu'il monta sur le trône; il ne désirait rien tant que
d'avoir un successeur qui eût soin du peuple. Pendant son
règne, qu'on peut traiter de paisible pour le temps d'agita-
tion où l'on était, les moissons furent toujours abondantes,
et le peuple vécut heureux et content » ^.
MinTi. Li Ts'ouNG-HEOU, fils et successeur de Ming Tsoung,
était plein de bonne volonté, mais son ignorance, sa jeu-
nesse et, par suite, son manque d'expérience, devaient
rendre vaines ses sages intentions. Il avait eu la malchance
de mettre sa confiance dans des gens de peu de valeur, tels
TcHOU HouNG-TCHAO et FouNG PiN, ce qui eut pour résul-
tat que des fonctionnaires importants comme Li Ts'oung-
k'o, prince de Lou, résidant à Foung Siang, fils adoptif de
I. Mailla, VI I, p. 291.
HEOU T ANG 3I
Ming Tsoung (Li Se-youen)^ en réalité un Chinois du nom
de Wang, comme Che Kixg-t'ang, gouverneur de T'ai
Youen, qui avait épousé Tsin Kouei-tchang, fille de Ming
Tsoung, restèrent à l'écart. Les favoris firent retirer le
commandement de la garde de l'empereur au prince Li
Tchoung-ki, fils de Li Ts'oung-k'o; la fille de ce dernier,
bonzesse dans un couvent, en fut enlevée et conduite au
palais; par simple avis, on voulut transférer Che King-
t'ang à Tcheng Te et Li Ts'oung-k'o au Ho Toung, tandis
que le prince de Yang, Li Ts'oung-chang, devait prendre
le commandement à Foung Siang, vallée de la Wei.
Naturellement le prince de Lou se révolte ; Wang Se-
toung, gouverneur de Tch'ang Ngan, refuse de se joindre
à lui et on le désigne pour commander les troupes char-
gées d'opérer contre Foung Siang. Les troupes impériales
désertent en masse; leurs chefs, Wang Se-toung en tête,
n'ont qu'à prendre la fuite; ce dernier veut se réfugier
dans son gouvernement à Tch'ang Ngan, mais il en trouve
les portes fermées, — Lieou Souei-young s'en étant emparé
au nom du prince de Lou, — et il n'a plus que la ressource
de se retirer à T'oung Kouan, mais fait prisonnier, il est
exécuté avec sa famille, lorsque Li Ts'oung-k'o entre à
Tch'ang Ngan.
La Cour est épouvantée des succès des rebelles ; Kan Yi-
tcheng est placé à la tête des troupes impériales bientôt
affaiblies par de continuelles défections et leur chef n'a
plus qu'à faire sa soumission au prince de Lou lorsque
celui-ci arrive à Chen Tcheou ; il fut mis à mort ultérieure-
ment. Les deu.x favoris, cause de tout le mal, Tchou Houng-
tchao et Foung Pin, furent tués par ordre deNGAxTs'ouNG-
TSix qui porta leur tête au vainqueur. L'empereur s'enfuit
à Wei Tcheou (Tai Ming fou, du Tche Li), abandonné par
l'eunuque Mouxg Hax-kiouxg, chargé de préparer le
voyage, qui se rendit au prince de Lou et fut mis en pièces
par son ordre. Après la défection de Kan Yi-tcheng, Che
King-t'ang proposa à Cha Cheou-young et à Pou Houng-
TSIN de faire abdiquer l'empereur, mais ces deux fidèles
fonctionnaires voulurent le tuer. Tchex Houei accourut
(Lou Wan
32 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
au secours de Che King-t'ang ; Cha Cheou-young fut
massacré et Pou Houng-tsin se suicida.
Li Ts'oung-k'o, ayant fait son entrée à Lo Yang, y est
proclamé empereur (934) ; Min Ti, déposé par l'impératrice,
est fait prince de Wou; mais peu de jours après, ayant
refusé de boire le poison que lui envoyait Li Ts'oung-k'o,
le malheureux prince fut étranglé par Wang Louan;
en même temps que ce prince, victime de ses mauvais
conseillers, périrent sa femme et ses enfants.
^f^Jl ^ « Le nouvel empereur et Che King-t'ang étaient les deux
plus grands capitaines de leur temps : ils méritaient la
réputation qu'ils s'étaient acquise par leurs services et par
leurs belles actions sous Ming Tsoung, qu'ils avaient cons-
tamment suivi depuis leur plus tendre jeunesse. Cepen-
dant, soit jalousie, soit effet de leur caractère, ils avaient
toujours paru avoir de l'antipathie l'un pour l'autre » ^.
On allait en voir les conséquences.
Che King-t'ang cependant fut envo^'é comme gouver-
neur au Ho Toung; Li Ts'oung-yen fut nommé à Foung
Siang; pour rétablir l'ordre dans l'administration, l'empe-
reur fit choix de Lou Wen-ki et de Yao Yi. Non sans rai-
son, Lou Wang se méfiait de Che King-t'ang; prenant
pour prétexte que les K'i Tan faisaient constamment des
incursions dans son gouvernement, on envoj^a dans le
Ho Toung, Tchang King-ta, nommé lieutenant-général de
la province, qui devait résider à T'ai Tcheou, commander
une partie des troupes, en fait contrarier les projets de
révolte que pouvaient comploter Che King-t'ang, trop
fin pour ne pas s'apercevoir de la suspicion dont il était
l'objet. Prétextant la vieillesse et les fatigues, en réalité
pour connaître les véritables sentiments de l'empereur à
son égard, Che King-t'ang demanda à échanger son gou-
vernement du Ho Toung pour un autre moins difficile.
Pris à son propre piège, Che King-t'ang fut nommé au
gouvernement de Yun Tcheou où Tchang King-ta devait
s'assurer qu'il se rendrait, tandis qu'on donnait l'adminis-
.tration du Ho Toung à Soung Chen-kien (935). Che King-
I. Mailla, VII, p. 303.
HEOU T ANG 33
t'ang, desappointe et irrité, encouragé par Licou Tche-
youen, adressa à l'empereur, malgré les conseils de Touan
Hi-YAO et de Tchao Ying, une lettre insolente dans
laquelle il lui marquait que n'étant qu'un <( fils adoptif » de
Ming Tsoung, le trône ne lui appartenait pas et devait
revenir à Li Ts'oung-^n, prince de Hiu, « fils légitime » de
Ming Tsoung 1.
La réponse de l'empereur fut prompte : Lou Wang cassa
Che King-t'ang de tous ses emplois, fit mettre à mort ses
fils et ses frères qui se trouvaient à la Cour et donna l'ordre
à Tchang King-ta de marcher contre lui. Che King-t'ang
réunit immédiatement ses troupes et, contrairement à l'avis
de Lieou Tche-youen qui voyait le danger d'introduire des
Barbares en Chine, demanda l'aide des K'i Tan auxquels
il promit, s'il réussissait, la cession de « la province de Lou
loung, et de toutes les villes qui sont au nord de Yen men
kouan ». (936.) ^ Te Kouang, empereur des K'i Tan, accepta
ces offres et accourut avec 50,000 hommes à Kou Pe K'eou
(Grande Muraille) ; Tchang King-ta défait se retira à Tsin
Ngan où il fut bloqué; l'empereur part en hâte de Lo
Yang pour le délivrer. Entre temps, Te Kouang proclame
Che King-t'ang empereur de la dynastie Tsin (936) et
réclame les territoires promis. Che King-t'ang cède aux
Tartares les seize villes qui jusqu'alors servaient de bar-
rières contre leurs incursions en Chine : Yeou Tcheou, Ki
Tcheou, Ying Tcheou, Mou Tcheou, Tcho Tcheou, Tan
Tcheou, Chouen Tcheou, Sin Tcheou, Kouei Tcheou, Yu
Tcheou, Wou Tcheou, Yun Tcheou, Ying Tcheou, Houan
Tcheou, Sou Tcheou, et Yu Tcheou ; il s'engage en outre
à donner à ses alhés 300,000 pièces de soie par an quand il
serait seul maître de l'Empire ^.
Le gouverneur de Lou Loung, Tchao Te-kiux, auquel
l'empereur venait de confier le commandement de toutes
ses troupes, trop faible pour délivrer seul Tsin Ngan,
rongé par l'ambition, désireux de devenir empereur, pro-
1. Mailla, VII, p. 308.
2. Mailla, VII, p. 309.
3. Mailla, VII, p. 313.
34 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
posa à Te Kouang de nommer Che King-t'ang et ses descen-
dants gouverneurs du Ho Toung. Te Kouang, songeant
qu'il était loin du Leao Toung, que sa route pouvait être
coupée par Tchao Te-kiun, eut un instant l'idée d'accepter
cette proposition, mais il en fut aussitôt détourné par Sang-
Wei-han, envoyé de Che K'ing-tang.
Dans Tsin Ngan bloqué, resté sans secours, un des offi-
ciers, Yang Kouang-yen, coupe la tête à Tchang King-ta et
se rend à Te Kouang. Tchao Te- kiun attaqué et défait
à Touan Pe par Te Kouang s'enfuit avec son fils Tchao
Yen-tcheou, mais ils sont faits prisonniers à Lou Tcheou
par leur vainqueur et par Che King-t'ang (936). Après
cette victoire, Te Kouang se retire laissant 5,000 cavaliers
pour accompagner Che King-t'ang à Lo Yang où s'était
retiré l'empereur. Ce dernier « ne voulant point tomber
entre les mains de son ennemi, se fît suivre par les deux
impératrices, les princes ses fils, et monta dans une des
tours du palais, où il fit porter le sceau de l'empire et les
autres marques de la dignité impériale ; y a3/ant ensuite
fait mettre le feu, ce prince, avec sa famille, périt au milieu
des flammes, laissant l'empire à Che King-t'ang, son rival,
qui conserva à sa dynastie le nom de Tsin, que le roi des
Tartares lui avait donné » ^:
Les Heou T'ang avaient duré quatorze ans, sous quatre
empereurs, appartenant à trois familles différentes.
I. Mailla, VII, p. 318.
J
CHAPITRE III
Heou Tsin. — Heou Han.
Seizième Dynastie: Les Heou Tsin ou Tsin Postérieurs.
CHE King-t'ang, le nouvel empereur, appartenait Kao Tsou.
à la tribu des Cha T'o, dans les rangs desquels il
sut, par sa bravoure, gagner les bonnes grâces du
général Li Se-youen, qui fut Ming Tsoung, le deuxième
empereur des Heou T'ang, dont il épousa la fiUe, la prin-
cesse Tsin Kouei-tchang. Il établit sa capitale à K'ai
Foung.
Un certain nombre de gouverneurs de provinces avaient
refusé de reconnaître le nouveau souverain; d'autres et
parmi ceux-ci, se trouvait le gouverneur de Tien Hioung,
Fan Yen-kouang, cachaient leur jeu sous une soumission
apparente. Croyant trouver une occasion favorable à ses
projets ambitieux pendant la guerre avec les K'i Tan,
Fan Yen-kouang chercha un complice en Pi Kioung qui,
ayant dédaigné ses avances, fut assassiné au cours d'un
voyage à Tsi Tcheou.
Les villes chinoises, Yun Tcheou en particulier, que Che
King-t'ang avait cédées à Te Kouang, n'acceptaient pas le
joug qui leur était imposé. A la quatrième lune de 937,
l'empereur se transporta à Ta Leang, bien situé au sud
des pays de Yen et de Tchao, au nord des fleuves Kiang et
Houai, pour mieux surveiller Fan Yen-kouang, avec ses
complices Sun Jouei et Foung Houei, gouverneur de'
Tchen Tcheou, dont il se défiait avec juste raison; le géné-
ral impérial Tchang Tsoung-pin se joint aux rebelles,
fait tuer Che Tsoung-sin, gouverneur de Ho Yang, fils de
l'empereur, s'empare de Che Tchoung-yi, autre fils de
Kao Tsou, et attaque Fan chouei kouan; mais battu par le
36 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
général Tou Tchoung-houei, Tchang Tsoung-pin en
fuyant se noie dans le Hoiiang Ho que Foung Houei et Sun
Jouei avaient déjà été obligés de repasser par Yang Kouang-
yen. Fan Yen-kouang implore son pardon qui lui est
refusé (937). Cette même année, les K'i Tan étant devenus
maîtres de tout le Leao Toung, changèrent leur nom en
celui de Leao. « Dans le même temps, les princes de Wou
prirent le titre d'empereur, en changeant leur nom de
Wou en celui de T'ang, qui était bien venu dans l'empire,
et se firent appeler les T'ang méridionaux 1. » La princi-
pauté de Wou dura 46 ans, de 892 à 937, sous quatre
princes : Yang Hing-mi, 14 ans; ses fils Yang Wou, 2 ans;
Yang Loung-yen, 13 ans ; Yang Po, 17 ans, qui fut déposé ;
Yang Hing-mi qui avait été d'abord gouverneur de Houai
Nan possédait 38 villes dans le Kiang Nan; sa dxTiastie
fut remplacée par celle des Nan T'ang.
TcHAO Se-wen qui, sous les T'ang, s'était donné à Te
Kouang, reçut de ce prince le gouvernement de Yeou
Tcheou dont il s'était rendu maître et dont il désirait faire
sa Cour du Midi. D'autre part, l'empereur avait donné le
gouvernement de Ki Tcheou à Tchao Yen-tchao. fils de
Tchao Se-wen, qui conseilla à son père de faire rentrer Yen
Tcheou sous la domination de la Chine, s 'offrant même à
s'emparer de cette place par un coup de main, mais il se
heurta à une opposition absolue de Kao Tsou (938). L'em-
pereur se décida à accorder son pardon et à nommer gou-
verneur de Tien Ping, Fan Yen-kouang que n'avait pu
réduire Yang Kouang-3'ouen. Il y eut d'ailleurs une grande
distribution d'emplois : Li Yen-siun, un des officiers de
Fan Yen-kouang est nommé gouverneur de Foung Tcheou ;
Foung Houei est envoyé à Sou Fang, gouvernement impor-
tant à cause du voisinage des barbares K'iang-Hou parmi
lesquels on comptait le chef des peuples Tang Hiang, To-
pa Yen -tch.\o, qui est retenu prisonnier par le nouveau
gouverneur auquel il avait fait une visite de courtoisie. En
938, nous notons l'envoi de présents par le roi de Khotan.
A la troisième lune de 939, l'empereur nomme ministres
I. Mailla, VII, pp. 328-9.
Hi:OU TSIN i^J
d'État LiEOU TcHE-YOUEN et Tou Tchoung-wei, tandis
que peu de temps après, Yang Kouang-youen faisait dis-
gracier son ennemi, le premier ministre Sang Wei-hax qui
est envoyé au Ho Xan comme gouverneur de Tch'ang Te.
C'est à cette époque (939) qu'une dynastie, celle des Ngo,
s'établit dans l'Annam qui, depuis les Souei (603), avait
été pendant 336 ans sous la domination de la Chine pour
la quatrième fois.
L'année suivante (940), Fan Yen-kouang ayant obtenu
de l'empereur l'autorisation de se retirer dans son pays, fut
précipité dans le Houang Ho par Yaxg Tcheng-kouei,
fils de Yang Kouang-youen, qui convoitait les immenses
richesses de sa victime. L'empereur ne fut pas dupe du
bruit que l'on fit courir du suicide de Fan Yen-kouang,
mais il jugea politique de dissimuler sa colère et il en-
voya Yang Kouang-youen gouverner la province de Ping
Lou.
Dans la région qui avait été cédée à Te Kouang au nord
de Yen Men était compris le territoire occupé par les T'ou
Yu Houen, devenus ainsi sujets des K'i Tan ; pour échapper
à la t^Tannie de leurs nouveaux maîtres, ils se donnèrent
à la Chine, sur le conseil de Ngax Tch'ouxg-jouxg, gou-
verneur de Tch'eng Te. Te Kouang se plaignit de cette
migration à Kao Tsou qui donna l'ordre aux T'ou Yu
Houen de regagner leur pays (941). Ngan Tchoung-joung,
irrité de son insuccès, espérant de provoquer la guerre, tua
un envoyé des Leao qui adressèrent de nouvelles plaintes à
l'empereur; celui-ci se contenta de répondre suivant son
habitude avec la plus grande humilité. Nullement décou-
ragé, à la sixième lune (941) Ngan Tchoung-joung arrête
un agent des Leao, Yela, et fait une incursion au sud de
Yeou Tcheou. « Il fit savoir à l'empereur que les T'ou Yu
Houen, les deux Tou Kiue, les orientaux et les occidentaux,
les Houkipi et les Cha T'o voulaient se donner à la Chine, et
que les Tang Hiang et les autres peuples de ces quartiers
étaient très mécontents des Leao qui les vexaient : il ajou-
tait dans ses dépêches qu'ils offraient de former une armée
de cent mille hommes, et de se joindre aux Chinois pour
38 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
faire la guerre aux Tartares. ^ » Soit manque de fonds, soit
crainte des Leao, l'empereur refusa les offres de Ngan
Tchoung-joung qu'il blâma de sa trop grande activité.
Ngan, soutenu par Lieou Tche-youen, mais combattu par
Sang Wei-han, prédisait une guerre prochaine avec les
Tartares qui la préparaient depuis longtemps, mais dégoûté
de la faiblesse de Kao Tsou qui déclinait tous ses conseils,
il chercha à concerter une action avec le gouverneur de
Chan Nan, Ngan Ts'oung-tsin. Malheureusement Lieou
Tche-youen détacha de Ngan Tch'oung-joung, Pe Tching-
FOU, chef des T'ou Yu Houen, qui se rallie à l'empereur
et qu'on établit dans le pays situé entre Lan Tcheou et Che
Tcheou, territoire de T'ai Youen, dépendant de T'ai
Toung -. Les Ta Tche et les Kipi suivirent l'exemple des
T'ou Yu Houen et abandonnèrent le parti de Ngan Tchoung-
joung. A la onzième lune (941), Ngan Tsoung-tsin lève le
masque, mais il est battu et obligé de s'enfermer dans Siang
Tcheou; Ngan Tch'oung-joung marche sur Ye Tou où l'em-
pereur se trouvait et dont Sang Wei-han était gouverneur,
mais il perd 20,000 homm.es contre Tou Tchoung-wei,
envoyé contre lui par Kao Tsou, et mis en fuite, il se réfu-
gie dans Tch'en Tcheou où il est investi : le vainqueur pénè-
tre dans la place et Ngan Tch'oung-joung est tué après une
vaillante défense et sa tête est envo^^e au chef des Leao
(942).
Les réclamations de Te Kouang au sujet des T'ou Yu
Houen se font plus pressantes ; l'empereur tombe malade ; il
désigne à son ministre Foung Tao, son fils Che Tchoung-
jouEi comme son successeur. Kao Tsou, après sept années
de règne, meurt âgé de 56 ans, à la 6^ lune de 942. On
trouve Che Tchoung-jouei trop jeune pour le trône; Foung
Tao, de concert avec King Yen-kouang, commandant des
gardes de l'empereur, fait proclamicr Che Tchoung-kouei,
neveu de Kao Tsou.
Avant de mourir, Kao Tsou avait donné l'ordre de faire
venir Li Tche-youen; cet ordre fut intercepté par Che
1. Mailla, VII, p. 336.
2. Mailla, VII, p. 340.
HEOU TSIN 39
Tchoung-kouei, et King-Yen-kouang, écartant ainsi un
rival redoutable, s'empara du pouvoir. Sur ces entrefaites,
Siang Tcheou fut pris par Kao Hing-tcheou ; Ngan Tsoung-
tsin et sa famille se firent brûler dans leur maison (942).
L'empereur ne manqua pas de faire pai t de son avène- Ts'i Wang ou
ment aux Tartares dans une lettre qui excita leur colère, Tch'ou Ti.
les termes n'en étant pas suffisamment humbles ; leur mau-
vaise humeur s'accrut d'autres griefs, en particulier l'arres-
tation d'un certain K'iao Joung qui entretenait à Ta
Leang des relations avec eux. Tandis que Sang Wei-han
conseillait la prudence, King Yen-kouang poussait à la
rupture avec le? Leao, en même temps qu'il se créait un
nouvel ennemi en froissant Yaxg Kouang, gouverneur de
Ping Lo, qui se révolta, s'empara de Tseu Tcheou, fît pri-
sonnier Ye Tsin-tsoung et rechercha l'alliance de Te
Kouang. Ce dernier, excité par Tchao Yen-cheou, gou-
verneur de Lou Loung qui espérait devenir empereur, lui
confie une armée de 50,000 hommes pour marcher contre la
Chine (943).
Une grande irritation causée en partie par la disette
régnait dans l'empire. En 944, Te Kouang occupait la place
importante de Pei Tcheou qui lui fut livrée par un officier
de la garnison mécontent, Chao Ko; Wou Louax, qui
défendait la ville en l'absence du gouverneur Wang Ling-
WEN, se jeta dans un puits. Après la prise de Pei Tcheou, les
Tartares marchent sur Ye Tou, et l'empereur tente une
démarche pacifique mais son courrier est arrêté. King Yen-
kouang est chargé de conduire la guerre; une deuxième
tentative de négociations faite par l'empereur échoue éga-
lement. Cependant les Tartares sont obligés de se retirer.
Yang Kouang-youen réfugié dans Tsing Tcheou est
forcé de se rendre à Lieou CHEOU-TCHExquile fait mettre
à mort, mais les fils du rebelle ayant contribué à sa reddi-
tion et fait leur soumission reçoivent des emplois (944).
La guerre reprend avec les Leao (945). Après des alter-
natives de succès et de revers, l'armée impériale avec
Tchang Yen-tche bat Te Kouang qui se retire à Yeou
40 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Tcheou pour y grouper les débris de son armée ; il rentre
ensuite dans ses états et l'empereur retourne à Ta Leang.
Profitant de ce succès, Ts'i Wang offre à Te Kouang la paix
que sa mère Chou Liu le presse d'accepter. Mais les exi-
gences du chef Leao sont trop grandes :'il demande qu'on
lui livre King Yen-kouang et Sang Wei-han et qu'on lui
abandonne les départements de Tch'en Tcheou et de
Tiiig Tcheou; les pourparlers sont rompus.
pn 945, le roi de Ko-kou-rie (Corée), Wang Kien, avait
fait porter à Kao Tsou par le lama HouA La un placet
pour réclamer le royaume de Pou Haï qui appartenait à un
de ses parents fait prisonnier par les K'i Tan ; le Pou Hai
comprenait la partie nord-est de Ko kou rie; ce royaume
avait été fondé à la fin du vii^ siècle par les Toungouses
Mou Ho et son premier roi fut Kao Wang (Tso Young)
mort en 720; son dernier roi fut Ta Yin-tchouan lors de
la conquête par les K'i Tan en 925. Le placet de Wang
Kien était resté sans réponse, lorsque ce prince mourut
en 945 et fut remplacé par son fils Wang Wou que Ts'i Wang
espéra gagner contre leur ennemi commun. L'empereur
dans ce but envoie Kou Jen-yu qui, aj-ant constaté l'état
'de décadence dans lequel se trouvait la Corée, n'insiste pas
auprès du roi pour qu'il accepte ses propositions. La Corée
(Ko Kou rie) avait été occupée par les Chinois de 668 à
755, ptiis annexée au Sin ra de 755 à 904; à cette époque
KouNG Wo, ministre de Tchang Cheng Wang, reine de
Sin ra, se souleva, devint roi de Ko Kou-rie, mais dut céder
la place en 917 à Wang Kien, descendant des anciens rois,
qui fit l'unité des trois royaumes coréens (Ko Kou-rie,
Sinra et Paik Tjyel) dont la dynastie dura jusqu'en 1392,
époque à laquelle elle fut remplacée par celle de Li (Ri, en
coréen; Ni, en japonais).
En 946, les Leao recommencent la guerre et, battus
d'abord au nord de Ting Tcheou par Tchang Yen-tche, ils
finissent par avoir l'avantage; le général impérial Tou Wei
se rend avec son armée aux Tartares. Te Kouang charge
le transfuge Tchang Yen-tche de traverser le Houang Ho
et de se rendre à Ta Leang, où l'empereur veut se suicider
HEOU TSIN 41
avec sa famille, mais il en est empêché par Siei Tciiao, un
des officiers. Ts'i Wang écrit alors à Te Kouang pour faire
sa soumission et il remet le sceau de l'empire à ses fils Che
Yen-hix et Che Yen-fao pour qu'ils le portent au vain-
queur. Tchang Yen-tche, pendant deux jours, livre Ta
Leang au pillage et traite l'empereur d'une manière indigne
jusqu'à ce que Te Kouang ait écrit à ce mallieureux souve-
rain pour lui promettre tout ce qui lui serait nécessaire.
Te Kouang iit son entrée à Ta I.eang le premier jour de
947. Sur la plainte des habitants, Tchang Yen-tche est
immédiatement arrêté et mis à mort par le roi Leao qui
abandonne le corps du misérable au peuple victime du
pillage. Quant à Ts'i Wang, fait prince du troisième ordre,
il est conduit en Tartarie. Dans l'exaltation du triomphe,
les Tartares, leur chef le premier, adoptent le costume
chinois. « La Chine ne perd point ses lois par la conquête.
Les manières, les mœurs, les lois, la religion y étant la
même chose, on ne peut changer tout cela à la fois. Et
comme il faut que le vainqueur ou le vaincu changent, il a
toujours fallu à la Chine que ce fut le vainqueur : car ses
mœurs n'étant point ses manières; ses manières, ses lois;
ses lois, sa religion ; il a été plus aisé qu'il se pliât peu à peu
au peuple vaincu, que le peuple vaincu à lui ^» Les gouver-
neurs de provinces se soumettent aux ordres qui leur sont
envoyés; firent exception les seuls Se Kouang-wei, gou-
verneur de Tchang Yi, qui profite du désarroi régnant
dans l'empire pour s'emparer de King Tcheou, et Ho
Tchoung-Kien, gouverneur de Hioung Wou, qui se donna
au prince de Chou, avec Tsin Tcheou, Kiai Tcheou et
Tch'eng Tcheou -.
Te Kouang allait trouver un adversaire redoutable en
Lieou Tche-youen, prince de Pe P'ing et gouverneur du
Ho Toung où il avait été envoyé par Ts'i Wang qui ne
l'aimait pas et désirait l'éloigner de la Cour. Lieou s'arma,
s'allia avec les T'ou Yu Houen et ayant réuni 50,000
hommes, envoya porter sa soumission aux Leao lorsqu'ils
1. Esprit des Lois. XIX, chap. xviii.
2. Mailla, VII, p. 375.
42' HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
furent maîtres de Ta Leang par Wang Tsiun qui à son
retour, ne manqua pas de lui marquer la haine des Chinois
pour leurs conquérants. Les officiers de Lieou Tche-youen
le pressent de marcher sur Ta Leang ; ses soldats le pro-
clament empereur (février 947), hors des murs de Tsin
Yang ; un certain nombre de gouverneurs se déclarent pour
lui. Sur ces entrefaites, Te Kouang qui se préparait à aller
voir sa mère en Tartarie, tombe malade et meurt peu de
jours après à Cha hou lin; il est remplacé par son neveu
Wou Yu, fils de son frère aîné.
De son côté, Siao Han, neveu de l'impératrice Leao
Chou Liu, qui avait été laissé par Te Kouang comme gou-
verneur à Ta Leang, fait contre son gré proclamer empereur
Li TsouNG-Yi, prince de Hiu, de la famille des T'ang posté-
rieurs, qui se trouvait à Lo Yang, lui laisse une garde de
mille soldats et s'en retourne en Tartarie. Li Tsoung-yi
s'empresse de renoncer au trône, prend le titre de prince de
Leang et fait sa soumission à Lieou Tche-youen qui se rend
de Tsin Yang à Lo Yang, puis à Ta Leang (K'aï Foung)
où il établit sa Cour, donnant à sa djmastie le nom de Han,
d'après la grande famille à laquelle il prétendait apparte-
nir (947).
Dix-septième Dynastie : les Heou Han ou Han Postérieurs.
ao Tsou. Le premier empereur de la d^mastie des Han Postérieurs,
Lieou Tche-youen, proclamé à la 4^ lune de 947 (avril)
à K'ai Foung, appartenait à la tribu giierrière des Cha T'o,
mais il avait fait son éducation militaire dans les troupes
de Tsin. A la 6« lune (947), à son entrée à Lo Yang, il fit
changer le nom dynastique de Tsin en celui de Han. La
haine des Tartares facilita la soumission des gouverneurs
de province au nouveau régime; toutefois la région de
Kouan Tchoung, dans laquelle se révoltèrent Heou Yi,
gouverneur de Foung Siang, et Tchao Kouang-tsan,
décida de se donner au prince de Chou, pour échapper à
l'administration des Han.
Des envoyés Houei Ho arrivèrent à la Cour pour réclamer
HEOU IIAN 43
la protection impériale contre les Tang Hiang qui leur cau-
saient de perpétuelles inquiétudes. Kao Tsou, désireux
de jxicifier le pays de Kouan Si, voulut profiter de cette
occasion, et accorda aux Houei Ho le secours de quelques
milliers de soldats commandés par Wang King-tsoung.
Tciiao Kouang-tsan était poussé par Tchao Yen-tcheou
qui liri avait envoyé Li Ju , à se rendre au prince de Chou.
Li Ju, agissant contrairement à ces instructions, engagea
Tchao Kouang-tsan, malgré sa crainte d'être traité en
rebelle par les Leao, auxquels son père et lui devaient leur
rang, à se soumettre à l'empereur par son intermédiaire;
son avis fut suivi, Heou Yi crut sage de suivre l'exemple
de son complice. D'ailleurs Wang King-tsoung battit les
troupes de Chou commandées par Li TiNG-kouEi qu'il
poussa jusqu'à Pao-ki-wou-heou où il infligea une nouvelle
défaite à Tchang Kien-tchao (948).
Kao Tsou mourut le premier jour de la 2^ lune de 948,
âgé de 54 ans, et, suivant son désir, il fut remplacé par son
fils LiEOU Tch'eng-yeou (Yin Ti).
Le nouveau souverain eut la bonne fortune au début de Yin Ti
son règne de posséder d'excellents ministres : à la tête du
Conseil secret de l'État était placé Yang pin; KouoWei,
appelé à un brillant avenir, dirigeait la guerre ; le comman-
dement de la garde avait été confié à Che Houng-tchao
tandis que Wang Tchang se montrait un ministre des
finances intègre, sévère dans le recouvrement des impôts.
Ils avaient réussi à écarter du pouvoir les nombreux parents
de l'impératrice qui cherchaient à s'ingérer dans les affaires
de l'État; bref, on pouvait espérer que sous leur direction
vigilante et ferme, l'empire recouvrerait sa splendeur
passée 1. Il en fut autrement : Yin Ti non seulement ne
sut pas profiter des talents de ses serviteurs mais encore il
les sacrifia à de basses intrigues et il attira sur lui-même et
les siens la pire catastrophe.
Après la défaite des troupes de Chou, Wang King-
tsoung se rendit à Foung Siang d'où Heou Yi partit pour
faire sa soumission à la Cour.
1. Mailla, VII, p. 407.
44 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Tandis que Sun Fang-Icien et ses frères Sun Hing-yeou
et Sun Fang-yu réussissaient à chasser les Tartares com-
plètement de la Chine et à leur reprendre toutes les places
que leur avait données le fondateur des Tsin, Li Cheou-
tchen, gouverneur de Hou Kouei, songeait à s'emparer de
l'empire ; il fomente une rébellion et T'oung Kouan est pris ;
les généraux impériaux Young Hing et Foung Siang se font
battre dans le Ho Tchoung; pour pacifier cette province,
l'empereur envoie Kouo Wei ; celui-ci, sur le conseil de
Foung Tao, s'applique à gagner le cœur de ses soldats par
sa mansuétude et ses largesses. Kouo Wei divise ses troupes
en trois corps qui, par Chen Tcheou, Toung Tcheou et
T'oung Kouan, doivent se réunir à Ho Tchoung.
Kouo Wei bloque Li Cheou-tchen à Ho Tchoung, tandis
que Tchao Houei assiège, dans Foung Siang, Wang King-
tsoung qui a passé aux rebelles ; le prince de Chou vient
au secours de Foung Siang; battu dans une première ren-
contre, dans une seconde il défait Tchao Houei qui réclame
des renforts qu'amène Kouo Wei, trop tard, car les Chou
s'étaient déjà retirés (948). L'année suivante Kouo Wei
force les portes de Ho Tchoung : Li Cheou-tchen se brûle
dans son palais avec sa femme et ses enfants. Cependant
Tchao Se-wen tenait toujours dans Tch'ang Ngan dont
il s'était emparé en 948 pour le compte de Lieou Cheou-
tchen; sur le conseil de Li Sou, il fait sa soumission à
l'empereur qui le nomme gouverneur de Houa Tcheou.
Tchao Se-wen ayant hésité à abandonner Tch'ang Ngan
pour gagner le nouveau poste dont le titre de gouverneur
lui était apporté par Kouo Tsoung-yi, celui-ci, avec
l'autorisation de Kouo Wei, le met à mort avec 300 de ses
partisans. Des trois rebelles, il ne restait que Wang King-
tsoung qui incendie son palais et s'ensevelit sous les ruines,
tandis que Foung Siang se rend à Tchao Houei. Kouo Wei
revient triomphant à la Cour (949). Ces succès devaient
avoir une influence néfaste sur le caractère de Yin Ti qui
se livre à la débauche et éloigne de lui toutes les personnes
sages.
Les Tartares, repoussés au delà des frontières, conti-
HEOU HAN 45
nuaient néanmoins à faire des incursions sur les terres de
l'empire et Yin Ti nomma Kouo Wei généralissime des
troupes du nord avec des pouvoirs très étendus. Se Houn'G-
TCHAO et Sf)U FoLNG-Ki entrèrent en lutte au sujet du
nouveau chef dont le premier aurait voulu voir augmenter
les attributions et le second les restreindre. D'autre part,
Yang pin, par sa franchise, avait excité la colère de l'empe-
reur, attisée par les mécontents, en particulier par Li Ye,
frère de l'impératrice et ses favoris Nie Wen-tsin, Heou
KouAXG-TSAX et Kouo Yun-mixg; malgré la désapproba-
tion de l'impératrice, la perte du ministre fut résolue. Yang
pin et Wang Tchang étant venus au palais suivant leur
habitude, furent assassinés. L'empereur entrant dans les
vues des conjurés donna l'ordre de se défaire également de
Kouo Wei et de Wang Tsiun et envo}^a des courriers à Kao
Hing-tcheou, Fou Yex-King, Kouo Tsouxg-yi, Mou
JOUNG Yen tchao et Li Kou pour leur enjoindre de reve-
nir à la Cour occuper les postes rendus vacants ; il confia
la direction des affaires privées à Sou Foung-ki et le gou-
vernement de K'ai Foung à Lieou Tchu qui exécuta avec
la plus grande cruauté les ordres contre les familles de Kouo
Wei et de Wang Tsiun. Sou Foung-ki eut la sagesse et
l'humanité de s'abstenir de prendre part à ces sanglantes
exécutions. Un autre fonctionnaire, Li Houng-kiex, mon-
tra également moins de zèle dans les ordres qu'il avait reçus
pour agir contre la famille de W^\xg Yix, officier dévoué
à Se Houng-tchao.
Kouo Wei, que ne pouvaient atteindre les assassins,
réunit ses officiers ; laissant son fils Kouo Joung en charge
de la défense de Ye Tou, il marcha sur les provinces méri-
dionales et entra à Houa Tcheou; Heou Yi est envoyé
contre lui ; il est rejoint par Mou joung Yen tchao qui, battu
à Li Joung, est obligé de se sauver à Yen Tcheou. Les troupes
impériales désertent en masse ; Lieou Tchu se tourne contre
son souveiain; le malheureux Yin Ti qui s'était rendu à
l'armée, obligé de fuir, se cache chez un paysan chez lequel
il périt sans gloire, tué par les rebelles qui ne le reconnaissent
pas; il n'avait que vingt ans (950). Sou Foung-ki, Yen
46 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Tsin-king et Kouo Yun-ming se donnèrent la mort pour
ne pas tomber aux mains de KouoWei. Le vainqueur entré
dans la capitale K'aï Foung demande à l'impératrice de
faire choix immédiatement d'un nouvel empereur : elle
recommande Lieou Pin, gouverneur de Wou Ning, né
de Lieou Tsoung, mais fils adoptif de Kao Tsou, qu'on
va chercher à Siu Tcheou. Kouo Wei fait exécuter Lieou
Tchu, Li Houng-kicn et leurs partisans ainsi que Wang
Yin.
Mais les troupes de Tch'en Tcheou proclament empereur
Kouo Wei; Lieou Pin est conduit à Ta Leang; pour lui
sauver la vie, l'impératrice le déclare déchu du trône et le
fait duc (Koung) de Siang Yin (fou de Tch'ang Cha, Hou
Kouang), du 3^ ordre, et elle nomme Kouo Wei régent de
l'empire, puis le reconnaît empereur l'année suivante (951),
s'apercevant qu'elle avait intérêt à se donner le mérite
de ce qu'elle ne pouvait empêcher.
CHAPITRE IV
Dix-huitième Dynastie : les Heou Tcheou ou Tcheou
postérieurs.
Kouo Wei, originaire de Yao Chan, près de Na T'ai Tsou
Tcheou, prétendant, quoiqu'il fut illettré et de
condition plus que modeste, descendre de la grande
dynastie des Tcheou, par Chou, seigneur de Kouai, frère
de Wen Wang, en donna le nom à la sienne. Le gouver-
neur du Ho Toung, Lieou Tch'oung, frère de Heou Han
Kao Tsou, résidant à P'ing Yang (actuellement T'ai
Youen, du Chan Si) avait un instant songé à disputer
l'Empire, mais il renonça à ses projets ambitieux lorsqu'il
apprit que l'impératrice avait fait choix de son fils Lieou
Pin pour le trône; un lettré de T'ai Youen, Li Siang,
l'ayant mis en garde contre toute mesure précipitée et
suggéré de prendre des précautions comme de s'assurer la
possession du passage de Moung Tsin en attendant les
événements, Lieou Tch'oung croyant qu'il \^oulait le
brouiller avec son fils, fit mettre le donneur de conseils à
mort avec sa femme; il devait regretter amèrement cet
acte cruel lorsque Kouo Wei eut été choisi de préférence à
Lieou Pin, mais il sut dissimuler ses sentiments et fit sa
soumission au nouveau souverain qui garda auprès de lui
son concurrent malheureux. Ce dernier fut d'ailleurs mis à
mort peu de temps après, ses partisans KoungTixg-mei
et Yang Wen s'étant saisis de Siu Tcheou qu'ils ne vou-
lurent pas rendre; trois mois d'un siège qui coûta la vie
à Koung Ting-mei furent nécessaires pour reconquérir
cette ville.
Avant d'apprendre la mort de son fils, Lieou Tch'oung
s'était proclamé empereur des Han septentrionaux (Pe
Han, et aussi Toung Han, Han orientaux), à la première
48 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
lune de 951; douze tcheou se déclarèrent pour lui. P'ing
Tcheou, Fen Tcheou, Hin Tcheou, T'ai Tcheou, Lan Tchoeu,
Hien Tcheou, Loung Tcheou, Wei Tcheou, Tsin Tcheou,
Leao Tcheou, Lin Tcheou et Che Tcheou, tous dans la
province du Chan Si 1.
Lieou Tch'oung se reconnut vassal des Leao qui se mirent
en campagne avec lui, mais les troupes tartares ne mar-
chant qu'avec répugnance, dès qu'elles arrivèrent à Sin
Tcheou, Chou ya, prince de Yen, se mit à leur tête et se
fit reconnaître à la place de son souverain Wou Yu -. Le
prince de Ts'i, Chou liu, ayant réuni des troupes dans les
montagnes au sud de Sin Tcheou, attaqua et tua Chou ya,
et ses soldats le proclamèrent roi de Leao; il confir-
ma d'ailleurs l'alliance avec Lieou Tch'oung; c'était un
prince adonné aux plaisirs, se couchant tard, se levant à
midi, aussi ses sujets le surnommèrent-ils Chouei Wang,
« l'empereur dormant », qu'ils changèrent plus tard en
Ming Wa)ig, « l'empereur éclairé » ^. Chou liu laissa 50,000
cavaliers à Lieou Tch'oung qui, commandant lui-même une
armée de 20,000 hommes, mit le siège devant la ville de
Tsin Tcheou au secours de laquelle l'empereur env'oya
Wang Tsiun; le chef des Han manquant de vivres et redou-
tant une attaque se retira.
Maître de Tsin Tcheou, l'empereur se tourne vers Mou
JOUNG Yen tchao encore insoumis, envoie contre lui Ts'ao
YiNG et HiANG HiUN qui battent ses troupes, font prison-
nier son général Yen King-hiouen et l'obligent à s'enfer-
mer dans Yen Tcheou ; Mou joung Yen tchao refuse de se
rendre, la place est prise d'assaut et le rebelle se jette dans
un puits. Il est intéressant de noter que pendant cette
longue période de troubles, les études classiques ne sont
pas abandonnées. En effet, « la septième année du règne de
Ming Tsoung, de la dynastie des T'ang postérieurs, le
Collège impérial, après avoir examiné avec soin les Neuf
Livres classiques et en avoir conféré les différentes éditions,
1. Mailla, VII, p. 426.
2. Mailla, VII, p. 428.
3. Mailla, VII, p. 428.
I
HEOU TCHEOU 49
en présenta une nouvelle à l'empereur, qui ordonna de la
graver .sur des planches, et d'en tirer un grand nombre
d'exemplaires pour les répandre au dehors : cette gravure,
commencée à la deuxième lune de la septième année de
Ming Tsoung, ne fut achevée qu'à la sixième lune de cette
troisième année (953) de T'ai Tsou. Dans le même temps,
Wou TcHAO-Yi, des états de Chou, fit élever à grand frais
un collège particulier et demanda au prince de Chou la
permission de faire aussi graver les neuf King et de les
faire imprimer; cette permission lui fut accordée ^ » Mais
il faut noter que T'ai Tsou viola et dépouilla de leurs trésors
dix-huit sépultures des empereurs T'ang.
A la huitième lune (953) l'empereur tomba malade et
mourut à la première lune de l'année suivante dans la
536 année de son âge; Kouo Joung, prince de Tsin, neveu
de l'impératrice, lui succéda; ce fut l'empereur Che Tsoung.
Désireux de profiter de la mort de T'ai Tsou, Lieou Che Tsoung
Tch'oung, étabh dans la vallée de la Fen, demanda des
secours au roi des Leao qui lui envoya 10,000 cavaliers
commandés par Yang Kouen qui rejoignit à Tsin Yang,
capitale des Han, 30,000 hommes dirigés par Pe Tsoung-
HOUEi avec TcHANG YouEN-HOUEi à l'avant-garde. Cette
armée marcha sur Lou Tchou dont le gouverneur Li Yun
fut battu. Contrairement à l'avis de son premier ministre
Foung Tao, l'empereur décida de se mettre à la tête de
ses troupes qui vinrent camper au nord-est de Tse Tcheou,
tandis que les troupes de Lieou Tch'oung s'établissaient au
sud de Kao P'ing : les troupes impériales étaient comman-
dées, au centre par Hiang Hiux et Se Yex-tchao, à gau-
che par Pe TcHOUNG-SAN et Li TcHOUNG-TSiN, à droite par
Fang Ngai-neng et Ho Wei. Le prince de Han» avec
TcHAXG YouEN-HOUEi à l'est et Yang Kouen à l'ouest,
attaque et rompt la droite des Impériaux, mettant en
fuite Fang Ngai-neng et Ho Wei, et faisant plus de mille
prisonniers; l'empereur déploie la plus grande bravoure :
Tchang Youen-houei est enfoncé et tué; les Han com-
mencent à fuir; ils sont chargés par Fang Ngai-neng et
I. Mailla, VII, p. 434.
50 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Ho Wei qui veulent s'emparer des bagages, mais ces der-
niers, attaqués par les troupes tartares sont écrasés. Lieou
Tch'oung rallie 10,000 hommes pour couvrir la retraite;
battu par Lieou Tseu, il est poursuivi jusqu'à Kao
P'ing et obligé de se réfugier à Tsin Yang. Fang Ngai-neng
et Ho Wei qui avaient échappé au massacre de leurs sol-
dats rejoignent l'armée impériale, mais ils sont mis à mort
avec soixante-dix autres officiers pour n'a\-oir pas .fait leur
devoir (954). Les deux armées étaient épuisées. Lieou
Tch'oung fortifie Tsin Yang; Che Tsoung reconstitue une
nouvelle armée dont il confie le commandement à Fou
Yen-king avec ordre de marcher sur Tsin Yang : Yu Hien,
Fen Tcheou, Leao Tcheou, Hien Tcheou, Lan Tcheou, Tsin
Tcheou et Hiu Tcheou se rendent; Che Tcheou est pris
d'assaut et livré au pillage, mais les Leao, à Hin Keou,
infligent un échec à Fou Yen-king qui se tourne vers Tsin
Yang dont l'empereur, ayant pris le commandement des
troupes, faisait le siège qu'il est obligé de lever par suite des
pluies et d'une épidémie. L'empereur tombe malade; sur
ces entrefaites Lieou Tch'oung meurt âgé de 61 ans, à la
onzième lune (954) et est remplacé par son fils Lieou
Tch'eng-kiun, auquel les Leao envoient un diplôme
d'empereur de Chine ; le nouveau prince de Pe Han paraît
devoir inaugurer une ère pacifique.
L'empereur qui voyait avec chagrin croître le nombre
des sectes et des idoles, «à la cinquième lune (955), fit des
règlements concernant les temples d'idoles, et les bonzes
et les bonzesses Ho chang. Il ordonna de détruire les temples
qui n'auraient pas des titres authentiques de leur fondation,
et d'en chasser tous les bonzes et les bonzesses. Il défendit
d'en recevoir à l'avenir sans le consentement par écrit de
leur grand-père, de leur grand-mère, de leur père, de leur
mère, et de leurs oncles et tantes. En conséquence de cet
ordre, on détruisit 30,000 temples d'idoles dans les seuls
États de l'empereur ; il en resta cependant encore 2,694
qui étaient habités par plus de 60,000 bonzes ou bonzesses ^ »
L'empereur nourrissait un grand projet : celui de recons-
I. Mailla, VII, p. 445.
HEOU TCHEOU 51
tituer sous son propre gouvernement l'unité de l'empire,
morcelé en une infinité de petits états ou gouvernements.
La principauté de Chou, représentée aujourd'hui par la pro-
vince de Se Tch'ouan, lui parut devoir être absorbée la
première. Sur le conseil de son ministre Wang P'ou, Che
Tsoung choisit pour conduire cette campagne contre Chou,
Hiang Hiun qui, de concert avec Wang Kixg, gouverneur
de Foung Siang, devra aller attaquer Tsin ïcheou (955).
Le prince de Chou, incapable de résister seul, form.e une
hgue avec les princes de T'ang et de Pe Han, mais, toute-
fois, sans attendre l'arrivée de leur secours, il se met en
campagne, remporte d'abord des succès, mais ses troupes
sont battues et mises en fuite par Tchang Kien-houng,
et les villes de Tsin Tcheou et de Kiai Tcheou se soumet-
tent à l'empereur (955) ; le prince de Chou envoie une
ambassade à Che Tsoung qui refuse de la recevoir, la
lettre n'étant pas rédigée comme venant d'un sujet. Après
la prise de Tsin Tcheou et de Kiai Tcheou, Wang King
s'empare après un siège d'un mois de la vUle de Foung
Tcheou défendue par Wang Houan et Tchao Tsoung-po
qui sont faits prisonniers avec la garnison de 5000 hom-
mes (955).
L'empereur se tourne contre le prince de T'ang qui aurait
voulu lui disputer l'empire et était en relations avec le
prince de Pe Han et avec les Leao. Li Kou, chargé de faire
le siège de Cheou Tcheou (956), l'abandonne au grand mécon-
tentement de l'empereur et se retire à Tcheng Yang
où il est attaqué par Lieou Yen-tcheng, général des
T'ang, qui se fait battre et tuer; les débris de son armée
retournent à Cheou Tcheou dont Che Tsoung reprend le
siège. Le prince de T'ang était désireux de traiter, mais
l'empereur refusa ses conditions et, profitant de la négli-
gence de son adversaire, il s'empara de Yang Tcheou. Une
nouvelle démarche du prince de T'ang n'eut pas plus de
succès. Les troupes impériales capturèrent Kouang Tcheou,
Chou Tcheou et Ki Tcheou, mais Cheou Tcheou, défendu
par Lieou Jen-chen, tenait toujours. Pe son côté, Li King-
TA, général T'ang, réussissait à prendre T'ai Tcheou, mais
52 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
il était défait avec l'élite de ses troupes à Lou Ho par
TCHAO K'OUANG-YIN (956).
Profitant de l'absence de l'empereur retourné à Ta Leang
laissant Li Tchoung-tsin poursuivre le siège de Cheou
Tcheou, le prince de T'ang envoya Li King-ta pour secou-
rir cette ville. Grâce à la mésintelligence régnant entre les
chefs T'ang et à la défection de leur général Tche Youen
qui, victime d'un affront de son collègue Tchen Kio, passa
à l'ennemi avec 12,000 hommes, les Impériaux remportèrent
une grande victoire. Sur ces entrefaites, Lieou Jen-chen
étant tombé gravement malade, son second, Tcheou
Ting-keou, voyant qu'il n'avait aucune chance d'être
secouru, rendit Cheou Tcheou. L'empereur se montra
magnanime ; oubliant la peine que lui avait causée la prise
de cette ville, il accorda une amnistie générale à tous les
habitants, et Lieou Jen-chen étant mort, il fit l'éloge de ce
vaillant défenseur de Cheou Tcheou et lui accorda l'hon-
neur posthume de prince du deuxième rang (Kinn wang),
sous le titre de Poung Tcheng (957).
Au moment où Che Tsoung allait reprendre la guerre
contre les T'ang, il reçut un renfort inattendu par la défec-
tion, à la dixième lune de 957, de Yang TchounG-hiun,
gouverneur de Lin Tcheou (Chan Si) pour les Han septen-
trionaux, qui, mécontent de son prince, passa aux Impé-
riaux. Le prince de T'ang envoie sa flotte du Houai Ho
attaquer les bateaux impériaux qui la poursuivent jusqu'à
Se Tcheou; une seconde attaque n'est pas plus heureuse.
Les Leao proposent au prince de Han de s'emparer ensem-
ble de Lou Tcheou, mais ils renoncent à leur entreprise.
Attaqué par l'empereur venu de Ta Leang, Kouo Ting-
WEi n'ayant pas reçu les secours qu'il avait fait demander
à Kin Ling au prince de T'ang, se rendit à la douzième
lune (957). Che Tsoung poursuivant sa campagne s'em-
pare de T'ai Tcheou, de Hai Tcheou et de Tchou Tcheou
après une brillante défense de cette ville par Tchang
Yen-king; il ne restait plus dans le Houai Nan que
les quatre départements de Siu Tcheou, Chou Tcheou, Ki
Tcheou et de Houang Tcheou dont l'empereur ne fut pas
HEOU TCHEOU 53
le maître. Le prince de T'ang, se voyant définitivement bat-
tu, abdique en faveur de son fils Li Houng-ki et annonce à
l'empereur par son général Tchen Kio qu'il est disposé à
se soumettre. Che Tsoung « lui répondit que son dessein, en
entreprenant cette guerre, n'avait été que de se rendre
maître des pays qui sont au nord du Kiang; que le prince
consentant à les lui céder, il ne prétendait rien de plus.
Tchen kio le voyant dans ces dispositions, lui présenta un
placet de la part de son maître par lequel il lui offrait les
quatre départements, et s'engageait en outre à payer
chaque année un tribut. Par le traité qui fut conclu,
tout le pays au nord du Kiang fut soumis à l'empereur,
et ses États se trouvèrent augmentés de quatorze tcheoii
et de soixante villes du second ordre. Alors il écrivit de
sa propre main une lettre au prince de T'ang, de ne point
abandonner le gouvernement de ses États, et de le repren-
dre s'il l'avait quitté 1 ». (958.)
Quelque temps après, l'empereur chargea Ts'ao Pin de
porter au prince de Wou Yue des armes que celui-ci avait
demandées pour ses soldats. Ts'ao Pin fut reçu avec de
grands honneurs et de riches présents qu'il refusa d'abord
mais accepta ensuite dans la crainte de froisser le prince.
L'empereui prépare la guerre contre les Leao : il marche
vers les frontières tartares, prend plusieurs villes et songe
à attaquer Yen Tcheou (Pe King), mais étant tombé
malade, il renonce à ce projet et rentre à Ta Leang (959) ;
son état empirant, Che Tsoung désigne comme son suc-
cesseur, son fils Kouo TsouNG-HiUN, prince de Leang,
âgé de sept ans, nomme un certain nombre de grands offi-
ciers et meurt, âgé de trente-neuf ans, à la 6^ lune de 959.
« Ce prince, d'un courage sans égal, se montrait partout le
premier dans les sièges ou dans les batailles, et quoiqu'il
vit pleuvoir des grêles de flèches autour de lui, et ses sol-
dats tomber morts à ses côtés, jamais on n'apperçut
aucune altération sur son visage. Dans les conseils, son
avis était toujours le meilleur et le plus expéditif ; quoique
les moyens qu'il proposait fussent les premiers qui dussent
I. Mailla, VII, p. 473.
54 histoire' générale de la chine
se présenter à l'esprit, néanmoins ils ne s'offraient point à la
pensée des membres de son conseil... Comme il récompen-
sait libéralement lorsqu'on l'avait mérité, et qu'il le faisait
avec équité, sans acception des personnes, tout le monde
était de la plus grande circonspection et évitait de manquer
à son devoir : aussi y avait-il peu de ses sujets qui n'eussent
eu part à ses bienfaits. Cette conduite le rendit heureux dans
toutes ses entreprises, dont il sortit toujours victorieux...
Il n'3' eut personne qui ne le pleurât amèrement » i.
Coung Ti Cet enfant reconnu comme successeur de Che Tsoung,
fut trouvé trop jeune par un grand nombre de. mécontents
qui choisirent comme chef Tchao K'ouang-yin que les
ministres éloignèrent en le nommant gouverneur de Soung
Tcheou ou Koue Te au Ho Nan. Mais dès l'année suivante
KouNG Ti abdiquait à la première lune ; il ne mourut
qu'en 973, âgé de vingt-deux ans, et Tchao K'ouang-yin
inaugurait la grande dvTiastie des Soung.
Les cinq dynasties (Wou Tai) avaient régné pendant
53 ans.
t. Mailla VII, pp. 481-3.
HEOU TCHEOU 55
Epoque des Cinq Dynasties (VVou Tai).
Quatorzième Dynastie : I. Les Lkang postérieurs (Hkou Lkang.)
Cour à PiEN TcHEOu (K'ai Foung), puis à Lo ^"an(;.
X. 907 T'ai Tsou, tué en
912, 6^ lune âgé de Tchou Wen 907 K'ai Ping.
61 ans 911 K'ien Houa.
2. 915 Mou Ti, ou Tchou Tien, se suicide en
923, loe lune, à Tchou Yeou-tchen 915 Tcheng Ming
36ans (Kiun Wang) 921 I^ung Te
Quinzième Dynastie' : II. Les T'ang postérieurs (Heou T'ang.)
Cour à Wei Tcheou (Tche Li), puis à Lo Yang.
1. 923 Tchouang Tsoung,
t 926 4° lune, à Li Ts'onen-hiu 923 T'oung Kouang.
43 ans
2. 926 Ming Tsoung,
î 933, II® lune, à Li Se-youen 926 T'ien Tch'eng.
67 ans 930 Tch'ang Hing.
3. 934 Min Ti, détrôné,
4« lune, et tué la Li Tsoung-heou 934 Ying Chouen.
même année
4. 934 Fei Ti ou Mou Ti,
abdique, ii" lune,
et tué peu après,
en 936, à52 ans Li Tsoung-kou 934 Ts'ing T'ai.
(Liou Wang).
Seizième Dynastie : III. Les Tsin postérieurs (Heou Tsin).
Cour à Lo Yang, puis à K'ai Foung.
1. 936 Kao Tsou, t 942,
6® lune, à 56 ans Che King-t'ang 936 T'ien Fou.
2. 942 Ts'i Wang, Tch'ou
Ti, détrôné par les
K'itan, 946, i i^lune Che Tchoung-kouei 944 K'ai Yun
Dix-septième Dynastie : IV. Les Han postérieurs (Heou Han) .
Cour à Pien Tcheou (K'ai Foung) .
1. 947 Kao Tsou, t 948.
I'"*' lune, à 54 ans Lieou Tche-youen 936 T'ien Fou.
948 K'ien Yeou.
2. 948 Yin Ti, tué en 950,
11^ lune, à 20 ans Lieou Tcheng-yeou g^S K'ien Yeou
5^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Dix-huitième Dynastie. V. Les Tcheou postérieurs (Heou Tcheou)
Cour à K'ai Foung.
1. 951 T'ai Tsou, f 954.
i''e lune, à5i ans Kouo IVei. 951 Kouang Chouen.
2. 954 Che Tsoung, f 959.
6^ lune, à 39 ans Kouo Joung 954 Hien Te.
3. 960 Koung Ti, abdi-
que en 960 ire lune;
î 973. 3® lune, a Kouo Tsoung-hioii 960 Hien Te.
22 ans
CHAPITRE V
XIXe dynastie : les Soung.
LA situation de l'empire à l'avènement de Tchao T'aiTsou
K'ouANG-YiN n'était rien moins que brillante ;
le Fils du Ciel étouffait dans sa capitale Pien
Tcheou (K'ai Foung) ; son pouvoir était menacé par des
roitelets tels que ceux de Wou Yue, Tchou, Nan Han,
Nan P'ing, Heou Chou, Nan T'ang, Pe Han, Hou Nan, sans
compter une nuée de gouverneurs quasi indépendants,
sans compter aussi les redoutables Leao qui régnaient à
Yen King (Pe King). L'empereur chinois était dans la
situation des premiers Capétiens vis-à-vis des grands feu-
dataires; il avait à établir le prestige de sa dignité amom-
drie et à reconstituer le domaine impérial. Il ne semblait
pas tout d'abord que Tchao K'ouang-yin fut l'homme
indiqué pour accomplir cette grande tâche. Bon militaire,
sans être grand général, Tchao n'était pas lettré, mais
n'avait aucune hostilité ni pour les lettres, ni pour la-
science; bel homme, il avait de nombreuses qualités per-
sonnelles : la bonté, la simplicité, l'activité, rien toutefois
qui annonçât un grand souverain ; cependant il se mit réso-
lument à la tâche : il écrasa successivement les princes
indépendants et réunit leurs États à l'empire; quand il
mourut le Kiao Kouang (partie du Kouang Toung et du
Tong King), le Wou Yue, le Kien Nan Fou Kien), les pos-
sessions du prince de Pe Han et des Leao restaient seuls à
réduire. T'ai Tsou' avait donc commencé à refaire l'unité
de l'empire qui fut achevée, moins les États Leao, par ses
successeurs qui, pendant plusieurs siècles, conservèrent une
puissance, plus tard affaiblie par les Kin, mais détruite
définitivement seulement par les Mongols au xiii*^ siècle.
Naturellement la légende se mêle à l'histoire du fonda-
58 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
teur d'une grande dynastie et l'on a fait descendre T'ai
Tsou du grand Houang Ti par son petit-fils l'empereur
Tchouen Hiu (Ivao Yang) et l'on a prétendu que le nom de
famille des Soung venait de la principauté de Tchao, dans
la région de P'ing Yang, province de Chen Si, qui fut
donnée en 980 par Mou Wang, empereur des Tcheou, à
son fameux conducteur de chars Tsao Fou.
La vérité est plus simple : Tchao K'ouang-yin, fils de
Tchao Houng-yin, était originaire de Tcho Tcheou (dis-
trict de Pe King) dont son grand-père Tchao King, fils
du censeur Tchao Ting, était gouverneur; Tchao Ting
avait lui-même pour père Tchao Tiao, gouverneur de
Yeou Tou ou Yeou Tcheou (Pe King), sous les T'ang. En
927, sous l'empereur Ming Tsoung, Tchao Houng-yin
épousa Tou Che qui fut la mère de Tchao K'ouang-yin, né à
Kia ma ying, à l'est de la ville de Lo Yang. « Le moment de
sa naissance fut marqué par une lumière extraordinaire
qui répandit dans la chambre une odeur agréable pendant
toute la nuit. Tchao K'ouang-yin devint d'une taille haute
et majestueuse; il avait l'esprit pénétrant et subtil, et une
physionomie noble qui annonçaient ce qu'il serait un jour 1. »
Tchao, fils_ reconnaissant, éleva sa mère à la dignité d'impé-
ratrice dès que lui-même parvint au trône.
A diverses reprises, Tchao s'était distingué comme mili-
taire, en particulier à Kao P'ing contre Lieou Tch'oung,
comme nous l'avons rapporté, et à Lou Ho contre Li King-
ta. Proclamé empereur par les soldats, il fut reconnu par
les ministres Fan Tche et Wang P'ou ; Koung Ti qui venait
d'abdiquer fut fait prince de Tcheng; l'impératrice sa
mère reçut le titre d'impératrice de la dynastie des Tcheou,
et on lui assigna pour demeure le palais de l'Occident où
elle se retira le même jour ^.
T'ai Tsou accorda une amnistie générale et gagna les
fonctionnaires que non seulement il maintint dans leurs
emplois mais qu'il éleva d'un degré. A l'avenir, la couleur
impériale serait le rouge et le nom de la nouvelle dynastie
1. Mailla, VIII, p. 2.
2. Mailla, VIII, p. 7.
LES SOUNG 59
serait Soung, la ville de Kouci Te Tcheou dont il avait été
gouverneur s'appclant également Soung Tcheou. Il avait
aussi le plaisir de recevoir la nouvelle que le prince de
Pe H an et les Leao se reliraient en apprenant que des
troupes étaient envoyées contre eux.
« Quoique le nouvel empereur ne fut pas habile dans les
lettres, il aimait cependant les sciences et ceux qui s'y
appliciuaient ; et pour les exciter davantage à y faire des
progrès, lorsqu'il eût élevé ses ancêtres jusqu'à la quatrième
génération au rang d'empereurs, il ordonna qu'on rétablît
les collèges et qu'on y pratiquât des salles particulières où
on honorerait ceux qui se seraient distingués dans cette
carrière. Il mit Confucius et Yen Tseu, le disciple favori
de ce philosophe, à la tête des anciens, en leur assignant à
chacun leur place, et il fit peindre leurs portraits qu'il y
plaça, ainsi que leur éloge qu'il voulut faire lui-même :
il partagea entre plusieiârs gens de lettres de la première
distinction, le soin de faire l'éloge des autres. Ce prince
allait de temps en temps dans ces collèges pour voir si les
règles y étaient exactement observées, et il disait à ceux
qui l'accompagnaient que tous les officiers de guerre
devraient s'appliquer à l'étude et s'instruire des règles du
gouvernement. Sous le règne de ce prince, les lettres négli-
gées pendant les troubles où la Chine fut plongée sous les
cinq petites dynasties précédentes, commencèrent à être
cultivées et reprirent la plus grande faveur. Jamais il n'y
eut un plus grand nombre d'écrivains que sous les Soung. ^ »
L'empereur interdit la crémation des cadavres.
L'élévation de Tchao K'ouang-}àn à la dignité suprême
n'avait pas été sans causer de la jalousie parmi les potentats
provinciaux. Lieou Kiun, fils de Lieou Tch'oung, depuis
955, roi de Pe Han, à T'ai Youen, dans le Chan Si, désireux
d'étendre ses possessions, avait réussi à mettre dans ses
intérêts le gouverneur de Lou Tcheou, Li YuN, qui n'écouta
pas les conseils de prudence de son fils Li Cheou-tsiei
et s'empara de Tseu Tcheou dont il tua le gouverneur
Tchang Fou. Li Yun ne tient pas compte davantage des
I. Mailla, VIII. pp. 7-8.
6o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
avis de son ami, Liu Kieou Tchoung-king, qui lui montre
les dangers de sa folle entreprise, et rejoint le prince de
Han dont il trouve les troupes faibles; il regrette son action,
trop tard, laisse son fils Li Cheou-tsiei à la garde de Lou
Tcheou, et marche avec les Han vers le sud.
L'empereur envoie des troupes contre Li Yun, puis se
met lui-même à la tête de ses armées. Le rebelle écrasé au
sud de Tseu Tcheou s'enferme dans cette ville que force le
général Ma Ts'iouen-yi. Li Yun met le feu à son palais et
périt dans les flammes ; les Han se retirent. T'ai Tsou marche
sur Lou Tcheou que rend Li Cheou-tsiei qui, rebelle malgré
lui, est pardonné et reçoit un poste élevé.
Rentré à la Cour, T'ai Tsou apprend peu de temps après
la révolte de Li Tchoung-sin, gouverneur de Houai Xan,
poussé par l'exemple de Li Yun; attaqué vigoureusement
par l'empereur lui-même à Kouang Ling, Li Tchoung-sin
se brûle avec sa famille dans sa résidence.
Ces exemples portèrent leurs fruits : le prince de T'ang
craignant d'être attaqué à son tour, s'empresse de faire sa
soumission; il en est d'ailleurs récompensé, car deux de ses
officiers, pour échapper à la punition que méritait un crime,
Tou'TcHOU et Siouei Leang ayant proposé à l'empereur
de trahir leur maître. T'ai Tsou fait mettre à mort le pre-
mier et exiler le second à Liu Tcheou où il est employé
aux plus viles besognes i.
Étant sur le point de mourir, Tou Che, mère de T'ai
Tsou, lui dit qu'il devait l'empire, non à ses vertus ou à
celles de ses ancêtres, mais à ce que Koung Ti n'était qu'un
enfant lorsqu'il monta sur le trône, par conséquent inca-
pable de gouverner lui-même, et qu'elle désirait, lorsqu'il
serait vieux, qu'il remit l'empire à ses frères à tour de rôle
pour qu'il y ait toujours un homme miir à la tête du gou-
vernement pour éviter à sa dynastie le sort de celle des
Heou Tcheou (961).
« A la huitième lune, les Tartares Niu Tchen vinrent
apporter leur tribut à l'empereur et lui faire hommage;
ces peuples demeuraient autrefois au pays de Sou Chin. Du
I. Mailla, VIII, p. 14.
LES SOUNG 6r
temps des Wei tartares qui possédaient une partie de la
Chine, on les appelait Wou Ki; les Souci changèrent ce
nom en celui de yio Ho ; ils étaient établis sur les deux rives
du He Loung Kiang et du Soungari ; sous l'empire des T'ang,
ils étaient divisés en deux hordes, appelées, l'une Hi-:
Chouei et l'autre Sou Mor ; dans la suite la horde Sou Mou
devint très puissante et forma le royaume de Pou Hai
auquel la horde de He Chf)uei se soumit. Quelques années
après le royaume Pou Hai ayant été détruit par les K'i
Tan (926), les peuples de la horde He Chouei se partagèrent
en deux branches, et furent habiter les uns au nord et les
autres au midi; alors ils changèrent de nom; ceux du nord
comme ceux du midi prirent celui de Xu Tchex ou Niu
Tchen; mais parce que ceux du midi se donnèrent aux
Tartares K'i Tan et que les autres refusèrent de le faire,
les K'i Tan, pour les distinguer, appelèrent ceux qui
s'étaient rangés sous leur obéissance, les Nu Tchen civi-
lisés, donnant aux autres le nom de Nu Tchen barbares
ou sauvages. Ce furent ces derniers qui vinrent se soumettre
à l'empereur et lui offrir des chevaux de leur pays; l'empe-
reur les reçut favorablement, et leur accorda l'île de Cha
Men qui est vers la pointe maritime de Teng Tcheou à
l'extrémité orientale du Chan Toimg; il les exempta de
toutes corvées, et ne leur donna que des barques à faire
pour le transport des chevaux qu'ils payeraient en tribut
à l'empire 1. »
A la onzième lune, des envoyés de Cha Tcheou vinrent
également faire leur soumission (961).
Déjà Jaya Indravarman I", successeur d'iNDRAVAR-
MAX ni, roi du Tchampa, s'était empressé, dès la lin de
l'année 960, d'envoyer à T'ai Tsou, son ambassadeur P'ou
Ho-San. « H ne cessa, sa vie durant, d'entretenir avec ce
souverain les meilleurs rapports et de lui présenter de
somptueux présents : en 962, ce sont vingt-deux défenses
d'éléphants et mille livres d'encens; en 966, des éléphants
apprivois's, des rhinocéros, des tissus de laine blanche et
de soie unie et des plantes parfumées offertes par la reine
I. Mailla, VIII, pp. 16-17. — Voir infra, pp. 66 et 131.
62 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Po LYAN Pou Mao. En 967, 970 et 971, ce sont de nouveaux
envois auxquels prennent part le second roi Li Neou et un
fils de la reine ^ » Son successeur Parameçvaravarman pr
suit son exemple en 972, 973, 974, 976, 977, 979.
L'année suivante (962), « l'empereur fit agrandir Pien
Tcheou, la môme que K'ai Foung fou, et qu'on appelait
alors la Cour d'Orient, parce que l'empereur y tenait ordi-
nairement la sienne 2. »
Tcheou Hing-foung qui s'était rendu à peu près indé-
pendant dans le Hou Nan, où avaient régné avant lui
depuis 953, à Lang Tcheou, Lieou Yen puis Kouei, mou-
rut à la 12® lune de 962, laissant ses États à son fils Tcheou
Pao-kiuen contre lequel se révolta un de ses vassaux,
Tchang Wen-piao, gouverneur de Heng Tcheou (Hou
Kouang). Tcheou Pao-kiuen expédia immédiatement un
agent pour demander du secours à l'empereur; cet envoyé
arriva à la Cour dans le même temps que Lou Houai-
tcheng qui revenait du King Nan (King Tcheou Fou
du Hou Pe) dont les princes avaient fondé le royaume
de Nan P'ing, où l'avait dépêché en mission T'ai Tsou, soi-
disant pour entretenir l'amitié du souverain Kao Ki-
tch'oung, en réalité pour s'assurer si son annexion à
l'empire offrirait des difficultés. Lou Houai-tcheng avait
pu constater que le King Nan, pays fertile, n'était défendu
que par une faible armée et que rien ne serait plus facile
que d'en faire la conquête. Le royaume de Nan P'ing, l'un
des roj/aumes éphémères créés au moment de l'anarchie
qui succéda à la chute des T'ang, avait été fondé en 907 par
Kao Ki-tchang, puis par Kao Ki-hing (925-940); il eut
pour successeur son fils Kao Ts'oung-houei qui exerça
le pouvoir pendant près de vingt ans ; remplacé par Kao
Pao-young, son fils, mort en 968, puis par Kao Pao-hiu,
également fils de Ts'oung Houei, et enfin par Kao Ki-
tch'oung, fils de Pao-young qui ne devait régner qu'un an
et fut le dernier roi de Nan P'ing, les Soung, comme on le
va voir, ayant fait la conquête de ses États. ^
1. G. Maspero, pp. 157-8.
2. Mailla, VIII, p. 17.
3. Voir Supra, p. 25. ,
LES SOUNG 63
L'empereur avait désigné Mou joung Yen-tchao et
Li Tch'ou-yun pour conduire le secours qu'il avait con-
senti à accorder à Tcheou Pao-kiuen, mais ces généraux
avaient l'ordre de passer par le King Nan; chemin faisant
ils apprirent que Yang Se-fan qui commandait les troupes
de Trb.eou Pao-kiuen avait défait à Ping tsin t'ing le
rebelle fait prisonnier et décapité. Cependant Li Tchou-vun
occupait par ruse Kiang Ling, la capitale de Kao Ki-
tch'oung; celui-ci, suivant le conseil de Sun Kouang-
HiEN, « fît dresser un état détaillé des trois tcheou et des
dix-sept hieii dont était composé son petit domaine, et le
joignant à un placct, il fit porter le tout par Wang Tchao-
TSi, un de ses ])remiers officiers, à l'empereur qui agréa ses
offres et envoya Wang Jex-chan prendre possession en son
nom du pays de King Nan dont il conserva à Kao Ki-
tch'oung le gouvernement. Ce prince donna des mandari-
nats à tous ses parents, et récompensa Sun Kouang-hien,
en le nommant gouverneur de Houang Tcheou » (du Hou
Kouang) 1.
Suivant les ordres qu'il avait reçus. Mou joung Yen-tchao
poursuivit sa route vers le Hou Nan, défit et tua Tchang
TsouNG-FOU, général de Tcheou Pao-kiuen, qui cherchait
à lui barrer la route, et conduisait lui-même à la Cour
Tcheou Pao-kiuen; celui-ci fut fort bien accueilli par
l'empereur qui lui accorda sa grâce et lui donna une place
d'officier dans ses gardes du corps. Mou joung Yen-tchao
s'était « saisi de tout le Hou Nan, qui consistait en 14 tcheou
et 66 hien habités par 907,388 familles payant tribut, sans
compter les familles des soldats, ainsi que celles des officiers
de guerre et de lettres, des lettrés et des prêtres des idoles » -.
Au milieu de ces récits de batailles, l'esprit se repose
volontiers devant une découverte scientifique : « A la qua-
trième lune, Wang Tchu-no, assesseur du Président des
Mathématiques, représenta que suivant le calcul de l'astro-
nomie de Wang Po, appelée Kin-t' ien-ly , on commençait
à errer sur le mouvement des astres, et que cette astrono-
r. Mailla, VIII, p. 22.
2. Mailla, VIII, pp. 22-3.
62 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Po LYAN Pou Mao. En 967, 970 et 971, ce sont de nouveaux
envois auxquels prennent part le second roi Li Neou et un
fils de la reine ^. » Son successeur Parameçvaravarman I^r
suit son exemple en 972, 973, 974, 976, 977, 979.
L'année suivante (962), « l'empereur fit agrandir Pien
Tcheou, la même que K'ai Foung fou, et qu'on appelait
alors la Cour d'Orient, parce que l'empereur y tenait ordi-
nairement la sienne -. »
Tcheou Hing-foung qui s'était rendu à peu près indé-
pendant dans le Hou Nan, où avaient régné avant lui
depuis 953, à Lang Tcheou, Lieou Yen puis Kouei, mou-
rut à la 12^ lune de 962, laissant ses États à son fils Tcheou
Pao-kiuen contre lequel se révolta un de ses vassaux,
TcHANG Wen-piao, gouvemeur de Heng Tcheou (Hou
Kouang). Tcheou Pao-kiuen expédia immédiatement un
agent pour demander du secours à l'empereur; cet envoyé
arriva à la Cour dans le même temps que Lou Houai-
TCHENG qui revenait du King Nan (King Tcheou Fou
du Hou Pe) dont les princes avaient fondé le royaume
de Nan P'ing, où l'avait dépêché en mission T'ai Tsou, soi-
disant pour entretenir l'amitié du souverain Kao Ki-
tch'oung, en réalité pour s'assurer si son annexion à
l'empire offrirait des difficultés. Lou Houai-tcheng avait
pu constater que le King Nan, pays fertile, n'était défendu
que par une faible armée et que rien ne serait plus facile
que d'en faire la conquête. Le royaume de Nan P'ing. l'un
des roj^aumes éphémères créés au moment de l'anarchie
qui succéda à la chute des T'ang, avait été fondé en 907 par
Kao Ki-tchang, puis par Kao Ki-hing (925-940) ; il eut
pour successeur son fils Kao Ts'oung-houei qui exerça
le pouvoir pendant près de vingt ans; remplacé par Kao
Pao-young, son fils, mort en 968, puis par Kao Pao-hiu,
également fils de Ts'oung Houei, et enfin par Kao Ki-
tch'oung, fils de Pao-3'oung qui ne devait régner qu'un an
et fut le dernier roi de Nan P'ing, les Soung, comme on le
va voir, ayant fait la conquête de ses États. ^
1. G. Maspero, pp. 157-8.
2. Mailla, VIII, p. 17.
3. Vcir Supra, p. 25. ^
LES SOUNG 63
L'ciiipereiir avait désigné Mou jouxg Yen-tchao et
Li Tch'ou-yun pour conduire le seccnirs qu'il avait con-
senti à accorder à Tchcou Pao-kiuen, mais ces généraux
avaient l'ordre de passer par le King Nan; chemin faisant
ils apprirent que Yang Se-i-an qui commandait les troupes
de Tcheou Pao-kiuen avait défait à Ping tsin t'ing le
rebelle fait prisonnier et décapité. Cependant Li Tchou-y-un
occupait par ruse Kiang Ling, la capitale de Kao Ki-
tcli'oung; celui-ci, suivant le conseil de Sun Kouang-
HiEN, « fit dresser un état détaillé des trois tcheou et des
dix-sept hien dont était composé s(m petit domaine, et le
joignant à un placet, il fit porter le tout par Wang Tchao-
Tsi, un de ses premiers officiers, à l'empereur qui agréa ses
offres et envoya Wang Jen-chan prendre possession en son
nom du pays de King Nan dont il conserva à Kao Ki-
tch'oung le gouvernement. Ce prince donna des mandari-
nats à tous ses parents, et récompensa Sun Kouang-hien,
en le nommant gouverneur de Houang Tcheou » (du Hou
Kouang) 1.
Suivant les ordres qu'il avait reçus, Mou joung Yen-tchao
poursuivit sa route vers le Hou Nan, défit et tua Tchang
Tsoung-fou, général de Tcheou Pao-kiuen, qui cherchait
à lui barrer la route, et conduisait lui-même à la Cour
Tcheou Pao-kiuen; celui-ci fut fort bien accueilli par
l'empereur qui lui accorda sa grâce et lui donna une place
d'ofiicier dans ses gardes du corps. Mou joung Yen-tchao
s'était « saisi de tout le Hou Nan, qui consistait en 14 tcheou
et 66 hien habités par 907,388 familles payant tribut, sans
compter les familles des soldats, ainsi que celles des ofiiciers
de guerre et de lettres, des lettrés et des prêtres des idoles » ".
Au milieu de ces récits de batailles, l'esprit se repose
volontiers devant une découverte scientifique : « A la qua-
trième lune, Wang Tchu-no, assesseur du Président des
Mathématiques, représenta que suivant le calcul de l'astro-
nomie de Wang Po, appelée Kin-t'ien-ly, on commençait
à errer sur le mouvement des astres, et que cette astrono-
r. Mailla, VIII, p. 22.
2. Mailla, VIII, pp. 22-3.
66 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
accueillis et Moung Tchang reçut le titre de prince de Ts'in
Koue-Koung du troisième ordre ; il mourut peu de temps
après son désastre et l'empereur lui rendit le titre posthume
de prince de Chou; sa mère se laissa périr d'inanition.
Une branche de la horde des Mo Ho ^, les Tartares des
Ta Che qui, sous le règne de Chouen Tsoung des T'ang,
s'étaient séparés des autres tribus et s'étaient établis sur
le Yin Chan, envoyèrent en 966, à T'ai Tsou une ambas-
sade pour se placer sous la protection de l'empire. Deux ans
plus tard, à la y^ lune de 968, mourut sans postérité le
le prince de Pe Han, Lieou Tch'eng-kiun ; son fils adoptif
LiEOU Ki-NGHEN le remplaça malgré les intrigues du minis-
tre Kou Wou-WEi qui le fit assassiner après deux mois de
règne et fit reconnaître comme son successeur son frère
Lieou Ki-youen, également fils adoptif de Lieou Kiun
qui devait être le dernier prince de Pe Han et qui régna
onze ans. L'empereur ordonna à son général Li Ki-hiun
d'entrer chez les Pe Han, qui lui opposèrent Lieou Ki-ye
et Ma Foung ; ceux-ci furent battus par le général impérial
Ho Ki qui franchit le Fen Chouei et poussa jusqu'à la
capitale T'ai Youen dont il incendia une porte (968). Le
prince de Pe Han réclama l'aide des Leao qui lui envoyèrent
un secours commandé par le général Ta Liei. Li Ki-hiun
ayant battu en retraite, les Pe Han pillèrent les environs de
Tsin Tcheou et de Kiang Tcheou appartenant au domaine
impérial (969). Sur ces entrefaites, mourait assassiné le roi
des Leao, Ye-liu King, prince cruel et débauché, qui
fut remplacé par son frère Ye-liu H'ien; le nouveau chef
des Leao laissa le gouvernement entre les mains de Siao
Cheou-hing, son premier ministre dont il avait épousé
la fille Yen Yen. T'ai Tsou envoie de nouveau Li Ki-kiun
avec des renforts contre T'ai Youen; il place son propre
frère, Tchao K'ouang-yi, à la tête d'une seconde armée,
tandis que lui-même avec un troisième corps quitte Pien
Tcheou et s'avance jusqu'à T'ai Youen dont il établit le
blocus. Kou Wou-wei conseille inutilement à Lieou Ki-
youen de se soumettre. Les Leao venus au secours des Pe
I. Voir sMp^-a p. Ci. ^
LES SOUNG 67
Han sont défaits, mais ils lèvent une nouvelle armée devant
laquelle l'empereur est obligé d'abandonner le siège de
T'ai Youen. Lieou Ki-youen fait mettre à mort Kou Wou-
vvei.
Le royaume de Nan Han avait été créé en 905 par Lieou
YiNG qui s'empara de Canton dont il fit sa capitale, régna
sept ans et fut remplacé par son frère Lieou Yen, qui occupa
sa place trente et un ans se proclama en 915, empereur
de Ta Yue, et prit en 918, le nien hao de Kao Tsou; Lieou
Yen eut pour successeurs ses fils Lieou Fen (942) et Lieou
Tch'eng (943) ; le fils de ce dernier fut Lieou Tch'ang qui
régna quatorze ans jusqu'en 971 ; il mourut en 980. Le
domaine de Lieou Ying comprenait 47 villes; ce chef porta
successivement les titres de roi de Nan P'ing, de Nan Haï
et enfin de Nan Han.
A la neuvième lune de 970, Lieou Tch'ang, prince de Nan
Han, ayant fait des incursions sur le territoire de l'empire,
T'ai Tsou ordonna à Wang Ki-hiun, gouverneur de Tchao
Tcheou, de demander au prince de Nan T'ang, Li Yu, d'in-
tervenir. La principauté de Nan T'ang (Nan King) avait
été créée en 937 par Li Pien, remplacé après un règne de
six ans par son fils Li King, qui eut lui-même pour succes-
seur au bout de dix-neuf ans son fils Li Yu. Lieou Tch'ang
reçut fort mal la lettre de ce dernier et fit emprisonner son
envoyé. Immédiatement, l'empereur expédiait le général
P'an Mei contre les Nan Han. Ceux-ci comptaient sur les
éléphants qu'ils dressaient pour la guerre et plaçaient ordi-
nairement à l'avant-garde. « Lorsque les deux partis furent
en présence, P'an Mei choisit les soldats les plus vigoureux,
ayant des arcs à l'épreuve, pour les opposer aux éléphants ;
l'action s'étant engagée, ces soldats instruits par leur
général, s'attachèrent à tirer aux pieds de ces animaux : les
blessures qu'ils leur firent les incommodèrent beaucoup, ils
se cabrèrent, renversèrent par terre ceux qui étaient sur
leur dos, et rebroussant chemin, ils mirent une si grande
confusion dans les escadrons ennemis qu'il fut aisé à P'an
Mei de les défaire. 1 » La ville de Chao Tcheou (Kouang
I. Mailla, MIT, p. 47.
68 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Toung) ayant été prise, Lieou Tch'ang, abandonné des
siens, se rendit au vainqueur qui l'envoya à Pien Tcheou ;
l'empereur pardonna le passé à Lieou Tch'ang qu'il nomma
prince de troisième ordre mais il fit exécuter les eunuques
KouNG TcHEXG-CHOU et Li To, mauvais conseillers du
prince de Nan Han.
« Cette conquête importante du royaume des Nan Han
augmenta le domaine impérial de 60 tcheou ou départe-
ments généraux, et de 240 hien ou villes du troisième ordre,
dans lesquelles on comptait 170,263 familles paj^ant tribut.
L'empereur, pour récompenser P'an Mei du service qu'il
venait de rendre à l'empire, lui en donna le gouvernement ^ »
(971). Lors du désastre des Nan Han (971), la dynastie des
DiNH, créée en 968, régnait au Tong King; les Chinois
ayant pénétré dans ce pays, le maréchal LE Hoan mis sur
le trône à la place du souverain enfant Phê De, repoussa
les envahisseurs et fonda la dynastie des LÉ antérieurs
(980).
Le prince de Nan T'ang, à la chute du prince de Nan Han,
fut plongé dans la plus mortelle inquiétude; comprenant
le sort qui lui était réservé, puisque T'ai Tsou semblait
vouloir reconstituer l'unité de l'empire aux dépens des
roitelets qui s'étaient rendus indépendants, désireux de parer
le coup si la chose était possible, il dépêcha de Kin Ling
(Nan King), sa capitale, son frère Li Tsoung-chan, pour
obtenir l'autorisation de changer le nom de son royaume
de T'ang en celui de Kiang Nan ; ce qui lui fut accordé (971).
Ce n'était d'ailleurs qu'un répit. L'empereur n'avait nulle-
ment abandonné ses projets de conquête; en 974, il retint
à la Cour, Li Tsoung-chan chargé de porter le tribut, puis
le gouverneur de Tch'ang Tcheou, Lou Tchao-fou, envoyé
pour réclamer Li Tsoung-chan ; enfin T'ai Tsou ordonne au
prince lui-même de venir à la Cour; Li Yu s'étant gardé
d'obéir, le motif d'une intervention était tout trouvé !
Ts'ao Pin et P'an Mei sont mis à la tête des troupes avec
l'ordre d'épargner les habitants et de bien traiter Li Yu et
sa famille. Grâce à un pont de bateaux construit par Fan
I. Mailla, VIII, p. 50.
LES SOUNG 69
Jo-CHOUEi, un mécontent de Tche Tcheou, P'an Mei avec
l'infanterie impériale franchit le Kiang, défait l'armée
du Kiang Nan et assiège Kin Ling (974). Sur l'ordre de
l'empereur, Ts'ien Chou, prince de Wou Yuc, attaque
également le Kiang Nan et assiège Tch'ang Tcheou dont il
s'empare; il agissait contraint, car sa campagne était con-
traire; à ses intérêts, le Kiang Nan lui servant de barrière
naturelle. Des renforts amenés au Kiang Xan par TcHOU
LiNG-piN sont défaits à Houan Keou par Ts'ao Pin; le
prince de Kiang Nan, obligé de se rendre, est envoyé à
Pien Tcheou avec ses ministres et ses Grands au nombre de
quarante-cinq. Li Yu fut nommé prince du troisième ordre
et grand général des gardes de l'empire. Nan King reprit
le nom de Clieng Tcheou. La conquête du Kiang Xan réu-
nissait à l'empire 19 tcheou et 180 hien. (ne lune de 975.) ^
Les Leao effrayés s'empressèrent d'envoyer à Pien
Tcheou deux agents pour conclure la paix avec l'empire
et ils en prévinrent leurs alliés, les Pe Han, qui en furent
fort irrités.
A la suite de cette guerre victorieuse, Ts'ien Chou,
prince de Wou Yue, ayant adressé ses félicitations à T'ai
Tsou, l'empereui l'invita à venir à la Cour. Non san-
grandes appréhensions, Ts'ien Chou se rendit à Pien
Tcheou accompagné de sa femme Sun* Che et de son fils
aîné Ts'ien Wei-siun; il eut l'agréable surprise d'être reçu
avec les plus grands honneurs et après deux mois de séjour
à la Cour, il reçut l'autorisation de retourner dans ses
États (976).
L'empereur se retourna ensuite contre les Pe Han qui
réclamèrent l'aide des Leao qui leur envoyèrent le ministre
Ye-liu Cha avec des troupes, mais les hostilités furent
suspendues et les troupes impériales rappelées par la mala-
die de T'ai Tsou qui mourut à la lo^ lune de 976 dans la
cinquantième année de son âge, laissant l'empire à son
frère Tchao K'ouang-yi, prince de Tsin.
On jugera de l'expansion considérable que T'ai Tsou
I. Mailla, VIII, p. 61.
70 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
avait donnée à l'empire lorsqu'on comparera l'étendue des
États à l'avènement des Soung et celle qu'ils avaient à l'avè-
nement de T'ai Tsoung; de m tcheou et 368 hien et de
967,353 familles payant tribut, nous passons à 297 tcheou
et 1086 hien et 3,090,504 familles ^
I. Mailla, VIII, p. 70.
CHAPITRE VI
Les Soung (suite)
A la mort de T'ai Tsou, l'unité de la Chine n'était pas T'ai Tsoun§
encore réalisée ; sans compter Wou Yue, n'étaient
pas encore réduits, les alliés Han et Leao, Kiao
Kouang (partie de Kouang Toung et de Fou Kien), Kien
Nan (Fou Kien). Le nouvel empereur, peu désireux de
commencer une guerre immédiatement après son avène-
ment, se contenta d'assurer la défense des frontières de
l'empire en en confiant la garde à ses meilleurs officiers.
Sur la frontière Leao, il installa Ma Jen-yu à Ying Tcheou
(Ho Kien fou), Han Ling-kouen à Tch'ang Tcheou (Tcheng
Tingfou), Ho Wei-tchoung à Yi Tcheou (Pao Ting), Ho
Ki-YUN à T'ai Tcheou (T'ai Ngan Tcheou, dans le district
de Tsi Nan, Chan Toung). Sur la frontière de Han, il
étabHt Wou Cheou-ki à Tsin Tcheou (P'ing Yang fou), Li
KiEN-POU à Che Tcheou (P' ou Hien dans le district de P'ing
Yang), Li Ki-hiux à Tchao Yi (Tchao Tch'eng Hien, dis-
trict de P'ing Yang), Tchao Tsax à Yen Tcheou (Yen
Ngan fou, Chen Si), Yao Nui-pin à King Tcheou (dépen-
dance de King Yang fou, Chen Si), Toung Ts'oun-houei à
Houan Tcheou (également dépendance de King Yang),
Wang Yen-ching à Youen Tcheou (P'ing Leang fou, Chen
Si) ; d'excellentes troupes furent fournies à ces officiers i.
D'ailleurs le roi des Leao se fit représenter aux funérailles
de T'ai Tsou à Young Tch'ang Lin à la 4^ lune de 977 par
son ministre Ye-liu Tchang; T'ai Tsoung lui rendit sa
politesse en lui envoyant Sin Tchoung-fou. L'année sui-
vante, TcHEN HouNG-TsiN qui s'était taillé un petit état
indépendant avec Tchang Tcheou et Siouen Tcheou dans le
I. Mailla, VIII, pp. 69-70.
72 HISTPIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Fou Kien, en face de Formose,fit sa soumission à la Chine;
l'empereur lui donna le rang de seigneur de premier
ordre et accorda des emplois considérables à ses enfants i.
Cette soumission donna à réfléchir au roi de Wou Yue (Tche
Kiang),Ts'iEN Chou, qui était présent à la Cour lorsqu'elle
eut lieu; il crut se tirer d'affaire en proposant à l'empereur
de lui rendre, tout en gardant ses états, les titres de prince
et de grand général de l'empire qui lui avaient été conférés
par T'ai Tsou. T'aiTsoung refusa cette offre, et sur le con-
seil de TsouEi Jen-ki, sentant la position précaire dans
laquelle il se trouvait, à la merci d'une volonté impériale
qui pouvait s'exercer d'un moment à l'autre, Ts'ien Chou
crut avec raison qu'il serait plus habile de parer le coup qui
le menaçait inévitablement en faisant librement l'abandon
de ses possessions qui comprenaient « treize tcheou et 86
hien renfermant 550,680 familles payant les tributs ordi-
naires, qui servaient à l'entretien de 115,036 soldats, alors
sur pied et de 1,044 barques de guerre. ^ » L'empereur
récompensa Ts'ien Chou en le faisant prince de Houaï Hai
du premier ordre, puis de Teng; ses frères et ses enfants
reçurent des gouvernements et ses fonctionnaires furent
maintenus dans leurs postes (978, 3^ lune). L'ex-roi de
Wou Yue mourut à la S*' lune de 988, âgé de soixante ans.
Il y avait eu quatre rois de Wou Yue qui régnèrent quatre-
vingt-un ans : Ts'ien Lieou, nommé roi de Yue en 902 et
roi de Wou. en 904 ; en 907 il fut fait roi de Wou et de Yue
et à ce titre il ajouta en 923 le mot kouo et se proclama
Wou Yue Kouo Wang, roi souverain de Wou et de Yue,
mort le 6 mai 932, âgé de 81 ans; son fils Ts'ien Youen-
KOUAN (932-941) ; les deux fils de ce dernier : Ts'ien Tso,
mort en 947 et Ts'ien Chou qui fit sa soumission aux
Soung 3 ; nous ne comptons pas Ts'ien Tsoung.
T'ai Tsoung prit (978) une mesure qui produisit le meil-
leur effet dans la population chinoise : le 44® descendant de
Confucius, K'ouNG Yi, gouverneur de Sin Tseu Hien, qui
1. Mailla, /. c, p. 71.
2. Mailla, /. c, p. 72.
3. Chavannes, T'oiing Pao, 1916, p. 131.
LES SOUNG 73
se trouvait à la Cour, fut créé prince du troisième ordre avec
le titre de Wen Siouen K(jung, et on rendit à la famille
du grand philosophe le privilège d'être exemptée des corvées
et des impôts qui lui avait été jadis accordé et qu'on ne
lui avait retiré que sous Che Tsoung des Tcheou posté-
rieurs (954) 1.
Au commencement de 979, l'empereur, sur les conseils
de Ts'ao Pin décida de faire la guerre au prince de Han,
LiEOU Ki-YOUEN. T'ai Tsoung c nomma P'an Mei, géné-
ralissime, et lui donna pour officiers généraux TsouEi
Yen-tsin, Li Han-kioung, Lieou Yu, Ts'ao Han, Mi
SiN et T'ien Tchoung-sin, qui se rendirent par divers
chemin's aux environs de T'ai Youen dont on voulait faire
le siège, et, afin d'arrêter les secours que cette ville pouvait
recevoir des Tartares, l'empereur envoya Kouo Tsin, avec
un gros corps de troupes, à Che Ling kouan, au nord-est
de T'ai Youen, par où ces secours devaient passer^ . »
Ye-liu H'ien, roi des Leao, ne pouvait voir d'un œil
indifférent les préparatifs de guerre contre son allié le
prince de Han, et il s'enquit des motifs des hostilités enga-
gées par la Chine. T'ai Tsoung, qui ne désirait pas user de
ménagements à l'égard des Leao, lui répondit assez bruta-
lement qu'il punissait les Han coupables de n'avoir pas
obéi à ses ordres, que Ye-liu H'ien n'avait rien à voir dans
la querelle, que s'il intervenait, les Chinois entreraient en
lutte avec lui; fort peu satisfait de cette réponse, le prince
Leao dépêcha immédiatement contre les Chinois une armée
commandée par Ye-liu Cha avec Ti LiÉi comme second;
celui-ci fut défait et tué par Kouo Tsin, mais le vainqueur
fut obligé de se retirer devant Ye-liu Siei-tch'en venu au
secours de Ye-liu Cha.
Le siège ayant été mis devant T'ai Youen, T'ai Tsoung
se rendit devant la place et exhorta le prince de Han à se
rendre pour arrêter l'effusion du sang et conserver leurs
biens et leurs honneurs à sa famille : Lieou Ki-youen refusa
l'offre de l'empereur, mais pressé de toutes parts et menacé
1. ;\Iailla, /. c, p. 73.
2. Mailla, /. c, p. 74.
74 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
de la famine, il fut obligé de céder (5^ lune, 979). L'empe-
reur se montra généreux : Lieou nommé duc de P'oung
Tch'eng survécut jusqu'en 991 à l'annexion de sa princi-
pauté qui ajoutait dix tcheou et 41 hien à la Chine devenue
ainsi limitrophe des Leao.
La même année, à la sixième lune, T'ai Tsoung se tour-
nait contre les Leao, sans différer plus longtemps ; il campe
près de Yi Tcheou (district de Pao Ting) ; Lieou Yin, le
gouverneur Leao, lui ouvre les portes; son exemple est
suivi par les gouverneurs de Tcho Tcheou, de Chan Tcheou
(Chouen Yi hien) et deKi Tcheou (ChouenT'ien) et le siège est
mis devant Yeou Tcheou (Yen King). Ye-liu Cha est battu
par l'empereur à Tchang P'ing Tcheou près de la rivière Kao
Leang, mais grâce à des secours amenés par les généraux
Ye-liu Hieou-ko et Ye-liu Sieï tchen, les Chinois sont mis
en déroute et T'ai Tsoung, obligé de fuir, abandonne ses
bagages. Les Leao rentrèrent en possession des villes qui
leur avaient été prises et à leur tour ils attaquèrent Tcheng
Ting, mais se firent battre et Ye-liu Hieou-ko fut obligé de
se retirer.
L'empereur avait fait prisonnier à T'ai Youen, l'un des
meilleurs généraux de Han, le brave Lieou Ki-ye, qui
voulait prolonger la défense de la ville après la reddition
de Lieou Ki-youen; T'ai Tsoung, frappé d'admiration pour
son courage, le combla de présents, changea son nom de
Lieou Ki-ye en celui de Yang Ye et le nomma gouverneur
de T'ai Tcheou, près de la frontière des Leao dont il arrêta
les incursions. '
En 980, Ye-liu H'ien mit le siège devant Wa Kiao Kouan,
près de Houng Hien (de Pao Ting fou) ; mais malgré la
défaite des Chinois qui l'attaquèrent et leur poursuite
jusqu'à Mou Tcheou par Ye-liu Hieou-Ko, le roi des Leao
avait été contraint de lever le siège et de fuir, lorsqu'une
nouvelle victoire de son général obligea l'empereur à re-
mettre sa campagne à une époque ultérieure et à chercher
des alliés ; il crut pouvoir compter sur le royaume de Pou
Hai, fondé par une tribu des He Chouei Mo Ho, les Sou Mou,
I. Mailla, /. c, p. 81.
LES SOUNG 75
car en 926, Ye-liu A-pao-ki, le chef des Leao, s'était emparé
de leur ville de Pou YuTch'cng qu'il appela depuis Toung
Tan kouo, ou Toung Tan Fou, c'est-à-dire le royaume ou
le district des K'i Tan f^ricntaux; il y avait laissé, en qua-
lité de gouverneur, son lils aîné, Yjï-liu Tou-yo, avec le
titre de Jen Houang wang ; mais le roi de Pou Hai, redou-
tant son puissant voisin, déclina les offres des Chinois ^
T'ai Tsoung se retourna vers Wou Hiouen-ming, roi de
Ting-Ngan, qui, ayant à souffrir des incursions des Leao
sur ses terres, accueillit avec plaisir les avances de l'empe-
reur; il profita du passage d'un envoyé Niu Tchen pour lui
confier un placet destiné au souverain chinois qui lui fit
tenir sa réponse par la même voie (981).
D'autre part, Li Ki-p'oung, gouverneur de Ting Nan,
vint prêter hommage à l'empereur et lui offrit — étant
brouillé avec toute sa famille — les quatre tcheou de Hia
Tcheou, Souei Tcheou, Yin Tcheou et Yeou Tcheou que
lui avait donnés Li Se-koung depuis la chute des T'ang;
naturellement T'ai Tsoung accepta cette offre, autorisa
Li Ki-p'oung à résider à Pien Tcheou et lui confia un emploi.
« L'empire alors se trouva unifié comme du temps des Han
et des T'ang, à la réserve de Yen ou Pe King, de Yun ou
T'ai Toung fou du Chan Si et des seize tcheou de leur
dépendance, que le prince de Tsin, en montant sur le trône,
avait cédés aux tartares Leao -. »
Le roi des Leao, Ye-Hu H'ien, se rendant à Yun Tcheou,
tomba malade à la montagne Tsiao Chan et mourut âgé
de 35 ans, à la 9® lune (982) ; son fils aîné Ye-liu Loung-
siu, prince de Leang, âgé de douze ans, lui succéda; la
mère du nouveau chef, Si^^o Che, s'empara du gouverne-
ment et changea le nom de Leao que portait son peuple
pour celui de K'i Tan qu'il avait jadis porté ^.
Li Ki-p'oung en faisant hommage à l'empereur de ses
quatre tcheou avait laissé à Hia Tcheou (Ning Hia), Li
Ki-Ts'iEN qui, désobéissant à l'ordre impérial de se rendre
1. Mailla, /. c, p. 83 «.
2. Mailla, l. c, p. 85.
3. Mailla. /. c, p. 85.
76 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
à la Cour, sous prétexte d'assister aux funérailles de sa
nourrice, gagna avec quelques amis le pays de Ti Kin tche,
à 300 li au nord-est de Ning Hia, et se présentant avec le
portrait de son premier ancêtre, jadis maître de la région, il
réussit à mettre dans ses intérêts les Tartares habitant le
pays. Mais les généraux Yin Hien et Ts'ao Kouang-che:?—
commandant les troupes impériales, envahirent soudaine-
ment le pays de Ti Kin-tche, tuèrent plus de cinq cents
Tartares, brûlèrent près de 400 tentes, firent prisonnières
la mère et la femme de Li Ki-ts'ien qui se sauva avec son
frère Li KI-tchoung. Tout en menant une vie errante, Li
Ki-ts'ien réussissait à se créer des partisans parmi les
mécontents, s'emparait par ruse de Yin Tcheou et profitant
de l'inaction de Tien Jen-lang, gouverneur de Tsin
Tcheou, s'empara de San Tsou; Tien Jen-lang paya son
incurie de l'exil à Chang Tcheou ; quant à Li Ki-ts'ien, allié
aux K'iang de Lin Tcheou, il fut battu par les troupes
impériales qui annexèrent Yin Tcheou, Lin Tcheou et Hia
Tcheou (985). Chassé de la Chine, réduit aux abois, Li Ki-
ts'ien se réfugia chez les K'i Tan dont le roi, était-ce
ironie? le fit gouverneur de Ting Ngan dont il avait été
dépossédé et le nomma généralissime des troupes de Hia
Tcheou justement annexé par les Impériaux (985) 1. L'em-
pereur poursuivant ses projets contre les K'i Tan chercha
à leur susciter de nouveaux ennemis en lançant contre eux
les Coréens mécontents des incursions des Tartares sur
leur territoire ; dans ce but il leur envoya Han Kouo-houa
qui les décida par les promesses et les menaces à prêter leur
concours aux projets de T'ai Tsoung. Les circonstances
semblaient favorables : la mère du roi des K'i Tan qui gou-
vernait pendant l'enfance de son fils avait froissé beaucoup
de fonctionnaires par son favoritisme. L'empereur rassem-
bla quatre corps d'armée : le premier commandé par Ts'ao
Pin devait marcher par Yen Tcheou ; le second sous Mi SiN
et Tou Yen-kouei opérait par Hioung Tcheou; le troi-
sième était dirigé par T'ihn Tchoung-tsin vers Feï Hou
(Kouang Tchang hien, T'aï Toung, Chan Si) ; enfin le qua-
I. Mailla, p. 95.
LES SOUNG JJ
trième devait avec P'an Mi:i et Yang Yk passer par Yen
Men.
\\ Ki-loung, envoyé par Ts'ao Pin, bat les K'i Tan, s'em-
pare de Kou Xgan, de Sin Tch'eng et deTcho Tcheou, fait
prisonnier et met à mort le ministre K'i-tan Ho Ye; le^
Tartares de leur côté marchent contre Mi Sin qui appelle
à son secours Ts'ao Pin; celui-ci les défait au nord-est de
Sin Tch'eng. De son côté T'ien Tchoung-tsin bat les Ki
T'an, s'empare de Fei Hou, et après la reddition de Ling
kieou, pousse jusqu'à Wei Tcheou (Chan Si) dont les portes
lui sont ouvertes par Li Tsoun-tchang qui en a massacré
le gouverneur tartare. Enfin P'an Mei pénètre en territoire
K'i Tan par Si King, et après avoir battu un corps eAnemi
le poursuit jusqu'à Houan Tcheou (Ma Yi Hien) dont le
gouverneur se rend, et réduit successivement sans peine
Sou Tcheou, Ying Tcheou, Yun Tcheou.
Le général tartare Ye-liu Hieou-ko, trop faible pour
attaquer de front les Impériaux, les inquiète, les fatigue
par ses attaques nocturnes, intercepte leurs vivres et
finalement oblige Ts'ao Pin à quitter Tcho Tcheou pour
aller se ravitailler à Hioung Tcheou. L'empereur ordonna
à Ts'ao Pin de joindre Mi Sin tandis que P'an Mei et T'ien
Tchoung-tsin venus de l'est feraient le siège de Yeou
Tcheou. Ts'ao Pin et Mi Sin honteux de leurs insuccès
et désireux d'égaler P'an Mei et T'ien Tchoung-tsin,
marchèrent de nouveau vers Tcho Tcheou, mais, harcelés
par Ye-hu Hieou-ko, ils arrivèrent épuisés dans cette ville
d'où ils furent obligés de se retirer vers le midi par le
roi des K'i Tan, Ye-liu Loung-siu. Ye-liu Hieou-ko pour-
suivant énergiquement la campagne, marche au-devant
de l'armée impériale, la bat près de Ki keou kouan et
la repousse jusqu'à la rivière de Ma ho, au nord de Pa
Tcheou dépendant de Pe King. Ts'ao Pin et Mi Sin fuient
avec les débris de cette armée du côté du sud à Y''i
Tcheou, s'arrêtent sur les bords du Cha Ho, mais leur ter-
rible adversaire les rejoint et les jette dans le fleuve;
Ye-liu Hieou-ko aurait voulu poursuivre ses conquêtes
jusqu'au Houang Ho, mais la reine des K'i Tan s'oppose
y8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
à ses projets, le rappelle et le crée prince de Soung, du
premier ordre ^ (986.)
« L'empereur lit revenir Ts'ao Pin, Mi Sin, Tsoueï Yen-
tsin et les autres généraux, et envoya ordre à T'ien Tchoung-
tsin d'aller prendre le commandement de l'arm-ée et de la
faire camper à Ting Tcheou ; il fit retourner P'an Mei à T'ai
Tcheou, et lui ordonna de transporter les peuples de Yen
Tcheou, de Sou Tcheou, de Ying Tcheou et de Houan
Tcheou, ainsi que les Tartares T'ou Yu Houen, les uns dans
le Ho Toung, et les autres à l'ouest de la Cour. Ce prince
était désolé de ses pertes, et indécis s'il devait encore pen-
ser à reprendre aux K'i Tan ce qu'ils avaient en-deçà de
la Grande Muraille - ».
Pendant ce temps les K'i Tan envoyaient le général Ye-
liu Sieï-tchen avec une armée de cent mille hommes pour
reprendre les villes capturées par P'an Mei et T'ien Tchoung-
tsin. P'an Mei est écrasé à Fei Fou et le général k'i tan
s'empare de Houan Tcheou. Yang Ye, connu par sa bra-
voure, propose aux Impériaux de reculer provisoirement,
mais il se heurte à l'opposition de Wang Chen qui lui re-
proche sa pusillanimité. Yang Ye, piqué, marche sur Sou
Tcheou, mais, défait par Ye-liu Sieï-tchen, il est obligé
de battre en retraite; P'an Mei et Wang Chen qu'il avait
laissés à la passe de Tchen kia k'eou avaient quitté leur
poste pour marcher à l'ennemi; Yang Ye, réduit à ses
seules forces, défend la passe avec acharnement, mais il
est débordé, grièvement blessé, et meurt trois jours après
(986). Ye-liu Sieï-tchen s'empare de Yun Tcheou, Ying
Tcheou et Sou Tcheou, abandonnés par leurs défenseurs.
L'empereur irrité punit P'an Mei, Ts'ao Pin, Mi Sin et
Tsouei Yen-tsin, mais il nomme T'ien Tch'oung-tsin
général de la cavalerie et de l'infanterie et Li Ki-loung est
désigné pour son lieutenant; en outre Tchang Tsi-hien
est nommé gouverneur de T'ai Tcheou à la place de Yang
Ye, avec P'an Mei comme second.
Cependant les K'i Tan se décident à poursuivre leurs
1. Mailla, VIII, pp. 101-2.
2. Mailla, /. c, p. 102.
LES SOUNG 79
conquêtes verf^ le sud : le gouverneur de Ying Tcheou,
LiEOU TiNG-jANG essaya d'arrêter Ye-liuHieou-ko par une
diversion dans le pays de Yen qui réussit, mais son armée
était trop faible; elle fut presque entièrement détruite par
les K'i Tan et Licou Ting-jang (Vhappa avec peine au
désastre. Ye-liu Hieou-ko devint maitre par ruse de Ho
Ling-tou, gouverneur de Hioung Tcheou et s'empara de
Chen Tcheou (Ngan P'ing hien.de Tcheng Ting),de Hing
Tcheou (Chouen Te fou, Tche-Li) et de Te Tcheou (district
de Tsi Nan, Chan Toung).
L'amertume de l'empereur fut grande de s'être laissé
entraîner dans cette fâcheuse entreprise; par un manifeste
dans lequel il exprimait ses regrets, il déclara « qu'il par-
donnait aux officiers le passé, et affranchissait le Ho Pe
de tout tribut et de toutes corvées pendant trois ans; il
ajoutait que Ho Houai-pou et son fils Ho Ling-tou avaient
commencé cette guerre, et que l'un et l'autre y avaient
péri. 1 )) (986.)
Toutefois Tchang Tse-hien remporta un petit avan-
tage, sur les K'i Tan, grâce à un stratagème, près de T'ai
Tcheou. Néanmoins Ye-liu Loung-siu, roi des K'iTan, con-
tinua les hostihtés et s'empara de Tcho Tcheou ; la lutte
épuisait l'empire : les K'i Tan étaient maîtres depuis Fei
Hou à l'est jusqu'à la mer; les ministres de T'ai Tsoung
lui conseillaient de faire la paix (988). L'année suivante,
les Tartares ayant franchi la frontière, on envoya Li Ki-
loung contre eux; surpris sur les bords du Siu Ho (Tche Li)
par YiN Ki-LOUEN, Ye-liu Hieou-ko blessé est mis en fuite.
« Cette bataille, ou plutôt cette déroute, fit tant d'impres-
sion sur les K'i Tan, que depuis cette époque ils n'osèrent
plus venir en si grand nombre insulter les limites de l'em-
pire, et qu'ils disaient proverbialement qu'il fallait éviter
les grands princes à face noire, parce que Yin Ki-louen
était d'une couleur fort basanée ^. » (989.)
Le rebelle Li Ki-ts'ien, après sa défaite, s'était retiré
chez les K'i Tan, avait épousé une de leurs princesses et
1. Mailla, /. c, pp. 109-110.
2. Mailla, /. c, p. 115.
80 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
avait reçu le titre de gouverneur général de Ting Ngan et
fut même, en 990, créé par Ye-liu JLoung-siu, prince de Hia,
fief appartenant à l'empire. Li Ki-ts'ien, désireux de s'assu-
rer la possession effective de la principauté qui lui avait
étédonnée,fit entendre à Tchao Pao-tchoung, — nom donné
par les Soung à Li Ki-p'oung quand il fit sa soumission, —
« qui en était gouverneur, qu'il se repentait du passé, et
cherchait quelque médiateur auprès de l'empereur pour
obtenir sa grâce et retourner dans sa patrie : Tchao Pao-
tchoung crut ce repentir sincère et en écrivit à l'empereur,
qui, sur cette recommandation, pardonna à Li Ki-ts'ien
et le nomma gouverneur de Yin Tcheou; c'était un piège
que ce dernier tendait à Tchang Pao-tchoung : il espérait
qu'il viendrait au-devant de lui et qu'il disposerait de ce
gouverneur à son gré lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir;
mais Tchang Pao-tchoung, instruit de la perfidie dont il
avait usé, six ans auparavant, envers Ho Ling-tou, un de
ses collègues, se garda de le venir trouver, et Li Ki-ts'ien
continua de demeurer chez les K'i Tan. 1 » (991,) N'ayant
pas réussi par traîtrise, Li Ki-ts'ien essaya de s'emparer
de Hia Tcheou par force, mais, battu et blessé, il demande
à T'ai Tsoung de rentrer en grâce, ce qui lui est accordé
malgré son triste passé que l'avenir ne devait pas démentir ;
il est même à nouveau nommé gouverneur de Yin Tcheou,
ce qui ne l'empêche pas de retourner chez les K'i Tan qui
à leur tour lui décernent le titre de prince de Si Ping "-.
Toujours infatigable, nous le verrons plus tard (996), enle-
ver un convoi de grains à destination de Ling Tcheou ; on
envoya contre lui Li Ki-loung qui ne remporta aucun
succès; sa dynastie (Hia) devait durer jusqu'à la conquête
mongole en 1227.
« A cette même époque, il vint un ofiîcier de la part des
Niu Tchen, prier l'empereur de se joindre à eux contre les
K'i Tan dont ils recevaient de continuelles insultes; l'empe-
reur, qui n'était point d'avis de recommencer une guerre
qui avait coûté à la Chine tant de sang et de dépenses,
1. Mailla, /. c, pp. 115-16.
2. Mailla, /. c, p. 1 16.
LES SOUNG 8l
rejeta cette proposition : dès lors, les Xiu Tchen se sou-
mirent entièrement aux K'i Tan, et cessèrent de porter leurs
tributs à la Chine. ^ » (991.)
« A la onzième lune, les Tartares K'i Tan envoyèrent
leur général Siao Heng-ti attaquer le royaume de Corée;
le prince de Corée [TchengTsoungTchang bien Wang] qui
n'était pas en état de lui résister, eut recours aux prières,
et députa un de ses officiers, appelé TcHi, pour aller offrir
aux K'i Tan de se rendre leur tributaire, et les prier d'épar-
gner ses peuples; le roi tartare accepta sa soumission, et
pour ne paraître ni moins généreux ni moins humain envers
le peuple, il céda au prince de Corée plusieurs centaines de
li de pays, à l'est du fleuve Ya Lou, appartenant aux Niu
Tchen, qui venaient de se soumettre à son empire ^ » (992).
A partir de cette époque, la Corée suivit les nien hao des
K'i Tan.
Une révolte causée par les exactions des mandarins
éclata au Se Tch'ouan (993); un homme du peuple, Wang
SiAO-PO, se met à la tête des rebelles, tue le chef des troupes
impériales Tchang Ki mais est lui-même blessé à mort;
son beau-frère Li Choux le remplace, s'empare de Chou
Tcheou, K'ioung Tcheou, Han Tcheou etP'oung Tcheou, se
rend maître de la capitale Tch'eng Tou et se proclame
prince de Chou sous le titre de Ta Chou Wang. J^'empereur,
fatigué de la guerre avec les K'i Tan, aurait bien composé
avec les rebelles, mais il en fut dissuadé par Tchao Tchang-
YEN et l'eunuque Wang Ki-nghen fut chargé d'écraser
la révolte. Après plusieurs combats dont l'un sous les murs
de Tch'eng Tou dans lequel les rebelles perdirent 30,000
hommes, la ville fut prise; Li Choun fait prisonnier fut
conduit à Foung Siang où il fut coupé en morceaux au
milieu de la place pubHque; le nom de Tch'eng Tou fut
changé en celui de Yi Tcheou (de l'époque des Han), pour
punir cette ville du peu de résistance qu'elle avait offerte
aux rebelles (994). La rébelhon que Wang Ki-nghen
croyait avoir étoufïée n'en continua pas moins vive jusqu'à
1. Mailla, /. c, p. 117.
2. Mailla, /. c, pp. 11 7-1 18.
82 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
ce que son chef Tchang Yu eût été capturé et mis à mort
(995)-
En 997, l'empereur fit une nouvelle division de l'empire
en quinze provinces ou lou : King Toung, King Si, (capi-
tales de l'est et de l'ouest, dans le Ho Nan), Ho Pe, Ho
Toung, Chen Si, Houai Nan, Kiang Nan, King Hou méridio-
nal, King Hou septentrional, les deux Tche, Fou Kien,
Tchouen Chen, Kouang Nan oriental et Kouang Nan
occidental i.
Après avoir perdu ses trois neveux, fils de T'aï Tsou,
TcHAO Tei tchao, Tchao Tei-fang et Tchao T'ing-mei,
T'ai Tsoung avait eu le chagrin que son fils aîné, Tchao
Youen-tso, prince de Tchou, était devenu fou, à la suite
' de la disgrâce de son oncle Tchao Kouang-mei qui cau-
sait, sans raison, de l'ombrage à son frère l'empereur (985).
Dix ans plus tard. T'ai Tfeoung faisait choix de son troi-
sième fils, Tchao Youen-kan, prince de Siang, qu'il crée
prince de Cheou, pour gouverner la ville de K'ai Foung,
dans la pensée d'en faire son héritier. En 997, T'ai Tsoung
tombait gravement malade et mourait, âgé de 59 ans, à la
3** lune de la 22^ année de son règne; malgré les intrigues
de l'eunuque Wang Ki-nghen et le désir de l'impératrice
douairière qui auraient voulu assurer le trône au fils aîné
du souverain défunt, grâce à l'énergie du premier ministre
Liu.Touan, le prince héritier fut reconnu pour empereur.
T'ai Tsoung encouragea la littérature ; il fit composer un
ouvrage en mille kiuen intitulé T'ai P'ing Yu Lan ou la
Manière de procurer et de maintenir la paix dans l'empire
dont il lisait chaque jour trois volumes. « Dès que ce prince
avait quelques moments de loisir, il les employait à inter-
roger Liu Wen-tchoung sur l'expHcation des King;
Wang Tchou sur la manière de bien former les caractères,
Kouo TouAN sur la connaissance des caractères difficiles
et d'un usage plus rare. ^ » En outre, il recueilHt un grand
nombre d'ouvrages qui étaient tombés dans l'oubli.
« En 984, arrivée à la capitale du bonze japonais, TiAO
1. Mailla, /. c, p. 129.
2. Mailla, /. c, pp. 87-88.
LES SOUNG 83
JAN, avec plusieurs disciples. Il offrit des bronzes japonais,
une histoire du Japon, et le Livre de la Piété Filiale com-
menté par le célèbre Tcheng K'ang-tch'eng, ouvrage
perdu en Chine, conservé au Japon. L'empereur voulut
entretenir lui-même le bonze. Celui-ci ayant raconté que,
depuis l'origine, les rois et officiers du J apon se succédaient
de père en fils, l'empereur soupira et dit : Ces Bar-
bares des Iles ont conservé la forme du gouvernement de
l'antiquité. Tiao jan ayant demandé la permission de faire
un pèlerinage à la célèbre pagode du mont Wou T'ai chan,
l'empereur le fit défrayer durant tout son voyage. Il lui
donna aussi une édition imprimée de la Tripitaka chinoise,
que le bonze emporta au Japon. On eut, par Tiao jan, des
renseignements sur les Aïnos velus par tout le corps,
jusqu'au visage inclusivement. On sut aussi par lui, que
des envoyés japonais, presque tous bonzes, avaient été
envoyés en Chine en 806, 839, vers 850, vers 886, vers 921,
vers 952; faits que les historiens chinois avaient omis de
noter, à cause des troubles de l'empire. 1 »
T'ai Tsoung « était doué d'un esprit excellent, juste et
solide; dans les grandes affaires, il saisissait d'abord le
parti auquel on devait s'arrêter : un de ses principaux
soins fut d'encourager la culture des terres, qu'il regardait
comme le moyen le plus sûr pour procurer aux peuples
l'abondance et les maintenir en paix. Par rapport au gou-
vernement de l'État, il regardait les récompenses et les
châtiments comme deux puissants mobiles, dont un prince
devait être pleinement instruit : il voulait être convaincu
avant que de rien déterminer sur des objets dont dépen-
dait l'honneur ou l'infamie des familles. Il recevait avec
plaisir les remontrances qu'on lui adressait, et lorsqu'il
avait commis quelque faute et qu'on la lui faisait con-
naître, il ne faisait aucune difficulté de l'avouer publique-
ment; toutes ces belles qualités, qui brillaient dans T'ai
Tsoung, le firent aimer et respecter de tout l'empire ; il se
I. L. WiEGER, Textes historiques, III, pp. 1829-1830.
84 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
maintint sur le trône, dans une paix qui ne fut jamais
troublée par la jalousie ou l'ambition. 1 »
Annain A la dynastie fondée en 939 en Annam par Nc.o quyen
avait succédé Dinh Bo- lanh qui régna sous le nom
de Dinh Tien-hoang (968), fut assassiné et remplacé
temporairement par son fils Phê de, âgé de six ans, sup-
planté par le général LE Hoan, fondateur sous le nom
de LE Dai-hanh, de la dynastie des LE antérieurs (980) ;
il entre en lutte avec le Tchampa dont un usurpateur anna-
mite, LiEou Ki-TSOUNQ (Lu'u Ky-tong) venait de s'empa-
rer au détriment d'iNDRAVARMAN IV ; mais les Tchames
proclament à Vijaya (988) Indravarman V qui adresse
une ambassade à T'aï Tsoung. L'empereur lui envoie :
« deux chevaux blancs, une grande quantité de socs de
charrue, de brûle-parfums et tout un équipement mili-
taire : cinq étendards, cinq épées à fourreau d'argent, cinq
lances du même métal, cinq arcs et des flèches. Une pareille
munificence le comble de joie et il riposte incontinent par
un somptueux tribut composé de dix cornes de rhinocéros,
300 défenses d'éléphants, 10 Hvres d'écaillés de tortue,
2 de camphre, deux mille de parfums divers, 160 livres de
bois de santal, 200 livres de poivre, cinq nattes et 24,300
paires de faisans blancs. ^ » Indravarman qui s'était réins-
tallé dans l'ancienne capitale tchame Indrapura, y fut
assiégé par Le Hoàn qui saccagea la ville. Vijaya devint
alors la capitale du Tchampa (1000) et le resta jusqu'à la
chute du royaume. ^
Tsoung TcHEN TsouNG cut la satisfaction, à la 12^ lune de 997,
neuf mois après son avènement de recevoir la soumission
de Li Ki-ts'ien qui fut d'ailleurs récompensé par le gouver-
nement de Leang Tcheou qu'il demandait avec Hia Tcheou,
Souei Tcheou, Yin Tcheou, Yeou Tcheou et Tsing Tcheou.
On devait encore entendre parler de lui. L'année suivante
(998) les Chinois perdaient à la onzième lune un redoutable
adversaire en la personne du général K'i Tan Ye-liu Hieou-
1. Mailla, /. c, pp. 1 30-131.
2. C Maspero, p. 168.
3. Voir page 90.
LES SOUNG 85
ko, depuis dix-sept ans gouverneur de Yen; maliieurcuse-
ment le brave général Ts'ao Pin mourait peu de temps après
(999, 6e lune). Les hostilités n'i)rennent entre Chinois et
K'i Tan : la ville de Souei Tch'eng (Ngan Fou hien, district
de Pao Ting, Tche Li) défendue par Yang Yen-tchao est
assiégée par le roi Ye-lin Loung-siu {2^ lune, 999) qui est
repoussé mais qui, dans le cours de sa retraite, s'empare des
villes du Tche Li, Ki Tcheou, Tch'ao Tcheou, HingTcheou
(Chouen Te fou) et Ming Tcheou.
Grâce à la lâcheté de Fou Tsien, gouverneur général
de Tchen Tcheou, Ting Tcheou et Kao Yan Kouan, com-
mandant à 80,000 homrries de troupes, qui s'enferme dans
Ying Tcheou et refuse de marcher contre l'ennemi, malgré
la bravoure de Fan Ting-tchao et la résistance désespérée du
gouverneur K'ang Pao-yi, tué après avoir immolé un
nombre considérable d'ennemis, les K'i Tan battent les
Chinois, traversent le Tsi Ho et vont piller la ville de
Tseu Tsi. L'empereur prend le commandement des trou-
pes, destitue le lâche Fou Tsien qu'il envoie en exil à
Fan Tclieou; les K'i Tan se retirent vers la Tartarie,
mais attaqués près de Mou Tcheou par Fan Ting-tchao
ils perdent 10,000 hommes et leur butin. L'empereur
ayant assisté à la pacification de la frontière rentre dans
sa capitale.
Des soldats mécontents se révoltent dans la province de
Se Tch'ouan (1000), tuent le général Fou Tchao-cheou et
placent à leur tête le commandant de Yi Tcheou, Wang
KiUN, qui prend le titre de prince de Chou, s'empare de
Han Tcheou, mais échoue devant Mien Tcheou; d'ailleurs,
peu après, Han Tcheou est repris par Tchang Se-kiun.
Mais les généraux impériaux dont l'un des- leurs, Li Houei,
est tué, se font battre à Yi Tcheou par Wang Kiun. Tou-
tefois les Chinois reprennent l'offensive avec des renforts
et malgré la défense énergique de W^ang Kiun, le général
Lei Yeou-tchoung s'empare de Yi Tcheou; Wang Kiun
s'enfuit à Fou Chouen, mais, poursuivi avec la cavalerie
impériale par Yang Houai-tchoung, il est cerné dans
cette ville et réduit à se pendre ; sa tête coupée est envoyée
86 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
à l'empereur qui récompense les vainqueurs Lei Yeou-
tchoung et Yang Houai-tchoung.
Les Houei Ho, inquiets de Li Ki-ts'ien, cherchèrent à
pousser l'empereur à lui faire la guerre, offrant de joindre
leurs troupes aux forces chinoises (iooi);leur ambassade ne
pouvait plus mal tomber : l'empereur, d'humeur essentiel-
lement pacifique, s'occupait de la mise en réforme des trop
nombreux fonctionnaires à charge à l'État ; on en supprima
en effet plus de 195,800 tant de guerre que de lettres. 1
Li Ki-ts'ien, désigné également sous le nom de Tchao
Pao-ki, témoignait de sa reconnaissance à l'égard des Chi-
nois qui l'avaient si généreusement pardonné de ses trahi-
sons, en continuant ses expéditions incessantes de pillage
dans les provinces septentrionales de l'empire. L'empereur
envoya Tchang Tsi-hien faire une enquête sur ses agisse-
ments ; Tchang prétendit que Ling Wou étant trop à l'écart,
ne pouvait être défendu et devait, par conséquent être
abandonné; un autre fonctionnaire. Ho Leang, qui se
trouvait sur les Heux, déclara au contraire, que la ville
était protégée par les montagnes qui l'environnaient et
devrait être garnie de troupes, qu'en aucun cas Ling
Wou ne devait être abandonné aux Tartares. Tchen
Tsoung, perplexe, envoya à Ling Wou, Wang Tchad
avec pleins pouvoirs et, ce qui valait mieux, 60,000 cava-
liers et fantassins. Cependant Li Ki-ts'ien mettait les T'ou
Fan dans ses intérêts et venait attaquer Ling Tcheou dont
le gouverneur Pei Tsi se faisait tuer vaillamment sur la
brèche. Maître de cette ville, le vainqueur en change le nom
en celui de Si P'ing fou, la ville de la Paix d'Occident (looi).
D'autre part, le chef des Tartares de Lou kou, Pan Lo-tche
fit l'offre, qui fut acceptée, de réunir ses troupes à l'armée
impériale pour lutter contre Li Ki-ts'ien; on lui donna le
titre de gouverneur-général de Sou Fang. Pan Lo-tche
ayant réussi à faire croire à Li Ki-ts'ien, aveuglé par son
orgueil-, qu'il reconnaissait sa domination, marcha contre lui
à la tête de 60,000 hommes; Li Ki-ts'ien, attaqué à l'im-
proviste, fut mortellement blessé ; il n'avait que quarante-
I. Mailla, /. c, p. 141.
LES SOUNG 87
deux ans; il laissait ses possessions à son fils Tchao Te-
MiNG, âgé de vingt-trois ans, auquel le roi des K'i Tan
s'empressa d'accorder le titre de Si P'ing Wang. Tchao Te-
Ming, suivant les conseils que lui avait jadis donnés son
père, offrit sa soumission à l'empereur, avec l'arrière-pensée
de ne pas s'exécuter. Ts'ao Wei, fils de Ts'ao Pin, qui con-
naissait l'esprit de ruse de Tchao Te-Ming proposa à
l'empereur de l'enlever, mais Tchen Tsoung espérant de
gagner le jeune prince par ses bontés, rejeta cette proposi-
tion (1003). L'année suivante (1004), deux officiers de Li
Ki-ts'ien, Pan mi ki je et Pou ki lo tan, pour venger sa
mort, assassinèrent Pan Lo-tche dont le frère Se Tou-tou
fut appelé à le remplacer par les Lou kou; il fut confirmé
par l'empereur dans le gouvernement de Sou Fang (1004).
A la neuvième lune intercalaire de 1004, Ye-liu Loung-
siu, accompagné de sa mère Siao Che, s'approcha des fron-
tières chinoises à la tête d'une armée considérable; deux de
ses généraux s'emparent de Pe P'ing Tchai et Pao Tcheou
et, avec le gros de leur armée, s'avancent vers Ting Tcheou,
mais en route ils se heurtent à Wang Tchao, commandant
les troupes impériales dans la région, qui les arrête. Le
mois suivant, un fonctionnaire chinois retraité Wang Ki-
tch'oung démontra aux K'i Tan qu'ils tireraient plus de
profits d'une paix sérieuse avec l'empire que de leurs dépré-
dations continuelles le long des frontières. Les K'i Tan se
laissèrent convaincre et l'empereur chargea Wang Ki-
tch'oung, munis des pouvoirs nécessaires, de conduire les
négociations qui échouèrent par suite des exigences de Siao
Che réclamant des territoires appartenant à l'empire depuis
un temps immémorial ^ Les K'i Tan ne restèrent pas
longtemps dans l'inaction. Dès la onzième lune (1004) ils
s'emparaient de Te Tsing (Tsing Foung hien, dans le dis-
trict de Tai Ming fou) et de Ki Tcheou, un des anciens noms
de Tai Ming, dans le Tche Li, allèrent camper au nord de
Tan Youen ou T'ai Tcheou, aujourd'hui K'ai Tcheou, au
sud de Tai Ming, menaçant les environs et assiégèrent
Tchen Tcheou défendu par Li Ki-loung qui attira dans une
I. Mailla, /. c, p. 147.
88 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
embuscade et tua Siao Ta-lan, un des principaux chefs
K'i Tan. Des conseillers pusillanimes, Wang K'in-ju et
TcHEN Yao-feou, avaient conseillé, l'un la retraite de
l'empereur à Kin Ling, l'autre à Tch'engTou; au contraire,
le ministre K'eou Tchouen persuada au souverain de se
rendre en personne aux frontières -septentrionales, le com-
mandement de K'aï Foung étant confié à Tchao Youen-
PiN, prince de Young; ce dernier étant tombé malade fut
remplacé par Wang Tan. Sans que les K'i Tan pussent
s'y opposer, l'empereur passa le Houang Ho et entra à
Tchen Tcheou. Les K'i Tan repoussés dans leurs attaques,
cherchèrent à conclure la paix par l'entremise de Ts'ao Li-
YOUNG retenu prisonnier parmi eux, mais ils réclamèrent
tout le territoire que leur avait cédé le fondateur des
Tsin postérieurs et que leur avait repris Che Tsoung des
Tcheou. Après des négociations conduites par la reine Siao
Che, il fut arrêté, la Chine refusant de restituer le pays con-
voité, que les Soung fourniraient 100,000 taels d'argent et
200,000 pièces de soie. La paix étant réglée, les K'i Tan
reprirent, la route du nord et l'empereur rentra à K'ai
Foung où il accorda un pardon général (1004). D'ailleurs
à la onzième lune de 1005, une ambassade des K'i Tan,
renouvelée chaque année, se rendit à la Cour pour entre-
tenir les bonnes relations entre les deux pavs.
L'empereur ne tarda pas à être la victime des intrigues
de Wang K'in-ju; celui-ci, jaloux de la faveur dont jouis-
sait K'eou Tchouen à la suite des services qu'il avait
rendus dans la guerre contre les K'i Tan et voulant aussi
se venger de l'affront qui lui avait été fait lorsqu'il avait
eu la lâcheté de proposer à Tchen Tsoung de fuir à Kin
Ling, réussit à persuader à son maître que le ministre lui
avait fait jouer un rôle honteux en lui faisant signer un
traité au pied des remparts de Tchen 'tcheou; k suivant
le Tch'ouen Ts'ieou, disait W^ang K'in-ju, il est honteux de
jurer une paix ou une alliance au pied des murs d'une ville «^
(2^ lune, 1006). Huit mois plus tard, Tchao Te-Ming, suivant
les instructions de son père Li Ki-ts'ien,fit remettre sa sou-
I. Mailla, /. c, p. 159.
LES SOUNG 89
mission à l'empereur qui eut la naïveté de le faire gouver-
neur de Ting Ngan et de lui accorder le titre de prince de
Si P'ing jadis donné à son père parles K'i Tan; peu de
temps après, ceux-ci qui désiraient le garder dans leurs
intérêts lui décernaient également le titre de prince de Hia
(1006). L'année suivante, à la troisième lune, le roi des K'i
Tan lit bâtir pour y tenir sa Cour, une ville dans le Leao Si,
qu'il nomma Tchoung King ou la Cour du Milieu ^ Le
misérable Wang K'in-ju, pour consoler l'empereur du
traité prétendu honteux signé à Tchen Tclieou, réussit
par ses machinations et fourberies à plonger ce prince dans
les plus basses intrigues des Tao Che, lui fit faire le pèleri-
nage du T'ai Chan et celui de KiuFeou, patrie de Confucius,
auquel il donnait le titre de Hiouen cheng wen sioiien Wang,
« prince admirable de l'excellente et sage éloquence »;
dans la salle des cérémonies « il plaça les titres des soixante
et douze disciples de ce philosophe, à la tête desquels
était celui de Yen Houei, son disciple bien-aimé, qu'il
fit prince du troisième ordre, sous le titre de Yen Kouei
Koung; ensuite venaient Min Sun, Tseng Chin, deux
autres de ses disciples, et les anciens lettrés depuis Tso
Kieou-ming, qu'il fait aussi prince du troisième ordre, mais
inférieurs cependant à Yen Houei, sous le titre de Kien
Koung. Après quoi, il s'en revint à K'ai Foung » (1008). ^
A la onzième lune de 1009 mourait la mère de Ye liu
Loung-siu, roi des K'i Tan, Siao Che, femme remarquable
par son courage et ses talents, mais poussant parfois la
violence jusqu'à la cruauté. Peu de temps avant sa mort,
elle avait envoyé un de ses parents, le général Siao Tou-yu
pour détruire ce qui restait des Houei Ho ; il avait capturé
Kan Tcheou du Chen Si et obhgé le roi Ye la li à se sou-
mettre; quelque temps après, à la cinquième lune, Siao
Tou-yu s'emparait encore de Sou Tcheou dont il transféra
tous les habitants à Ton wei k'eou, ville abandonnée que
les malheureux déportés durent reconstruire ^.
1. Mailla, /. c, p. 160.
2. Mailla, /. c, p. 165.
3. Mailla, /. c, p. 166.
90 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Nous notons des ambassades du Tchampa en loio et
accompagnant des lions en loii, puis en 1015 envoyées
par Harivarman II dont le successeur, en 10 18, présenta
le tribut à l'empereur ^. A la fin du x^ et dans le courant
du xi^ siècle, la capitale du Tchampa était Foche ou Vijaya
dans le Binh Dinh.
Le roi de Corée, abandonné par la Chine, sans cesse
menacé par les K'i Tan, offrit sa soumission à ceux-ci par
l'intermédiaire d'un de ses officiers, Tsai Tchoung-chun
(loii). Les K'i Tan qui ne tenaient pas à cette soumission,
mirent comme condition à leur acceptation que le roi de
Corée viendrait en personne leur rendre hommage; le roi
de Corée redoutant un piège prétexta une maladie et ne
vint pas (1012). Jadis les K'i Tan avaient fait don de la
région voisine du Ya lou kiang aux Coréens qui y éle-
vèrent les villes de Hing Tcheou, Tieï Tcheou, Toung
Tcheou, Loung Tcheou, Koueï Tcheou et Ko Tcheou; le
roi des K'i Tan, irrité du refus du souverain coréen de venir
à sa cour, lui réclama tout ce territoire dont un Niu Tchen
lui indiqua le moyen de se rendre maître; « il leur apprit
qu'à sept journées de la ville de Kai King, en allant du
côté de l'est, les Coréens avaient une place de guerre qui
valait Kai King pour la grandeur, et que c'était du voisi-
nage de cette place qu'ils tiraient ces bijoux qu'ils donnaient
en tribut, et qu'on ne trouvait point ailleurs. Ce Niu Tchen
ajouta qu'au sud de Cheng Tcheou et de Lo Tcheou, ils
avaient encore deux places de guerre où étaient leurs
magasins ; en sorte que si les K'i Tan allaient par le nord du
pays des Niu Tchen en passant le fleuve Ya Looi Kiang,
et le côtoyant jusqu'à Ko Tcheou, ils gagneraient le grand
chemin, et ne trouveraient alors aucune difficulté à se
rendre maîtres de tout le pays » - (1012). A la première lune
de 1014, les Coréens n'aj^ant pas restitué aux K'i Tan les
six villes du Ya Lou, le roi tartare envoya Siao Ti-liei
pour s'en emparer, mais le roi de Corée uni au roi des Niu
Tchen attira dans une embuscade les K'i Tan qui furent
1. G. Maspero, p. 175.'
2. Mailla, /. c, p. 168.
LES SOUNG 91
taillés en pièces. Nullement rassuré pour l'avenir, le roi
de Corée, désireux de se rapprocher de la Chine, cherchait
à expliquer le non-paiement du tribut à l'arrêt de son
passage par les K'i Tan et, dans ce but, il envoya Yin
TcHENG-pou àTeng Tclicou d'où celui-ci se rendit à la Cour,
mais l'empereur de plus en plus absorbé par ses pratiques
taoïstes refusa d'écouter ses propositions (1014).
On comptait, au commencement de 1015, 9,955,729 fa-
milles, qui faisaient le nombre de 21,096,965 personnes 1.
L'attention de la Chine allait être attirée dans une autre
direction : Sou Se-lo, chef des T'ou Fan, descendant du
dernier Tsan P'ou, ayant sa résidence à Tsang ko tch'eng où
le ho chang Li Li-tsouen lui servait de premier ministre,
envoya un agent pour proposer à l'empereur de faire la con-
quête de Hia Tcheou. Li Li-tsouen, homme fourbe et cruel
avait, par ses cruautés, soulevé tout le monde contre lui;
pour rétablir son prestige compromis, il osa attaquer
Ts'ao Wei, le général chinois commandant à King Youen,
qui lui infligea une si cruelle défaite, à San tou kou, que
Li Li-tsouen jugea plus sage de tourner ses armes contre Si
Leang Fou; il n'y fut d'ailleurs pas plus heureux et il ne
réussit qu'à augmenter contre lui le mécontentement géné-
ral. Sou Se-lo, qui voyait grandir l'impopularité de son
ministre, quitta Tsoung Ko Tch'eng où il laissa Li Li-tsouen
pour se retirer à Miao Tch'ouen. Li Li-tsouen, profitant du
départ de son chef, voulant essayer de renouer des relations
avec les Chinois, adressa directement plusieurs placets à
l'empereur pour obtenir d'être nommé Tsan P'ou des T'ou
Fan ; on eut la faiblesse de lui donner le titre de « gouver-
neur honoraire», ce qui était déjà une trop grande concession,
car il était méprisé et détesté tandis que Sou Se-lo, estimé de
son peuple, avait tout le poids de la défense du pays menacé
par Tchao Te-ming et le voisinage de Hia Tcheou à l'est.
La proposition de Sou Se-lo d'attaquer cette ville ne fit que
d'exciter les soupçons de l'empereur qui détacha Tcheou
Wen-tche à King Youen et Ts'ao Wei à Tsin Tcheou avec
des troupes de renfort. Bien lui en prit, car Sou Se-lo atta-
I. Mailla, /. c, p. 171.
92 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
qua ce dernier; il fut puni de son audace, car il subit une
cruelle défaite et fut oblige de s'enfuir à Tsi Tchoung i.
(1016).
En 10 15, un décret de Tchen Tsoung décide que le même
Etre suprême qui gouverne le monde est désigné soit par
les noms de T'ien ou Chang Ti, soit par celui de Vu
Houaug ^.
En 1017, Haji Sumutrabhumi, « le roi de la terre de
Sumutra » (Sumatra), envoya à l'empereur un ambassadeur
porteur d'une lettre écrite en caractères d'or, et un tribut
de perles, d'ivoire, de livres sanskrits et d'esclaves de
K'ouen Louen; elle fut reçue en audience et ses membres
eurent l'autorisation de visiter quelques-uns des palais
impériaux; quand ils partirent un édit fut adressé à leur
roi avec des présents^. L'île de Sumatra aurait donc été
connue des Chinois sous le nom de Sumuta = Sumutra,
dans les premières années du xi^ siècle, près de trois cents
ans avant le voyage de Marco Polo ; et sous le nom de
Sumutra, par les marins arabes, antérieurement au premier
voyage des Portugais en Indonésie ^.
Malheureusement l'empereur était plongé de plus en plus
dans les folies des Tao Che ; son ministre Wang Tan, sage
conseiller, mourut (1017) ; la disgrâce de Wang K'in-ju, son
mauvais génie, dont Tchen Tsoung avait enfin découvert
la fourberie, n'empêcha pas ce misérable prince de se cou-
vrir de ridicule en réunissant 13,086 bonzes dans son palais
(1019). Cependant il avait désigné comme prince héritier
son fils Tchao Cheou-yi (8^ lune, 1018) et remplacé Wang
K'in-ju, exilé au Ho Nan, par K'eou Tchouen, gouverneur
du pays de Young Hing (1019) qui, l'empereur étant tombé
malade et l'impératrice a3'ant été chargée des affaires, fut
nommé gouverneur du prince héritier et prince du troisiènie
ordre du titre de Lai kou ; Li TiÉ, Grand Maître de la maison
du prince héritier, fut nommé ministre d'État à la place de
1. Mailla, /. c, p. 173.
2. L. WiEGER, Folk-lore, p. 7.
3. Groeneveldt, Notes on the Malay Archipelago.
4. G. Ferrand, J. As., Mars-Avril 1917, pp. 332 et 335.
LES SOUNG 93
K'eou Tchouen. Les intrigues de Ting Wei, nommé gou-
verneur de Ho Nan fou, firent exiler K'eou Tchouen de la
Cour et éloigner Li Tié au gouvernement de Yun Tcheou
(1020). Sur ces entrefaites, Tclien Tsoung mourut dans la
55e année de son âge et la 25^ de son règne, à la 2« lune de
1022, ayant ordonné de rappeler K'eou Tchouen et Li Tié
pour gouverner avec l'impératrice jusqu'à ce que le prince
héritier fut en état d'exercer lui-même le pouvoir. Les
menées de Ting Wei, ennemi des deux ministres, pour
retenir le pouvoir, furent découvertes ; il fut exilé à Ngai
Tcheou dans une position subalterne et son complice,
l'eunuque Lei Yun-koung fut exécuté. A la lo^ lune
eurent lieu les funérailles de Tchen Tsoung et avec lui
furent ensevehs les livres soi-disant célestes qui avaient
causé la déchéance de ce triste monarque.
CHAPITRE VII
Les Soung (suite).
Jen Tsoung y ORSQUE. ce prince, qui avait d'heureuses disposi-
I tions, monta sur le trône, il n'avait que treize ans,
aussi l'impératrice exerça-t-elle le pouvoir et en usa
pour réduire les charges qui écrasaient la population et
pour supprimer la gabelle et les droits sur le thé; d'autre
part on sévit avec rigueur contre les Tao Che qui s'étaient
multipliés dans les provinces, particulièrement dans celles
du Kiang Si et du Kiang Nan, et avaient, au grand détri-
ment de leurs victimes, substitué des pratiques de magie
aux remèdes naturels. Ils perdirent d'ailleurs deux ans
plus tard (1025) le trop fameux imposteur Wang K'in-ju
qui avait jadis causé tant de mal par ses fourberies. A la
8^ lune de 1024, le jeune souverain donna une preuve de
l'intérêt qu'il prenait aux études en visitant le Collège
impérial (Koiio Tseu Kien) et en présentant ses hommages
à Confucius 1.
Mais les difficultés extérieui-es renaissaient bientôt. Les
K'i Tan redoutant Tchao Te-ming et ne voulant cependant
pas le provoquer, tentèrent de l'isoler en faisant la con-
quête du pays des Houei Ho et mirent le siège devant Kan
Tcheou, mais ils furent battus et obligés de se retirer
devant les Tang Hiang dont le chef, craignant d'être leur
proie après les Houei Ho, était allé les attaquer (1026). A
son tour Tchao Te-ming voulut eiflever Kan Tcheou aux
Houei Ho pour l'annexer à ses États et il chargea son
fils Tchao Youen-hao de cette expédition, dans laquelle
celui-ci réussit pleinement (1028).
Trois ans plus tard (1031) mourait Ye-liu Loung-siu,
I. Mailla, VIII, p. 188.
LES SOUNG 95
chef des K'i Tan, auquel succéda son fils Ye-liu Tsoung-
TCHiN dont la mère, Siao Nao-kin, concubine du roi défunt,
profitant de la minorité, s'empara du pouvoir, et, jalouse
de la véritable impératrice Siao Che qui étant sans enfant,
avait élevé comme le sien le futur souverain, elle l'exila à
Chang King et plus tard lui donna l'ordre de se tuer.
Cependant Tchao Te-ming voyait sa puissance s'accroître
de jour en jour et les Chinois voulant se l'attacher lui con-
férèrent le titre de prince de Hia et à son fils Tchao Youen-
hao, celui de Si P'ing Wang; Tchao Te-ming mourut peu
après et les K'i Tan s'empressèrent d'jenvoyer le diplôme
de prince de Hia à ce dernier qui leur était d'ailleurs plus
favorable qu'aux Soung (1032).
L'impératrice étant morte l'année suivante (1033), le
jeune empereur prit immédiatement possession du pouvoir
et fit appel au concours de Li TiÉ, jadis Grand Maître de sa
maison alors qu'il était prince héritier et en fit un ministre
d'État; contre l'avis des censeurs, l'empereur répudia
l'impératrice Kouo Che qui avait souffleté l'une des deux
concubines favorites, Chang Che. A la neuvième lune de
l'année suivante (1034) Kouo Che fut remplacée par Ts'ao
Che, petite-fille du brave Ts'ao Pin. En 1035, l'empereur
n'ayant pas d'enfant adopta, à la deuxième lune, Tchao
Tsoung-che, âgé de quatre ans, fils de Tchao Yun-jang,
gouverneur de Kiang Ning, petit-fils de Tchao Youex-
PIN, prince de Chang, descendant en droite ligne de l'empe-
reur T'ai Tsoung 1.
Chez les K'i Tan, l'ambitieuse Siao Nao-kin, s'apercevant
que son fils était désireux d'exercer le pouvoir, tenta de le
déposer et de lui substituer son cadet fort jeune Tchoung
Youen; celui-ci qui avait beaucoup d'affection pour son
frère, le prévint du complot qui se tramait contre lui et Ye-
liu Tsoung-chin fit enfermer Siao Nao-kin sous bonne garde
dans un palais. Le jeune prince fut récompensé de son ami-
tié par le titre de Houang Tai Ti, l'auguste frère cadet
(1034).
A l'automne, septième lune de 1034, ^^ ei Toung, avec
I. Mailla, VIII, p. 199.
96 JIISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
beaucoup d'imprudence, chercha à consolider les frontières
occidentales de l'empire, en s'emparant de quelques places
fortes des Hia ; il avait mésestime son adversaire : Tchao
Youen-hao, prince de Hia, riposta immédiatement en
pénétrant avec ses troupes à King Tcheou (Chen Si) et
battit les troupes impériales qui essayaient de l'arrêter.
Abandonnant ses desseins contre les Chinois, le prince
de Hia, Tchao Youen-hao, en 1035, envoya son général
Sou NOUR contre Sou Se-lo qui le défit et le fit prisonnier;
perdant l'espoir de se créer un vaste empire, Tchao Youen-
hao se mit lui-même à la tête de ses troupes et essaya vai-
nement de forcer Miao mieou tch'eng, mais les habitants de
cette ville, séduits par ses belles promesses lui en ouvrirent
la porte; aussitôt maître de la place, il fit prisonnière une
grande partie de la population, ce qui amena la reddition
de Tsing Tang, Tsoung ko et Tai sing ling. Ayant réussi à
battre Ngan Tse-lo, officier de Sou Se-lo, qui voulait lui
barrer le passage, il fut à son tour défait par ce dernier
(1035)-
« Tchao Youen-hao remit bientôt (1036) de nouvelles
troupes sur pied; il était alors maître absolu des pays de
Hia Tcheou, de Yin Tcheou, de Soueï Tcheou, de Yeou
Tcheou, de Tsing Tcheou, de Ling Tcheou, de Yen Tcheou,
de Houeï Tcheou, de Ching Tcheou, de Kari Tcheou, et de
Leang Tcheou dans la province de Chen Si; outre cela,
il se saisit encore des pays de Koua Tcheou et de Cha
Tcheou, et érigea en tcheou les villes de guerre qui étaient
dans le pays de Long; il faisait sa résidence ordinaire à
Hing Tcheou (Ning Hia), que le Houang Ho d'un côté, et
la montagne Ho lan chan de l'autre, comme deux barrières
naturelles, mettaient en sûreté; ces différents pays pou-
vaient avoir au moins 10,000 li de tour. ^ »
L'ambitieux Tchao Youen-hao avait toujours un grand
nombre de troupes prêtes à opérer contre ses adversaires :
150,000 hommes; sur ce nombre, au nord du Houang Ho,
7,000 qu'il pouvait immédiatement opposer aux K'i Tan;
au sud du Ho, 50,000 hommes étaient dirigés contre les gou-
I. Mailla, VIII, p. 200.
LES SOUNG 97
verneurs chinois des départements de Houan Tchcou, King
Tcheou, Tchen Joung et Youen- Tcheou; 50,000 lunnmes
du côté de Tso Siang et de Yeou Tcheou, pouvaient opérer
contre Fou Yen et Lin Fou et 30,000 hommes du côté de
Yeou Siang et de Kan Tcheou contre les T'ou Fan et les
Houei Ho; enfin 13,000 hommes étaient préposés à la garde
des villes de Ho Lan, Ling Tcheou, Hing Tcheou et Hing
King fou; outre ces 150,000 hommes, il y en avait 5000
d'élite pour la garde du prince de Hia et 3000 cuirassiers
pour le suivre dans ses expéditions ^
Pour réparer l'échec qu'il avait reçu des T'ou Fan, cette
année 1036, Tchao Youen-hao leur enleva les villes de Koua
Tcheou, de Cha Tcheou et de Sou Tcheou, et se trouvant
assez puissant, à la lo^ lune de 1038, il prend le titre d'empe-
reur après avoir fait offrir un sacrifice au Wou T'ai chan, et
demande à Jen Tsoung de le reconnaître comme tel.
L'empereur, irrité, ôta au prince de Hia le nom de Tchao,
appartenant à la famille impériale, qui avait été donné à
Li Ki-ts'ien à l'époque où il feignait de se soumettre et
défendit à ses sujets d'avoir aucun rapport avec les siens.
(( Sou Se-lo faisait sa demeure ordinaire dans la ville de
Tchen Tcheou; il avait à l'ouest la ville de Lin kou tch'eng,
par laquelle il communiquait avec les royaumes de Ts'ing
Hai et de Kao Tchang. qui entretenaient dans ses états
un commerce considérable, source de ses richesses et de sa
puissance. L'empereur le ménageait, et lui donnait des
titres pour le mettre dans ses intérêts, afin de l'engager
contre le prince de Hia, et empêcher celui-ci de s'élever. ^ »
Le roi des Hia furieux renvoya à l'empereur tous les
diplômes reçus par ses ancêtres, commença la guerre,
s'empara de Pao Ngan et de Kin ming tchaï et vint assiéger
Yen Tcheou dont le gouverneur. Fan Young, avertit du
danger Lieou Ping et Che Youen-tsoun, campés non loin
à Tou men, qui accoururent au secours de la place. Malheu-
reusement Lieou Ping, ayant été blessé d'une flèche, l'un
de ses chefs Houang Te-ho prit la fuite avec un tiers de
1. Mailla, VIII, p. 201.
2. Mailla, VIII, p. 203.
98 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
l'armée impériale; Lieou Ping, dont la blessure était peu
grave, eut l'imprudence de diviser le reste de ses troupes
en sept petits corps qui furent vigoureusement assaillis et
mis en fuite : Lieou Ping, son fils et d'autres chefs furent faits
prisonniers, mais Fan Young ne se rendit pas et dans la
crainte que la neige ne rendît les chemins impraticables,
le roi des Hia leva le siège de Yen Tcheou pour ne pas être
bloqué (1040).
Un soldat de fortune, Fan Tchoung-yen, qui avait
combattu les K'i Tan, ayant été mis à la tête des armées
(1040), s'avança vers Yen Tcheou; H an K'i, qui comman-
dait dans la région avant Fan Tchoung-yen, ayant appris
l'arrivée de ce dernier ainsi que la marche du roi des Hia
vers San Tchouen, fit une attaque de nuit des magasins
ennemis à Pe pao tch'eng qu'il réussit à incendier. L'empe-
reur, prévenu de Yen Tcheou par Fan Tchoung-yen de la
puissance des Hia envoya sur place Tchao Tsoung-kiao
pour étudier la situation de concert avec lui et Han K'i
(1041). Tchao Tsoung-kiao se rendit d'abord près de Han
K'i qui se déclara en état de finir la guerre en une seule
campagne; Fan Tchoung-yen, à cause de la saison, croyait
préférable de gagner les rebelles par la douceur. L'empereur
inclinait vers les idées de Han K'i, mais Fan Tchoung-yen
fit observer que l'ennemi étant fortement retranché dans
les montagnes, il serait sage d'envoyer un agent impérial
pour se rendre compte de l'opportunité d'une guerre.
D'autre part, le roi des Hia, par l'intermédiaire de Kao
Yen-te, officier chinois prisonnier, prévenait Fan Tchoung-
yen qu'il était désireux de faire la paix avec la Chine. Fan
Tchoung-yen conseilla au chef Hia d'abandonner le titre
d'empereur qu'il avait usurpé et de se contenter du rang
qu'avait occupé son père Tchao Te-ming.
De son côté Han K'i, convaincu que le roi des Hia ne
cherchait qu'à gagner du temps en négociant avec Fan
Tchoung-yen, organisa hâtivement contre les Hia une
expédition au cours de laquelle ses généraux Jen Fou,
Sang Yi et Lieou Fou, attirés dans une embuscade, furent
tués (1041) ; les Hia se tournèrent alors contre les généraux
LES SOUNG 99
TcHOU KouAN et Wou Ying qui furent également défaits :
10,300 hommes périrent dans ces deux actions. Han K'i fut
dégradé et exilé à Tsin Tclicou comme simple gouverneur
et remplacé par un homme de plaisir Hia Soung; Fan
Tchoung-ycn ne fut guère moins mal traité : il fut envoyé
comme commandant à Yo Tcheou pour avoir brûlé une
lettre insolente du roi des Hia devant le délégué de ce
prince. La conduite de Hia Soung ne permit pas de le garder
en fonction et on le nomma gouverneur de Ho Tchoung,
avec résidence à Chen Tcheou. Personne n'était capable
désormais de commander au Chen Si ; force fut donc de faire
à nouveau appel aux services de Han K'i et de FanTchoung-
yen : « on divisa cette province en quatre départements :
Tsin Tcheou, où était Han K'i; Wei Tcheou, qu'on donna à
Wang Youen ; King Tcheou, où on envoya Fan Tchoung-
yen et enfin Yen Tcheou, qu'on mit sous la conduite de
P'ouNG Tsi...La suite fit voir que c'était le meilleur parti
qu'on pouvait prendre; chacun de ces généraux voulut se
distinguer; Han K'i, surtout, par sa vigilance retint si bien
les Tartares Hia chez eux, qu'ils furent forcés de suspendre
pour quelque temps leurs courses; et, de son côté, Fang
Tchoung-yen, par ses bons traitements, sut si bien gagner
les K'iang qui s'étaient presque tous donnés au roi des Hia,
que ces peuples se mirent sous la protection des Chinois. ^ »
Cependant les K'i Tan (1042), voyant l'empereur occupé
avec les Hia songeaient à reprendre les dix villes que, suivant
eux, Che Tsoung leur avait injustement arrachées. Sur l'avis
du Président de son Conseil privé, Siao Houei, et contre
l'opinion de Siao Hiao-mou, un autre de ses ministres,
le roi des K'i Tan chargea Siao Te-mour et Lieou Lou-fou
de se rendre à K'ai Foung-fou, de réclamer les villes ou,
si satisfaction ne leur était pas donnée, de déclarer la guerre.
Fou PiÉ fut chargé de les recevoir et de négocier avec eux;
on déclara aux envoyés K'i Tan qu'il était impossible de
leur restituer les villes, mais que, désireux de leur être
agréable, on leur accorderait, s'ils le désiraient, la main
d'une princesse chinoise pour le fils aîné de leur roi. Fou
I. Mailla, VIII, p. 215.
100 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Pié, que le premier ministre Liu Yi-kien voulait perdre,
fut chargé de conduire les négociations difficiles à la cour
K'i tan; contrairement aux espérances de son ennemi,
Fou Pié réussit pleinement près de Ye-liu Tsoung-tchin qui
lui demanda de revenir avec un traité de paix. Liu Yi-kien
fit rédiger le traité dans des termes différents de ceux qui
avaient été convenus; fort heureusement Fou Pié s'aper-
çut à temps de la trahison, fit modifier le traité qui fut signé
par les K'i Tan à la 9^ lune de 1042; dans une ambassade
spéciale à K'ai Foung, ceux-ci obtinrent qu'on leur envoyât
les présents convenus avec certains termes de respect ou
de considération. D'autre part, Jen Tsoung faisait la paix
avec Tchao Youen-hao, roi de Hia (1043), puis, malgré
le conseil de Fou Pié qui se méfiait, avec raison, de ce chef,
il "rappela de leur commandement Han K'i et Fan Tchoung-
yen, nomma celui-ci ministre, et plaça le premier dans le
Conseil secret en le nommant au gouvernement du Chen Si.
Le choix de Fan Tchoung-yen fut excellent ; le premier
soin du nouveau ministre fut d'essayer de relever et de pro-
téger les lettres. Sur le conseil de son ami Ngheou Yang-
sieou, il obtint que l'empereur, à la suite d'un rapport
du conseiller privé Loung Ki, « ordonna d'établir dans
chaque tcheou ou ville du second ordre, et dans chaque
hien, un collège pour l'instruction de la jeunesse, et les
principaux magistrats des provinces furent chargés de
choisir parmi les mandarins inférieurs les plus habiles
dans les sciences pour y enseigner, et que s'ils n'en trou-
vaient point un assez grand nombre, ils cherchassent jusque
dans les villages et les hameaux les habiles gens qui pou-
vaient s'y être retirés et qui passaient pour les plus ver-
tueux. Il régla qu'après trois cents jours d'étude on ferait
un examen en automne, et qu'on admettrait dans ces
collèges ceux qu'on aurait jugés capables : que ceux qui y
auraient déjà été admis précédemment, seraient de nou-
veau examinés au bout de cent jours, et qu'on s'en tien-
drait là. Ceux qui subiraient un examen dans les tcheou
devaient avoir des répondants ; les personnes en deuil, celles
qui seraient accusées de quelque crime ou dont la conduite
LES SOUNG lOI
n'aurait pas été régulière, ou qui cacheraient leurs vrais
noms, ne devaient pas y être admises.
» L'ordre de l'empereur portait encore que les examens
rouleraient d'abord sur l'éloquence, que chacun des aspi-
rants composerait une pièce et un discours sur un sujet
proposé, et qu'ensuite ils donneraient un morceau en vers ;
que les examinateurs, après avoir lu toutes ces pièces et
fait un choix des candidats qui méritaient d'être admis, en
écriraient la liste sur une planche qui serait exposée en
public.
» Les administrateurs du Collège impérial de la Cour,
appelé KoHO tseu kien, pensèrent à l'occasion de ces nou-
veaux règlements, à le remettre sur le pied qu'il était du
temps des grandes dynasties des Han et des T'ang, et ils
offrirent à l'empereur un placet... L'empereur ayant égard
aux représentations des administrateurs, unit au Koiio
tseu kien un tribunal qui en était proche, ce qui donna de
quoi loger deux cents étudiants de plus, et de faire une
grande salle destinée à expliquer les King. Lorsqu'elle fut
finie, Jen Tsoung s'y transporta pour animer les étudiants
par sa présence, mais avant il entra dans celle qui était
consacrée à la mémoire de Confucius. Suivant l'ancien
usage, il ne devait à ce philosophe que la petite révérence
appelée Tso yi (consiste à coller ses deux mains sur sa poi-
trine et à baisser un peu la tête), et que les amis observent
entre eux, mais il voulut l'honorer comme son maître, en
battant la terre de son front, afin de faire connaître l'estime
qu'on devait faire de sa doctrine, i »
Le récit fastidieux de luttes continuelles entre peuples
qui ne semblent guidés que par l'ambition de leurs chefs,
désireux d'agrandir leurs territoires, n'offrirait qu'un
médiocre intérêt pour l'histoire de l'humanité en général, si
de temps à autre quelques faits ne venaient tout à coup
jeter une lueur sur la continuité d'une tradition civilisa-
trice, tradition qu'a inaugurée la morale de Confucius
qui, malgré son apparente disparition à certaines époques,
ressuscite à certaines autres avec une vigueur nouvelle. Et
I. Mailla, VIII, pp. 22S-230.
102 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHlNE
malgré des guerres perpétuelles, somme toute stériles,
une des plus brillantes époques de la littérature et de l'art
de la Chine, se développe sous cette dynastie desSoung, dont
les souverains semblent absorbés uniquement par le fracas
de luttes offensives et défensives presque ininterrompues.
Cependant les Hia, impuissants contre les K'i Tan et
contre l'empereur, agirent contre lesTangHiang, soumis aux
premiers ; les Tang Hiang effrayés passèrent sous le j oug des
Hia qui, redoutant la vengeance des K'i Tan, se hâtèrent
de conclure une paix solide avec la Chine. Ye-liu Tsoung
tchin réunit une armée formidable de 167,000 cavaliers
qu'il divisa en trois ""corps qui passèrent le Houang Ho, mais
attirés par les Hia, loin de leur base, les K'i Tan furent
écrasés et leur roi s'enfuit avec peine. Les K'i Tan promirent
de vivre tranquilles à l'avenir (1044).
Après cette grande victoire des Hia, l'empereur Jen
Tsoung s'empressa de faire porter à leur roi par un de ses
officiers, nommé Tchang Tseu-che, ses dépêches et des pré-
sents : « ils consistaient, outre les lettres-patentes qui l'éta-
blissaient roi de Hia, en des habits magnifiques capables
d'honorer cette dignité, et une superbe ceinture d'or; en
un très beau cheval dont la selle et tout le reste du harnais
étaient garnis en argent ; en vingt mille taels d'argent, "vingt
mille pièces de soie commune, et trente mille livres de thé;
en un sceau d'argent sur lequel étaient gravés ces quatre
caractères : Hia Kouo tchu yin, c'est-à-dire. Sceau du sou-
verain du royaume de Hia. L'empereur lui permettait
encore de se créer des officiers comme il jugerait à propos,
et promettait de défra3''er les députés qu'il enverrait à la
Cour tout le temps qu'ils resteraient sur les terres de l'em-
pire. Il régla aussi que ces mêmes députés, lorsqu'ils
seraient admis en sa présence, s'asseoiraient sur les côtés
de la salle ; quant au roi de Hia, il ne devait plus se servir
à l'avenir du caractère employé par les empereurs lorsqu'ils
donnent leurs ordres ; il devait se reconnaître publiquement
sujet et dépendant de la Chine et recevoir ses envoyés
avec respect. Le roi de Hia traita Tchang Tseu-che d'une
I. Mailla, "VIII, p. 235.
LES SOUNG 103
manière assez froide, et, lorsqu'il l'eut renvoyé, il reprit le
titre d'empereur comme auparavant. '«
Le roi des K'i Tan, craignant les Hia, transféra sa capi-
tale à Yun Tcheou, qu'il nomma T'ai Foung fou. « Les
K'i Tan étaient alors parvenus à un très haut degré de
puissance ; ils avaient cinq villes où ils allaient quelquefois
tenir leur cour, six tcheou ou grands départements, 156
villes de guerre, 209 hien ou villes du troisième ordre ; ils
comptaient 5002 hordes tartares qui leur obéissaient, et
60 royaumes dépendants et tributaires; leur empire, qui
avait plus de 10,000 h de tour, s'étendait à l'est jusqu'à
la mer, à l'ouest jusqu'à la montagne Kin chan près du
Cha Mo ou Désert de sable, au nord jusqu'à la rivière Lou
kiu ho, et au sud jusqu'à Pe Keou. ^ »
En 1046, un certain Wang Tseu, originaire de Tcho
Tcheou, se révolta, s'empara de Pei Tcheou et se proclama
« prince qui pacifie l'orient », Toung P'ing Wang (1047),
mais l'empereur envoya contre lui MiXG Hao, puis Wen
Yen-pou qui s'emparèrent de Pei Tcheou et capturèrent
le rebelle qui, conduit à K'ai Foung, fut mis en pièces
(1048).
Le premier roi des Hia, Tchao Youen-hao, âgé seulement
de 46 ans, fut assassiné en 1048, à la première lune, par
son fils, le prince héritier, Ming Lixg-ko, dont il avait
épousé la fiancée Moui Che; le meurtrier réfugié près de
Wou Pouxg fut mis immédiatement à mort par celui-ci.
Malgré une certaine opposition politique, la Chine envoya
à Li TsiANG-PO, fils de Tchao Youen-hao, des lettres pa-
tentes semblables à celles qui avaient jadis été envoyées
à ce dernier.
La mort du roi des Hia parut au général K'i tan, Siao
HouEi, une occasion favorable pour venger l'échec que
sa nation avait subi en surprenant dans leurs cérémonies de
deuil l'ennemi victorieux, mais celui-ci se tenait sur ses
gardes et, prévenu de l'arrivée des K'i Tan, les attaqua
à l'improviste et en fit un grand carnage (1049) ; la paix
1. Mailla, VIII, p. 235.
2. Ibid.
104 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
ne fut rétablie que l'année suivante après, que les deux
peuples se furent livrés à uv. pillage réciproque de leurs ter-
ritoires. A la 8® lune de 1055 mourut le roi des K'i Tan
Ye-liu TsouNG-TCHiN (HiNG TsouNO), âgé de 40 ans, rem-
placé par son fils Ye-liu Houng-ki (Tao Tsoung).
Cette même année, à la suite de grandes inondations du
fleuve Jaune, « Li Tchoung-tchang, mandarin de Tai
Ming, proposa d'ouvrir un canal depuis la rivière Chang
Hou ho, par Lou-ta-kiu, jusqu'à l'ancien canal de Heng
Loung, dans lequel on ferait entrer une partie des eaux
du Houang Ho, qui, étant alors divisées, ne feraient plus
tant de ravages. L'empereur approuva ce dessein; trente
mille ouvriers, forts et robustes, furent employés à ces
travaux. Ngheou Yang-sieou dit qu'on ne réussirait pas,
et voulut en détourner l'empereur, mais inutilement. La
suite fit voir cependant que Ngheou Yang-sieou n'avait
pas tort. Ce canal ne servit presque de rien, et coûta^des
sommes immenses; Li Tchoung-tchang fut envo^^é en exil
à Ying Tcheou pour en avoir ouvert l'avis. ^ ^>
L'empereur n'ayant pas de fils et n'ayant pas encore
assuré la succession au trône, Han K'i qu'il venait de faire
entrer dans le ministère (1058), lui suggéra de désigner
un héritier; Jen Tsoung attendit encore trois ans pour
choisir Tckao Tsoung-che, fils de l'un de ses frères et
l'adopta. Deux ans plus tard, l'empereur tombait malade
à la 3^ lune (1063) et mourait âgé de 54 ans dans la 41^ année
de son règne.
« Jen Tsoung, prince excellent, doux et affable, aimait
ses sujets d'une amitié tendre et sincère ; il était simple dans
ses vêtements et se contentait de peu... Ce prince ne con-
damnait qu'avec peine les criminels à perdre la vie; il ne
s'en rapportait jamais à la dernière sentence de ses tribu-
naux, et il faisait de nouveau examiner leur procès : il
n'y avait point d'année qu'il ne sauvât par ce moyen plus
de mille personnes 2... »
Tchao Tsoung-che qui porte le nom de règne de Ying
1. Mailla, VIII, p. 245.
2. Mailla, VIII, pp. 248-9.
LES SOUNG 105
TsouNG tomba malade en montant sur le trône et confia la '^''"? Tsoun;
régence à sa mère qui se révéla remarquable administra-
trice; malheureusement les eunuques, à leur tête Jen
Cheou-tchoung, fidèles à leurs traditions, essayèrent de
brouiller la mère et le fils pour s'emparer du pouvoir et ils
y auraient réussi si les ministres Han K'iet Nglieou Yang-
sieou n'avaient déjoué leurs intrigues et su maintenir la
bonne harmonie dans la famille impériale.
L'empereur rétabli assuma le pouvoir en 1064 ; Jen Cheou-
tchoung traduit devant un tribunal présidé par Han K'i
et Nglieou Yang-sieou fut révoqué de toutes ses charges et
envoyé en exil à Ki Tcheou ; ses complices furent également
bannis. Cette même année le domaine impérial s'accrut
de la ville de Ho Tcheou dans les conditions suivantes :
Nous avons vu qu'en 1038, sous Jen Tsoung, Sou Se-lo
avait reçu la soumission de la horde de Pan lo tche et de
plusieurs dizaines de milHers de Houei Ho ; par la ville Lin
kou tch'eng, à l'ouest de Chen Tcheou, lieu de sa résidence
ordinaire, il communiquait avec les royaumes de Ts'ing
Hai et de Kao Tçhang; il s'était marié deux fois, la pre-
mière avec une fille de Li Li-tsouen qu'il chassa pour épouser
Kiao Che ; de la fille de Li Li-tsouen, il eut deux fils Hia
TcHEN et Mo TcHEN-sou qui furent emprisonnés ainsi
que leur mère à Kouo Tcheou. Avec l'aide d'un parent, Li
Pa-ts'iouen, ils réussirent à se sauver tous les trois à
Tsoung Ko tch'eng où ils étaient à l'abri de Sou Se-lo et dont
Mo Tchen-sou devint le maître et où il mourut en 1043, lais-
sant un fils, Hia sia ki ting qui lui succéda, mais, comme il
était d'une faible constitution, sa mère se soumit à nou-
veau à Sou Se-lo. Hia Tchen, mort à Kan Kou, laissa deux
fils, le cadet Hiao Wou-tche demeura à Yin Tchouen, l'aîné
Mou Tcheng résida à Ho Tcheou redoutant son frère Tou
Tchen que Sou Se-lo avait eu de Kiao Che; à la 12^ lune
de 1064, il fit sa soumission à l'empire et remit la ville de Ho
Tcheou qu'il occupait. Tou Tchen demeurait avec sa mère
Kiao Che à Li Tsing tch'eng et réussit à se rendre maître de
tout le pays des T'ou fan au nord du Houang Ho ; il succéda
à son père Sou Se-lo qui mourut à la ii« lune de 1065.
I06 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
En 1066, les K'i Tan reprirent leur ancien nom de Leao.
A la 46 lune, l'empereur ordonna à Se-ma Kouang de rédi-
ger des Annales. Mais YingTsoung, d'une faible constitution,
tomba malade à la onzième lune de 1066 ; son état s'aggrava
rapidement et, âgé de 36 ans, il mourut à la première lune
de 1067, dans la quatrième année de son règne. Il avait
désigné Tchao Yu, prince de Ying, pour son successeur.
Ying Tsoung était « un bon prince, aussi attentif au
gouvernement et aussi laborieux que pouvait le lui per-
mettre une santé toujours chancelante; dans toutes les
affaires, il se réglait d'après les maximes des anciens, et ne
déterminait rien sans avoir pris l'avis des Grands. Ying
Tsoung peut servir en cela d'exemple aux princes chargés
de la conduite des peuples. ^ »
1. Mailla, VIII, p. 255.
I
CHAPITRE Mil
Les Soung (suite).
LE règne de ce souverain médiocre fut marqué par Chen Tsoung.
l'administration du ministre novateur Wang Ngax-
CHE, né à Lin Tch'ouan, au Kiang Si, en 1021.
Alors qu'il n'était que le prince Tchao Yu, de Ying,
Chen Tsoung axait entendu parler de Han Wei et
Wang Ngan-che; il fit appel au concours de Han Wei qui
déclina les offres qui lui étaient faites mais désigna Wang
Ngan-che comme devant le remplacer avantageusement.
Wang Ngan-che pressenti à son tour refusa les offres impé-
riales. L'empereur froissé consulta les seigneurs de sa Cour :
les avis furent partagés; tandis que l'un, Tseng Koung-
LEANG croyait à la sincérité de Wang et vantait ses rares
qualités qui le rendaient digne du rang de ministre, un
autre, Wou Kouei, déclarait que Wang, dissimulé et têtu,
créerait des difficultés si on le faisait entrer dans le minis-
tère ; renonçant à faire venir Wang à la Cour, Chen Tsoung
le nomma gouverneur de Kiang Ning, poste-qu'il accepta
au grand étonnement de tous ceux qui le croyaient sérieu-
sement malade.
Tseng Koung-leang attribuant les propos désobhgeants de
Wou Kouei aux renseignements de Han K'i, desservit ce
dernier en toutes occasions; quoique fort aimé de l'empe-
reur, Han K'i, redoutant une disgrâce causée par ses enne-
mis, demanda sa mise à la retraite; à grand regret, l'empe-
reur céda à ses désirs et le nomma gouverneur de Siang
Tcheou; il le consulta même au sujet de Wang Ngan-che ;
Han K'i répondit que celui-ci pouvait rendre des services
aux Han Lin, mais conseilla de ne pas lui confier les affaires
de l'État (1067).
A la 10^ lune de 1067, Wei Ming-chan qui faisait sa
I08 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
résidence à Souei Tcheou (Souei Te Tcheou, district de
Yen Ngan fou du Chen Si), dépendant des Hia, fit sa sou-
mission à l'empereur ainsi que son frère Wei Yi-chan,
gouverneur de Tsing Kien. Tchoung Wou qui avait reçu
leur soumission fit construire une ville pour défendre ces
nouvelles positions, et les Hia l'ayant attaqué il les repoussa.
Le roi des Hia, Li Leang-tsou, qui avait adopté les mœurs
chinoises, surprit à la onzième lune les troupes de Pao
Ngan, commandées par Yang Ting qu'il tua. Mais ce prince
mourut le mois suivant et fut remplacé par son fils Li Ping-
tch'ang. Celui-ci rejetant sur Tchoung Wou l'odieux de
la mort du malheureux Yang Ting, demanda l'investiture
à l'empereur qui la lui accorda.
Malgré les rapports défavorables, Chen Tsoung appela
à la Cour Wang Ngan-che en 1068. Un jour que l'empe-
reur, devant lui, attribuait la grandeur de T'ang T'ai Tsoung
à son ministre Wei Tcheng et le bonheur de Han Tchao
Liei-wang à Tchou-kouo Leang, Wang Ngan-che répondit
que ce n'était pas ces personnages que l'on devait prendre
pour modèles mais bien les empereurs Yao et Chouen et les
ministres Kao Yao, K'oueï, Heou Tsi et Sieï et l'empereur
Kao Tsoung des Chang avec Fou Yueï 1.
A la deuxième lune de 1069, Fou Pié, qui avait conclu la
paix avec les K'i Tan (1042) fut retenu à la Cour par l'em-
pereur qui le fit ministre d'État. Wang Ngan-che blâmait
l'empereur de sa sobriété et des privations qu'il s'imposait
pour conjurer les effets des tremblements de terre, disant,
à la grande indignation de Fou Pié, « que les malheurs qui
arrivent sur la terre étaient des choses arrêtées, qui par-
taient d'une cause également aveugle et nécessitée, sans
aucune liaison avec le mal ou le bien qui arrivent aux
hommes, et qu'il ne fallait pas s'en affliger 2. « Malgré
l'opposition, Chen Tsoung, séduit par l'éloquence du per-
sonnage, éleva au rang de ministre Wang Ngan-che qui
déclara qu'il allait modifier les anciennes coutumes et, pour
commencer, il rétablit les tribunaux établis par les Tcheou
1. Mailla, /. c, p. 261.
2. Mailla, /. c, p. 262.
LES SOUNG 109
sur \es marchés pour fixer le prix des marchandises et en
tirer un profit porté au trésor de l'État. Il réussit à écarter
Licou Houei qui l'avait dénoncé à l'empereur et, se croyant
absolument maître de la situation, il promulgua le règlement
suivant Tchen Son Fa (1069) :
« Pour soulager le peuple dans ses besoins et le mettre en
état de ne pas laisser ses terres incultes, il fit voir la néces-
sité d'établir à la Cour un tribunal auquel les officiers,
répandus dans les différents départements, rendraient
compte des terres demeurées incultes à cause de l'extrême
indigence des cultivateurs, afin qu'on pût leur fournir au
printemps les grains nécessaires pour les ensemencer, et
que ces grains, tirés des magasins publics, y rentreraient
en automne avec un léger intérêt; que par ce règlement,
toutes les terres labourables, mises en valeur, répandraient
l'abondance parmi le peuple et accroîtraient les richesses
de l'empire; que le même tribunal s'occuperait à mettre de
l'égalité sur toutes les terres et sur toutes les marchandises
suivant les récoltes et les pays, en sorte qu'on ne retirerait,
pour les droits de l'empereur et les frais publics, qu'à pro-
portion de la bonté ou de la médiocrité des récoltes, et de la
rareté ou de la quantité des marchandises; il prétendait
par là rendre le commerce plus aisé et ne pas surcharger
le peuple, sans que les droits de l'empire supportassent de
diminution. »>
« Un troisième règlement regardait la monnaie dont il
voulut fixer la valeur. Un tribunal, établi à cet effet, devait
avoir soin de faire battre de cette monnaie, toute de deniers,
la quantité nécessaire pour qu'elle restât toujours sur le
même pied 1. «
Ce règlement fut approuvé par l'empereur au grand
étonnement du censeur Fan Chouen-jen qui prétendait
que Wang Ngan-che n'envisageait que son propre intérêt
et qui conseillait de l'éloigner de la Cour. Fan Chouen-jen
donna sa démission de censeur et fut d'abord placé à la
tête du Kouo Tseii kien, puis, sur les instances de Wang
Ngan-che, le malencontreux donneur de conseils fut en-
I. Mailla, /. c, p. 266.
IIO HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
voyé à Hou Tchoung et de là à Ho Tcheou de Nan King i.
Wang trouva un adversaire redoutable dans le célèbre
Se-ma Kouang, né vers 1018 dans le Chen Si, jadis gou-
verneur du Ho Nan, devenu censeur et secrétaire historio-
graphe de l'empire, qui, s'appuyant sur les traditions du
passé, fit de vives critiques contre les nouveaux règlements.
Pendant ce temps, le premier ministre Fou Pié quittait
la Cour pour le gouvernement de Po Tcheou et fut remplacé
non par Wen Yen-po qu'il avait désigné mais par Tchen
Cheng-che malgré l'opposition de Se-ma Kouang (1069).
l'opposition contre le ministre exécré ne désarmait pas.
A la deuxième lune de 1070, Han K'i, gouverneur du Chan
Si, adressa à l'empereur un rapport contre les nouveaux
règlements, faisant ressortir par des exemples tout le mal
qui était résulté dans sa province par suite du prêt des
grains. L'empereur, frappé de" quelques-uns de ses argu-
ments, envoya en disgrâce Wang Ngan-che, mais au bout
de quelques jours celui-ci reprenait toute son influence
sur le faible souverain. Han K'i, écœuré, abandonna le
gouvernement du Ho Pe, ne gardant que celui de la ville de
Tai Ming fou. Un grand nombre d'importants fonction-
naires mécontents demandèrent à quitter leurs emplois.
Un certain Tang Kioung que Wang Ngan-che avait
froissé fit un véritable réquisitoire contre lui et ses créatures
devant l'empereur (1072) et fut envoyé en disgrâce à
Tchao Tcheou. A la 6® lune de 1073, mourait à l'âge de cin-
quante-sept ans, Tcheou Tun-yi, gouverneur des troupes
de Nan Kang, auquel on attribue l'invention du T'aïKi,
du Yi King^ .
La situation intérieure de la Chine parut aux K'iang et
autres peuples voisins de la Chine une occasion propice
pour faire de fructueuses incursions dans les territoires
de l'empire (1073). On envoya Wang Chao avec des ren-
forts pour secourir Tchang Chouei-wo, commandant la
région contre Moeul et Kichouei-pa, chef des K'iang.
« Wang Chao passa la montagne Tchou niou ling, et leur
1. Mailla, /. c, p. 268.
2. Mailla, /. c, p. 277.
LES SOUNG III
tua une centaine de leurs gens ; il mit le feu à quantité
de tentes, et jeta l'épouvante dans le pays qui est à l'ouest
de Tao Tcheou du Chen Si. ^ <>
Mou Tcheng passa le Houang Ho pour attaquer Wang
Chao, tandis que Moeul allait garder le passage de Mo Pan
Chan, mais les généraux K'iang furent empêchés d'opérer
leur jonction par une manœuvre de King Se-li qui opposa
au second un corps d'armée dans la région de Nang Kia, et
par un autre corps d'armée fit attaquer la ville Koung Lin
Tch'engqui appartenait à Mou Tcheng. Wang Chao, avec
son armée principale, marcha directement sur Wou Cheng,
au-devant des K'iang qui s'avançaient à sa rencontre; il
les défit et les poursuivit jusqu'à leur ville de Hia Yo
où il les obligea à mettre bas les armes. Wang Chao jugea
utile de créer une place forte dans le pays de Wou Cheng
pour maintenir les K'iang. Mou Tchejig ayant été battu à
Koung Lin Tch'eng, Wang Chao se rendit à Ho Tcheou où
il espérait saisir son adversaire, mais il n'y rencontra que la
femme et les enfants de celui-ci et il les ût prisonniers (1073).
Pendant ce temps, les K'iang de Hia Yo se révoltèrent,
obligeant ainsi Wang Chao de marcher contre eux; Mou
Tcheng s'empressa de profiter de l'absence de son vainqueur
pour rentrer dans Ho Tcheou.
Wang Chao ayant puni les rebelles, s'empare à nouveau
de Ho Tcheou; les K'iang de T'ang Tcheou, de T'ao Tcheou
et de Tiei Tcheou, abandonnés de leurs chefs, font leur sou-
mission à l'empire. Wang Chao « ne fut que cinquante-quatre
jours à cette expédition, pendant laquelle il fît plus de
dix-huit cents li, prit cinq tcheou ou départements, tua plu-
sieurs mille hommes aux ennemis, et leur enleva quelques
dizaines de mille bestiaux, bœufs, moutons ou chevaux; il
en donna avis à la Cour, où il retourna après avoir remis le
commandement des troupes et la garde de Ho Tcheou à
King Se-li. - » Cependant Mou Tcheng continuait la lutte;
un de ses généraux défit et tua King Se-li ; mais il échoua
devant Min Tcheou et fut obligé de le\er le siège de Ho
1. Mailla, /. c, p. 279.
2. Mailla, /. c, p. 280.
112 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Tcheou, Wang Chao étant revenu avec 20,000 hommes
et ayant rompu toutes communications entre Mou Tcheng
et les Hia en écrasant la tribu Kieï Ho Tchouen des Si Fan.
Wang Chao se mit à dévaster le pays, et Mou Tcheng
pour éviter la ruine de toute la contrée, se rendit
avec quatre-vingts chefs à son ennemi qui l'envoya à la
Cour (1074).
Une sécheresse de huit mois fut attribuée par l'empereur
aux nouveaux règlements de Wang Ngan-che ; la situation
lamentable de l'empire fut exposée dans une série de pein-
tures que peignit un certain Tcheng Hia, que le ministre
avait cru mettre dans ses intérêts en lui octroyant une posi-
tion dans le Kouang Toung, puis en le préposant au com-
mandement d'une porte du palais, sinécure qui laissait au
titulaire le loisir de se livrer à ses goûts artistiques. Ayant
vu ces peintures, l'empereur, frappé, dès le lendemain cassa
dix-huit articles des règlements et le jour même où il don-
nait l'ordre au gouverneur de K'ai Foung d'en afficher la
suppression, une pluie bienfaisante étant tombée, on y vit
une preuve de la culpabilité du ministre. Mais \\'ang
Ngan-che ne tarde pas à reprendre son ascendant sur le
faible Chen Tsoung qui se repent de son acte d'énergie, fait
rétablir les articles supprimés des règlements et jeter
Tcheng Hia en prison. Une intervention de l'impératrice
mère et du frère cadet de l'empereur, Tchao Hao, prince
de Ki, eut enfin raison de Chen Tsoung qui envoya, avec le
titre de ministre, Wang Ngan-che gouverner la ville de
Kiang Ning (1075) ; toutefois, sur sa demande, le souverain
qui n'avait pu complètement échapper au joug, le remplaça
par deux de ses fidèles, Han Kiang et Lui Houei-k'ing
qui conservèrent les règlements.
Liu Houei-k'ing, originaire de Ts'iouen Tcheou, au Fou
Kien, créature de Wang Ngan-che, ayant atteint le but de
son ambition, travailla contre son ancien patron, tandis que
Han Kiang, resté fidèle à l'exilé, le prévint de ce qui se tra-
înait contre lui et laissa accumuler les affaires afin de rendre
sa présence indispensable; c'est en effet ce qui arriva bien-
tôt : Wang rappelé par Chen Tsoung revint en sept jours de
LES SOUNG 113
Kiang Ning et reprit immédiatement la direction de l'admi-
nistration.
A la sixième lune (de 1075), Wang Xgan-ciie < offrit à Chen
Tsoung des commentaires qu'il avait faits sur le Chou King,
le Che King et le Tcheou Li ; et, comme la plupart des lettrés
étaient d'un sentiment contraire au sien sur l'interpréta-
tion de ces livres, il obtint de ce prince un ordre adressé
à tous les mandarins de lettres pour qu'ils eussent à s'en
tenir à la sienne. Cette édition, dont on leur envoya des
exemplaires, était intitulée San King Sin Yi, c'est-à-dire
nouvelle explication des trois King. L'ordre de l'empereur
fut peu suivi d'abord; mais comme le ministre n'admit
aux emplois que ceux qui s'y conformaient et qui ne fai-
saient aucun usage du Tch'ouen Ts'ieou qu'il avait dégradé
de son rang de King, en très peu de temps le Satt King Sin
Yi eut le plus grand cours ^ »
Telle était la puissance de Wang Ngan-che que le lettré
Tchen Siang, originaire de Fou Tcheou, du Fou Kien, qui
lui était peu favorable, fut exilé à Tchen Tcheou pour une
faute légère malgré la faveur dont il jouissait près de l'em-
pereur (1075). A la onzième lune de 1075, LiEOU Yi, qui
commandait les troupes sur la frontière des Kiao Tche,
interdit aux Chinois toute communication avec ces derniers
qu'il imagina de faire attaquer par de jeunes soldats mal
exercés. Le roi d'Annam était alors Ly-nhôn-tông, quatrième
roi de la dynastie de Ly (1072-1128) ; il ordonna à ses géné-
raux Ly thu'o'ng et Tông Dang d'envahir la Chine : trois
corps d'armée annamites marchèrent par Kouang Fou, Kin"
Tcheou et K'ouen louen kouan, s'emparèrent de Kin
Tcheou et de Lien Tcheou, puis entreprirent le siège de
Young Tcheou: après un siège de quarante jours, le gou-
verneur se suicida, la ville fut emportée d'assaut et 58,000
Chinois furent massacrés ; dans cette guerre plus de 100,000
Chinois périrent ou furent faits prisonniers. Les Kiao Tche,
après la prise de Lien Tcheou, avaient envoyé à Wang
Ngan-che, que les Annamites appellent Vu'o'ng-an-thach,
un manifeste « dans lequel ils disaient que les nouveaux
I. Mailla, /. c, pp. 284-285.
114 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
règlements de ce ministre avaient réduit les peuples à la
dernière misère, et qu'ils n'avaient pris les armes que dans
la vue de venir à leur secours, et de les tirer de la cruelle
tyrannie sous laquelle ils gémissaient, i «
Wang furieux fit réunir une armée de 870,000 hommes,
commandés par les généraux Tchao Sieï et Kouo K'ouei
(Ouâch-qui) auxquels devaient se joindre des contingents
du Tchampa (Tchen Tching) et du Cambodge (Tchen La) .
Suivant les Annamites ^ : « Quâch-qùi fut contraint de
battre en retraite et alla camper dans la pro\ ince de Ouâng
Nguyen, sur la frontière. Cependant, il importait de ne pas
laisser l'ennemi s'établir dans une position menaçante; ,Ly
thu'o'ng kiêt résolut de l'attaquer. Mais craignant que le
nombre ne fit reculer ses soldats, il introduisit adroitement
sous l'autel de la pagode élevée en l'honneur de Tru'o'ng-
tu'o'ng-quân, un de ses confidents qui, la nuit venue, fit
entendre des oracles annonçant le triomphe de l'armée
annamite. La nouvelle du prodige se répandit dans l'armée,
le miracle doubla son courage, elle courut à l'ennemi, le
culbuta et mit en fuite les trois armées chinoise, ciampoise
et cambodgienne.
Toutefois, Ly-thu'o'ng-kiêt ne put parvenir à chasser
l'ennemi de la province de Quâng Nguyen, et on campa
de part et d'autre, sans s'attaquer de nouveau, et les armées
ennemies passèrent plusieurs mois à s'observer.
Dans ce temps, le général Quâch-qùi mourut emporté
par la fièvre des bois. Sur ces entrefaites, le roi d'Annam fit
renvoyer à l'empereur de Chine 1000 prisonniers de guerre
qu'on avait tatoués au visage de caractères injurieux pour
la nation chinoise. L'empereur fut fort sensible à cet ou-
trage, mais il ne put que le subir et, feignit de considérer
cette restitution de prisonniers comme une avance de la
Cour d'Annam. En conséquence, il fit évacuer les terri-
toires que ses troupes occupaient encore sur la frontière
annamite et restitua au gouvernement d'Annam la riche
province aurifère de Ouâng Nguyen. »
1. Mailla, /. c, p. 287.
2. Tru'o'ng-vinh Ky, Cours d'histoire annamite, I, pp. 62-4.
LES SOUNG 115
Joute autre est la version chinoise : « Le général Kouo
K'oueiindiquale rendez-vous général deses troupes à Tchang
Tcha, d'où il fit divers détachements pour aller reprendre
Young Tcheou et Lien Tcheou; ensuite il marcha avec le
gros de l'armée du côté de l'ouest; lorsqu'il fut à Fou leang
kiang (Fleuve Rouge), il apprit que les ennemis venaient
au-devant de lui sur des barques. Ce général cliinois et son
collègue Tchao Sieï les reçurent avec tant de valeur, qu'ils
coulèrent à fond une partie de ces barques, et tuèrent plu-
sieurs mille de leurs gens, entre autres, le prince héritier
de KiaoTche; ce malheur obligea Li Kien, leur roi, de de-
mander la paix.
« Les généraux chinois reçurent sa soumission à la dou-
zième lune, et suspendirent toutes hostilités, à condition
qu'il céderait à la Chine Kouang Youen Tcheou, Men
Tcheou, Se Lang Tcheou, Sou Meou Tcheou et Kouang
Lang Hien. Le roi de Kiao Tche passa sur toutes ces condi-
tions, faute de savoir l'état de l'armée impériale, qui, de
80,000 hommes effectifs dont elle était composée, se trou-
vait réduite, par les maladies pestilentielles, à beaucoup
moins de la moitié : cette guerre fut beaucoup plus avan-
tageuse aux Chinois qu'ils n'avaient sujet de l'espérer ^ ».
Ce qui ne semble pas une preuve de la victoire chinoise,
c'est que les Leao, profitant des circonstances, réclamèrent
les villes qui leur avaient été enlevées par l'empereur
Tche Tsoung des Tcheou postérieurs. Wang Ngan-che,
consulté par Chen Tsoung, donna le conseil, par
crainte d'une guerre nouvelle qui aurait augmenté son
impopularité, de céder aux Leao. On eut la faiblesse de
l'écouter. C'est à la 9^ lune de 1078, que Chen Tsoung, sur
la demande des Kiao Tche, leur restitua les \illes prises par
Kouo K'ouei et Tchao Sieï, dans la crainte d'une nouvelle
guerre.
D'ailleurs le crédit de Wang Ngan-che, depuis l'affaire
des Kiao Tche, avait singuhèrement diminué; son frère
même, Wang Ngan-kouo, après un voyage dans les pro-
vinces, interrogé par l'em^pereur, lui déclara que le peuple
I. Mailla, /. c, p. 288.
Il6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE ■
n'appréciait nullement les beautés des nouveaux règle-
ments. Wang Ngan-che était trop intelligent pour ne pas
s'apercevoir du changement des sentiments du souverain
à son égard; il voulut aller au-devant d'une disgrâce et
demanda sa mise à la retraite, sous prétexte de la douleur
que lui causait la perte de son fils aîné. L'einpereur lui
donna le gouvernement de Kiang Ning, puis l'envoya
dans un poste inférieur. Humilié, Wang Ngan-che se retira
à Kin Ling. Il mourut quelques années plus tard, à la
quatrième lune de 1086.
« Entre les idées sociahstes de Wang Ngan-che, le grand
réformateur asiatique, et celle des niveleurs du xix® siècle
(nihilistes russes), l'analogie est frappante; mais le réfor-
mateur chinois a pour lui l'avantage d'être plus clair, plus
logique, et d'avoir su passer, légalement et par la seule force
de son génie, du domaine de la théorie à celui de la pra-
tique 1. ))
L'empereur, profitant des circonstances se débarrassa
de tous ses ministres et il remplaça Han Kiang et Liu
Houeï-king envoyés en province, par Wou Tchoung, Wang
Kouo et Foung King (1076). Plus tard on rappella Se-ma
Kouang, Liu Koung-tchu, Han Wei, Sou Soung et d'autres
victimes du régime inauguré par Wang 'Ngan-che.
A la dixième lune de 107g, l'impératrice mère Tsao Che
mourut; elle aimait tendrement son fils Chen Tsoung
auquel elle prodiguait les conseils qu'il écoutait respectueu-
sement ; c'est elle qui le dissuada d'entreprendre une guerre
pour chasser les Leao au-delà de la Grande Muraille.
Deux ans plus tard, à la cinquième lune de 1081, sur le
conseil de Yu Tchoung, gouverneur de King Tcheou
(Chen Si), qui s'inquiétait des menées des Hia, et contre
l'avis de Sun Kou, l'empereur décida la création de cinq
corps d'armée. La guerre fut en effet commencée contre les
Hia (1081) mais ceux-ci se tinrent sur la défensive, dévas-
tèrent le pays et forcèrent ainsi les Chinois à la retraite
après avoir laissé un riche butin entre les mains de leurs
ennemis.
I. C. DE Varigny, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1880.
LES SOUNG -117
Le dénombrement de l'empire fait à la douzième lune
( 1083) donna les résultats suivants : « La Chine était alors divi-
sée en 23 ^ao ou chemins, savoir: celui du pays de la Cour de
l'est, divisé en occidental et en oriental; celui de la Cour de
l'ouest, divisé en occidental et en septentrional; du Ho Pe
oriental et du Ho Pe occidental ; des provinces de Hiounf^
Hing, de Tsin Foung, de Ho Toung, de Houaï Nan orien-
tal, et de Houaï Nan occidental; du Tche Kiang oriental et
du Tche Kiang occidental, du Kiang Nan oriental et du
Kiang Nan occidental ; du King Hou méridional et du King
Hou septentrional; de Tseu Tcheou, de Tch'eng Tou, de Li
Tcheou, de Kouei Tcheou, du Fou Kien, du Kouang Nan
oriental et du Kouang Nan occidental. A l'est et au sud
elle était bornée par la mer; à l'ouest elle s'étendait
jusqu'au pays de Pa Pe, et au nord jusqu'aux trois Kouan
ou forteresses; est -ouest, elle avait 6,485 li d'étendue, et
nord-sud 11,620 li; elle comptait 17,211,713 familles payant
tribut, au lieu que suivant le dénombrement qui avait été
fait en l'an 1014, elle n'en comptait que 9,955,729, c'est-à-
dire que le dernier dénombrement excédait le premier de
près de la moitié ^ »
En 1085, à la première lune, Chen Tsoung tomba malade,
et son état empirant il désigna son fîls Tchao Young pour
son héritier; il mourut à la 3^ lune, dans la 38^ année de
son âge et la 18^ de son règne.
« Chen Tsoung était un excellent prince, rempli de respect
pour ses parents et ses princes, et de bonté pour ses frères et
ses sujets ; craintif, doux, sans orgueil et sans faste, il honorait
ses ministres et ses officiers ; il fuyait les plaisirs, la prome-
nade et la débauche, et n'aspirait qu'à procurer à ses
peuples une paix solide et constante ^ » Chen Tsoung
pouvait être paré de toutes les vertus domestiques, mais
l'historien dira qu'il fut un souverain imbécile, jouet d'un
ministre ambitieux et sans scrupules.
L'empereur Tche Tsoung, l'ancien prince Tchao Young, Tche Tsoi;
était le sixième fils de l'empereur Chen Tsoung et de la
1. Maill.\, pp. 301-302.
2. Mailla, p. 304.
Il8- HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
princesse Te Fei que l'impératrice régente, qui n'avait pas
eu d'enfants, fit reconnaître comme impératrice ; la régente
se montra à la hauteur de la situation et répara les malheurs
de l'administration précédente; agissant avec fermeté,
dirigeant les affaires avec habileté, elle fit rentrer dans son
conseil privé l'illustre Se-ma Kouang qui, depuis quinze
ans, \-ivait au pays de Lo Yang, et Liu Koung-tchu ainsi que
Tch'eng Yi, frère du savant Tch'eng Hao. xA. la cinquième
lune de 1086, elle retint aussi pour le ministère Han Wei,
venu de son gouvernement pour les funérailles de l'empe-
reur. Wang Ngan-che venait justement de mourir, il n'eut
pas le chagrin de voir anéantir son œuvre néfaste.
Li Ping-tchang, roi des Hia, mourut la même année à la
septième lune : Se-ma Kouang fit régler immédiatement
les questions pendantes entre les deux empires et remettre
des lettres patentes à Kien Chouen, fils du souverain défunt ;
ce fut le dernier service que rendit Se-ma Kouang ; ce sage
ministre avait changé tous les fonctionnaires de Wang
Ngan-che, rétabli l'empire sur son ancien pied, rendu la
paix au peuple; il mourut à la neuvième lune de 1086,
âgé de soixante-huit ans ; il n'avait d'ennemis que les
taoïstes et les bouddhistes ; par son caractère concihant, il
s'était fait aimer de tous ; son corps fut transporté de K'aï
Foung dans son pavs de Chen Tcheou pour y être enterré.
En 1087, Liu Koung-tchu fit promulguer un décret
pour qu'à l'avenir on s'en tînt pour les examens à la
doctrine des King et il défendit que l'on se servit du diction-
naire publié sous le nom de Wang Ngan-che. Se sentant
fatigué, âgé, à la quatrième lune de 1088, cet excellent
ministre désira de prendre sa retraite, mais l'impératrice
refusa de le laisser quitter le palais. L'ancien adversaire
de Wang Ngan-che ne devait survivre que fort peu de
temps à cette nouvelle marque de faveur; sans avoir été
malade, il mourut à la deuxième lune de 1089, âgé de
soixante-douze ans.
A la deuxième lune de 1090, le nouveau roi de Hia, en
renvoyant 149 prisonniers chinois, officiers et soldats,
demanda qu'on lui restituât les villes de guerre de MiTche,
LES SOUNG 119
Kia Lou, Feoii Ton et Ngan Kiang (de King Yang fou,
dans le Chen Si), menaçant, si on les lui refusait, de les
prendre de force; pour éviter la guerre, la régente les leur
fît rendre, ce qui n'augmenta pas le prestige des Chinois
aux yeux des Tartares. • La majorité de l'empereur appro-
chant, l'impératrice lui fit épouser, en 1092, une jeune hlle
de seize ans, fille de Moung Youen, officier de cavalerie,
dont on disait le plus grand bien; l'année suivante (9^ lune,
1093), mourait l'impératrice régente, qui, par sa volonté,
ses grandes qualités d'administrateur, sut maintenir la
paix dans l'empire, se faire respecter, rétablir l'ordre
troublé par Wang Ngan-che ; ses mérites l'ont fait comparer
aux sages empereurs Yao et Chouen. Son œuvre ne devait
pas lui survivre : son fils faible et incapable, en prenant les
rênes du gouvernement, renouvelant des errements fatals
à certains de ses prédécesseurs, eut la fâcheuse idée de faire
revenir au palais dix eunuques dont l'un d'eux, Lieou
Youen, avait été chassé par l'impératrice régente à cause
de son génie de l'intrigue. De concert avec Liu Ta-fang,
ils firent rappeler Tchang Tun et Liu Houei-king, tandis
que Fan Tsou-yu qui leur était hostile se retira éloigné de
la Cour comme gouverneur de Tchen Tcheou ; libres d'agir,
ils firent rétablir l'état de choses qui régnait sous Chen
Tsoung; ils poussèrent l'audace jusqu'à demander qu'on
jetât à la voirie les corps de Se-ma Kouang et de Liu
Koung-tchu ; c'était pousser trop loin leur désir de ven-
geance : l'empereur s'opposa à leur projet, mais ce souve-
rain faible consentit que l'on supprimât les honneurs
posthumes rendus à ces illustres serviteurs de sa dynastie.
Par suite d'une intrigue de Cour à laquelle fût mêlé le
ministre Tchang Tun, l'empereur amoureux d'une fille
du palais, Lieou Tsieï-yu, répudia l'impératrice Moung Che,
à la neuvième lune de 1096.
La faiblesse du gouvernement chinois, enhardissant les
Hia, à la dixième lune de 1096, leur roi Li Kien-chun
pénétra avec une grande armée dans le pays de You Tcheou
et s'empara de la forteresse de Kin ming tchaï, défendue,
I. Mailla, VIII, p. 313.
120 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
avec une faible garnison par le brave Tchang Yu qui se fit
tuer ; la place dut se rendre et des 2800 hommes composant
la garnison, cinq seulement échappèrent; après ce succès
Li Kien-chun retourna dans son pays. Pour arrêter les
trop fréquentes incursions des Hià, Tchang Tsiei, com-
mandant de Wei Tcheou, fit construire en 1097, sur les
bords de la rivière Hou Lou, la ville de Ping Hia (terri-
toire de Tchen Youen bien de Ping Leang fou) ; les Hia
tentèrent vainement de faire opposition à la construction
de la nouvelle forteresse : ils se firent battre et le travail
fut terminé.
Continuant à chercher la destruction de l'œuvre de ses
prédécesseurs, encouragé par la faiblesse du misérable Tche
Tsoung, Tchang Tun fit proscrire les familles ainsi que les
amis des anciens ministres des Soung, tels que Han Wei,
Fan Tsou-yu, Se-ma Kouang, Liu Koung-tchu; deux des
créatures de Tchang Tun, Siouei Nang et Lin Tseu pous-
sèrent leur zèle criminel jusqu'à réclamer la suppression
de la grande histoire Tseu tche t'oung kien, rédigée par Se-ma
Kouang et Fan TSOU-37U, mais, indigné, l'un des ministres,
Tchen Kouan, ayant fait remarquer que la préface de cet
ouvrage était l'œuvre de l'empereur Chen Tsoung lui-
même, on renonça à ce dessein sacrilège. Les conspirateurs
essayèrent de mettre à profit une découverte fortuite pour
poursuivre leur œuvre criminelle :
« L'an 1098, à la première lune, un certain Touan Yi,
originaire de Kien Yang, et homme du peuple, s'étant
venu fixer dans un village du Ho Nan, appelé Lieou Yin-
tsun, trouva dans les fondations d'une maison qu'il fit
rebâtir un grand cachet antique, sur lequel étaient gravés
ces huit caractères : Cheou ming yu tien, Ki cheou young
tchang, qui veulent dire : j'ai reçu le trône du ciel, ma vie
sera heureuse et durera toujours. Cet homme vint à la Ccur,
et l'offrit à l'empereur, qui le donna à examiner à Ts'ai King,
ainsi qu'à plusieurs autres curieux d'antiquités. Ils tom-
bèrent tous d'accord, que c'était le sceau de la dynastie de
Ts'in Che Houang Ti, et par conséquent un bijou précieux^.»
I. Mailla, /. c, p. 322.
LES SOUNG 121
Tchang Tun et le ministre Ts'ai Pien, loin d'être calmés
par leurs échecs répétés pour déconsidérer leurs devanciers
osèrent, à la troisième lune de 1098, demander que la grande
impératrice régente, à laquelle la Chine avait dû le rétablis-
sement de l'ordre et Tche ïsoung son trône, fût déchue de
tous ses honneurs posthumes et qu'elle fût réduite à l'état
de peuple, afin de rendre sa mémoire odieuse à la postérité.
Justement indignée, l'impératrice, mère de l'empereur,
protesta violemment contre le placet adressé au souverain
qui le brûla; nullement découragés par cet accueil, les deux
misérables, dès le lendemain, présentaient un nouveau
placet qui n'eut pas un meilleur sort que le précédent et
qui excita la colère de Tche Tsoung; ils ne recommen-
cèrent plus.
Cepend'ant les Hia, toujours inquiets de la place forte
de Ping Hia, avaient formé le projet de l'enlever; on apprit
leur dessein à la troisième lune de 1098, mais lorsqu'ils
tentèrent le siège de la ville, ils furent surpris par Tchang
Tsieï qui leur tua un grand nombre de soldats et captura
deux de leurs principaux chefs, Wei Ming-amay et Meï le tou
pou. Les Hia demandèrent du secours aux Leao qui le
refusèrent, mais promirent d'intervenir en leur faveur,
s'ils cessaient leurs incursions en Chine. Ils envoyèrent en
effet une ambassade à Tche Tsoung qui déclara qu'il était
désireux de vivre en paix avec ses voisins, et que si les Hia
restaient tranquilles, ils ne seraient pas attaqués. Rensei-
gnés par les Leao sur les intentions de l'empereur, les Hia
lui envoyèrent deux officiers pour présenter leurs excuses
des fautes passées et demander la paix qui leur fut immé-
diatement accordée; en conséquence on vit renaître le
calme sur cette frontière de la Chine.
D'autre part, les T'ou Fan donnaient aux Chinois des
sujets d'inquiétude : une série de chefs avaient, depuis le
commencement du xi^ siècle, remplacé les anciens Tsan
P'ou; l'un d'eux. Ko Sou Lou, résidait en 1015 à Tsoung
ko tcheng, et se signalait par ses incursions en Chine ; son
fils Toung Tchen lui succéda en 1065, et il fut lui-même
remplacé en 1086 par son fils adoptif Ho li ko ; Hia Tcheng,
122 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE ,
fils et successeur de ce dernier (1095), excita la haine de ses
sujets par ses cruautés, et l'un de ses officiers, Sin meoukin
tchen entreprit de le détrôner en faveur de son oncle Sou
nan tang cheng, mais la conspiration ayant été découverte,
le tyran fit périr le prétendant et ses partisans : « il n'y eut
que Tsien lo ki qui échappa par la fuite, emmenant avec
lui Tcho tsa, fils de Ki pa wen, parent éloigné de la famille
de Hia Tcheng; il alla se saisir de la ville de Ki kou tch'eng.
Le roi des T'ou Fan l'y poursuivit, et l'ayant forcé, il fit
mourir Tcho tsa qui était tombé entre ses mains ; Tsien lo ki
fut assez heureux pour se sauver; il se retira à Ho Tcheou
auprès de Wang Chan, gouverneur pour l'empereur, à qui
il proposa des moyens de le rendre maître du pays de Tsing
Tang sans beaucoup de peine. Wang Chan en écrivit à la
Cour, et dès qu'il en eut reçu la réponse, il s'avança à la
tête de ses troupes du côté de la ville de Mou Tchuen, qui
se donna à lui, et dans laquelle il se tint lui-même pour voir
si le roi des T'ou Fan ne s'aviserait point de venir l'y atta-
quer; mais ce prince n'était pas en état de le faire; il s'était
rendu si odieux à ses sujets qu'ils l'avaient abandonné pres-
que tous; il vint se donner lui-même à Wang Chan, à qui
il offrit le pays de Tsing Tang. L'empereur y envoya Hou
Tsoung-houei en quafité de gouverneur, et Wang Chan
s'en revint 1 » (1099). Deguignes, Huns, I, nous dit que Hia
Tcheng fut obhgé de se faire lama, que plusieurs de ses
sujets se disputèrent l'empire, et qu'en l'an 1125, les Tibé-
tains se soumirent aux empereurs de la Chine .
En vain Sin meou kin tchen, profitant de l'absence de
Wang Chan, essaya-t-il de faire reconnaître Lou Tsa, fils de
Mou Tcheng, à la place de Hia Tcheng; à diverses reprises
il fut battu et finalement obligé de faire sa soumission à
Wang Chan auquel l'empereur donna le gouvernement de
Tsing Tang qui fut appelé Chen Tcheou; Wang Heou fut
nommé gouverneur de Mou Tchuen dont le nom fut changé
en celui Je Houang Tcheou (1099).
A la huitième lune de cette année 1099, Lieou Tsieï-yu
eut un fils. Cette femme « était d'une condition ordinaire;
I. Mailla, VIII, pp. 325-6.
LES SOUNG 123
mais belle, bien faite, elle avait su, par ses charmes et
beaucoup d'esprit, captiver l'empereur qui la reçut au
nombre de ses concubines; peu de temps après que sa gros-
sesse fut déclarée, il lui donna le titre de princesse, et en-
suite il la mit au nombre des reines. Comme Tche Tsoung
venait de dégrader Moung Che, le ministre Tchang Tun,
l'eunuque Hao Souei et Lieou Yeou-touan travaillèrent de
concert à la faire déclarer impératrice à sa place, et ils
osèrent en solliciter ce monarque. Tche Tsoung, qui n'avait
point de fils, sachant cette reine enceinte, ne voulait se
déterminer que dans le cas où elle lui en donnerait un, et il
ne répondit pas à leur placet; mais lorsqu'on vint lui annon-
cer qu'il avait enfin ce qu'il désirait, sur-le-champ, il la
déclara impératrice » ^ (1099)-
Un certain Tseou Hao, que Tche Tsoung avait élevé à
une haute situation, chercha à perdre Tchang Tun et blâma
la disgrâce de Moung Che et l'élévation de Lieou Tsieï-yu;
Tchang Tun réussit à faire disgracier et exiler Tseou Hao
à Sin Tcheou. Mais Tchao Mao, le fils de Lieou Tsieï-yu,
mourut à l'âge de deux mois, son père en tomba malade de
chagrin et mourut à la première lune de iioo, dans la quin-
zième année de son règne et la vingt-cinquième de son âge.
Ce triste prince avait réussi à détruire le grand travail de
réorganisation entrepris et accompli par l'impératrice-
régente qui avait réparé l'œuvre désastreuse de Chen
Tsoung et de son ministre Wang Ngan-che.
Comme Tche Tsoung n'avait pas désigné de successeur,
Hiang Che, l'impératrice-mère, convoqua les ministres, et
malgré Tchang Tun qui voulait faire nommer Tchao Tseu,
prince de Kien et frère utérin de l'empereur défunt, elle
fit désigner Tchao Ki, prince de Touan, onzième fils de
Chen Tsoung, qui s'empressa de demander à cette princesse
ainsi qu'aux ministres d'exercer le pouvoir.
I. Maill.\, VIII, pp. 326-7.
CHAPITRE IX
Les Soung (suite)
ON put croire au début du règne de Tchao Ki
(HouEi Tsoung) que les affaires allaient changer de
face et qu'une ère de réforme allait s'ouvrir,
grâce à l'intelligence de l'impératrice-mère et à l'esprit
d'initiative du ministre Han Tchoung-yen : celui-ci en effet
adressa à l'impératrice un placet «dans lequel il la priait de
quatre choses : de faire connaître à l'empire que le ministère
actuel était plein de bonté pour les malheureux; d'ouvrir
la porte aux remontrances que des fidèles sujets croiraient
nécessaires pour la gloire et l'avantage de l'État; d'éloigner
tous les soupçons mal fondés, et de ne condamner les accusés
que sur de "bonnes preuves; enfin, d'exercer les troupes et
de les tenir en haleine, pour qu'elles fussent toujours prêtes
à servir avec succès i. »
A la suite d'une échpse de soleil, qui eut lieu le premier
jour de la quatrième lune, on demanda aux fonctionnaires
des plans de réforme; Tsao Yen dénonça l'administration
néfaste de Tchang Tun, rappelant les bienfaits de celle
de Se-ma Kouang. Tsao Yen fut récompensé de son zèle,
mais l'empereur suivit les conseils de Hang Tchoung-yen :
Tseou Hao est rappelé ; le censeur Ngan Tun est cassé pour
avoir fait des observations à ce sujet et envoyé à Tan
Tcheou comme gouverneur ; Houei Tsoung rend également
à Moung Che le rang d'impératrice ; il réhabilite la mémoire
de Se-ma Kouang, de Liu Koung-tchu et des autres officiers
fîétris par Tchang Tun qui, par un juste retour, est dis-
gracié avecTs'aï Pien, Ngan Tun et leurs créatures, chassés
de leurs emplois et envoyés en exil.
I. Mailla, VIII, p. 332.
LES SOUNG 125
La première lune de iior vit la mort de l'impératrice-
mèrc Hiang Che et celle du roi des Leao, Ye-liu Houng-ki,
âgé de 70 ans, qui fut remplacé par son petit-fils Ye-liu
Yen-hi ; celui-ci, pour venger la mort de son père assassiné
à l'instigation de son oncle Ye-liu Y-sin qui aspirait au
trône, fit jeter au vent les cendres de ce dernier.
Malheureusement les brillants commencements du règne
de Houei Tsoung n'eurent pas la suite que l'on était en
droit d'espérer; sous une apparence trompeuse de fermeté,
le prince cachait un caractère faible et son ardeur pour la
chose publique dissimulait des goûts puérils. Il avait la
passion des objets rares; c'était un collectionneur, et les
courtisans connaissant sa faiblesse s'ingéniaient à lui donner
satisfaction pour en tirer eux-mêmes un bénéfice. L'eunuque
T'oung Kouan, ami dévoué de Ts'ai King, partisan de
Wang Ngan-che et de Tchang Tun, crut possible, et l'évé-
nement lui donna raison, de faire rentrer son ami en grâce
en flattant et aidant les manies impériales ; en conséquence
il écrivit à Ts'ai King, réfugié à Hang Tcheou, pour lui re-
commander d'envoyer de belles peintures, des pierres
curieuses, etc., qu'il présenta si habilement à Houei Tsoung
que celui-ci songea à récompenser cet ancien ministre;
l'empereur envoya même à la première lune de 1102 à
Sou-Tcheou et à Hang Tcheou, T'oung Kouan pour faire
travailler les habiles ouvriers de ces villes aux bibelots
qu'il recherchait pour ses collections.
D'autre part Fan Tche-hin recommandait à unTao Che de
ses amis, nommé Siu Tche-tchang, qui passait pour avoir
le secret de chasser les mauvais esprits et était bien vu au
Palais par les impératrices, de faire continuellement l'éloge
de Ts'ai King déjà considéré d'un œil sympathique à cause
de ses envois fréquents d'objets de collection, si bien que
l'ancien ministre, nommé gouverneur de Ting Tcheou, était
peu de temps après promu au poste de Tai Ming fou. La
situation intérieure se compliquait de la mésintelligence
qui régnait entre les deux ministres Han Tchoung-yen et
Tsen Pou; ce dernier, acquis à Ts'ai King, aurait voulu
obtenir pour ce dernier la place de son collègue qu'il essaya
126 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
de faire disgracier; Teng Siun-wou, un des hauts fonction-
naires, adressa à l'empereur, dans le même but, un placet
dans lequel il déclarait que Han Tchoung-yen était fils de
Han K'i et, comme son père, hostile à la politique de Chen
Tsoung; il était donc nécessaire de le remplacer par Ts'ai
King; aucune réponse ne fut faite par l'empereur. Il est
intéressant de noter la durée de l'influence de Wan Ngan-che
et de ses idées, ainsi que la tradition funeste de l'empereut
Chen Tsoung perpétuée par les plus mauvais éléments du
pays. Le placet de Teng Siun-wou n'ayant pas eu l'effet
désiré, les partisans de Wang Ngan-che crurent que Hang
Tchoung-yen était la cause de cet insuccès : cet excellent
ministre ayant en effet fait revenir toutes les victimes de
Tchang Tun, on l'accusa d'employer des exilés, ce qui était
vrai, mais ce qui n'était pas moins juste, et on travailla
tellement Houei Tsoung que le faible souverain disgracia
son meilleur serviteur et l'envoya comme gouverneur à
Taï Ming fou, laissant la porte ouverte à tous les intrigants.
Ts'ai King, nommé ministre d'État, s'empressa de casser
Tsen Pou qui fut exilé à Jun Tcheou avec le titre de gou-
verneur, de rétabhr les lois de Chen Tsoung, et, pour briser
toute résistance, de faire rentrer dans les rangs du peuple
six cents membres des familles les plus considérées de
l'Empire; avec la complici-té de l'eunuque Hao Soueï,il réus-
sit même à faire dégrader à nouveau l'impératrice Moung
Che; à la 9^ lune de 1103, Ts'ai King fait répandre dans
toute la province une inscription infamante pour la mé-
moire de Se-ma Kouang, qui devait être gravée sur pierre
et être exposée à la porte des yamens; rendu de plus en
plus entreprenant par le succès de ses criminelles entrepri-
ses, le ministre eut l'audace de faire placer Wang Ngan-che
dans la salle de Confucius, immédiatement après Mencius
(7e lune, 1104); plus tard, en 1113, Mencius dut même
céder sa place à la droite de Confucius à Wang Ngan-che,
dont la statue fut d'ailleurs jetée hors du temple en 1172.
Le frère puîné de Ts'ai King, Ts'ai Pien, gendre de Wang
Ngan-che, ayant refusé au ministre tout puissant le gou-
vernement général d'une province frontière pour l'eunuque
LES SOUXG 127
T'oung Koiian, se brouilla avec Ts'ai King qui l'obligea à
demander sa retraite et lui donna le gouvernement de Ho
Nan fou. Une éclipse {1^^ lune 1106) effraya l'empereur et
suffit à modifier sa politique : sur le conseil de Lieou kouei,
les exilés sont rappelés et les marbres qui les diffamaient
sont brisés; puis à la 2^ lune, Ts'ai King, disgracié, était
remplacé par Tchao Ting-tchc, ami de Lieou Kouei.
Le premier jour de la 7^ lune, nouvelle éclipse, nouveau
changement de politique : Tchang Kiu-tchoung, père de
la reine Tcheng Feï, persuada à la girouette impériale que
Ts'ai King n'avait agi que dans son intérêt à lui Houei
Tsoung. Le crédule empereur croyant alors que Lieou Kouei
avait calomnié Ts'ai King l'envoya en disgrâce gouverner
Po Tcheou.
« Quelque temps après (1106), on apprit queWEiYEN-
NAO,roi ou chef de Li Toung, royaume des Barbares du Midi,
s'était soumis à la Chine, et avait remis le pays qu'il gouver-
nait entre les mains des officiers chinois. On donna ordre
de diviser ce pays (King Youen Tcheou, du Kouang Si),
comme il l'était auparavant, sous les noms de Ti Tcheou,
de Wen Tcheou, de Lan Tcheou et de Pin Tcheou, et d'y
établir des officiers 1. »
Comme on devait s'y attendre, l'empereur fit rentrer dans
le ministère Ts'ai King qui, désireux de perdre Lieou
Kouei, fit commencer une instruction contre sa famille à
Sou Tcheou, l'impliquant dans une affaire de fausse mon-
naie; l'enquête menée par Li Hiao-cheou, gouverneur de
K'ai Foung et les censeurs Chin ki et Siao Fou, ne put
<^tablir la culpabilité de gens sans aucun doute innocents,
victimes d'une vengeance; Ts'ai King, furieux de son insuc-
cès, fit destituer les censeurs et exila Tchang Yen, beau-frère
de Lieou Kouei. En iio7,Faxg Tchex qui avait la garde
de la salle des ancêtres de la famille impériale, écœuré de
ce qui se passait, adressa un mémoire à Houei Tsoung, qui
le communiqua à Ts'ai King; celui-ci s'empressa de faire
exiler à Lin Ngan le censeur inopportun. A la 3^ lune de
1109, Tchang Kang-houei, arrivé aux plus hautes fonctions
I. Mailla, /. c, p. 343.
128 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
par la protection de Ts'ai King dont il n'approuvait d'ail-
leurs pas la conduite, se brouilla avec son patron et mourut
si subitement que l'on soupçonna le ministre de ne pas être
étranger à cette fin rapide d'un adversaire; le crédit de
Ts'ai King en fut amoindri, mais on ne l'éloigna pas loin
de la Cour. Un ministre intègre, Tchang Chang-ying
ne fit que passer au pouvoir (im), l'esprit léger de Houei
Tsoung ne pouvant s'accommoder d'un ministre qui ne
l'amusait pas.
A la 9® lune de iiii, l'eunuque T'oung Kouan, qui avait
réussi à amener une partie des peuples K'iang à se donner
à l'empire, dans l'espérance d'un succès semblable auprès
des Leao vivant au sud de la Grande Muraille, proposa à
l'empereur d'envoyer à leur roi un ambassadeur qui, sous
le prétexte de le féliciter à l'occasion de l'anniversaire de
sa naissance, devait étudier la situation du pays et la pos-
sibilité de le rattacher à la Chine; Tcheng Yun-tchoung
lui fut adjoint ^. T'oung Kouan partit donc pour le pays des
Leao et, à son retour, il fut rejoint par Ma Tche, apparenté
aux princes K'i tan, qu'il emmena à la Cour, car celui-ci,
ayant à se plaindre des siens, prétendait avoir la possibilité
de faire recouvrer aux Chinois le pays de Yen : ce moyen
était de faire alliance avec les Niu Tchen, qui exécraient
les Leao, et d'établir une communication avec eux par Teng
Tcheou et Lai Tcheou; ce projet plut à l'empereur mais
ne fut pas approuvé par son Conseil-. Houei Tsoung rappela
Ts'ai King à la Cour, sans toutefois le faire rentrer dans le
Ministère; cette mesure excita néanmoins un mécontente-
ment général (1112). A cette même époque (11 13), les
Tao Che reprirent un ascendant considérable, grâce à leurs
pratiques magiques, et ils reçurent l'autorisation de résider
dans les villes dont ils avaient été chassés : on revenait aux
plus mauvais jours de l'histoire de l'Empire.
J'ai parlé^ des sept hordes qui composaient les Kin ou Niu
Tchen sous les T'ang. Je vais extraire du T'onn-g kien kang
1. Mailla, VIII, p. 349.
2. Mailla, VIII, p. 351.
3. Supra, p. 8.
LKS SOUNG
129
mou quelques renseignements sur leur histoire ancienne en
vue du rôle important qu'ils vont jouer désormais dans les
événements : « Au commencement de la dynastie des Souei,
les hordes He Chouei, Mo Ho et Sou Mo Mo Ho se retirèrent
dans la Corée, à l'insu des autres, qui ne l'apprirent qu'après
leur départ; lorsque Li Tsi, roi de la Corée, fut battu, la
horde Sou Mo alla se saisir du pays de Toung Meou, dont
elle forma le royaume de Pou Haï, et la horde de He Chouei
alla s'étabhr dans le pays de Sou Chin, qui s'étendait à l'est
jusqu'à la mer, et avait la Corée au midi.
« Au commencement du règne de Hiouen Tsoung, hui-
tième empereur de la grande dynastie des ï'ang, les He
Chouei envoyèrent une ambassade à ce prince pour se met-
tre sous la protection de la Chine. Hiouen Tsoung donna à
leur chef le titre de général des troupes, et, pour marquer
l'estime qu'il en faisait, il voulut qu'à l'avenir on l'appelât
Li Hien-tcheng. Le nom de Li était celui de la famille impé-
riale. Dans la suite, le royaume de Pou Hai devenu beau-
coup plus puissant, soumit les He Chouei et rompit avec
l'empire; et lorsque les Tartares Leao détruisirent le roy-
aume de Pou Hai, les He Chouei qui étaient au sud, se sou-
mirent à eux et en reçurent le nom de Nu Tchen civilisés,
pour les distinguer de ceux du nord qui ne voulurent point
suivre leur exemple et auxquels on donna celui de Nu
Tchen sauvages. Ces derniers se rétirèrent auprès de la
rivière Houng Toung kiang, autrement He Loung kiang et
des « grandes montagnes blanches », appelées en tartare
Colmin-Chan-tchien-alin, et en chinois Tch'ang Pe chan,
qui ont plusieurs centaines de li de long sur près de deux
cents de haut. Au sommet de ces montagnes, on voit un
lac qui a plus de 80 li de tour, d'où sortent, du côté du midi
le fleuve Ya lou kiang, et du côté du nord le Houng Toung
kiang, dont l'ancien nom était Soumo près de sa source;
c'est dans ce pays que s'étabhrent les Soumo Mo Ho, qui
donnèrent à ce fleuve le nom de Soung wa kiang, pour le
distinguer du leur; après avoir coulé vers le nord jusqu'à
l'ancienne ville deHoueï Ning fondes Kin, ce fleuve tournant
au nord-ouest jusqu'au nord de la ville de Ou-koue-teou-
130 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
tch'cng, descend ensuite du côté de l'est et va se jetter dans
la mer. Le Houng Toung Kiang prend le nom de He Loung
Kiang à 1500 li au nord de la ville de K'ai Youen.
« Sous le règne de Jen Tsoung, quatrième empereur des
Soung, les Tartares Leao changèrent le nom de Nu Tchen
en celui de Nu Tche. Alors un certain Hanpou des Nu Tche,
de la horde He Chouei, après avoir demeuré longtemps dans
le royaume de Corée, et âgé de plus de 60 ans, se sépara
de Akounaï, son frère aîné, et partit avec Pao ho li, son
cadet, pour le pays des Nu Tche sauvages; ils s'établirent
sur les bords de la rivière Kan Chouei qui dépendait de la
horde de Wan Yen. Après qu'ils y eurent fait quelque
séjour, un Tartare de la horde de Wan Yen en tua un d'une
autre horde; ce malheur mit une si grande inimitié entre
ces deux hordes, qu'elles furent longtemps à s'entr'égorger
sans qu'il fût possible de les appaiser. Wan yen, ennuyé
de cette guerre destructive, proposa à Hanpou de les mettre
d'accord, avec promesse, s'il réussissait, de lui donner sa
fille et de le faire chef de horde. Hanpou s'entremit avec
chaleur pour les réconcilier ; il fit entendre à la horde plai-
gnante qu'il n'était pas de son intérêt de se faire périr pour
un seul homme, et qu'ils devaient être satisfaits que la
horde du "meurtrier payât une somme convenue. En con-
séquence, il établit, du consentement des deux partis, qu'on
serait tenu de fournir" à la famille de celui qui aurait été
tué, un homme, dix paires de chevaux, dix vaches, dix
bœufs et six taels d'argent : loi qui subsista depuis cette
époque chez les Tartares Nu Tche.
« Les deux hordes ayant fait la paix à ces conditions,
Wan Yen, pour reconnaître le service que Hanpou venait
de lui rendre, tint parole, et lui donna en mariage sa fille;
il en eut deux enfants mâles, Ouon et Oua lou, et une fille
qu'il appela Tchoussépan ; alors Hanpou fut reconnu pour
être de la horde et de la famille de Wan yen ; c'est lui que
les Kin regardent comme le chef de leur famille, et à 'qui
ses descendants donnèrent, quand ils prirent le titre d'em-
pereur, le nom de Che Tsou, par la raison qu'ils le recon-
naissaient pour le premier de leurs ancêtres. Son fils Ou on.
LI£S SOUNG Ijr
son héritier, eut un fils appelé Pa hai qui lui succéda; à
Pa liai succéda Soueï ko, son fils ^. »
Ce futSoucï ko qui, le premierdeschefsHeChouei, renonça
à la vie nomade et se fixa à Haï kou choueï où ses sujets
se firent construire des maisons et se livrèrent à l'agricul-
ture : « ils appelèrent cette espèce de ville Nacouli, c'est-
à-dire en leur langue, maison oit on demeure ^ ». Le fils de
Soueï ko et son successeur Cm lou les soumit à des lois ré-
gulières, substituant l'ordre à l'anarchie et au bon vouloir
qui avaient régné jusqu'alors parmi ces hordes tartares
devenues puissantes. Les Leao essayèrent de les attirer dans
leur dépendance en donnant un titre à Chi Lou que celui-ci
accepta contre le gré de certains de ses sujets, qu'il mit à
la raison; peu de temps après il mourut à Pa se tou, laissant
le pouvoir à son fils Ou kou naï, homme habile et brave.
« Ces Tartares n'avaient point encore d'écriture, ils ne con-
naissaient ni les mois, ni les années, et ils ne savaient leur
âge que par certains événements dont la réminiscence leur
servait d'époque ^. » En l'an 1119 ils inventèrent des carac-
tères sur le modèle de ceux des K'i Tan *.
« Les NuTche n'avaient, dans les commencemens, aucun
caractère d'écriture, et jusques là ils ne connaissaient point
les livres; ils étaient obligés de se servir d'interprètes soit
pour écrire leurs lettres, soit pour avoir le sens de celles
qu'ils recevaient, ce qui était sujet à de grands inconvé-
niens. Akouta consulta les seigneurs de sa Cour, et voulut
avoir une écriture qui fut particulière à sa nation. Il chargea
Ouyé, Mouhan hou et Couchin de ce soin; et comme les Kin
avaient beaucoup de Leao et de Chinois à leur service, ils
se procurèrent de leurs livres, et les ayant étudiés, ils for-
mèrent de nouveaux caractères d'après ces modèles.
« Moulian hou et ses collègues firent en peu de mois de
grands progrès. Ils se servirent d'abord des caractères
chinois appelés Kiaï Tseu ou Kiaï chu, et suivant la forme
1. Mailla, VIII, pp. 358-360. — Voir supra, p., 61.
2. Mailla, VIII, p. 361.
3. Mailla, VIII, p. 361.
4. Gaubil, Mongous.
132 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE '
des lettres des K'i Tan, ils donnèrent naissance à une troi-
sième sorte d'écriture dont ils se servirent et qui eut d'abord
cours parmi eux; dans la suite ils en admirent une plus
courante et plus petite qui devint d'un usage ordinaire ». '•
Le nom de Nu Tchen ou Nu Tche, Jou Tchen ou JouTche,
est traduit par Tcho-r-tche, Djourdji, dans le vocabulaire
persan du Collège des Interprètes sous les Ming; (de diction-
naire Ouighour du même collège traduit le même nom par
Tchou-r-tche, Djourdjog. En outre, dans un vocabulaire
de mots étrangers que contient un traité de l'art militaire
intitulé Teng t'an pi kieou, publié en 1598, j'ai, dit Devéria,
trouvé le nom de Jou tchen rendu par Tchou-r-tche, signi-
fiant Haï Si, à l'ouest de la mer. La langue des Jou tchen
devait avoir la plus grande analogie avec le mandchou.
Le grand catalogue analytique Sse-k' on-tsuan chou Tsong
mou nous apprend en effet que, lorsqu'en 1781, on s'occupa
de compulser en les expliquant les mots étrangers qui se
trouvaient dans les histoires des Kin, des Leao et des
Youen, on se servit pour les premiers de la langue mand-
choue, pour les seconds du dialecte de Solon, province la
plus occidentale de la Mandchourie, et pour les troisièmes
de la langue mongole ^ ».
Oukounaï se distingua lorsque Pai ]\Ien, chef de la horde
Oukoue pounié, se révolta contre les Leao; il s'empara
de ce chef et le remit aux Leao qui voulurent le récompen-
ser, mais voulant conserver son indépendance, il refusa
toutes les marques de distinction qu'on lui offrait. Cet
homme remarquable mourut, âgé de cinquante-quatre ans,
laissant neuf fils, He Tche, Helipou choisi comme successeur
par son père comme doué de plus de fermeté que son frère
aîné, Hessun, Polassou, Yn kou, Hetchinpao, ]\Iapou, Ali
homan et Mantou hou ^.
HeHpou écrasa une révolte fomentée par son oncle Pa He
et quelques autres chefs, montrant personnellement la plus
grande bravoure ; il mourut malheureusement peu de temps
1. Mailla, VIII, pp. 390-391.
2. Revue de l'Extrême-Orient, I, p. 175 n.
3. Mailla, VIII, p. 362.
LES SOUNG 133
après avoir rendu la horde des NU Tchc sauvages; il
laissait onze fils : Ousouya, Akouta, Hantaï, Otsimaï,
Chéyé, Ouasaï, Ouatchc, Oucounai, Chémou, Tchatchi et
Outa, auxquels toutefois Helipou préféra comme successeur
son frère Polassou, qui avait défait le rebelle Peïnaï, chef
de la horde Ouale; ce prince étant mort en 1093, à la 8^ an-
née de Tche Tsoung, des Soung, fut remplacé par son frère
Yinkou ^
A sou, chef de la horde Hechi lieï, battu par Yin kou
se réfugia auprès des Leao (iioi) et chercha à créer des
difficultés à son adversaire, mais celui-ci réussit, non seu-
lement à endormir les soupçons des Leao, mais encore à
gagner leur confiance en tuant un de leurs officiers révoltés,
Siao Haï-li, dans une bataille dans laquelle se distingua
Akouta, neveu de Yn kou. Ce chef mourut a la io« lune de
1103, après avoir policé son peuple Nu Tche par des lois
sages, ayant comme successeur son neveu Ouyassou qui,
en II 04, défit les Coréens par ses généraux Che Ti Houan
et Peï Lou. A la mort de Ouyassou, 11^ lune de 11 13, Akouta
son frère, se déclara son successeur et prit le titre de Tou
pou ki lieï, qui signifiait dans leur langue, Commandant-
général avec une autorité absolue.
Les relations étaient assez mauvaises entre Nu Tche et
Leao; ces derniers froissaient leurs voisins par leurs dé-
dains ; ils leur enlevaient leurs éperviers de chasse, et ils re-
fusaient de renvoyer le rebelle A sou. Les Leao étaient
beaucoup moins puissants qu'ils ne se l'imaginaient et au
commencement de 1114, Akouta se décida à leur faire
la guerre; à la 9^ lune, il campa auprès de la ville de Leao
Houei tch'eng ; à la frontière, il rencontre le gouverneur de
Pou Haï, Ye-liu Sieï che, qui est tué, s'empare de Ning
kiang tcheou, puis retourne dans son pays. A la onzième
lune de 1114, le roi des Leao se fait battre par Akouta sur
les bords du Houen Toung kiang; le vainqueur poursuit
ses succès en 11 15 et, pressé par les siens, prend le titre
d'empereur. Le roi des Leao emploie tour à tour négociations
et menaces; x\kouta, toujours victorieux, se rit de lui. A la
I. Mailla, VIII, p. 364.
134 HISTOIRE GENERALE DE LA CHIXE '
huitième lune de 1115, le roi des Leao se met lui-même
en route à la tête de 100.000 hommes; Akouta s'avance
contre lui, lui inflige une terrible défaite, s'empare de la
tente du roi, de son trésor et de ses provisions.
Pendant ce temps, sans s'inquiéter des événements
graves qui se déroulaient en Tartarie, l'empereur Houei
Tsoung continuait à passer son temps dans les pratiques
taoïstes; sôus la pression d'un ancien bonze bouddhiste,
passé au taoïsme, sans doute plus lucratif, Lin Ling-fou,
le souverain fait créer des écoles publiques où l'on pourra
s'instruire dans la doctrine des Tao Che ; il veut encore que
le Tao Te King et les ouvrages de Tchouang Tseu et de
Li Tseu soient regardés comme canoniques; enfin il prend
le titre de Kiao tchu tao kiun Houang Ti, c'est-à-dire Em-
pereur, Maître de la Loi et Prince de la Doctrine, titre qui
ne lui est donné d'ailleurs que par les taoïstes ^ (1116).
L'assassinat de Siao Pa-sien, gouverneur de Leao Yang
(Cour orientale des Leao) , causé par ses cruautés envers les
gens du Pou Haï (11 16), fut suivi de la révolte d'un officier
de cette région, Kao Young-tchang, qui, à la tête de 7 à 8000
de ses compatriotes, s'empara de Leao Yang, prit le titre
de prince et demanda du secours au chef des Kin; celui-ci
lui demanda de renoncer d'abord au titre de prince; Kao
refusa, livra bataille aux Kin qui avaient franchi le Ho
Chouei, fut battu, pris dans sa fuite et mis à mort. Le géné-
ral kin Oua Lou s'empara de Leao Yang et de huit autres
villes, soumit tous les Nu Tche civilisés, sujets des Leao,
et fut nommé gouverneur de ses conquêtes. L'année sui-
vante (1117), les Kin occupèrent Pao Tcheou, possession
des Coréens qui se plaignirent à la Cour des Kin, ne furent
pas écoutés, et, trop faibles, n'osèrent se venger.
Désespéré, le roi des Leao envoya contre les Kin Ye-liu
CHUN, qui proposa la paix au général kin Oualoukou, mais
elle fut refusée par Akouta, parce qu'on ne lui avait pas
encore renvoyé le rebelle A sou. Aidé de Oua lou,Oua lou kou,
après avoir repoussé une attaque de nuit de Koyosé, marcha
contre Ye-liu Chun.le défit, s'empara de vive force de Hien
I. Mailla, VIII, p. 382.
LES SOUNG 135
Tcheou et annexa les régions voisines de Kien Tcheou,
Yi Tcheou, Hao Tcheou, Houei Tcheou, Tcheng Tcheou,
Tchoucn Tcheou et Houe Tcheou V Le roi des Leao envoya
Ye-hu Xou-kou pour proposer la paix à Akouta, qui fit des
propositions si humiliantes qu'elles furent repoussées.
Les Chinois apprirent par l'un des leurs, nommé Kao Yo-se
ce qui se passait en Tartarie; ils l'ignoraient complètement;
ce Kaô Yo-se, revenu par mer du pays des Nu Tche à Teng
Tcheou, en instruisit Wang Se- tchoung, commandant des
troupes de cette ville, qui prévint la Cour. Houei Tsoung
remit l'affaire aux mains de T'ai King et de T'oung Kouan,
qui mandèrent Wang Se-tchoung et l'on décida, pour avoir
un supplément d'information, d'envoyer Kao Yo-se chez
les Nu Tche qui ne lui permirent pas de pénétrer chez eux
(i 1 18) . Un haut fonctionnaire, Ma Tcheng, fut plus heureux ;
conduit à la Cour des Kin, il leur proposa l'alliance de la
Chine et annonça l'arrivée d'un ambassadeur chinois qui
fut chaleureusement reçu; mais le chef kin ne remit sa
réponse que trois mois plus tard à Li Chen-king, de Pou
Hai, chargé d'accompagner Ma Tcheng. Li Chen-king fut
bien traité par Houei Tsoung qui lui annonça son inten-
tion d'attaquer les Leao. On ne fut pas peu surpris d'ap-
prendre peu après à la Cour chinoise qu'A kou ta, froissé par
un terme de la lettre de l'empereur, avait fait la paix avec
les Leao, qui le reconnaissaient comme empereur. En 1119,
un envoyé du roi de Corée mettait la Chine en garde contre
l'ambition des Kin. Le roi de Tchampa, Harivarmax IV,
entretenait des relations amicales avec la Cour de Chine,
qui, à plusieurs reprises, en 1116, 1127 etii29, le gratifia de
titres honorifiques 2.
A kou ta, toujours sensible aux formes protocolaires, ne
tarda pas à rompre avec les Leao, qui désignaient son
royaume sous le nom de Toung Hai, au lieu de Grand
Empire des Kin. En 1120, les Soung, désireux de reprendre
le pays de Yen, envoyèrent chez les Kin, Tchao Leang-se,
pour mettre des obstacles à la paix avec les Leao. Akouta
1. Mailla. VIII, p. 3S6.
2. G. Maspero, p. 203.
136 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
déterminé à continuer la lutte contre ces derniers, marcha
sur leur capitale, emmenant avec lui Tchao Leang-se et
l'envoyé Siao Sin-leï pour être témoins de ses exploits; la
ville défendue par le prince Ye-liu Ta-lou-ye fut prise
d'assaut (1120). Avant de repartir, Tchao Leang-se reven-
diqua Si Tsin fou, Cour de Yen, tandis que Ta Ting fou,
Cour du ^Milieu des Leao, appartiendrait aux Kin. A kou ta
accepta cette proposition et, dans une lettre adressée à
l'empereur, il fixa lui-même les limites des deux puissances :
« Je me contente du pays qui est depuis Ping Ti et Soung
Lin jusqu'à Kou Pe K'eou; les troupes chinoises s'empare-
ront du pays qui est au midi; de part et d'autre on ne doit
pas s'épargner pour attaquer les Leao avec la plus grande
force, autrement nos deux empires ne resteront pas long-
temps en paix ^ ».
« Le roi des Leao avait quatre fils, Ye-liu Siniliei, l'aîné,
prince de Tchao, Ye-liu Aoloua, prince de Tsin, Ye-liu
Ting, prince de Tsin, et enfin Ye-liu Ning, prince de I^iu ;
Ao loua, fils de la princesse Wen Fei, avait d'excellentes
qualités qui donnaient de lui les plus grandes espé-
rances 2 ».
Cependant, au grand scandale de sa Cour et de son peuple,
Ye-liu Yen-hi passait son temps à la chasse, malgré les
conseils de la princesse Wen Fei dont il se sépara. Ye-liu
Yu-tou, gendre de Wen Fei, se réfugia chez les Kin, aux-
quels il fournit des renseignements, grâce auxquels A kou ta
s'empara de Ta Ting fou. Cour du Milieu des Leao et de
Tse Tcheou. Naturellement, le roi des Leao était à la chasse ;
il est pris de peur; Siao Foung-sien, frère aîné de la prin-
cesse Youen Fei, lui fait croire que Ye-liu Yu-tou agit dans
l'intérêt d'Aoloua et le souverain- crédule fait étrangler ce
fils, idole des soldats. Les Kin poursuivent leurs succès; le roi
des Leao s'aperçoit tardivement des mauvais conseils de
Siao Foung-sien qu'il chasse et s'enfuit à la montagne Kia
Chan (1122); Siao Foung-sien, en fuite de son côté, est mis
à mort avec ses fils.
1. Mailla, VIII, pp. 393-4.
2. M.\ILLA, VIII, p. 394.
LES SOUNG 137
Pondant ce temps, à la Cour de Yen, Li Tchouen faisait
proclamer, malgré sa résistance, Ye-liu Chun qui charge
de la guerre Ye liu ïa-che, descendant d'A Pao Ki, à la
huitième génération, aussi habile dans le maniement des
armes que versé dans les lettres. Yc liu Chun vécut peu de
temps; il mourut quelques mois plus tard à la sixième lune
de 1122; sa femme, la princesse Siao Che s'empara de la
régence contre le gré de I,i Tchouen qu'elle fit mettre à mort
lorsque ce ministre poussa les Chinois à reprendre le pays
de Yen.
Les Kin marchèrent sur T'ai Toung fou, Cour occidentale
des Leao, dont ils s'emparèrent; ils y capturèrent enfin le
fameux A sou qu'A kou ta se contenta de faire fustiger ; après
quoi il fut remis en liberté.
La Cour des Soung prépara une armée de 150.000 hommes
qui lut placée sous le commandement de T'oung Kouan,
qui divisa ses troupes en deux corps dirigés par Tchoung
Se-tao, qui prit la route de Pe keou, et par Sin Hing-
tsoung, qui prit celle de Fan Tsun, mais ils furent battus
l'un et l'autre par Ye-liu Ta-che et Siao Wa envoyés contre
eux par les Leao ; les vaincus furent rappelés par l'empereur.
Redoutant les Kin, après la défaite des Leao, pour soutenir
ceux-ci, les Hia leur envoyèrent 30.000 cavaliers commandés
par Li Leang-fou. Rencontrés par les généraux kin, Oua
lou et Leou Che, dans le pays de Yi Chouei, ceux-ci ayant
appris leur destination, les chassèrent jusqu'au pays de
Ye Kou où ils périrent dans les eaux des fleuves débordés.
A la 7e lune de 1122, une nouvelle armée impériale destinée
à s'emparer de Yen, commandée par T'oung Kouan et T s'aï
Yeou, est presque entièrement détruite par Siao Wa.
Le roi des Leao ayant perdu sa Cour occidentale et tout
le sud du désert de Cha Mo, se retira au pays de Ta Yu
Lo; poursuivi par les Kin, à Che-nien-to, avec 25.000
hommes de troupes, il essaya vainement de résister à
l'avant-garde de l'armée kin d'A kou ta, composée de
4.000 hommes commandés par Oua Li pou.
Cependant Yen que les Chinois s'étaient chargés d'en-
lever était encore aux mains des Leao : « A kou ta envoya
138 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Li Tsing à la Cour impériale pour se plaindre de leur lenteur ;
Houei Tsoung lui dépêcha Tchao Leang-se, qui répondit
à ces plaintes et demanda en même temps de céder encore
aux Chinois les départements de Ying Tcheou, de Ping
Tcheou et de Louan Tcheou. Lorsque l'empereur avait fait
ses conventions avec les Kin, il avait parlé des villes que le
fondateur de la dynastie des Tsin postérieurs avait cédées
aux K'i Tan, et non de ces trois derniers départements qui
n'en étaient pas. A kou ta ne voulut point entendre à cette
nouvelle proposition. Pou kia nou, chargé de traiter avec
l'envoyé chinois, reprocha que Houei Tsoung n'avait pas
attaqué fortement les Leao dans le pays de Yen, comme
il l'avait promis, et pour cette raison on ne voulait plus lui
céder que les six villes de^i Tcheou, de Kin Tcheou, de Tan
Tcheou, de Chouen Tcheou, de Tcho Tcheou et de Yi Tcheou.
Tchao Leang-se se récria sur la mauvaise foi des Kin, et
s'en revint sans avoir rien conclu » 1.
T'oung Kouan organisa une nouvelle armée, et les Kin, de
leur côté, préparèrent l'attaque de Yen, malgré les dé-
marches de la régente Siao Che, qui demandait que Ye-
liu Ting fut déclaré roi des Leao, en se reconnaissant vassal
d'A kou ta; celui-ci ne voulut rien entendre. Siao Che essaya
vainement de barrer la route à Kia yu kouan. Kao Lou,
gouverneur de Yen King, envoya sa soumission au roi des
Kin qui occupa la ville. Siao Che se sauva avec Siao Wa par
Kou pe k'eou.
Après de difficiles négociations, les Kin cédèrent la Cour
de Yen à la Chine, avec six départements, « mais ils ne firent
aucune mention des villes de Ying Tcheou, de Ping Tcheou
et de Louan Tcheou, ni de leurs dépendances, comme
n'ayant point été du nombre de celles que le fondateur des
Tsin postérieurs avait cédées aux K'i Tan; et indépen-
damment de cette restriction, ils pillèrent les territoires
qu'ils cédaient aux Chinois, et en enlevèrent la plupart des
femmes et des enfants qu'ils conduisirent dans leur pays » ^.
Cette affaire terminée, les Kin envoyèrent Oua Lou et
1. Mailla, VIII, pp. 404-5.
2. Mailla, VIII, p. 408.
LES SOUNG 139
Oua Li pou vers Kia Yu koiian, où ils firent prisonnier Ye-
liu Ta-che; plus loin à Ying Tcheou, ils capturèrent les
princes Ye-liu Ting et Ye-liu Ning, les princesses, 10.000
chariots remplis de bagages (i 123). L'inïortuné roi des Leao,
errant avec quelques troupes, tenta en vain de résister;
il perd son fils aîné, Ye-liu Siniliei ; il traverse le Houang Ho
et, contre l'avis de Siao Te-lieï, il accepte l'hospitalité de
Li Kien-choiien, roi des Hia, qu'il crée empereur. Siao Te-liei
et Ye-liu Youen-tche enlèvent Ye-liu Yo-li, deuxième fils
du roi des Leao, s'enfuient dans le nord-ouest avec lui et
proclament empereur ce jeune prince.
Tchang Kio, gouverneur de Ping Tcheou pour les Kin,
se donne à l'empereur; contre l'avis de Tchao Leang-se,
et malgré son traité avec les Kin, l'empereur donne à Wang
Ngan-tchoung l'ordre de soutenir Tchang Kio. Sur ces
entrefaites, A kou ta mourait à Pou Tou lo, dans la 8^ lune
(1123) dans la cinquante-sixième année de son âge; on
l'enterra à l'ouest de la ville de Haï kou tch'eng. Ou k'i mai,
frère du roi, fut proclamé son successeur.
Ayant appris larévolte de Tchang Kio, les Kin envoyèrent
contre lui Chemou avec 3.000 cavaliers, mais celui-ci n'étant
pas en force se retira. Une autre expédition fut organisée
sous le commandement de Oua Li pou avec Chemou comme
second ; Tchang Kio battu se réfugia à Yen chan fou, près
de Wang Ngan-tchoung qui essaya inutilement de lui sauver
la vie. Les vainqueurs exigèrent de l'empereur les têtes de
leur ennemi et de ses deux fils, et Houei Tsoung eut la fai-
blesse de céder à leurs exigences (1123). Ping Tcheou, après
un siège de plus de six mois, est pris par les Kin qui mettent
à mort son défenseur Tchang Tun-kou.
Le roi des Leao, Ye-liu Yen-hi, quitte les Hia, repasse
le Houang Ho, se réfugie dans la horde Hou liu pou, puis
dans la horde Ou ti liei, ouvre à nouveau les hostilités, re-
prend Wou Tcheou, mais se fait battre encore par les Kin;
il accepte l'hospitalité que lui offre Siao Hou lou, chef des
Tang Hiang; après un voyage des plus pénibles, sans res-
sources, à la deuxième lune de 1125, le malheureux Ye- liu
Yen-hi qui s'approchait de Y^ing Tcheou, capitale des Tang
140 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Hiang, fut fait prisonnier par le général kin Leou Che, qui
le poursuivait; accablé par ses. revers, l'infortuné souverain
tomba malade et succomba quelques mois plus tard, à l'âge
de 54 ans, dans la vingt-quatrième année de son règne (11 26).
Il fut le dernier prince de la dynastie des Leao orientaux.
Après sa mort, son vainqueur, Ou k'i mai, roi de Kin, lui
donna le titre de prince de Hai Pin 1.
Si Ye-liu Yen-hi (T'ien Tso, 1101-1125) termine l'histoire
des Leao Orientaux, Ye-liu Ta-che, descendant d'A-pao-ki,
commence celle des Leao Occidentaux (Si Leao), Kara
K'i Tai, qui devait comprendre cinq souverains, jusqu'à
Mo TcHOu (Ye-liu Tche-lou-kou), 1168, détrôné par son
gendre Koutchlouk, chef des Naï mans. Ye-liu Ta-che, à
la tête de 200 cavaliers, était en effet parti vers l'ouest;
il franchit le He Chouei et ayant reçu des renforts, s'empare
des villes de la Kachgarie, dépossédant les Kara Khanides
(Ileks ou Al-i-Afrasyab) dont la dynastie avait été fondée
en 920 par Abd el Kerim Satok Kara Khan. Ye-liu Ta-che
(Te Tsoung) proclamé Gour Khan (Khan universel), établit
sa capitale à Balasaghoun, maître d'un empire considé-
rable qui s'étendait des K'ouen louen à la Sibérie, et du
Gobi à l'Oxus. Nous retrouverons les Kara K'i Tai plus tard.
Les Kin victorieux ne cherchaient qu'un prétexte pour
déclarer la guerre à l'Empire chinois. Après quelques in-
sultes et quelques négociations, ils demandèrent nettement
à la Chine de leur céder le Ho Toung et le Ho Pe, et que
désormais le Houang Ho serve de limite aux deux empires.
Tandis que T'oung Kouan portait cette nouvelle à l'em-
pereur, le général kin Niyamoho marchait sur T'ai Youen,
défendu par Tchang Hiao-chun. Grâce au traître Kouo Yo-
se, commandant du Ho Pe, qui livra Yen Chan fou à Oua Li
pou, celui-ci fit aisément la conquête de cette région.
Houei Tsoung découragé abdiqua à K'ai Foung (à la
première lune de 11 25), céda le trône au prince héritier et
quittant le palais impérial, se retira dans un autre palais,
avec le titre de Tao Kiiin T'ai Chang Houang Ti. On peut
dire que Houei Tsoung fut l'artisan de sa propre ruine ; tour
I. Mailla, VIII, p. 419.
LES SOUNG 141
à tour le jouet deTs'ai King qui le plongea dans les super-
stitions des Tao Che et de l'eunuque T'oung Kouan, il « avait
perdu l'empire et (plus tard) la liberté par sa faute : prince
d'un esprit médiocre, il présuma trop de sa prudence et de
ses lumières; peu judicieux et clairvoyant, il éloigna de la
Cour les personnes qui pouvaient lui donner les meilleurs
conseils, et ne donna sa confiance qu'à des fourbes et à des
flatteurs qui le firent tomber dans le précipice 1 ».
L'histoire de la Chine se répète constamment : souverain
faible, adonné au plaisir ou affolé par les superstitions,
parfois l'un et l'autre, ministres incapables quand ils ne sont
pas traîtres, eunuques tout puissants; aux fondateurs des
dynasties, souvent des hommes remarquables généralement
par leurs qualités guerrières qui semblent avoir épuisé
la force de leur race dans la lutte pour l'ascension suprême,
succèdent des princes rapidement efféminés par le luxe,
qui n'ont plus que les défauts des ancêtres dont les vertus
avaient fait la grandeur de leur famille. Telle s'est présentée
cette histoire sous les anciennes dynasties, telle nous la
verrons se reproduire de nos jours lorsque la dynastie
mandchoue, après avoir passé sous la forte direction d'un
K'ang Hi ou d'un K'ien Loung tombera aux faibles mains
d'un Kia K'ing ou d'un Hien Foung.
I. Mailla, VIII, p. 517.
CHAPITRE X
Les Soung (suite).
DÈS son avènement, le nouvel empereur s'empressa
d'envoyer Li Ye au roi des Kin pour lui offrir son
amitié; à King Youen fou, Li Ye rencontra Oua
Li-pou qui, lorsqu'il eut connu l'objet de sa mission, se prépa-
rait à retourner sur ses pas, lorsque le traître Kouo Yo-se, con-
naissant le triste état des affaires de la Chine, détermina le
général Kin à poursuivre sa campagne vers Siang Tcheou et
Siouen Tcheou (district de Tai Ming, TcheLi) qui furent pris.
Les troupes chinoises qui défendaient le Houang Ho
se débandèrent ; les Kin traversèrent le fleuve Jaune sans
difficulté et capturèrent Houa Tcheou (1126).
Dans ce danger extrême, l'emipereur Houei Tsoung, sur
le conseil de son fils, quitta K'ai Foung et se retira au
Kiang Nan, d'abord à Po Tcheou, puis à Tchen Kiang.
Li Kang, à la tête des troupes de K'ai Foung, repoussa
l'attaque des Kin qui furent obligés de se retirer. Néanmoins
l'empereur trop faible résolut d'accorder à l'ennemi ce qu'il
demanderait et, au lieu de l'énergique Li Kang, il dépêcha
le pusillanime Li Tchu à Oua Li-pou pour traiter des con-
ditions de la paix. Le général Kin répondit : « Si votre
maître veut avoir la paix avec nous, il faut qu'il nous
donne 500.000 taëls d'or, 50.000.000 de taels d'argent,
10.000 bœufs ou chevaux, et un million de pièces de soie;
il faut encore qu'il ait pour notre empereur le même respect
qu'un frère doit avoir pour son aîné, et qu'il lui donne cette
qualité; les Chinois nous renverront tous ceux des pays de
Yen et de Yun, qui sont dans leurs états, et ils nous céderont
les pays de Tchoung Chan, de T'ai Youen, de Ho Kien;
nous exigeons encore que votre maître nous donne un de
ses ministres et un des princes du premier ordre, pour nous
LES SOUNG 143
conduire au delà du Houang Ho; s'il accepte la paix à ces
conditions, aussitôt je m'en retourne » ^
Malgré les efforts de Li Kang, Li Pang-yen et quelques
autres firent accepter ces honteuses conditions par l'empe-
reur qui envoya en otages Tchang Pang-tch'ang et K'ang
Wang, neuvième fils de Houei Tsoung. Entre-temps, un
officier, nommé Tchoung Se-tao, apprenant le danger que
courait K'ai Foung, rassembla des troupes et s'avança
au-devant des Kin qui, effrayés, levèrent leur camp pendant
la nuit. Des troupes fraîches arrivaient continuellement
au secours de la ville, ce qui n'empêchait pas les Kin, con-
naissant la couardise de leur adversaire, d'augmenter leurs
prétentions. Yao Ping-tch'oung, qui avait amené des
troupes de renfort, attaqua sans ordre et se fit battre par
1 les Kin. Quoique furieux d'avoir été attaqué pendant que
se poursuivaient les négociations de paix, Oua Li-pou com-
prit qu'il lui serait difficile de prendre K'ai Foung de vive
force, et se contentant des avantages qu'il avait arrachés
à la faiblesse de l'empereur, il se retira vers le nord (1126).
Pendant ce temps, Niyamoho, abandonnant le siège de
T'ai Youen trop bien défendu par Tchang Hiao-chun,
descendit vers le midi et s'empara du Loung Te fou (Lou
Ngan fou, Chan Si). Irritation contre Li Pang-yen, auteur
de toute cette honte; il est disgracié et, inconsidérément,
K'in Tsoung révoque les clauses du traité qu'il avait juré,
les Kin poursuivant la guerre malgré leur parole, en parti-
culier ce qui concernait T'ai Youen, Tchoung Chan et Ho
Kien. Il envoie Tchoung Se-tchang pour défendre ces deux
dernières villes et Yao kou au secours de T'ai Youen.
Yao kou passe le Houang Ho et reprend Loung Te-fou,
tandis que Oua Li-pou accueilli à coups de flèches du côté
de Tchoung Chan et de Ho Kien regagne la Tartane.
« K'in Tsoung attribuant le mauvais état du gouverne-
ment aux changements que Wang Xgan-che y avait intro-
duits sous le règne de Chen Tsoung, les abolit entièrement
et ordonna qu'on s'en tint aux anciens règlements. Il voulut
de plus qu'on retirât du Miao de Confucius le portrait de
I. Mailla, VIII, p. 432.
144 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
ce ministre, et défendit tous ses livres sous de grièves
peines; il rétablit la réputation de ceux qui avaient été
dégradés par rapport à lui i. »
Niya moho avait laissé des troupes devant ï'ai Youen
pour la prendre par la famine ; les Chinois qui se portaient
au secours de cette ville furent complètement écrasés. Li
Kang, envoyé à son tour pour délivrer la ville, était à la tête
de trois corps qui, au lieu d'agir ensemble, arrivèrent les
uns après les autres et se firent battre successivement.
La Cour essaya de gagner les envoyés Leao, Ye-liu Yu- tou
et Siao Tchoung-koung au service des Kin qui se trouvaient
à K'ai Foung, mais ces manœuvres furent dévoilées à
Wan-yen Ou k'i mai qui fit partir contre la Chine Niyamoho
de Yun Tchoung et Oua Li-pou de Pao Tcheou.
Niyamoho s'empare d'assaut de T'ai Youen (1126),/
franchit par ruse le Houang Ho et rejoint Oua Li-pou près
de K'ai Foung. Malgré la vigoureuse défense du généra-
lissime, K'ang Wang, et de ses généraux, l'empereur se rend
au camp de Niyamoho et demande à se soumettre; cette
requête est envoyée à Ou k'i mai, roi des Kin, qui déclare
qu'il dégrade les deux empereurs et les réduit au rang du
peuple ; que les Chinois doivent leur choisir un successeur ;
faute d'une élection, les Kin désignèrent Tchang Pang-
tch'ang comme empereur de Ta Tchou. Les vainqueurs se
partagèrent les prisonniers et le butin : Oua Li-pou eut pour
lui Houei Tsoung, sa femme, la mère et la femme de Kang
Wang, des princes et des princesses; K'in Tsoung, qui devait
mourir en exil à la 6^ lune de 1156, âgé de 61 ans, sa femme,
le prince héritier, d'autres princes et d'autres princesses
échurent à Niyamoho. Tout ce troupeau impérial, avec ba-
gages et trésor, prit le chemin de la Tartarie (première
lune 1127). Ainsi finit misérablement la dynastie des Soung,
connue sous le nom de Pe Soung, Soung septentrionaux.
Seul avait échappé au désastre K'ang Wang, absent de K'ai
Foung lors de la reddition de la ville.
Loin de la Cour lorsque les Barbares l'assiégèrent pour
la seconde fois, K'ang W'Ang, neuvième fils de Houei
I. Mailla, VIII, pp. 439-440.
LES SOUNG 145
Tsoiing, échappa seul à la capture de la famille impériale
par les Kin. Tcliang Pang-tch'ang, proclamé malgré lui
par l'ennemi empereur de Ta Tchou, agissant avec la plus
entière loyauté, rappela l'impératrice Moung Che et avertit
K'ang Wang à Tsi Tcheou, qu'il était attendu pour rem-
placer sur le trône les souverains Soung emmenés en cap-
tivité; Tsoung Tseu et Liu Hao-wen joignirent leurs in-
stances aux siennes; K'ang Wang n'y céda que sur l'ordre
de l'impératrice.
Ayant quitté Tsi Tcheou, K'ang Wang se rendit à Ying
Tien fou (Nan King), où il fut rejoint par Tchang Pang-
tch'ang et un grand nombre d'officiers de province; le pre-
mier jour de la cinquième lune, il était élu empereur et il
proclamait une amnistie générale dont furent exceptés
Ts'ai King, T'oung Kouan, Tcliou Mien et Li Yen, qui
par leurs duperies avaient conduit Houei Tsoung et la
dynastie à la ruine. Tchang Pang-tch'ang fut récompensé
de sa conduite en étant créé Prince de Toung Xgan, avec
la permission de ne venir au palais que deux fois par
mois.
« Lorsque Niyamoho regagna la Tartarie, il laissa Yin
Tchou-kou avec dix mille hommes pour la garde de T'ai
Youen ; il envoya Chao ho camper à Tcheng Ting, et Leou
Che faire le siège de Ho Tchoung; il fit venir Mongko
pour s'emparer de Tseu-siang et de Po haï; Tadalouyé
faisait alors le siège de Ho Kien; le nouvel empereur qui
voulait conserver cette dernière ville, chargea ]\Ia Tchoung
et Tchang Houan de la secourir. Ces deux officiers ras-
semblèrent environ 10.000 hommes; mais en dégarnissant
quelques places, ils donnèrent moyen à Leou Che qui com-
mandait un gros corps de Tartares, de prendre Ho
Tchoung fou, Hiaï-Tcheou, Kiang Tcheou, Tseu Tcheou et
Chi Tcheou.
» Q uand le général Oua Li-pou apprit que les Chinois
avaient mis Kao Tsoung sur le trône, il proposa de ren-
voyer l'ancien empereur Houei Tsoung, et de faire ensuite
la paix avec la Chine; mais Niyamoho qui s'était emparé
de toute l'autorité, et qui agissait en maître, ne voulut point
146 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
y consentir. L'opposition de ce Tartare et la mort qui enleva
alors Oua Li-pou firent s'évanouir ce projet 1. »
Kao Tsoung prit comme ministre Li Kang, qui accepta
ces hautes fonctions malgré lui et s'occupa immédiatement
de la réorganisation de l'armée et de la construction de
chariots de guerre ; il est intéressant de noter en quoi con-
sistaient ces engins :
« Les provinces orientales et occidentales de la Cour
furent chargées de les construire sur le modèle de ceux que
Tchang Hing-tchoung avait inventés sous l'empereur Wou
Ti, de la dynastie des Tsin postérieurs. Ils étaient à quatre
roues, et avaient sur le devant deux traversiers, auxquels
étaient attelés les chevaux, et sur lesquels on plaçait les arcs
et les flèches; quatre hommes placés près des traversiers
servaient de conducteurs. Le pourtour du char était garni
dans la partie supérieure de boucliers, qui mettaient à
couvert la tête et la moitié du corps des soldats ; des plaques
de fer défendaient les pieds et le reste du corps; enfin sur
les côtés étaient des chaînes de fer : chacun de ces chars
pouvait contenir vingt-quatre combattants, qui avaient
assez d'espace pour manœuvrer sans gêne; les uns étaient
armés d'arcs et de flèches, les autres de longues piques
ou hallebardes et de demi-lances. Ces chars eu formant un
rang dans un combat, soutenaient à merveille la cavalerie
et l'infanterie ; ils avaient encore l'avantage dans un cam-
pement de mettre à couvert une armée, comme si elle avait
été dans une place fortifiée « ^.
Kao Tsoung avertit de son avènement au trône son père,
Houei Tsoung, qui s'en montra fort heureux; il eut aussi
des nouvelles de sa femme Hing Che. Li Kang, malgré sa
valeur, desservi par Houang Tsien-chen et Wang Pe-yen,
se retira après soixante-dix-sept jours de ministère. Sur le
conseil de ces deux intrigants et malgré l'avis de Tsoung
Tseu, qui commandait à K'ai Foung, l'empereur à la
10^ lune de 1127 transféra sa Cour de YingTien à Yang
Tcheou.
1. Mailla, VIII, pp. 456-7.
2. Mailla, VIII, pp. 458-459.
LES SOUNG 147
A la douzième lune, les Kin recommencèrent la guerre :
l'armée principale commandée par Niyamoho, devait
traverser le Houang Ho et attaquer le Ho Nan; Olito, fils
d'A kuu ta, s'empara de Ts'eu Tcheou et de Ts'ing Tcheou,
tandis que son lieutenant Wou Tcnou devait conquérir le
Chan Toung; une troisième armée devait pénétrer au
Chen Si pour attaquer les provinces de l'ouest. Mais le but
de l'envahisseur était en premier lieu K'ai Foung, défendu
par Tsoung Tseu qui envoya Licou Yen vers Houa Tcheou
et Lieou Ta vers Tcheng Tcheou, faisant bonne garde aux
passages du Houang Ho. La défense paraissant formidable,
Wou Tchou et Leou Che se retirèrent devant les Chinois;
mais ce n'était qu'une feinte de la part de ce dernier qui
passa le fleuve sur la glace à Han Tcheng, d'où il marcha
sur Toung Tcheou de Si-ngan, et Houa Tcheou qu'il prit
(1127). Niyamoho (11 28) fait saisir Teng Tcheou où les
Chinois avaient accumulé des grains en vue d'un prochain
voyage de l'empereur; il s'empare de Siang Yang, Kiun
Tcheou, Fang Tcheou, Tang Tcheou, Ju Tcheou, Tchen
Tcheou, Ts'aï Tcheou, Tcheng Tcheou et Ying Tchang,
dont il fit transporter tous les habitants dans la province
du Ho Pe 1.
Wou Tchou, arrivé par Tcheng Tcheou prjs de K'aï
Foung, se fait battre par les troupes de Tsoung Tseu, mais
Niyamoho répare cet échec par une victoire sur les généraux
Yen Tchoung-li qui est tué, Kouo Siun-men et Li King-
leang. Tsoung Tseu tente de contrebalancer ce désastre en
envoyant Tchang Houei contre les Tartares du côté de Koua
Tcheou, mais ce chef se trouvant en présence d'un adver-
saire, supérieur en nombre, est tué après une lutte acharnée ;
heureusement que Wang Siouen envoyé par Tsoung Tseu
avec un renfort chasse l'ennemi. ^ Il était bien regrettable
pour l'Empire, que Tsoung Tseu fût le seul fonctionnaire
aussi zélé et aussi capable : les deux ministres, Houang
Tsien-chan et Wang Pe-yen ne songeaient qu'à leurs propres
intérêts; ils détournèrent l'empereur de retourner à K'ai
1. Mailla, VIII, p. 462.
2. Mailla, VIII, p. 464.
148 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Foung, ainsi que le pressait de le faire le dévoué Tsoung
Tseu, qui, âgé de 70 ans, désolé de se voir si peu écouté,
mourut de chagrin ; son successeur Tou Tchoung compromit
son œuvre en mécontentant tout le monde.
A la huitième lune (1128), les deux empereurs prisonniers
furent conduits à Houei Ning fou en Tartarie, où ils furent
reçus par le roi Ouk'imai qui créa Houei Tsoung, prince du
troisième ordre du titre de Houen Te-koung,et K'in Tsoung,
prince du 4e ordre du titre de Tchoung Kouen-heou, et il fit
déporter au nord-est de Yen Chou (Pe King), lés" habitants
de la ville de Han Tcheou qui furent chargés de cultiver
la terre.
La mort de Tsoung Tseu ayant donné aux Kin un nou-
veau courage, ils reprirent leur plan de conquête de la
Chine. La petite ville de Pou Tcheou, assiégée par Niyamoho
et Olito, ne succomba qu'au bout de trente-trois jours
lorsque son défenseur Yang Tsouei-tchoung eut péri après
avoir causé à ses ennemis des pertes considérables (1128).
Leou Che et Pou Tcha d'autre part, maître d'une partie
du Ho Si, s'emparèrent de Yen Ngan au Chen Si, opération
que facilita grandement la haine réciproque de Wang
Chou et de Kiu Touan chargés de secourir la place.
Dans le Ho Pe, le général Wou Tchou prend K'ai Te fou
et Siang Tcheou (Tchang Te, dans le Ho Nan); au Chan
Toung, le général Talan assiège Tsi Nan dont le gouverneur
Lieou Yu qu'il a gagné se rend, mais n'est pas suivi par
la garnison et le peuple. Après la capture de Pou Tcheou,
Olito s'empare de Tai Ming longtemps défendu par Kouo
Young qui, refusant de passer au service des Kin, est
mis à mort. Niyamoho prend Siu Tcheou (Pe Siu Tcheou,
du Kiang Nan) malgré la belle défense du gouverneur Wang
Fou et de son fils Wang Yi laissés sans secours (1129);
Wang Fou ayant décliné les offres du vainqueur fut exécuté.
Le général soung Han Che-tchoung ayant dégarni le Houaï
Yang pour réunir ses troupes à celles du Chan Toung et
essayer de recouvrer Pou Tcheou, Niyamoho profite de cette
circonstance favorable, envoie 10.000 hommes vers Yang
Tcheou, marche lui-même contre Han Che-tchoung qui
LES SOUNG 149
se sauve, et s'empare de Se Tcheou du Kiang Nan. Lieou
Kouang-che envoyé par l'empereur pour défendre le Houai
Ho, se retire devant Xiyamoho qui franchit la rivière et
occupe ïchou Tcheou (Houai Ngan fou, Kiang Nan) et
T'ien Tchang (Kiang Xan). Averti par l'eunuque Houang
Siun, l'empereur fuit précipitamment à Koua Tcheou où
il s'embarque sur le Kiang pour Tchen Kiang. Sur le con-
seil de Wang Youen, de Tchen Kiang, il décide de se rendre
à Hang Tcheou; il laisse Lieou Kouang à Tchen Kiang,
nomme Liu Yi-hao gouverneur de Kiang Houai et charge
Yang W'ei-tchoung de la défense de Kiang Ning. Les Tar-
tares incendièrent Yang Tcheou, puis se retirèrent; Liu
Yi-hao s'empressa de faire passer le Kiang à Tchen Yen,
qui rentra dans Yang Tcheou (i 129). Arrivé à Hang Tcheou,
l'empereur s'empressa de se débarrasser de ses deux mi-
nistres qu'il préposa, Houang Tsicn-chen à la garde du
Kiang, \Vang Pe-yen à celle de Hang Tcheou, tandis qu'il
plaça à la tête de son conseil, Wang Youen qui, peu de temps
après, fut assassiné à l'instigation de Miao Fou, par Lieou
Tcheng-yen, chef d'un complot contre les eunuques, dont
un grand nombre furent massacrés. Kao Tsoung fut obligé
de livrer à Miao Fou et à ses complices les eunuques Kang Li
et Tseng Tche qui furent mis à mort immédiatement. Miao
Fou exigea ensuite que Kao Tsoung remit le gouvernement
à l'impératrice et qu'il envoyât une ambassade aux Kin
pour traiter de la paix; le faible monarque accepta tout;
il consentait même à abdiquer en faveur de son fils, si l'im-
pératrice le lui demandait par écrit. Miao Fou avait eu le
tort de ne pas s'assurer le concours des provinces : Tchang
Siun, gouverneur de Pin Kiang, avec l'aide de Liu Yi-hao,
gouverneur de Kiang Ning, de Lieou Kouang-che, gouverneur
de Tchen Kiang, du général Han Che-tchoung, entrèrent à
Hang Tcheou et rétablirent l'empereur, tandis que ]\liao Fou
et Lieou Tcheng-yen se retiraient. Kao Tsoung partit de
Hang Tcheou pour tenir sa Cour à Kiang Ning que, par son
ordre, on nomma désormais Kien K'ang; quant aux rebelles
Lieou Tcheng-yen et Miao Fou, poursuivis par Han Che-
tchoung, ils furent faits prisonniers et le second fut décapité.
150 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Fort heureusement les Kin avaient ignoré ces troubles
intérieurs de la Chine et n'avaient pu en profiter; quand
ils les apprirent, il était trop tard, mais sans perdre de
temps Ouk'imai envoya aux pays de Yen, de Yun et de
Ho Sou, trois corps d'armée sous le commandement de
Wou Tchou qui s'emparèrent des villes de Ts'eu Tcheou
Chen Tcheou, Mi Tcheou et Hing jen fou.
Après des démarches humiliantes près de ses ennemis,
Kao Tsoung, abandonnant le séjour de Kien K'ang comme
peu sûr, retourna à Hang Tcheou, qu'il avait baptisé Lin
Ngan;Tou Tchoungfut chargé delà garde de Kien K'ang,
Hang Che-tchoung de celle de Tchen Kiang et Lieou
Kouang-che de celle de T'aï P'ing. Cependant Wou Tchou
s'avançait avec deux corps : l'un entrait dans le Kiang
Toung par Tchou Tcheou de Nan King et Ho Tcheou du
Hou Kouang, l'autre pénétrait au Kiang Si par Ki Tcheou
et Houang Tcheou du Hou Kouang, tandis que l'empereur
fuyait devant l'invasion jusqu'à Yue Tcheou (Chao Hing
fou, Tche Kiang).
Les Tartares franchirent le Kiang à Houang Tcheou et
parurent devant Kiang Tcheou (Kieou Kiang) sur le Grand
"Fleuve près dulacP'o yang, d'où Lieou Kouang-che s'enfuit
à Nan Kang; ils poussèrent jusqu'à Houng Tcheou (Nan
Tch'ang) où résidait l'impératrice, qui se retira au sud du
Kiang Si à Kien Tcheou (Kan Tcheou) ; le gouverne-
ment et la garnison suivirent l'exemple; enfin à Kien
Tcheou l'ennemi fut arrêté par le général Hou Yeou et
obligé de retourner à Houng Tcheou.
L'autre armée kin traversa le Kiang à Ma kia, prit
T'ai P'ing Tcheou, défit les troupes du gouverneur du
Kiang Houai qui se retira à Kien K'ang. Ce gouverneur
Tou Tchoung, gagné par les promesses de Wou Tchou qui
lui promit le traitement jadis accordé à Tchang Pang-
tch'ang, c'est-à-dire de lui donner le gouvernement de la
Chine, rendit Kien K'ang; envoyé en Tartarie, le transfuge
fut traité par Niyamoho avec le mépris qu'il méritait.
Epouvanté de l'occupation de Kien K'ang, l'empereur
s'enfuit à Ming Tcheou (Ning Po), tandis que Wou Tchou
LKS SOUNG 151
parti de Kien K'ang, s'empare de Kouang Te fou et s'avance
vers Lin Ngan qu'évacue avec ses troupes le commandant
Kan Yun-tche; apprenant que Kao Tsoung est à Ming
T cheou, il y envoie la cavalerie d'Alipolohou, mais prévenu
à temps, l'empereur prend la mer pour Ting Hai Hien.
Alipolohou traverse le Ts'ien Tang, arrive à Yue Tcheou,
qui lui ouvre ses portes, franchit le Tsao wou kiang, mais à
l'ouest de Ming Tcheou, au pont de Kao Kiao, il est battu
par le général Tchang Tsiun et obligé de rejoindre l'armée
de Wou Tchou (1129). Non découragés, les Kin reviennent
attaquer Ming Tcheou (1130), mais, après avoir perdu la
moitié de leur armée défaite par Tchang Tsiun et Lieou
Houng-tao, ils sont obligés d'incendier leur camp et de se
replier à Yu Yao pour demander des secours à Wou Tchou.
Celui-ci accourt avec Ahpolohou et des troupes fraîches et
devant ces forces supérieures Tchang Tsiun est obligé de
se retirer à T'ai Tcheou, tandis que Lieou Houng-tao est
forcé d'abandonner aux Kin, Ming Tcheou, dont les habi-
tants sans défense sont impitoyablement massacrés par le
vainqueur. Les Kin poursuivent l'empereur jusque sur la
mer, mais les joncjues impériales, commandées par Tchang
Koung-yu chassent les bateaux ennemis et conduisent le
prince en sécurité à Wen Tcheou. Wou Tchou, désappointé,
incendie Lin Ngan et remonte vers le nord.
Le général tartare Leou Che, battu par Li Yen-sien, re-
vient avec des forces considérables assiéger au Ho Nan
la ville de Chen Tcheou, qu'il ne peut prendre que par la
famine. Par la jalousie de Ku Touan, qui négUge de lui
amener comme renforts les troupes de King Youen,
Li Yen-sien abandonné à son sort, désespéré, se précipite
dans le Houang Ho, tandis que la population de Chen
Tcheou est passée au fil de l'épée par Leou Che.
Wou Tchou venant de Lin Ngan et de Siou Tcheou force
le général Tcheou Wang à se réfugier sur le lac T'ai Hou;
le chef tartare pénètre dans P'ing Kiang abandonné par son
gouverneur Tang Toung-ye; la ville est mise au pillage et
50.000 habitants sont massacrés; Tchang Tcheou tombe
ensuite et Wou Tchou s'avance vers Tchen Kiang, mais
152 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Han Che-tchoung lui barre heureusement la route avec
ses grandes jonques de mer, qui suivent la rive nord du
Kiang, tandis que les barques fluviales de son adversaire
longent la rive sud du fleuve et sont constamment harcelées
par les bâtiments chinois plus puissants. Wou Tchou essaie
d'échapper à l'étreinte qui le menace en passant par le canal
de Ts'in Houai, rivière près de Kien K'ang, mais assailli
inopinément par Yo Fei, le général kin est obhgé de rentrer
dans le Kiang. "Des renforts qui lui sont envoyées de Wei
Tcheou par Talan lui permettent de tenter une fois encore
le passage du Kiang à Houang Tien-tang, mais il est de
nouveau repoussé par Han Che-tchoung. Wou Tchou était
plongé dans les plus amères réflexions, lorsque le conseil d'un
nommé ^^'ANG, originaire du Fou kien, le tira d'embarras :
il suffisait d'attendre un jour de calme et de passer le Kiang
sur de petites barques à rames, tandis que, faute de vent,
les grandes jonques de mer chinoises seraient immobilistes;
l'opération réussit parfaitement et Han Che-tchoung se
retira à Tchen Kiang; bien qu'il n'eut que 8.000 hommes,
il attaqua pendant quarante-huit jours à Lou ho hien les
100.000 hommes de Wou Tchou et, quoique obUgé de battre
en retraite devant la supériorité du nombre des adversaires,
il infligea aux Tartares une leçon telle qu'ils ne furent plus
tentés de passer le Kiang.
Le général kin demande à son adversaire à quelles
conditions, il le laissera passer; celui-ci répond : «Qu'on
nous renvoie les deux empereurs que l'on retient injuste-
ment, et qu'on nous restitue tout le pays qu'on nous a pris;
à ces conditions je livre le passage » 1.
Ou k'i maï nomma à la 9^ lune de 1130 Lieou Yu empe-
reur à Ta Ming-fou (Tche Li) ; le nouvel empire qui était
placé sous la dépendance des Kin et suivant leur calendrier,
fut nommé Ts'i.
Tchang Tsiun qui commandait au Chen Si s'avança dans
le Ho Nan pour arrêter Wou Tchou qui, après avoir franchi
le Kiang, marchait vers le nord; à cette nouvelle, ce dernier
modifie son itinéraire et se dirige vers le Chen Si où il est
I. Mailla, VIII, p. 495.
LES SOUNG 153
rejoint par le général Olito et ses forces. Tchang Tsiun
retourne au Chen Si, livre bataille aux Kin, près de Fou
P'ing, au S. E. de Yo Tchcou, dans la dépendance de Si-Ngan
fou, et, après une lutte acharnée, est obligé de se retirer,
mais les Tartares n'osèrent le poursuivre et toutes les places
étant gardées, ils rentrèrent dans leur pays. L'empereur
profita de ce que l'ennemi avait évacué le Kiang Houai et
fe Tchc Kiang pour descendre à terre et s'installer à Yue
Tcheou. L'impuissance du gouvernement suscitait un mé-
contentement général; une révolte, rapidement écrasée
par les généraux Tchang Tsiun et Ho Fei, éclata au Kiang
Si (1131).
A la troisième lune (1131), alors que Tchang Tsiun était
dans le pays de Chou, Wou Tchou pénétra inopinément
dans le Chen Si, et « se rencht maître de Koung Tcheou, de
Tao Tcheou, de Ho Tcheou, de Lo Tcheou, de Lan Tcheou,
de Kouo Tcheou, de Tsi Che Tcheou et de Si Ning Tcheou,
et par ces conquêtes les Tartares se virent en possession des
deux chemins de King Youen et de Hi Ho qui leur demeu-
rèrent dans la suite; ainsi il ne resta plus à l'empire dans
cette province que les départements de K'iai Tcheou, de
Tcheng Tcheou, de Min Tcheou, de Foung Tcheou et de
Tao Tcheou qu'on reprit, de Ho chang youen de la dépen-
dance de Foung Siang, et de Fang chan youen de la dépen-
dance de Soung Tcheou » ^ Enhardi par ces succès, Wou
Tchou poussa jusqu'au pays de Chou, mais sur sa route
il rencontra Wou Kiai envoyé par Tchang Tsiun qui avait
prévu le dessein de son adversaire.
Wou Tchou divisa son armée en deux corps : l'un com-
mandé par Molli devait, par Wou lo tche ho, K'iai Tcheou
et Tcheng Tcheou, se rendre au quartier-général de Ho
chang youen, mais à Wou lo tche ho, il rencontra les
troupes de Wou Kiai qui l'arrêtèrent et l'obligèrent à se
retirer au sud-ouest de Han Tchoung fou; repoussé égale-
ment à Ts'ing Tsien kou houan, j\Iouli fut obligé de renoncer
à toute attaque et à se retirer; à la tête de l'autre corps
d'armée de 100.000 hommes, Wou Tchou jette un pont sur
I. Mailla, VIII, p. 500.
154 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
le Houei Ho et arriva à Ho Chang youen, défendu par
Wou Kiai qu'il ne peut forcer. Wou Tchou essaie de se
frayer une autre route, mais talonné par Wou Kiai, il est
écrasé, blessé et échappe à grand' peine au désastre de ses
troupes. Ecœurés de leurs insuccès les Kin abandonnent
le Chen Si à Lieou Yu, auquel ils avaient donné le titre
d'empereur.
L'année suivante (1132), profitant de la retraite des Tar-
tares, par l'intermédiaire du premier ministre Liu Yi-hao,
un placet fut présenté à l'empereur pour l'engager à se
rapprocher du centre de l'Empire : Kao Tsoung fit droit à
la requête, et au commencement de l'année 1132, il quittait
avec sa Cour Yue Tcheou, dont il venait de changer le nom
en celui de Chao Hing fou, pour Lin Ngan. Le prétendu
empereur de la nomination des Tartares, Lieou Yu, suivit
son exemple et alla s'installer au Ho Nan à Pien King ou
K'aï Foung où, jouant son rôle au sérieux, il plaça les ta-
blettes de son père et de son grand père promus empereurs
dans la salle des ancêtres des Soung. ^
Prolîtant d'une période de tranquilUté, Niyamoho et les
autres généraux kin pressèrent Ou k'imai de désigner un
prince héritier ou Ngan pan pou ki liei, proposant «Hola,
petit-neveu de son prédécesseur, fils de Ching kou, prince
de Foung. Hola n'était point du goût de Ou k'i mai, mais
craignant de mécontenter ses généraux, il le nomma Ngan
pan pou ki liei, et déclara en même temps Poulouhou, son
fils, Koe lun pou ki liei, qui était une des premières et des plus
considérables charges parmi les Kin » ^.
Les victoires de Wou Kiai avaient profondément humilié
les Kin qui, pour réparer leur défaite, firent un grand détour
vers Jao Foung kouan, territoire de Si Hiang hien, dans la
préfecture de Han Tchoung, Chen Si occidental, dans le but
d'envahir le Se Tch'ouan par une route difficile et mal dé-
fendue, supposaient-ils, par Lieou Tseu-yu. Saliho, descen-
dant de Ngan ti, troisième roi jou tchen, fut placé à la tête
d'une grande armée tartare contre laquelle marcha Wang
1. Mailla, VIII, p. 503.
2. Mailla, VIII, p. 504.
LKS SOUNG 155
Youen qui frit défait et obligé de se replier sur Jao Foung
kouan, tandis que le commandant de la région faisait appel
à W'ou Kiai, qui arriva immédiatement, mais ne put em-
pêcher, malgré son intrépidité, les Kin de forcer la passe ;
en conséquence, il se retira pour garder Si Hien pendant
que Lieou Tseu-yu se retirait à San ts'iouen hien (1133). Les
Tartares s'emparèrent de Hing Youen (Yang Hien) et
s'avancèrent vers le Se Tch'ouan où Lieou Tseu-yu n'avait
que 300 hommes à leur opposer ! Mais Wou Kiai accourut
le rejoindre, mit les Tartares en fuite dans une série d'heu-
reux combats et seul Saliho avec quelques cavaliers purent
échapper au désastre. Wou Kiai, prévoyant de la part des
Kin une nouvelle et formidable attaque, abandonna Ho
chang Youen difficile à défendre et construisit, plus près du
Se Tch'ouan, une autre forteresse qu'il appela Cha kin ping
et en confia la garde à sonfiilsWou Lin (i 133). Ses prévisions
se réalisèrent : en effet, à la 3® lune de 1134, Wou Tchou,
Saliho et Lieou Koue, favori de Lieou Yu, qui devait ap-
prendre aux Tartares la manière des Chinois de combattre
dans les montagnes, avec une armée de cent mille hommes,
s'emparèrent de Ho Chang youen et de la forteresse de
Hien Jen kouan (forteresse des Immortels, territoire de
Foung Hien) et s'ouvrirent un chemin à travers les bois du
Tieï Chan. Wou Lin fut attaqué à l'est par Wou Tchou, et
à l'ouest par Han Tchang, mais Wou Kiai venu à la res-
cousse mit les Tartares en fuite.
D'un autre côté, le célèbre Yo Fei, originaire de T'ang
yin hien, sous-préfecture de Tchang Te (Ho Nan), ayant
rétabli l'ordre troublé par les rebelles dans les provinces de
Kiang Si et de Kiang Nan, se prépara à reprendre Siang
Yang, qui s'était déclaré pour Lieou Yu. Yo Fei ayant passé
le Kiang, prit Ying Tcheou défendu par le présomptueux
King Tchao qui, voyant la position désespérée, se jeta du
haut des murailles de la ville, et s'avança vers Siang Yang
qui se rendit, lorsque dans une bataille rangée sur les bords
de la rivière Siang Kiang, Li Tcheng, général des troupes
de Lieou Yu eût été écrasé; une nouvelle victoire à Sin Ye
compléta la déroute des adversaires de Yo Fei; celui-ci lit
156 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
rentrer sous l'obéissance de l'empereur, Soueï Tcheou, Tang
Tcheou, Teng Tcheou, Sin Yang Kiun et tout le pays de
Siang hani. Ou k'i mai, qui ne désirait pas abandonner Lieou
Yu, qui lui était utile, se hâta de lui fournir 50.000 hommes
des troupes chinoises du Po Hai, commandées par Olito et
Talan, avec une avant-garde dirigée par W'ou Tchou ;
l'armée de Lieou Yu avait pour chefs Lieou Lin, son fils,
et Lieou Yi, son neveu. La cavalerie alla attaquer Tchou
Tcheou (Houai Ngan fou), tandis que l'infanterie devait
assiéger Tcheng Tcheou ^.
Ce fut au général Han Che-tchoung que l'empereur con^a
le soin d'arrêter l'invasion des Kin; envoyé à Yang Tcheou,
il divisa son armée en deux corps : l'un destiné à défendre
Tcheng Tcheou contre l'infanterie des Kin; avec le second,
composé de cavalerie, il alla camper à Ta Yi. Puis, il fit cou-
rir le bruit qu'il se rendait à Ping Kiang : les Kin tombèrent
dans le panneau : « Han Che-tchoung avait détaché de son
armée vingt pelotons qu'il avait mis en embuscade en vingt
endroits différents, avec ordre de donner sur les ennemis
lorsqu'ils entendraient battre ses tambours. Tabouyé, un
des généraux kin, commandait leurs cuirassiers qu'il
avait divisés en cinq brigades. C'était l'élite de leur armée,
et Hou Che-tchoung visait principalement à les enlever.
Lorsque ces brigades débouchèrent près du lieu où la cava-
lerie impériale était en embuscade, Han Che-tchoung leva
lui-même un étendard, et au bruit effroyable de ses tambours
les Chinois sortirent tout à coup, et donnèrent si vivement
sur ces cuirassiers, qu'ils y mirent du désordre ; ensuite Han
Che-tchoung fit avancer deux corps de troupes, les uns por-
tant de grands crochets pour tirer ces cuirassiers de dessus
leurs chevaux, et les autres armés de longs coutelas destinés
à couper les pieds des chevaux. Ces instruments meurtriers
firent une terrible destruction d'hommes et de chevaux :
Tabouyé et environ deux à trois cents hommes furent faits
prisonniers » ^.
1. Mailla, VIII, p. 511.
2. Mailla, VIII, p. 512.
3. Mailla, VIII, p. 513.
LES SOUNG 157
Le général Toiing Min envoyé par Han Che-tchoung rem-
porta une victoire du côté de Tien Tchang (Kiang Nan) à
Ya keou kiao. Hiaï Youen défendait avec peine Tcheng
Tcheou, mais l'arrivée d'un corps de cavalerie commandé
par Tcheng Min, dépêché par Han Che-tchoung, la présence
de ce général lui-même, obligèrent les Tartares à. fuir en
traversant à la nage le Houang Ho dans lequel ils perdirent
beaucoup des leurs (1134). KaoTsoung, rendu brave subite-
ment par la victoire de son général^ refusa désormais, non
seulement de reconnaître Lieou Yu comme empereur des
Ts'i,mais encore il ordonna qu'il fut mis en jugement, traité
comme rebelle, privé de tout honneur, mis au rang de
peuple 1.
Les Tartares ne furent pas plus heureux à Liu Tcheou
(Kiang Nan) dont ils désiraient de faire le siège. Sur la
demande de secours du gouverneur de cette place, peu
défendue, Yo Fei lui envoya Niou Kao et Siu King avec des
renforts devant lesquels les Tartares prirent la fuite pour-
suivis par le premier de ces généraux, qui en tua un grand
nombre.
Après les désastres de cette campagne, tandis que les
troupes de Lieou Yu se retiraient, Olito, Wou Tchou et Talan
ne songeaient plus qu'à retourner dans leur pays où le
mauvais état de santé d'Ouk'i mai les rappelait. Ce prince
mourut en effet à la première lune de 1135, dans la treizième
année de son règne, l'un des plus importants de l'histoire
des Kin; on lui donna pour successeur Hola ou Holoma,
qui donna le titre d'empereur à Chen Koue, prince de
Foung, son père, et celui d'impératrice à Pou Tcha, sa
mère; «ensuite, pour conserver dans la ligne directe, de père
en fils, l'empire des Tartares, il donna à tous ses ancêtres
depuis Han pou des titres honorifiques suivant la coutume
chinoise » ^.
Lorsque les Tartares marchèrent vers le midi, Wou Lin,
mettant leur éloignement à profit, se rendit maître de Tsin
Tcheou; Saliho tenta de reprendre cette ville, mais Wou
1. Mailla, VIII, p. 514.
2. Mailla, VIII, p. 516.
158 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Kiai qui veillait, plaça Yang Tcheng en embuscade, qui défit
le général kin et l'obligea à la retraite.
A la quatrième lune de l'année 1135, mourut en capti-
vité chez les Kin, dans la ville de Wou Koue-tch'eng (Ning
kou t'a, Kirin), le misérable empereur Houei Tsoung, âgé
de 54 ans ; son fils Kao Tsoung resta deux ans sans avoir
connaissance de la mort de son père.
Si les Kin étaient un danger pour les Chinois, à leur tour
ils étaient menacés au nord par un autre groupe tartare, les
Mong kous qui devaient un jour les balayer dans leur
marche triomphante; dès 1135, le roi des Kin, Holoma, en-
voyait, pour les arrêter, le général Hou cha kou qui se fit
battre à Hai Ling. Les Kin envoyèrent contre les Mongols
une nouvelle armée plus considérable.
Lieou Yu, auquel les Kin refusèrent tout secours, se crut
néanmoins a'ssez fort pour attaquer les Chinois avec ses
seules forces; il « assembla jusqu'à trois cent mille hommes,'
mais la plupart sans expérience dans la guerre ; il les divisa
en trois corps, auxquels il fit prendre trois routes différentes.
Lieou Lin, son fils, qui commandait un de ces corpc, prit sa
route par Cheou tchun, pour aller se saisir de Ho Fei, ville
dépendante de Lin Tcheou. Lieou Yi, son neveu prit le
chemin de l'est, et alla par la montagne Tse king chan, dans
l'intention d'attaquer Ting Youen; enfin Koung Yen-tan
alla par Kouang Tcheou se rendre maître de la ville de
Lou Ngan ^ ».
Les généraux chinois se trouvaient : Tchang Tsiun à Hiu
Yi, Yang Yi-tchoung à Se Tcheou, Han Che-tchoung à
Tchou Tcheou, Yo Feï à Wou Tcheou, Lieou Kouang-che
à Lin Tcheou ^. Yang Yi-tchoung apprenant la marche de
Lieou Yi sur Ting Youen, s'avança au devant de lui, battit
son avant-garde à Yue kia fang, le poursuivit alors qu'il
se préparait à rejoindre Lieou Lin, l'obligea à livrer bataille
à Ngheou tang, et renforcé par l'arrivée de Tchang Tsiun,
écrasa son armée qui périt ou rendit les armes : Lieou Yi
se sauva difficilement avec quelques cavaliers. A la nouvelle
1. Mailla, VIII, p. 519.
2. Mailla, /. c, p. 519.
LES SOUNG 159
de cette défaite, Licou Lin qui battait en retraite, fut pour-
chassé et quant à la troisième armée, qui faisait le siège de
Kouang Tcheou, elle se retira sans tarder. Les Kin qui
n'avaient élevé Lieou Yu que dans l'espoir qu'il serait assez
fort pour constituer dans le Ho Nan vm état-tampon entre
eux et les Soung, s'apercevant de sa faiblesse et de son
incapacité, songèrent à se débarrasser de lui; l'occasion
s'offrit bientôt.
Niyamoho, guerrier de valeur, et premier ministre des
Kin, ainsi que son collègue et ami Kao King soutenaient
Lieou Yu ; leur rival Pou lou hou, déterminé à ruiner leur
influence, réussit à faire condamner à mort Kao King, comme
conspirateur et Niyamoho fut dégradé ; ne voulant pas sur-
vivre à son déshonneur, celui-ci s'empoisonna (7^ lune 1137) ;
par cette mort Wou Tchou, qui détestait Lieou Yu, se trouva
libre d'agir contre lui. Pour précipiter son action, le général
chinois Yo Fei, feignant d'être d'accord avec Lieou Yu,
écrivit à ce dernier une lettre dans laquelle il lui proposait
de tuer Wpu Tchou et il s'arrangea de manière que la lettre
tombât entre les mains du général tartare. Sous prétexte
d'entamer les hostilités contre les Chinois, Talan et Wou
Tchou pénétrèrent dans K'ai Foung, et ce dernier, porteur
d'un ordre de Hola, destituant Lieou Yu, s'empara du soi-
disant empereur (ii^ lune 1137) et l'expédia avec sa famille
et ses richesses en Tartarie où il mourut à la 9^ lune de
1146; il avait reçu le titre de Chou Wang (roi de Se
Tch'ouan).
Han Che-tchoung et Yo Fei étaient d'avis que l'occasion
était bonne de reprendre le Ho Nan, mais Wang Louen,
de retour de la Cour du Nord où il avait été envoyé, an-
nonça que les Kin avaient décidé, n'étant pas assez puis-
sants pour les défendre, de restituer cette province et même
le Chen Si et de renvoyer les corps de l'empereur Houei
Tsoung et de l'impératrice, ces propositions avaient d'ail-
leurs l'appui de Poulouhou, des négociations furent enta-
mées en conséquence; elles furent pénibles pour l'orgueil
des Soung ; malgré le cérémonial humiliant exigé par Tchang
Toung kou, l'agent des Kin, et la rédaction des lettres
l6o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
patentes constatant la restitution des provinces qui
s'adressait au peuple de Kiang Nan et non à l'empereur,
Kao Tsoung accepta les conditions qui lui étaient impo-
sées sur le conseil de son premier ministre Ts'in Kouei.
« A la huitième lune, le roi des Kin détermina les diffé-
rentes villes où il pourrait tenir sa Cour. La première de
toutes fut Houeï Ning fou, dans le district de Haï kou,
ancien pays des NutcJié sauvages, c'est-à-dire des Kin; cette
ville était située à la source de la rivière Antchou-hou :
il voulut qu'on l'appelât dorénavant Chang King ou la
Première Cour. Il donna à la ville de Lin Houang fou, la pre-
mière Cour des Leao, le nom de Cour septentrionale ou Pe
King; la ville de Leao Yang fut appelée la Cour orientale
ou Toung King; il donna encore à T'aï Toung, le nom de
Cour Occidentale ou Si King ; à Ta Hing, celui de Cour du
Midi ou Nan King, et enfin à Ta Ting fou, celui de Cour
du Milieu ou Tchoung King i. »
La province de Ho Nan fut remise par Wou Tchou à
Wang Louen qui fut nommé gouverneur de Pien Leang,
L'empereur accorda alors une amnistie générg-le (1139).
Cette même année, à la 6^ lune, mourait Li K'ien-chouen, roi
des Hia, remplacé par son fils Li Jen-hiao. Pou-lou-hou, fils
aîné de Ou- k'i- mai conspira contre Hola avec Wou lou kouan,
prince de Yen et ministre d'Etat, et avec le général Talan ;
les deux premiers furent mis à mort, et Talan fut rétrogradé,
mais, comme on apprit peu après que ce général complotait
à nouveau avec Hou lan, prince de Yi, il fut exécuté avec
son complice.
Tout en rendant Pien Leang aux Soung, les Kin avaient
interdit à Wang Louen de franchir la frontière de Tartarie ;
le gouverneur Soung, froissé d'une défense qui semblait
mettre sa bonne foi en suspicion, laissant Moung Yu à la
garde de Pien Leang, se rendit à la Cour des Kin pour dis-
siper tout malentendu; il ne pouvait arriver plus mal à
propos ; on venait de découvrir le complot de Pou lou hou ;
Wou Tchou persuada à Hola que Wang Louen était l'un
des complices; le malheureux Soung fut jeté en prison à Ho
Kien, après qu'on lui eût donné l'ordre d'écrire à son maître
I. Mailla, VIII, p. 527.
LES SOUNG l6l
de renvoyer en Tartarie les fonctionnaires kin du Ho Toung
et du Ho Pe.
Hola ne tarda pas à regretter les deux provinces qu'il avait
bénévolement cédées aux Soung, et sur le conseil de Wou
Tchou, il s'installa à Yen King pour surveiller la campagne
qu'il allait faire entreprendre pour les recouvrer. Il envoya
Wou Tchou dans le Ho Nan, Saliho dans le Chen Si, et
Niéli dans le Chan Toung; on se rendit facilement maître
de ces provinces dégarnies de troupes : Moung Yu passa
même au service des Kin ; mais ceux-ci allaient se trouver
en face d'ennemis redoutables.
Wou Lin, fils du brave Wou Kiai dont il allait égaler
les exploits, envoyé au Chen Si bat trois fois les Kin à Fou
Foung et leur général Saliho s 'échappant à grand'peine,
s'établit sur la défensive à Foung Siang. Lieou Ki envoyé
à Pien Leang par l'empereur apprenant en arrivant à Chun
Tchang (Ying Tcheou, district de Foung Yen fou du Kiang
Nan) que Wou Tchou prépare le siège de cette place, orga
nise la résistance et force les Kin à se retirer. Avec loo.ooo
hommes, Wou Tchou accourt de Pien Leang au secours de
Chun Tchang, mais il est complètement défait par Lieou Ki
et obligé de fuir : on évaluait ses pertes à 80.000 hommes ;
le désastre fut si grand que les Kin songèrent à transporter
dans le nord les trésors du pays de Yen et à abandonner
le Chan Toung, le Ho Nan et le Chen Si.
Apprenant que les Kin avaient repris le Ho Nan, le gé-
néral Yo Fei, après leur avoir infligé trois défaites, reprend
Ts'ai Tcheou, Houai Ning fou, Tcheng Tcheou, ainsi que la
Cour occidentale, Nan Tch'eng kiun,Tch'ao Tcheou, les huit
bien de Yi Yang et Jou Tcheou 1. Il s'installa ensuite à Yen
Tch'eng où il fut attaqué par Wou Tchou à la tête de l'élite
de l'armée tartare dont la cavalerie fut massacrée. Yo Fei
envoie ensuite son fils Yo Yun à Ying Tch'ang où il devance
Wou Tchou qui est encore battu et perd son gendre Hia-
kinou. Voulant couper la ligne de retraite des Kin dans le
Chan Toung et le Ho Pe, Yo Fei fait passer le Houang Ho à
Leang Hing; les populations et même des généraux kin
I. Mailla, /. c, p. 534.
102- HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
se rendent au vainqueur. Wou Tchou lui-même, craignant
de voir couper sa ligne de retraite, se préparait à abandonner
Pien Leang et à rentrer en Tartarie lorsqu'il en fut dissuadé
par un lettré.
De basses intrigues de Cour allaient en effet ruiner l'œuvre
du dévoué et brave Yo Fei. Le ministre Ts'in Kouei, jaloux
de lui, cacha ses victoires à l'empereur et lui fit donner
l'ordre d'assembler ses troupes et de retourner à Wou
Tcheou; désespéré d'être condamné à abandonner le fruit
de ses victoires, Yo Fei envoie sa démission ; on la refuse ;
d'autre part les généraux ayant été rappelés, la province
de Ho Nan retombe aux mains des Kin qui la colonise
avec des Niu Tchen et des K'i Tan.
En 1141, Wou Tchou, de nouveau maître du Ho Nan,
franchit le Houai Ho et s'empare de Lin Tcheou, mais il y
est battu par Lieou Ki et Yang Che-tchoung envoyés par la
Cour chinoise et il est obligé de repasser le fleuve après avoir
perdu plus de 10.000 hommes. Wou Tchou écrit alors au
ministre soung Ts'in Kouei que Yo Fei était le seul obstacle
à la paix, qui serait signée lorsque ce général aurait disparu.
Un tel désir allait au devant des souhaits du misérable
ministre, qui répondit que l'obstacle était facile à supprimer
et commença immédiatement des pourparlers avec l'enne-
mi. Moins facile que ne le croyait Ts'in Kouei était de faire
disparaître le serviteur intègre et fidèle qu'était Yo Fei.
Ts'in Kouei suborna de faux témoins et ordonna à
Yo Fei et à son fils de se rendre à la prison de Ling Nan
(Kouang Toung) ; sachant leur innocence, le général et son
fils Yo Yun n'hésitent pas à obéir à cet ordre. Ts'in Kouei
ne pouvant gagner le juge Ho Tchou, trop honnête poui
tremper dans le crime qui se préparait, charge un ennemi
personnel de Yo Fei, le censeur Wan Se-li, de poursui\Te le
procès intenté au général contre lequel on ne peut trouver
aucune preuve de rébellion et que défend Han Che-tchoung.
Le misérable Ts'in Kouei, voyant échouer ses criminelles
manœuvres, n'hésite pas à faire mettre à mort dans sa prison
Yo Fei et à faire exécuter en public son fils Yo Yun et le
vieux général Tchang Hien, son prétendu complice : ainsi
LES SOUN'G 163
périt à 39 ans un des meilleurs serviteurs des Soung, victime
de la jalousie d'un ministre incapable, couvert par la pro-
tection d'un souverain non moins incapable. Les biens de
Yo Fei furent confisqués et sa famille fut exilée à Ling Nan
(Kouang toung).
Plus tard la mémoire du héros fut réhabilitée ; on lui bâtit
un temple à Ngo (Wou Tch'ang, Hou Pe), et en 12 11 il fut
canonisé par l'empereur Ning Tsoung comme roi de Ngo;
sa tombe est sur les bords du Si Hou au bas du Si Hia ling,
Hang Tcheou.
A la onzième lune de 1141, Wei Leang-chen revint de
Tartarie avec Siao y, envoyé du roi des Kin, proposer de
donner le Houai Ho comme limites aux deux empires et de
partager les départements de Tang Tcheou et de Teng
Tcheou; en outre, les Soung fourniraient annuellement
250.000 pièces de soie 1. Sur le conseil de Ts'in Kouei, qui
fut son mauvais génie, l'empereur accepta ces conditions:
« Par ce traité, l'empire des Soung fut réduit aux deux par-
ties du Xche Kiang, aux deux parties du Houai, aux Kiang
Toung, Kiang Si, Hou Nan, Hou Pé, au pays de Chou, au
Fou Kien, au Kouang Toung, au Kouang Si, au seul fou de
Siang Yang, sur le chemin du sud-ouest, et aux seuls dépar-
tements de K'iai Tcheou, de Tcheng Tcheou, de Ho Tcheou
et de Foung Tcheou, de la province du Chen Si ; il comptait
en tout 185 villes du premier ordre, et 703 hien ; tout le
reste fut cédé aux Kin ^ ».
En 1142, à la deuxième hme, Ho Tchu envoyé en Tar-
tarie pour le règlement des affaires, revint avec la promesse
que les Kin renverraient les corps de Houei Tsoung et des
deux impératrices défuntes, et que de plus on rendrait
l'impératrice Wei Che, ce qui fut exécuté à la huitième lune ;
cette dernière mourut âgée de 80 ans à la 9^ lune de 1159:
Lieou Kou, envoyé du souverain Kin, apporta à la
4e lune (1142) à l'empereur un vêtement à la chinoise et
des lettres-patentes par lesquelles Kao Tsoung était con-
stitué empereur du grand empire des Soung; les Chinois
1. Mailla, l. c, p. 541.
2. Mailla, /. c, p. 543.
164 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
recevaient l'investiture des Barbares; les rôles étaient ren-
versés.
A la suite de la mort de Talan, son fils Cheng houa tou
lang, furieux, passa aux Mongols avec lesquels Wou Tchou
fut obligé de faire la paix « en leur cédant vingt-sept places
d'armes au nord de la rivière Si-p'ing-ho, avec promesse de
leur donner annuellement un certain nombre de bœufs, de
moutons, de grains ; il voulut donner à leur chef la dignité
de prince, sous le titre de Moung fou kouei wang; mais
ce chef la refusa et se qualifia lui-même empereur du grand
Empire des Mongous, à qui on donna le nom de Tsou Youen
Houang Ti ; ainsi cette nouvelle nation tartare commença
dès lors à s'élever aux dépens et sur les débris des Kin » 1.
(1147)-
Wou Tchou survécut peu de temps à cet échec; il était le
plus solide appui des Kin dont la puissance commença à
décliner à partir de sa mort (1148) ^. Ti kou naï, fils de Wa
Pen et de sa concubine Ta Che et petit-fils d'A kou ta, aspi-
rant à l'empire, conspira avec Tang kou pien, un des minis-
tres; le complot fut découvert. Ti kou naï en fit tomber la
responsabilité sur Pei Man Che, femme de Hola, qui, s'aban-
donnant à la violence naturelle de son caractère, tua de sa
main cette princesse innocente, et un de ses propres frères.
(1149). Le tyran, devenu odieux, ne devait pas longtemps
survivre à sa victime. Ti kou naï qui avait réussi à endormir
les soupçons du roi, pénétra dans le palais avec Tang kou
pien et d'autres conjurés et massacra Hola qui tenta vaine-
ment de se défendre, abandonné de tous. Personne ne dis-
putant le trône àTi kou naï, l'assassin fut reconnu empereur.
" Il déclara Hola déchu du rang des empereurs, et ne lui
donna que le titre de prince de Toung hou ; ensuite il mit
Wa Pen, son père, au rang des empereurs sous le titre de
Te Tsoung ^. « Il donna le titre d'impératrice à sa mère Ta
Che et à Tou Chan Che, épouse légitime de Wa Pen, qui
n'approuvait pas le meurtre de Hola.
1. Mailla, VIII, p. 545.
2. Ibid., p. 546.
3. Mailla, VIII, p. 548.
LES SOUNG 165
Le lâche Kao Tsoung félicita le meurtrier qui, à l'insti-
gation de Siao Yu et à l'aide de faux prétextes, continua
la série de ses crimes en faisant mettre à mort plus de soi-
xante-dix fils et petit-fils d'Où k'i rfiai et au moins trente des
descendants de Niyamoho ; la bravoure de Saliho lui portant
ombrage, il le fait périr avec sa famille ainsi que Mouliyé,
descendant d'Où k'i mai, appelé par les Kin King Tsou
(1150) V Ti kou naï épargnait la vie des femmes, mais les
faisait entrer dans son harem; il convoitait la femme de
Wou Lou, prince de Ko, gouverneur et commandant de
Tsi Nan au Chan Toung; véritable Lucrèce, elle échappa
au déshonneur en se poignardant à Leang Hiang.
A la 3^ lune de 1153, le roi des Kin transféra sa Cour de
Houei Ning à Yen King; «il donna à cette dernière ville le
nom de Ta Hing fou, et voulut qu'elle fût à l'avenir la Cour
du Milieu ou la seconde Cour; Leao Yang fou et T'aï Toung
fou, qui étaient déjà l'une la Cour de l'Est, et l'autre la Cour
de l'Ouest, ne furent point changées, mais celle de Ta Ting
fou devint la Cour septentrionale ^ ».
Siao Yu qui redoutait le caractère cruel de Ti kou naï,
conspira pour mettre à sa place Yen Hi, prince de Yu, des-
cendant des rois Leao, mais le complot ayant été découvert,
ils furent mis à mort tous les deux. Ti kou naï continua à
se plonger dans la débauche, ne respectant même pas ses
propres sœurs (1154). Quant àTs'in Kouei, poursuivant Yo
Fei de sa haine au delà de la tombe, il fit changer le nom de
Yo Tcheou, qui rappelait le souvenir de ce glorieux général,
en celui de Houa Yang kiun; ce fut son dernier exploit;
tombé gravement malade à la dixième lune (1155), il ne
survécut pas à sa disgrâce, ainsi qu'à celle de son fils Ts'in
Hi; tous les deux furent dépossédés de leurs emplois par
commandement de l'empereur et Ts'in Kouei mourut la
nuit même qui suivit l'exécution de cet ordre; pendant
dix-neuf ans, il avait exercé les fonctions de premier mi-
nistre, pendant dix-neuf ans, il avait déshonoré sa charge;
dès qu'il fut mort, les censeurs muets jusqu'alors rappe-
1. Mailla, VIII, p. 550.
2. Mailla, VIII, p. 551.
l66 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
lèrent ses crimes, et ses créatures et ses complices furent
châtiés.
Ti kou naï désireux de recommencer la guerre contre la
Chine et voulant faire de la Cour du Midi (Pien Leang) la
base de ses opérations, chargea Tchan Ning, en le nommant
gouverneur de cette ville, de préparer le palais de cette ville
et de réunir les troupes pour la campagne. Tout était prêt
lorsqu'un incendie dévora le palais. Ti kou naï furieux fit
périr le malheureux Tchan Ning sous le bâton.
A cette époque (1155) Ti kou naï fit choix du Ta Fang
chan, à l'ouest de Fang chan bien, dans le district de Pe
King, pour la sépulture de ses prédécesseurs A kou ta et
Ou k'i mai; c'est sous son règne (1157) que pour la première
fois les Kin firent fondre des monnaies; ces monnaies au
nont de Ti kou naï furent les seules ayant cours dans ses
États 1.
Dévorés d'ambition, les Kin formèrent le projet (1158) de
conquérir en deux ou trois ans l'empire des Soung; après
la ruine des Chinois, ils s'empareraient de la Corée et du roy-
aume des Hia ; vastes desseins qui ne furent pas exécutés,
grâce à la puissance nouvelle qui s'élevait dans le nord et
qui jéalisa les plans grandioses des Kin en les dévorant
eux-mêmes : la puissance mongole. Les Chinois prévenus par
Wang Kang-tchoung, nommé gouverneur du Se Tch'ouan,
préparaient d'ailleurs la résistance. A la douzième lune
(1158) Ti kou naï donnait l'ordre de reconstruire le palais
incendié de Pien Leang, faisait bâtir un grand nombre de
barques à T'oung Tcheou près de Pe king et dénombrer la
population en état de porter les armes en Tartarie. Sun
Tao fou envoyé chez les Kin pour les cérémonies du nouvel
an avertit les Soung des préparatifs organisés contre
eux ; on ne l'écoute pas et il est disgracié. Dénoncé par un
censeur, T'ang Se- t'ouei, dont la conduite était semblable à
celle du misérable Ts'in Kouei, il est chassé du ministère
(1160).
Sous prétexte de féliciter l'empereur à l'occasion de l'an-
niversaire de sa naissance, Ti kou naï envoie à la Cour des
I. Mailla, VIII, p. 556.
LliS SOUNG 167
Soiing, deux de ses officiers Kao King-chan et Wang
Ts'iouen qui, en réalité, étaient chargés de lever le plan
de Lin Ngan et de demander la cession des pays de Houai
(1161). Malgré une révolte des Leao, Ti kou naï poussait ses
préparatifs avec ardeur; il réunissait 560.000 hommes à
Pien Lcang, réquisitionnait chevaux, mulets et céréales,
créant ainsi le plus vif mécontentement. Un homme riche
de 5ou Tsien, dans le district de Ngan King, Wei Cheng,
en profita pour réunir 400 hommes habitués au maniement
des armes; puis il passa le Houai Ho, occupa Lien Chouei
kiun (Ngan Toung hien, dans le district de Houai Ngan fou) .
Kao Wen-fou, gouverneur de Hai Tcheou, district de Houai
Ngan, pour les Kin, est battu ; les habitants de Hai Tcheou
ouvrent leurs portes à Wei Cheng qui s'empare de la cita-
delle et de Kao Wen-fou ; d'autres villes telles que Kiu chan,
Houai jen. Mou Yang, Toung Hai, etc., se rendirent. Yi
Tcheou surpris fut capturé après que 3.000 de ses défenseurs
eurent été tués. Wei Cheng défait et fait prisonnier Moung-
tien Chen koue envoyé contre lui avec 10.000 hommes;
ces succès enhardissent les populations du Chan Toung à
secouer le joug des Kin (1161).
Avec son obstination ordinaire, Ti kou naï ne renonçait
pas à ses préparatifs de guerre et, à ceux qui n'approuvaient
pas sa conduite, il en coûtait la vie, telle l'impératrice
Toukan Che qu'il n'hésita pas à faire étrangler à cause de
son opposition à ses plans. A la troisième lune de 1161,
Ti kou naï ayant réuni 600.000 hommes les divise en douze
corps; il fait jeter plusieurs ponts sur le Houai Ho qu'il
passe à Ts'ing Ho (district de Houai Ngan). D'autre part,
son général Tou chan-hohi s'avançait vers l'ouest, s'em-
parait de Ta san kouan et marchait sur la petite ville de
Houang nieou pao. Wang Kang-tchoung, qui la défendait,
avertit Wou Lin, commandant à la frontière du Chen Si,
qui s'avança jusqu'à Clia kin p'ing, fît construire un pont
de bateaux à Pao ki, et grâce à des renforts, défît l'armée
ennemie, puis il forma trois détachements sous les ordres
de Lieou Hai, de Poung T'sing et de Tsao-cheou, qui se
rendirent maîtres, le premier de Tsin Tcheou, le second de
l68 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Loung Tcheou, et le troisième de Tao Tcheou i. Pendant
ce temps, un particulier, Wang Yeou-tche, originaire de
Kao P'ing, dépendant de Toung Tchang fou au ChanToung,
lève des troupes et enlève Taï Ming fou aux Tartares ^.
Ce fut à Lieou Ki que la Cour impériale confia le soin de
défendre le passage du Houai Ho ; dès son arrivée à Ts'ing
Ho il fit couler les barques ennemies, chargées de riz. Le
récit des crimes de Ti kou naï fait par un officier, Lou Kin,
venu de Pien Leang à la Cour Orientale ne contribue pas
peu à exciter l'irritation parmi les troupes, dont une grande
partie déserte. Les mécontents décident d'élire empereur
OuLO, gouverneur de la Cour Orientale, fils d'Olito, et petit-
fils d'A kou ta, prince habile et aimé. Ce prince, proclamé
empereur des Kin à la dixième lune de 1161, publie un
manifeste pour faire connaître les crimes de Ti kou naï
tandis que celui-ci, peut-être inconscient de la situation,
poursuivait sa marche.
Malgré l'ordre que lui avait donné Lieou Ki d'arrêter
les progrès du souverain kin, Wang Kiuen abandonna
Liu Tcheou, et passa à Tchao Kan d'où il s'enfuit sans
combattre. Craignant pour Yang Tcheou, Lieou Ki s'y
rendit après avoir quitté Houai Yu, laissant Liu Tcheou
tomber aux mains de Ti kou naï. Dans ces circonstances
difficiles, on conseilla à l'empereur de prendre la mer, mais
il en fut détourné par le ministre Tchen Kang-pe qui, au
contraire, lui demandait de se mettre à la tête de ses armées.
Wang yen tcheng kia, envoyé par Ti kou naï à son départ
de Pien Lang pour faire une diversion navale du côté de
Wou Lin, fut attaqué près de l'île de Tchen kia tao par Li
Pao, commandant la flotte impériale qui incendia la flotte
tartare, tua Wang yen tcheng kia avec ses principaux offi-
ciers et fit 3:000 prisonniers.
Lieou Ki arrivé à Yang Tcheou, après avoir fait passer
le Kiang aux habitants de la ville, campa à Koua Tcheou
et défit les Kin; malheureusement, ce chef capable étant
tombé malade fut transporté à Tchen Kiang pour se rétablir
1. Mailla, VIII, p. 568.
2. Ibid.
LES SOUNG 169
et son remplaçant Ye Yi-wen n'avait pas ses talents; le
nouveau général abandonna le pays de Houai, laissant l'en-
nemi maître du pays. Les Kin s'emparèrent de Koua Tchcou
et s'établirent sur la rive nord du Kiang. Après un échec de
ses lieutenants Lieou Se et Li Heng, Ye Yi-wen se retira à
Kien K'ang.
Ti kou naï ordonna alors à ses troupes de passer le Kiang
mais ses barques furent mises en fuite par Ye Yi-wen et Yu
Yun-wen. Sur ces entrefaites il apprit la révolte d'OuIo;
il hésitait à se diriger contre le rebelle ou à traverser le
Kiang; sur le conseil de Li Toung, il s'arrêta à ce dernier
parti, mais toutes les tentatives des Kin pour franchir le
Grand Fleuve furent victorieusement arrêtées par Yu Yun-
wen, qui s'empara de l'île de Kin Chan. En voulant obliger
ses officiers et ses soldats à forcer le passage du Kiang, trop
bien défendu, Ti kou naï ne réussit qu'à les irriter. Le général
Ye-liu Youen-yi et d'autres officiers mécontents massacrè-
rent dans sa tente le tyTan qu'on acheva en l'étranglant.
Digne fin de ce scélérat (1161), dont l'armée se débanda
immédiatement. Les chefs firent traiter de la paix à Tchen
Kiang, puis remontèrent vers le nord pour reconnaître le
nouvel empereur (1162). Ou-lo fit prévenir Kao Tsoung de
son désir de voir la paix rétabhe entre les deux empires; il
répondait au vœu le plus cher du monarque chinois, qui
chargea Houang Mai des négociations qui furent retardées
par suite de l'intransigeance des Tartares au sujet du
cérémonial. Kao Tsoung qui aspirait au repos et qui n'avait
pas de fils avait adopté Tchao Wei, prince de Kien, fils
de Tchao Tcheng, prince de Siou, et petit-fils de l'empereur
T'ai Tsou à la sixième génération. A la 4^ lune de 1162,
l'empereur abdiquait en faveur du prince héritier connu
sous le nom de Hiao Tsoung.
« Kao Tsoung était un prince doux, humain, affable et
qui aimait véritablement son peuple ; mais il avait peu d'es-
prit et ne donnait pas assez d'attention au gouvernement,
qu'il abandonnait à ses ministres. Dans le commencement
de son règne, il avait pour ministre Li Kang, et pour général
de ses troupes Tsoung Tche : si ce prince, docile à leurs con-
170 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
seils, n'avait point prête l'oreille à des envieux de leur
mérite, ennemis de l'État, il n'y a pas lieu de douter qu'il
n'eût chassé les Tartares de la Chine et qu'il ne se fût acquis
beaucoup de gloire; mais ayant fixé sa résidence dans les
provinces du sud, d'où il ne voulut jamais repasser dans le
nord, il se laissa entièrement gouverner par Wang Pe-yen
et Houang Tsien-chan qu'il avait placés dans le ministère,
et après eux par Ts'in Kouei : ces perfides serviteurs, sans
égard pour l'honneur de l'empire ni pour la gloire de leur
maître, l'ont porté aux actions les plus lâches et les plus
déshonorantes et ont couvert son règne d'opprobre aux
yeux de la postéiité 1. Il mourut, âgé de 81 ans, à la lo^ lune
de 1187.
I. Mailla, VIII, p. 579.
CHAPITRE XI
Les Soung (suite).
LE nouveau souverain était perplexe sur la conduite Hiao Tsoung
qu'il devait tenir à l'égard des Kin et les avis de ses
conseillers, qu'il consulta dés qu'il fut monté sur
le trône, ne firent qu'augmenter son indécision. Il eut tou-
tefois la joie d'apprendre que le K'i Tan Ylawawa, envoyé
contre ses compatriotes révoltés, s'était mis à leur tête et
proclamé roi des Leao. Après quelques succès, Ylawawa
fut battu par Mou Yen, puis écrasé par Pou san tchou yi,
et finalement abandonné par un grand nombre de ses par-
tisans ; le rebelle réunit néanmoins dix à douze miUe soldats
et se prépara à passer aux Hia, mais, trahi par les siens et
livré à Wa-nien Se-king, il fut mis à mort (1162). Ou lo
qui désirait assurer la paix envoya dans le sud le belliqueux
Pou san tchou yi ; celui-ci n'en menaça pas moins les Chi-
nois, tandis que son lieutenant HechéUé tchining faisait
occuper Houng Hien, de Foung Yang fou, et Ling Pi, bar-
rières du pays de Houai. Tchang Siun, qui commandait une
armée dans cette région, envoya Li Hiex-tchouxg pour
s'emparer de Ling Pi et Chao Houng-youen pour occuper
Houng Hien; le premier passa le Houai Ho à Hao Leang,
défit Siao Ki et ses Tartares et reprit Ling Pi (1163).
Chao Houng-youen fut arrêté devant Houng Hien, mais
grâce à Li Hicn-tchoung, les Tartares qui occupaient la
ville ainsi que Siao Ki se rendirent à ce dernier, à la grande
jalousie de Chao Houng-youen. Li Hien-tchoung bat en-
suite les Tartares qui l'attaquaient près de Sou Tcheou, de
Foung Yang fou, et il s'empare de cette ville, tuant ensuite
plusieurs milliers de ses ennemis dont 8,000 sont faits pri-
sonniers. Héchéhé tchining tenta vainement de reprendre
cette place et se fit battre. Une formidable armée kin fut
172 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
formée sous les ordres du général Possa; Li Hien-tchoung
appela Chao Houng-youen à son aide, mais celui-ci, envieux
des succès de son collègue, ne bougea pas. Li Hien-tchoung
repoussa les Tartares dans un grand nombre de rencontres
et les obligea à lever le siège de la ville, malgré l'abstention
de Chao Houng-youen qui empêcha toutefois le vainqueur
de reprendre tout le Ho Nan. N'ayant pas les forces néces-
saires, hors d'état de supporter les rigueurs d'un second
siège, Li Hien-tchoung se vit même obligé d'abandonner
la partie et de se retirer (1163).
Malgré ses défaites Héchélié tchining, connaissant trop
bien la faiblesse du monarque Soung, écrivit aux Chinois
pour réclamer les anciennes limites des deux Empires,
l'envoi du tribut annuel, que l'empereur se reconnut sujet
des Kin, et qu'on rendit. tous ceux du pays de Tchoung
Youen qui s'étaient donnés aux Chinois; « il promettait
qu'à ces conditions la guerre cesserait aussitôt, mais en cas
de refus, il menaçait qu'elle serait éternelle » 1. L'empereur
acceptait de payer le tribut mais refusait de céder le pays
de Houai ; il envoya sa réponse par Lou Tchoung hien qui
avait reçu la lettre des Tartares.
Pou San tchou yi, qui avait occupé Sou Tcheou après le
départ de Li Hien-tchoung et reçu fort mal le faible Lou
Tchoung-hien qui se laissa terroriser, imposa les quatre
conditions suivantes : « L'empereur aurait pour le roi des
Kin le même respect et la même déférence qu'un neveu a
pour son oncle paternel; on rendrait aux Kin les départe-
ments de Tang Tcheou, de Teng Tcheou, de Haï Tcheou et
de Se Tcheou ; chaque année on leur enverrait la même-
somme d'argent et le même nombre de pièces de soie qu'ils
recevaient auparavant, enfin tous ceux de leurs sujets qui
s'étaient retirés sur les terres de l'empire, soit par révolte
ou autrement, leur seraient rendus » ^.
L'irritation fut grande à la cour des Soung : le pusillanime
Lou Tchoung-hien fut envoyé en disgrâce àTchen Tcheou et
Wang Tche-wang fut chargé de reprendre les négociations,
1. Mailla, VIII, p. 587.
2. Mailla, VIII, pp. 587-588.
LES SOUNG 173
mais avant qu'il n'eut accompli sa mission, il fut lui-même
remplacé par Hou Fang qui, ayant défendu avec hardiesse
les intérêts chinois, fut jeté en prison par Pou san tchou yi,
mais celui-ci fut obligé de le relâcher sur l'ordre de Ou
lo (1164).
Cependant il y avait à la cour Soung un parti pacifiste
disposé à faire les plus larges concessions aux Kin, avec,
àsatête,T'ANG Se-t'ouei qui marchait sur les traces de Ts'in
Kouei; le principal obstacle à l'accomplissement de ses
desseins était le vieux Tchang Siun qui avait organisé soli-
dement la défense de la région dont il était gouverneur
mais qui malheureusement tomba malade et mourut à
Kien K'ang. Débarrassé de ce personnage gênant, T'ang
Se-t'oucï proposa àl'empereur d'envoyer Wei Ki à l'armée
des Kin pour négocier de la paix aux conditions suivantes :
« Je vous envoie offrir la paix aux Tartares, ordonne l'em-
pereur, à quatre conditions, dont il ne faut pas vous dépar-
tir; la première regarde le cérémonial que je veux remettre
sur l'ancien pied; la seconde, qu'ils retirent leurs troupes,
et que de part et d'autre on suspende toute hostilité; la
troisième qu'on diminue les sommes d'argent et la quan-
tité des soieries qu'on s'était engagé à leur fournir annuelle-
ment; et la quatrième, qu'on ne me pressera plus de ren-
voyer ceux à qui j'ai accordé un asile, ne pouvant me ré-
soudre à livrer des hommes qui se sont donnés volontaire-
ment à moi; tel est le motif pour lequel je vous envoie. » ^
T'ang Se-t'oueï, désappointé de la ténacité de l'empereur,
eut l'infamie d'envoyer secrètement Sun Tsao aux
généraux Kin en les engageant à contraindre par la force
son souverain à faire la paix; les Tartares n'étaient que
trop enclins à suivre ce conseil : ils passent par Ts'ing Ho
et s'avancent vers Tchou Tcheou. Wei Cheng qui avait été
nommé commandant des troupes par l'empereur les ren-
contre à Houai yang; malgré des prodiges de valeur, infé-
rieur en nombre, blessé, il est battu et Tchou Tcheou tombe
aux mains de l'ennemi.
On devine la trahison de T'ang Se-t'oue'i qui est exilé à
I. Mailla, VIII, pp. 591-592.
174 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Young Tcheou, tandis qu'on instruit son procès; le misé-
rable, effrayé des châtiments qui le menacent, tombe
malade et meurt (1164). Pendant ce temps, Wei Ki pour-
suivait les négociations et grâce à son entêtement et à son
courage, grâce aussi à l'esprit pacifique de Ou Lo, il
obtient un traité avantageux (1165) . « Il fut stipulé que
le cérémonial serait remis sur l'ancien pied, avec cette
restriction, que l'empereur aurait pour lui (Ou Lo) la
même déférence qu'un neveu a pour son oncle, et qu'en lui
écrivant il ne prendrait pas d'autre nom; qu'on diminue-
rait de cent mille taels l'argent que les Soung avaient
coutume de donner tous les ans; qu'on s'en tiendrait,
quant aux limites, à ce qui avait été déterminé la quator-
zième année de son prédécesseur; enfin qu'on ne renverrait
point les transfuges à qui on laisserait la liberté de demeu-
rer ou de s'en retourner sans qu'on pût les inquiéter sur le
passé ^. »
A la 2^ lune de 1166, le général en chef des Kin, Pou san
tchou yi, mourut laissant de grands regrets : « cet officier
était l'âme de toutes les opérations et l'homme le plus
intègre : doux et affable à l'égard de ses inférieurs, plein de
vénération pour le vrai mérite et d'estime pour les lettrés,
il avait subjugué tous les cœurs; sage dans les conseils,
intrépide à la guerre, également propre à former un projet et
à l'exécuter, il honora autant le ministère que le comman-
dement des armées : incapable de s'élever au-dessus de son
maître, quoiqu'il le surpassât en vertus, il sut ignorer ses
services et se contenter du plaisir de s'être bien acquitté
de son devoir 2. » Les Soung de leur côté firent une grande
perte par la mort, à la 5^ lune de 1167, de Wou Lin, frère et
successeur de _Wou Kiai, dans le commandement des
troupes du Se Tch'ouan.
Les Hia, tranquilles pendant cette période difficile, furent
troublés par les intrigues d'un ministre- ambitieux, Jen
TE KIN, qui voulut partager le pouvoir avec son chef Li Jen-
HiAo; celui-ci, trop faible, y consentit; Jen te kin persuada
2. Mailla, VIII, p. 594.
I. Mailla, Vlll, p. 595.
LES SOUNG 175
ensuite à sa victime de se reconnaître tributaire des Kin,
mais le sage Ou Lo refusa d'accepter cette offre ; Jen te
kin désappointé se tourna vers les Chinois, mais Li Jen-
hiao, averti, le fît décapiter (1170). Hetchelie tchining
mourut à la 4^ lune de 1172 .
La paix régnait enfin dans l'Asie Orientale, grâce sur-
tout à l'équité de Ou Lo ; elle faillit être troublée une fois
de plus par un vulgaire ambitieux. A la 9^ lune de 1175,
ÏCHAO Wei-tchoung, gouverneur de la partie occidentale
de la Corée, se révolta contre son roi et voulut se donner
aux Kin ; Ou Lo refusa d'écouter son émissaire qu'il
livra au roi de Corée qui fît décapiter Tchao Wei-tchoung
et, à la i^e lune de 11 77, adressa ses remerciements au sou-
verain kin.
Laissant le gouvernement au prince héritier qui mourut
pendant son absence. Ou lo, roi des Kin, désireux de
revoir sa patrie Houei Ning, quitta sa résidence de Yen
King, à la 3^ lune de 1184 ; quand il rentra dans sa capitale,
il fit élever l'aîné de ses petits-fils, Madacou, en vue de le
remplacer; cinq ans plus tard, à la 1^^ lune de 1189, Ou Lo
mourait, âgé de 67 ans ,et était remplacé en effet par Mada-
cou.
La même année (1189), l'empereur Hiao Tsoung, qui
avait perdu ses deux fils aînés, abdiqua à la 2^ lune en
faveur de son troisième fils, Tchao Chux, prince de Koung.
« La Chine a eu peu d'empereurs plus infortunés que Kouang
Kouang Tsoung; il semblait digne d'un trône, auquel il Tsoung.
n'avait été élevé que fort tard; on espérait qu'un prince de
quarante ans, ayant acquis de l'expérience, serait plus
capable de soutenir le poids de la couronne ; mais l'enfance
des hommes médiocres se prolonge dans l'âge mûr, ou
plutôt elle dure autant que la vie. Kouang Tsoung, d'un
naturel timide et d'un esprit borné, fut toujours sous la
tutelle de Li Che, son épouse, à qui il accorda trop tôt le
titre d'impératrice. L'aversion invincible qu'il avait pour
le travail, cimenta l'autorité d'une femme impérieuse et
colère : enchaîné à un joug qu'il n'avait pas la force de
secouer, il se laissa si fort dominer par cette princesse.
176 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
qu'après lui avoir attiré la réputation de mauvais fils et
flétri sa gloire de mille manières, elle lui arracha le sceptre
pour le mettre entre les mains du prince qu'elle avait eu de
lui 1. »
Le règne de ce prince est en effet signalé par les troubles
causés par l'impératrice Li Che et la guerre qui sévit entre
les lettrés; en vainLiEOuKouANG-TSOuadressa-t-il à l'em-
pereur un placet pour rétablir la paix entre eux, Kouang
Tsoung resta indifférent à cet appel. Il se montra hostile
aux eunuques qu'il voulait faire mettre à mort, mais par
leurs intrigues, ils réussirent à faire naître des doutes dans
l'esprit du monarque indécis qui abandonna son projet.
Il tomba bientôt malade et remit le pouvoir à Li Che (1192).
A la 9e lune de l'année 1194, mourait le roi des Hia, Li
Jen-hiao, qui avait régné 55 ans; il fut remplacé par son
fils Li Touen-Heou. En 1194, à la 6^ lune, l'empereur
Hiao Tsoung, mourait à 68 ans, attristé par la conduite de
son fils. Cette même année, à la 7^ lune, par les intrigues de
TcHAO Ju-Yu et de Han T'o-tcheou, Tchao Kou, prince de
Kia, fils de Li Che, fut substitué sur le trône à son père, le
triste Kouang Tsoung. Il est connu sous le nom de Ning
Tsoung.
Le début de ce règne est marqué par la rivalité entre
Tchab Ju-yu, partisan du célèbre philosophe Tchou Hi, et
Han T'o-tcheou qui ne se trouva pas suffisamment récom-
pensé des services qu'il avait rendus en préparant l'avène-
ment au trône de Ning Tsoung. Tchou Hi avait été chargé
d'expliquer les King à l'empereur ; au bout de quarante-six
jours et de sept séances consacrées au commentaire des
Livres classiques, Han T'o-tcheou réussit à le faire remercier
de ses services sous prétexte de son grand âge et de la fa-
tigue qui lui était occasionnée, malgré les démarches de
Tchao Ju-yu et de plusieurs mandarins, amis de Tchou Hi,
qui furent révoqués. Puis Han T'o-tcheou parvint à faire
exiler à Young Tcheou, Tchao Ju-yu qui mourut en route
(1195). Les discussions entre les Lettrés firent rage; nous
en reparlerons lorsque nous traiterons de la littérature sous
I. Mailla, VIII, pp. 615-616.
LES SOUNG 177
les Soung et de Tchou Hi qui mourut à la 3^ lune de 1200.
Cette même année 1200, moururent également, l'impéra-
trice Li Che, le premier jour de la 6« lune, et l'empereur
Kouang Tsoung, à la 8^ lune ; au bout de cinq ans de règne
Ning Tsoung avait rendu visite à son père. Cependant
Han T'o-tcheou, craignant les représailles des amis de
Tchou Hi et de Tchao Ju-yu, permit à leurs amis de leur
rendre des honneurs et se montra aussi tolérant qu'il avait
été intransigeant jusqu'alors (1202).
La paix qui régnait depuis trente-huit ans entre les Kin
et les Chinois, avait amené un grand relâchement dans la
discipHne des troupes tartares de la frontière; un grand
mécontentement existait dans le pays surchargé d'impôts :
pour calmer les esprits on envoya à la frontière de nouvelles
troupes (1203) ; ces mouvements firent croire aux Chinois
que les Kin avaient en vue une nouvelle guerre, aussi Han
T'o-tcheou reçut-il l'ordre de faire les préparatifs néces-
saires pour éviter toute surprise. De leur côté, les Kin
inquiets de l'activité des Chinois chargèrent Poussan koue
de réunir des troupes à Pien Leang (1205).
En 1206, la guerre préparée par Han To-tcheou éclata,
mais les généraux chinois ne furent pas heureux dans
leurs premiers efforts. Les Kin s'étaient tenus sur la dé-
fensive, mais à la 10^ lune, Poussan koue, commandant
dans le Ho Nan, « partagea ses troupes en huit corps
d'armée. A la tête de 30,000 hommes, il alla en personne
du côté de Ying Tcheou; il en donna 25,000 à Wan-yen
Kouang, qu'il envoya vers le pays de Tang et de Teng;
30,000 a Hecheliei tsegin, qui devait entrer par Wouo keou;
20,000 à Hecheliei houcha hou pour aller se saisir de Tsing
Ho; 10,000 à Wan-yen Tchoung pour sortir par Tchen
Tsang; 10,000 à Poutcha tchin,pour aller attaquer Tcheng
ki ; 10,000 à Wan-yen-Kang, pour se rendre maître de Lin
Tan; et enfin deux petits camps volants chacun de 5,000
hommes, l'un commandé par Chemei tchoung, l'autre par
Wan-yen-Lin, devaient entrer par Yen Tchouen et par La
Youen, et battre la campagne 1. »
1. Mailla, VIII, p. 654. ,
1/8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Hecheliei houchahou passa le Houai Ho, captura Ts'icg
Ho, mit le siège devant Tchou Tcheou (Houai Ngan fou,
Kiang Nan), dont il s'empara peu de temps après et se rendit
maître de tout le Houai Si (région à l'ouest du Houaij.
Les Chinois envoyèrent Kou Teou à Tchen Tcheou et
KiEOu TsouNG inspecter les troupes du Kiang Houai. Wan-
yen-Kouang s'empara de Kouang Houa, Tsao Yang, Siang
Yang, Sin Yang et Souei Tcheou et il mit le siège devant
Te Ngan fou. Poussan koue traversa le Houai Ho en évitant
Ho Ju-li et Yao Koung-tso chargés d'en assurer la défense
et qui s'empressèrent de prendre la fuite; le général kin
s'empara ensuite de Ying k'eou, de Ngan Foung kiun et de
Ho Kiang hien, fit investir Ho Tcheou, campa près de la
rivière Wa leang ho et ravagea le pays jusqu'aux bords du
Kiang, semant la terreur parmi les populations du sud du
fleuve. En outre le général Wol' Hi, qui commandait dans
le pays de Chou, ayant demandé aux Kin de lui conférer le
titre de prince de Chou — ce qui lui est accordé — passe à
leur service et leur livre Ho Tcheou (1206).
Le ministre chinois chargea Kieou Tsoung de négocier
la paix avec Poussan koue ; celui-ci ne se montra pas intran-
sigeant car il se contenta de la promesse qu'on rendrait aux
Kin leurs transfuges et qu'on leur remettrait annuellement
la même somme d'argent et le même nombre de pièces de
soie et il se retira de Ho Tcheou ^ Malheureusement Pous-
san koue mourut à la 2^ lune de 1207 en remettant le com-
mandement à Hecheliei tsegin. Les Chinois désireux d'avoir
la confiimation des conditions acceptées par Poussan koue
envoyèrent Fan Sin-yu à Hecheliei tsegin qui le reçut
fort mal ; l'envoyé chinois ne se laissa pas intimider par ce
fougueux soldat et on l'expédia à Pien Leang à Wan yen
Tsou hao qui remplaçait Poussan koue dans le commande-
ment de la province de Ho Nan; ce dernier lui fit la réponse
suivante par écrit :
« Si vous pouvez vous résoudre à vous dire nos sujets,
nous consentons que le milieu du pays de Houai soit la
ligne de séparation entre les deux empires ; mais si vous ne
I. Mailla, yill, p. 657.
LES SOUN'G 179
voulez prendre que la qualité de fils, nous entendons pous-
ser nos limites jusqu'au Kiang; nous demandons de, plus
la tête du perfide sujet qui a excité cette guerre, et que
vous augmentiez les tributs annuels de 50,000 taels et de
50,000 pièces de soie, indépendamment de dix millions de
taels (|ue nous exigeons pour les frais de la guerre^ . n
Han T'o-tcheou, furieux, cassa Fan Sin-yu et l'envoya
à Lin kiang kiun, mais peu de temps après, sa conduite
ayant été dénoncée par un fonctionnaire du ministère des
Rites (Li Pou), Se Mi-youen, le tout-puissant ministre
fut arrêté par Hia Tchen et on lui trancha la tête.
A la 3e lune de 1208, Wang Ngan qui avait été envo3'é
en Tartarie pour remplacer Fan Sin-vu revint à la Cour
avec de meilleures conditions de paix; il n'avait pu obtenir
la grâce de Han T'o-tcheou mais les Kin « consentaient que
l'argent et les soieries fussent livrés sur l'ancien pied, et que,
pour les frais de la guerre, on leur cédât quelques places dans
le pays de Houai, et trois cent mille taels en argent ^. »
Wang Nan, à la 6^ lune, retournait cliez les Kin avec la
tête de Han T'o-tcheou qui fut reçue solennellement par le
roi Madakou; ce prince renouvela la paix aux conditions
convenues ; il survécut peu à cet arrangement ; étant tombé
gravement malade et n'ayant pas d'enfants mâles, il dési-
gna pour son successeur Tchoung Hei, prince de Wei et
descendant d'Où k'i mai, à la y^ génération, et mourut peu
après (1209).
Trois ans auparavant, à la 7^ lune de 1206, Li Xgan-
ts'iouen, fils de Li Jen-3'eou, prince de Yue, de la famille
royale des Hia, détrôna Li Chun-yeou et se mit à sa place.
Une nouvelle puissance a surgi au sud du Baïkal : celle
des Mongols, galvanisés et unifiés par la main puissante de
Tchinguiz Khan : les Soung à Lin ngan, les Kin à Yen
King, au lieu de se réunir contre le commun ennemi, con-
tinuent leurs luttes qui les li\Teront à leur terrible adver-
saire; leur histoire n'est plus qu'un incident dans l'épopée
de la conquête de l'Asie par les Mongols.
1. Mailla, VIII, pp. 658-659.
2. Mailla, VIII, p. 661.
l80 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
On ne peut s'empêcher de remarquer la monotonie de
cette histoire de la Chine telle que nous la présente le
T'oung kien kang mou. Les faits, qu'il s'agisse de luttes
locales ou d'événements décisifs, sont présentés sur un
même plan avec le même luxe de détails et la même surabon-
dance de discours. Il semblerait que pendant toute sa durée
l'empire chinois n'ait connu que des guerres ; le déve-
loppement de sa civilisation, son commerce, son industrie,
son histoire administrative, le mérite de sa littérature sont
à peu près passés sous silence et à lire par exemple la chro-
nique de la dynastie des Soung on ne se douterait pas que
c'est une des périodes les plus brillantes de la poésie chi-
noise, l'âge de l'historien Se-ma Kouang et du philosophe
TcHOU Hi, dont les noms sont cités mais sans que l'on ait
fait ressortir l'importance de leur œuvre.
Se-ma Kouang, second fils de Se-ma Tch'e, ministre de
l'empereur Tchen Tsoung, naquit vers 1018, dans l'arron-
dissement de Hia, du district de Chan, dans la province du
Chen Si. Nous avons vu le rôle considérable qu'il joua dans
les affaires publiques. Comme historien, il a donné le grand
ouvrage' Tsew tche t'oung kien, « Miroir universel à l'usage
de ceux qui gouvernent », en 294 livres, qui comprend la
période de l'histoire de Chine depuis Wei Lié Wang de
la dynastie des Tcheou jusqu'à la fin des Cinq Dynasties,
Wou Tai. Trente livres de tables Tseu tche t'oung kien mou
lou complètent l'ouvrage qui a été continué par divers
auteurs; il a été pris pour base du T'oung kien kang mou
par Tchou Hi. Se-ma Kouang mourut en 1086, à l'âge de
68 ans.
C'est sous le règne de Kao Tsoung que naquit à Yeou K'i,
dans la quatrième année (1130), le célèbre philosophe
Tchou Hi, le grand rénovateur du Confucianisme, l'adver-
saire résolu des Bouddhistes et des Taoïstes. Son père qu'il
perdit alors qu'il avait quatorze ans, se nommait Tchou
Soung, et était originaire de Wou Youen, dans la préfec-
ture de Houei Tcheou, Ngan Houei; à dix-neuf ans, il
obtenait le grade de docteur et étudia avec Li T'oung (Li
Yen-p'ing), son compatriote. Il mourut en 1200, la 6^ année
LES SOUNG l8l
du règne de Ning Tsoung, après avoir été préfet de Tch'ang
Tcheou.
Voici, suivant le système du philosophe, l'origine du
monde :
« L'univers et chacune de ses parties sont composés de
deux principes coéternels, infinis, distincts, mais insépa-
rables. On les nomme Li et K'i. Li est le principe d'activité,
de mouvement, d'ordre dans la nature; ... K'i est la masse
gazeuse, aériforme, indispensable à son coprincipe Li, qui
sans elle ne saurait agir, ni même exister, car il manquerait
de point d'appui... Li est imperceptible aux sens, K'i peut
avoir une forme sensible; Li est ilUmité, K'i est compris
dans des bornes fixes, lorsqu'il se condense pour former
des êtres particuliers; Li est le fondement de l'unité, K'i
est la source de la diversité entre les êtres... Le point de
départ de l'évolution du monde a été nommé par Tchang
Tseu le Grand Calme (T'ai hoiio). Alors les éléments subtils
de la matière universelle sont dans un parfait repos; mais
bientôt, sous l'impulsion du principe actif Li, le Grand Vide
(T'ai Hiu) commence la série périodique de ses transfor-
mations... Les deux principes, formel (Li) et matériel
(K'i), essentiellement inséparables, bien que distincts,
constituent par leur éternelle union la Grande Monade
(T'ai Yi), être infini, intrinsèquement doué d'activité
par la présence intime de Li qui le compénètre et en fait
comme un animal immense, capable d'engendrer toutes
choses en lui-même e^de sa propre substance. Avant que la
monade n'ait produit ses actes en se fractionnant à l'infini,
on l'appelle aussi Houen t'ien et Houen luen, c'est-à-dire
matière encore à l'état informe de chaos... T'ai Ki est un
autre nom du principe d'activité (Li), considéré mainte-
nant par rapport à la formation prochaine des êtres. Il
peut se définir : l'ensemble des énergies de la masse uni-
verselle, la cause formelle prochaine du monde dans cha-
cune de ses parties... La phrase Wou ki Eul t'ai ki (de Tcheou
Lien-k'i) ne veut pas dire (suivant Tchou Hi) qu'en dehors
de T'ai Ki, il existe un être éternel qui serait (Wou) le
Néant Absolu, mais que dans le Non-Etre (Wou) relatif
l82 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
qui constitue le Grand Vide, réside Li, le premier principe
éternel informant la matière universelle, dont les atomes
dispersés sont encore imperceptibles aux sens... ^ Nous avons
déjà parlé du Yin et du Yawg^etnous y renvoyons le lec-
teur en ajoutant que « c'est le principe Li qui, mettant
la matière en mouvement produisit Yang; c'est lui qui,
en l'arrêtant, produisit Yin... Le Ciel et la Terre n'étaient
dans le principe que K'i ou la matière universelle compo-
sée d'éléments parfaits et imparfaits (Yin Yang). Ce K'i
unique, animé d'un mouvement gyratoire, tourne comme
une meule. Le mouvement devenant rapide, il se déposa
une grande quantité de sédiment grossier, lequel, enfermé
sans issue, se condensa et forma la terre au centre. La
partie plus pure devint le ciel, le soleil, la lune et les étoiles,
qui sans cesse tournent au dehors. La terre resta immobile
au centre; elle n'est pas au bas du système... Si le ciel
s'arrêtait un seul instant, aussitôt la terre tomberait. Mais
le ciel tourne d'un mouvement rapide... » ^
On remarquera que dans Tchou Hi, « il n'est jamais
question de récompense ou de châtiment dans une autre
vie. Le lettré orthodoxe rejette l'idée de ciel et d'enfer
comme une invention des Bouddhistes ^ ». « L'homme,
comme tous les autres êtres, est formé d'une portion de la
matière universelle animée par le principe Li. La seule dif-
férence est que la matière qui constitue l'homme est plus
pure que celle des êtres inférieurs ^. »
. Suivant la septième maxime du *Saint Edit de K'ang
Hi, voici l'opinion de Tchou Hi sur le Bouddhisme et le
Taoïsme : « La secte de Fo ne considère [rien de ce qui
existe] entre le Ciel et la Terre et les quatre points de l'hori-
zon : elle ne s'occupe que du cœur. La doctrine de Lao
[Taoïsme] ne traite que de la conservation des esprits
animaux ». Par cette définition précise et juste de Tchou Hi,
1. Tchou Hi, trad. par Le Gall, pp. 29-33.
2. Voir voL I, chap. III.
3. Tchou Hi, trad. par Le Gall, p. 120.
4. Le Gall, /. c, p. 61.
5. Le Gall, /. c, p. 77.
LES SOUNG 183
nous voyons ce que cherchaient originellement les sectes
de Fo et de Tao ^ »
Nous citerons le poète et critique Sou Che ou Soit Toung-
p'o, né en 1036, qui devint en 1091 Président du Li Pou ;
en 1094, il fut exilé à Houei tcheou, au Kouang Toung, puis
à Haï Nan: rappelé à la Cour en iioi, il mourut peu après
dans le Kiang Sou. Chao Young, 1011-1077, né à Lo
Yang, commentateur du Yi King, dont l'ouvrage fut publié
par son fils Pe Wen (1057-1134); les frères Tch'eng, dis-
ciples de Tcheou Touen-yi (1017-1073) qui étudièrent les
sources des auteurs classiques. Une place doit être réservée
à l'encyclopédiste Ma Touan-lin, originaire de Lo P'ing, qui
prenant pour base le T'oung tien, de Tou Yeou, composa
en 348 li\Tes le Wen hien t'oung k'ao qui s'étend depuis le
commencement de l'histoire jusqu'au début du xiii^ siècle;
en 1586, sous le titre de-5ow wen hien t'oung k'ao, Wang K'i
en donna en 254 livres un supplément qui le continue
depuis les Soung jusqu'aux Ming; en 1747, un édit impé-
rial donna l'ordre de reviser et de compléter l'ouvrage;
un nouveau supplément, K'in ting houang tch'ao Wen hien
t'oung kao, en 266 livres, a continué cette encyclopédie
jusqu'au xviii^ siècle.
A la dynastie des Soung remonte l'ouvrage écrit par
SouNG TsEu, vers 1247, sur la jurisprudence médicale,
nommé Si youen lu, qui sert de guide aux experts médicaux
dans les tribunaux.
I. Traduction T. Piry, p. 123.
184 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Dix-Neuvième Dynastie : Les Soung.
Capitale : Pien Leang ou K'aï Foung Fou.
1. 960 T'ai Tsou, Tchao K'ouang-yin,
t 976, 10^ lune, à 50 ans 960 Kien Loung.
963 K'ien Te.
968 K'ai Pao.
2. 976 T'ai Tsoung, Tchao K'ouang-yi,
î 997. 5® lune, à 59 ans 976 T'ai P'ing-Hing
Kouo.
984 Young Hi.
988 Touan Koung.
990 Chouen Houa.
995 Tche Tao.
3. 998 Tchen Tsoung, Tchao Youen-
kan, t 1022, 2® lune, à 55 ans 998 Hien P'ing.
1004 King Te.
1008 Ta Tchoung-Siang
Fou.
1017 T'ien Hi.
1022 K'ien Hing.
4. 1023 Jen Tsoung, Tchao T'ing, f 1063,
36 lune, à 54 ans 1023 T'ien Cheng.
1032 Ming Tao.
1034 King Yeou.
1038 Pao Youen.
1040 K'ang Ting.
1041 K'ing Li.
1049 Houang Yeou.
1054 Tche Ho.
1056 Kia Yeou.
«
5. 1064 Ying Tsoung, Tchao Tsoung-che,
t 1067, le lune, à 36 ans 1064 Tche P'ing
6. 1068 Chen Tsoung, Tchao Hiu, f 1085,
3« lune, à 38 ans 1068 Hi Ning.
1078 Youen Foung.
7. 1086 Tche Tsoung, Tchao Young,
t iioo, le lune, à 25 ans 1086 Youen Yeou.
1094 Chao Cheng.
1098 Youen Fou.
LES SOUNG 185
8. iioi Houei Tsoung, Tchao ki, abdi-
que en II 25; exilé au nord en
1127, 46 lune; t 1135. 4" lune,
à 54 ans iioi KienTchoung-Tsing
Kouo.
1102 Ts'oung Ning.
1107 Ta Kouan.
un Tcheng Ho.
1108 Tch'oung Ho.
1119 Siouen Ho.
9. 1126 K'in Tsoung, Tchao Houn, pris.
en 1127, 4® lune; f 1156, à.
61 ans ii26Tsing K'ang.
SouHG méridionaux (Nan Soung).
Capitale : Lin Ngan ou Hang Tcheou.
10. 1127 Kao Tsoung, Tchao keou, abdi-
que en 1162, 4e lune; t 1187,
loe lune, à 81 ans 1127 Kien Yen.
113 1 Chao Hing.
11. 1163 Hiao Tsoung, Tchao Wei, abdi-
que en 1189, 2C lune ; t ii94»
6® lune, à 68 ans 1163-Loung Hing.
II 65 K'ien Tao.
II 74 Chouen Hi.
12. 1190 Kouang Tsoung, Tchao Chun,
abaique en 1194, 7"= lune ;
t 1200, 8e lune, à 54 ans 1190 Chao Hi.
13. 1195 Ning Tsoung, Tchao Kou, j
1224, 2'-' lune, à 77 ans 1195 K'ing Youen.
1201 Kia T'ai.
1205 K'ai Hi.
1208 Kia Ting.
14. 1225 Li Tsoung, Tchao Kouei-tcheng,
t 1264, 10 lune, à 60 ans 1225 Pao K'ing.
1228 Chao Ting.
1234 Touan P'ing.
1237 Kia Hi.
^ 1241 Chouen Yeou.
1253 Pao ,Yeou.
1259 K'ai K'ing.
1260 King Ting.
i86
HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
15. 1265 Tou Tsoung, Tchao Ki, t 1274,
7*^ lune, à 35 ans 1265 Hien Chouen.
16. 1275 Koung Ti, Tchao Hien, détrôné
et prisonnier 1276; f 1277 1275 Te Yeou.
17. 1276 Touan Tsoung, Tchao Chi,
t 1278, 4e lune, à 10 ans 1276 King Yen.
18. 1278 Ti Ping, Tchao Ping, noyé en
1279, 2^ lune, à 9 ans 1278 Siang Hing.
Détruits par les Youen.
Dynastie des Leao — Tartares K'i tan.
Capitale : Lin Houang (A Lou K'ou eul ts'in,
Mongolie orientale J ; transférée par A pao ki
à Yen King (Pe King) .
1. 907 T'ai Tsou, t 926, 7^ lune, à 55
ans; se proclame empereur en
916 916 Chen Ts'é.
Ye-liu A-pao-ki. 922 T'ien Tsan.
925 T'ien Hien.
2. 927 T'ai Tsoung, \ 947, 4*= lune, à
40 ans 925 T'ien Hien.
Ye-liu Te-kouang
Donne en 937 le nom de Leao à
la dynastie 937 Houei T'oung.
946 Ta T'oung.
3 947 Che Tsoung, tué en 951, 9"^ lune,
à 34 ans 947 T'ien Lou.
Ye-liu Youen
•4. 951 Mou Tsoung, tué en 969, 3<=
lune, à 39 ans 951 Ying Li.
Ye-liu King
5. 968 King Tsoung, f 982, 9^ lune, à
35 ans 968 Pao Ning.
Ye-liu H'ien
978 K'ien Heng.
6. 983 Cheng Tsoung, f 103 1, 6"^ lune, à
61 ans 983 T'oung Ho.
Ye-liu Loung-siu
1012 K'ai T'ai.
1020 T'ai P'ing.
LES SOUNG 187
7. 1031 HingTsoung, f 1055, 8« lune, à
40 ans 1031 King Fou
Ye-liu Tsoung tchen
1032 Tch'oung Hi.
8. 1055 Tao Tsoung, f iioi, i« lune, à
70 ans 1055 Ts'ing Ning.
Ye-liu H'oung-ki
1066 Hien Young ou
Hien Ning.
1074 Ta K'ang.
1085 Ta Ngan.
1095 Cheou Loung ou
Cheou Tch'ang.
9. iioi T'ien Tcha ou T'ien tsou Ti iioi K'ien T'oung.
Ye-liu Yen-hi
Détrôné en 1125, 8° lune; f
1126, à 54 ans.
II 10 T'ien K'ing.
II 19 Pao Ta.
Subjugués par les Kin en 1 125.
Dynastie des Leao occidentaux : Si Liao;Kara K'i Taï.
10. 1125 Te Tsoung, t 1 143 1 125 Yen K'ing.
Ye-liu Ta che.
1126 K'ang Kouo.
11. 1136 Kan T'ien Heou 1136 Hien Ts'ing.
Ta Pou Yen.
12. 1142 Jen Tsoung, t ii54 1142 Chao Hing.
Ye-liu I-lie.
13. 1154 Tch'engTienHeou, tuéeen 1167 1154 Ts'oung Fou.
Ye-liu Che.
— Houang Te.
— Tch'oung Te.
14. 1168 Mou Tchou, détrône en 1199 8^
lune, par son gendre Koutch-
louk, chet des Naï mans;
t 1201 1168 T'ien Hi.
Ye-liu Tche-lou kou.
CHAPITRE XII
Les Mongols : Origines. — Débuts de Tchinguiz Khan.
C'est toujours l'envahisseur du nord qui menace
l'Empire du Milieu : Hioung Nou, Turk, K'i Tan,
Kin, enfin Mongol, plus tard Mandchou, tous com-
pris sous le terme général de Tartares, tour à tour ébran-
leront le trône chinois, quelques-uns même l'occuperont.
Mais, sous le joug étranger, le Chinois conserve sa forte
individualité, parvient à imposer sa loi au conquérant, et
parfois même réussit à l'absorber : rendu à la liberté, il
semble n'avoir pas changé et il reprend le cours normal de
son existence, exemple d'une continuité dans la tradition,
sans pareille dans l'histoire du monde.
RocKHiLL écrit que la mention la plus ancienne qu'il ait
trouvée dans des ouvrages orientaux du nom Mongol,
se trouve dans les Annales chinoises des T'ang postérieurs
(923-934 ap. J.-C.) où il se rencontre sous la forme Meng-
kou; dans les Annales de la dynastie des Leao (926-1125),
il a la forme de Meng kou H. Toutefois, il apparaît pour la
première fois dans le T'oung kien kang mou, à la 6^ année
Chao Hing de Kao Tsoung des Soung (1136). La transcrip-
tion Moal de Guillaume de Rubrouck semble dérivée de la
forme turki Mogal 1.
« Les Mongkou ou Mongous, dans l'origine et sous la dy-
nastie des T'ang, ne formaient qu'une horde dont le nom
était Mongou et Monkos; ces barbares féroces qui voyaient
de nuit comme de j our, et qui se battaient avec beaucoup
de bravoure, avaient des cuirasses faites de peau de poisson
à l'épreuve de la flèche. Sur la fin de cette année (1135),
HoLOMA, roi des Kin, envoya le général Houchacou leur
I. Rubrouck, p. 112 M.
TCHINGUIZ KHAN 189
faire la guerre, dans l'intention de mettre des bornes à une
puissance dont il redoutait les effets » ^
« La forme du visage de ces peuples de race tatare , assez Mœurs et
semblable à celle des Chinois, les faisait aisément distinguer Coutumes,
des autres nations de la terre. Des yeux bruns, placés obli-
quement vers le nez, peu ouverts et comprimes par des
pommettes saillantes, de grosses joues, un nez camus, des
lèvres charnues, le visage et la tête ronds, le teint olivâtre
et le menton peu garni de barbe, tels étaient leurs traits
caractéristiques, et tels sont encore aujourd'hui ceux de
leurs descendants, les Mongols, les Kalmouks, les Bouriates.
Ils avaient en général une stature moyenne, avec de larges
épaules et la taille mince à la ceinture.
» Ils se rasaient les cheveux au sommet de la tête, en
forme de fer à cheval; ils se les rasaient également par
derrière; et de ceux qu'ils laissaient croître dans l'inter-
valle, ils faisaient des tresses qui leur pendaient derrière
les oreilles.
» Ils se couvraient la tête de bonnets plats, de diverses
couleurs, dont le bord était un peu renflé, excepté dans la
partie postérieure d'où il tombait un pan long et large d'une
palme. Deux cordonsfîxés au bord de cette coiffure se nouaient
sous le menton, et sur ces cordons pendaient deux languettes
qui flottaient au gré des vents. Leurs tuniques croisées sur
l'estomac et attachées de côté, se serraient au corps avec
une ceinture. Ils portaient en hiver deux robes fourrées,
l'une avec le poil contre la peau, et l'autre en dehors. Les
femmes avaient des coiffures élevées; mais le costume des
filles était si semblable à celui des hommes, qu'on pouvait
à peine les en distinguer.
» Ils habitaient des huttes construites avec des claies de
la hauteur d'un homme, posées en cercle et supportant des
perches dont l'extrémité était fixée dans un anneau de bois.
On couvrait ce mince échafaudage de pièces de feutre liées
ensemble, et assujetties par des cordes de crin qui entou-
raient la hutte. La portière, également en feutre, était
toujours placée vers le midi. Le cercle supérieur restait
I. Mailla, VIII, p. 518.
IQO HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
ouvert pour donner passage à l'air et à la fumée du foyer,
qui occupait le centre de cette étroite habitation où se
tenait toute une famille.
» Leurs troupeaux, qui consistaient en chameaux, bœufs,
moutons, chèvres, et surtout en chevaux, fournissaient à
leur subsistance et composaient toute leur richesse. Leurmets
favori était la chair de cheval. Pour conserver les viandes,
ils les faisaient sécher en tranches minces, soit à l'air, soit
à la fumée de leurs foyers; ils mangeaient d'ailleurs la chair
de toutes sortes d'animaux, même de ceux qui étaient
morts de maladie, et ils aimaient à s'enivrer avec le lait
de jument fermenté et distillé, boisson qui s'appelle couniiz.
)) Leurs troupeaux fournissaient d'ailleurs à presque tous
leurs besoins. Ils se vêtissaient de la peau de ces animaux
domestiques ; de leur laine et de leurs crins, ils faisaient des
feutres et des cordes ; de leurs tendons, du fil à coudre ou
des cordes d'arc; de leurs os, des pointes de flèches; leur
fiente desséchée servait de combustible dans les plaines
sablonneuses ; du cuir des bœufs et des chevaux, on fabriquait
des outres; et les cornes de Yartac, espèce de bélier, for-
maient des vases pour la boisson.
)) La nourriture de leurs troupeaux obligeait ces peuples
pasteurs à émigrer sans cesse. Dès que le district où ils se
trouvaient était épuisé d'herbages, on défaisait les huttes,
on en chargeait le dos des animaux, qui transportaient
aussi les meubles, les ustensiles de ménage, les plus jeunes
enfants, et la horde allait chercher de nouveaux pâturages.
Chaque tribu avait sa marque particulière, empreinte sur
le poil de ses bestiaux. Chacune avait son territoire circon-
scrit dans de certaines hmites, et dont elle habitait les
diverses parties, suivant les saisons.
» Ils épousaient autant de femmes qu'ils voulaient ou
qu'ils en pouvaient entretenir; et pour obtenir une fille,
on donnait à ses parents un nombre convenu de pièces de
bétail. Chaque femme avait sa hutte et son ménage séparé.
Le fils devait pourvoir à l'entretien des veuves de son père ;
souvent il les épousait, hormis celle qui lui avait donné le
jour. Le frère était également tenu de prendre soin de ses
TCHINGUIZ KHAN I9I
belles-sœurs devenues veuves. Les femmes, très actives,
partageaient avec leurs maris le soin des troupeaux, fai-
saient les vêtements, fabriquaient les feutres, conduisaient
les chariots, chargeaient les chameaux, et montaient à
cheval aussi hardiment que les hommes. Ceux-ci, lorsqu'ils
n'allaient pas à la chasse, consumaient la plus grande
partie de leur temps dans l'oisiveté, et on leur reprochait,
en général, d'être rusés, fourbes, rapaces, malpropres et
adonnés à l'ivrognerie, qui, chez eux, ne passait pas pour
un vice ^ »
« Les Mongols, ignorant l'art de l'écriture, se transmet- Ecriture,
talent verbalement les noms de leurs ancêtres, et les faits
historiques de leurs tribus. Suivant ces traditions, deux
mille ans avant la naissance de Tchinguiz Khan, les Mon-
gols avaient été vaincus et exterminés par les autres nations
de la Tartarie. Il n'échappa du carnage que deux hommes
et deux femmes, qui se réfugièrent dans un pays enfermé
par une chaîne de montagnes, appelées Erguéné-Coun ou
rochers escarpés. Dans cette contrée, dont le sol était fertile,
la postérité des deux fugitifs nommés Tégouz et Kiyan
(torrent) se multiplia promptement et se divisa en tribus.
Trop resserrée dans les limites formées par les rochers à pic,
cette population délibéra sur les moyens de les franchir. Elle
avait coutume d'extraire du minerai de fer de l'une de ces
montagnes. On y amassa une énorme quantité de bois et
le feu, attisé par soixante-dix soufflets, ayant fondu la mine
ouvrit un passage à ce peuple nouveau. La mémoire de cet
événement était célébrée par les souverains mongols, des-
cendants de Tchinguiz Khan; dans la nuit qui précédait
le premier jour de l'an, des forgerons battaient un fer chaud
en présence de la Cour, et l'on rendait solennellement des
actions de grâces aux Dieux. Telle est l'origine du peuple
mongol, nom qui signifie simple et faible ^. »
« Ces Mongous,... descendaient d'un certain Poudaxtchar Ancêtres.
(Boudantchar), qu'ils prétendaient être né d'une manière
extraordinaire; Alan koua (Aloung Goa), sa mère (fille
1. d'Ohsson, Mongols, I, pp. 11-15.
2. C. d'Ohsson, Histoire des Mongols, I, pp. 21-22.
192 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
de K'ouTAi, prince de la tribu des T'ummed)), ayant été
mariée à Toubon-merghen (Douyan byan, Doun boun
bayan) (huitième descendant de Bourté Tchina, établi au
viii^ siècle sur l'Onon, le Keroulen et la Toula) elle lui donna
deux fils, Pougouhadaki et Pouhoutsi saltsi (Belkeda
et Yekeda) (Belguéteï et Begontei). Après la mort de son
mari, elle vit en songe, pendant la nuit, une grande clarté
qui pénétra dans sa tente ; ce rayon de lumière se changeant
en un génie de couleur d'or, s'approcha de son lit : la peur
la réveilla, elle ne vit rien, et sentit qu'elle était enceinte
de Poudantchar, qu'elle mit au monde au bout de neuf moisi.
Poudantchar, grâce aux troupes que lui donna son frère
Pouhousi saltsi, fit la conquête du pays de Tonkili holou;
il eut pour fils et successeur Capitsi coulop patourou, qui
eut pour fils et successeur Mahatoudan (Makha Toudan),
qui eut sept fils de son épouse Monalun (Monoloun)
Celle-ci ayant causé la mort de jeunes gens de la horde de
Yalay (Djelaïres) (chassés de leur pays, le Keroulen, parles
Kin; ils arrachaient des racines de ginseng sur le territoire
de Monalun), les membres de cette horde tuèrent Monalun
et ses fils à l'exception de l'aîné Haitou (Kaidou) qui échap-
pa au massacre ; son oncle Natsin le fit reconnaître comme
chef et il vainquit les Yalay et « forma un camp sur les
bords de la rivière Palhou (la rivière noire, Kara Keul) et
ayant établi un pont sur celle de Ouanan, afin d'être maître
de l'un et de l'autre bord, il soumit des quatre côtés plu-
sieurs hordes et plusieurs familles » 2 (Kaidou eut trois fils).
Haitou eut pour successeur son fils Païchongor (Bai
Sangcor), qui eut pour fils Tombihaï, (Tombagaï Khan),
qui eut neuf fils, dont son successeur Cabulhan (Kaboul
Khan), qui eut pour fils Pardai (Bartan), père de Yesou-
gai.
Yesougai. Yesougai Bahadour, ^ troisième des quatre fils de Bar-
tan Bahadour, défit les Tartares en 1155, dans une bataille
dans laquelle périrent leurs deux chefs dont l'un se nom-
1. Mailla, IX, p. 3.
2. Mailla, 'IX, p. 8.
3. Yesougai — neuf; Bahadour = brave en langue turke.
TCHINGUIZ KHAN I93
mait Temoudjin O&A. Au retour de cette campagne, l'une
de ses femmes Ouloun Eke ^ de la tribu mongole des Olco-
nontes, que, suivant Sanang Se-tsen, il aurait ravie au
chef tartare Yeke TcHiLATOU.et qu'elle venaitd'épouser, lui
donna un fils près du Deligoun Bouldac, montagne près de
l'Onon. Yesougai en souvenir de sa victoire donna à l'enfant
le nom de Temoudjin {meilleur fer). Gaubil '^ appelle la
princesse mongole Yûen Lun et son fils Kiou Wen ; on re-
marqua qu'en naissant il avait du sang caille aux mains;
ce sang fut considéré comme un heureux présage et Ye-
sougai voulut que Kiou Wen portât le nom de Temoudjin.
Suivant Sanang Setsen et Gaubil cet événement eut lieu
en 1162, date qui paraît exacte; suivant Mailla en 1161;
enfin suivant Rachid ed-Din en février 1155.
Yesougai exerçait sa puissance dans la région au sud-est
du Baïkal, baignée par l'Onon et le Keroulen (Onon Kerule),
dans les monts Bourcan Kaldoun, aujourd'hui Kentei, d'où
sortent les rivières Onon, qui avec r Ingoda forment laChilka,
Keroulen qui se jette dans le Dalaï Nor, et Toula, tribu-
taire de la Selenga par l'Orkhon. Ses possessions avaient
pour voisins les Merkitcs, les Kéraïtes sur les bords de
l'Orkhon et de la Toula, au sud des Merkites, et les Naï-
mans, bornés au nord par les Kirghizes, à l'est par les
Kéraïtes, au sud par les Ouighours et à l'ouest par les
Kankalis. Les Naïmans étaient proches de l'empire des
Kara K'i Taï, qui occupait les deux versants des T'ien Chan
et s'étendait au sud jusqu'au Tibet. Plus à l'ouest, du
nord de la mer d'Aral à la mer d'Oman, de la Géorgie et de
la Caspienne jusqu'aux frontières des Kara K'i Tai, du
Tibet et des Indes était situé l'immense empire du Khwa-
rezm; au sud des tribus mongoles dans l'Asie orientale se
trouvaient le Tangout qui les séparait du Tibet, et leurs
suzerains, les Kin, possesseurs de la Chine septentrionale
(Tartarie, Leao Toung, Chan Toung, Tche Li, Ho Nan,
Chan Si, partie du Chen Si, comprenant les territoires dé-
pendant de Foung Siang fou et de Si Ngan fou), tandis
1. Ouloun = nuage; Eke = mère.
2. Gentchiscan, p. 2.
194 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
que les Soung refoulés vers le midi régnaient à Lin Ngan
(Hang Tcheou).
Plan Carpin nous parle des Merkites :
« Vers l'Orient il y a un païs appelé Mongal, qui avait
autrefois quatre sortes de peuples; l'un dit Jeka Mongol,
c'est-à-dire les grands Mongales. L'autre, Su Mongol, ou
Mongales aquatiques, qui furent aussi appelez Tartares,
à cause d'un fleuve nommé Tartar, qui passe par leur terre.
Le troisième s'appelle Merkat, et le dernier Metrit. Ces
quatre peuples étaient semblables en figure, mœurs et
langue; encore qu'entr'eux ils fussent distinguez par
Princes ou Chefs, et par Provinces. En la terre de Je'ka
Mongol, il y eut un certain homme, nommé Cingis, qui
commença à surpasser en ses courses le Seigneur; il apprit
à ceux de son païs à dérober, et à vivre de brigandage. » i
Marco Polo les place au delà de Kara Koroum :
« Et quant l'en s'en part de Caracoron et de Altai, là
où il se metent les cors des Tartars, ensi con je vos ai contés
en arieres, il ala puis por une contrée ver tramontane que est
apellé le plain de Baigù, et dure bien quarante j ornée.
Les jens sunt apellés Mecri et sunt sauvaje jens. 11 vivent
des bestes, et les plusors sunt cerf, et voz di qu'il cha-
vauchent les cerf. Uzance et costumes ont come Tartars,
con il sunt au grant Can. Il ne ont bief ne vin; l'esté ont
venesion et chachaionz de bestes et d'ousiaus assez; mes
l'en yver ne i demore nulle beste ne osiaus por le grant
froit. » 2
Guillaume de Rubrouck prétend que Une ou Vut, frère
du Prêtre Jean, « habitoit au delà des montagnes de Cara
Cathay; il y avoit entre ces deux Cours environ trois se-
maines de chemin. Ce Frère était Seigneur d'une habitation
ou logement, nommé Caracarum, et avait sous sa domi-
nation une Nation appelée Krit-Merkit, qui étoit de
Nestoriens. Mais leur Prince aiant abandonné la Foi
de Christ, devint Idolâtre, tenant près de soi des Prêtres
1. Bergeron, coL 39. Dans le texte latin donné par d'AvEZAC on
lit : Merkit et Mecrit.
2. Ed. Soc. de Géog., p. 71.
TCHINGUIZ KHAX I95
des Idoles, qui sont tous Sorciers et qui invoquent les
Diables ^ »
Probablement d'origine turke, mélangés de sang mongol
les Merkites nomades, appelés aussi Oudouyoutes, se com-
posaient des quatre tribus Ohoz, Modon, Toudacalin et
Djioun, toutes soumises au bey Toucta, répandues sur la
basse Selenga et ses affluents'^. La seconde fille de Tchinguiz
Khan et de Bourta Fotcliin, Tchi tchégan, épousa Tou-
RALDji, fils de KouTOUKA BiGUi, Toi des Oudouyoutes-
Merkites 2.
Les Kéraïtes ou Kélié, au sud-est du Baïkal, au sud des
Merkites, suivant AboulFaradj, furent convertis en 1007
par l'évêque nestorien de Merv; en 1195, Temoudjin reçut
la visite du roi des Kéraïtes dont la nation comprenait les
« tribus Tchirkir, Toung caïte, Tou maoute, Sakiate, Eliate
et Kéraïte, auxquelles ce dernier nom était devenu com-
mun depuis leur réunion sous le sceptre de princes issus de
la tribu kéraïte. Leurs moeurs, leurs usages, leur idiome se
rapprochaient beaucoup de ceux des Mongols. » ^
De ces deux peuples, il faut rapprocher la tribu des On-
gutes au service des Niu Tchen et « employée à la garde
d'une partie de la Grande Muraille, que les peuples tatares
appelaient Ongou, d'où elle tirait son nom ^; nous en par-
lons plus loin. Peut-être Ongou s'apphquait-il plutôt au
mont Yin Chan.
Les Cangitae de Plan Carpin et les Comans appelés
Cangle de Rubrouck sont les Turks Kankalis, qui vivaient
à l'est du Jaic (Oural) et sont nommés par les historiens
chinois de l'époque mongole K'ang li ou Kanglin. D'Avezac
(P- 536) identifie les Kéraïtes avec les K'ilê (ou Tieh le)
des anciennes annales chinoises ; le nom de K'i le était appli-
qué au m® siècle de notre ère, à toutes les tribus turkes, tels
que les Ouighours, les Kirghizes, les Alains, et serait celui
des Kao tch'e dont descendaient les Cangles de Rubrouck ^.
Bergeron, col. 36.
d'Ohsson, I, p. 55. — 5., p. 419.
d'Ohsson, I, p. 48.
d'Ohsson, I, p. 8.
T'ang chou, liv. 217, i, cité par Rockhill, p. m.
196 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Les Naïmans formaient une nombreuse tribu turke, dont
le nom en mongol veut dire le nombre « huit », c'est-à-dire
les « Huit Ouighours » ou les Naïmans-Ouighours, qu'il
ne faut pas confondre avec « les Neuf Ouighours » ou
Toghuz Ouighours de l'Orkhon et de la Toula, dont nous
avons parlé précédemment.
« Ils habitaient les contrées où coule le Haut Irtich et
que traverse la chaîne du grand Altaï ; séparés à l'ouest,
par un désert, du pays des Turks-Ouighours, au nord, par
le petit Altaï, du pays des Turks Kirghizes et Kem-Kemd-
joutes, et à l'est par les monts Karakoroum, du territoire
des Kéraïtes, qui s'étendait jusqu'aux sources de l'Onon et
du Keroulen » ^.
Plan Carpin en fait des païens, et Rubrouck des Chré-
tiens, ainsi que le Tarikh-i-Rashidi qui les appelle Tarsa ^.
En turki, Naîman veut dire « lumière ».
Les descendants de Yesougai portaient le surnom de
Bouftchoukin, qui veut dire auxyeiix gris ^; à la mort de ce
guerrier qui laissait quatre frères et une sœur, sa succession
passa entre les mains de son fils Temoudjin guidé par sa
mère, femme énergique; la situation était peu brillante
pour le jeune chef que la plupart des tribus mongoles
abandonnèrent, le trouvant trop jeune, pour se placer sous
la conduite de Targoutai, chef des Taïdjoutes, arrière
petit-fils de Kaidou Khan. En vain la veuve de Yesougai
les attaqua-t-elle, elle ne réussit qu'à en faire rentrer un
petit nombre sous le joug.
Temoudjin passa par de dures épreuves : saisi par les
gens de Targoutai et mis à la cangue, il s'enfuit avec peine
grâce à l'appui d'un certain Schebourgan Schiré qu'il ré-
compensa généreusement plus tard; une autre fois, il fut
grièvement blessé par des Taidjoutes avec leurs flèches.
D'un caractère indomptable, Temoudjin, grâce au coura-
geux appui de sa mère, réunit treize mille hommes et rem-
porte sur les Taidjoutes, au nombre de trente mille, dans
1. d'Ohsson, I. pp. 6-7.
2. p. 290.
3. d'Ohsson, I. p. 39.
TCHIiVGUIZ KHAN J97
la plaine delà Baldjouna, affluent de l' Ingoda, une première
victoire, qu'il souilla par un acte abominable de cruauté;
Temoudjin fit jeter ses prisonniers dans quatre-vingts
chaudières d'eau bouillante.
D'autre part, un chef tartare, Moutchin Soultou
(Mecoutchin Secoul), s'étant révolté en 1194 contre l'em-
pereur kin, TcHANG TsouNG (Magadou, suivant d'Ohsson),
celui-ci envoya contre lui son ministre Wex Yen-siang,
qui ordonna aux chefs mongols Temoudjin et To Li, fils de
H0ULSAHOUS PEÏLOU, chef de la horde de Ke lie (les Ké-
raïtes) de réunir leurs troupes aux siennes sur les bords de
rOnon; les rebelles furent défaits, leur chef fut tué; l'em-
pereur satisfait récompensa ses auxiliaires. Temoudjin
reçut un titre militaire chinois et To Li fut créé \\'axg
Khan. Ce dernier eut bientôt besoin des services de son
voisin et lui rendit visite en 1195; Ysan Koule, frère de
ToLi, mécontent, s'était réfugié chez les Naïmans, qui atta-
quèrent les Kéraïtes; To Li battu futobhgé de se réfugier
chez les Ouighours. Temoudjin s'élança à son secours sur les
bords de la Toula; les Bourkines furent battus, puis Wang
Khan acheva seul la défaite des Merkites, alUés des Naïmans
(1198), oubhant de donner à son allié sa part de butin.
De nouveau les alliés (1199) se réunirent contre les Naï-
mans, mais la défection de Wang Khan obligea Temoudjin
à la retraite. Wang Khan, poursuivi à son tour par les
Naïmans,/ fit appel à Temoudjin, qui envoya des troupes à
son aide et reprit le butin déjà fait par l'ennemi. Une nou-
velle défaite des Naïmans par le frère cadet de Temoudjin
et une victoire de celui-ci et de Wang Khan sur les Taï-
djoutes (1200) alarmèrent les tribus mongoles restées in-
dépendantes; elles formèrent sur les bords de la Toula
une ligue contre Temoudjin et élirent comme Khan Uni-
versel {Gour Khan) Tchamouca, chef de la tribu des
Kiyates Bourkines (1201), mais Temoudjin, prévenu, mit
leur chef en fuite. Des projets de mariage manques ame-
nèrent entre Wang Khan et Temoudjin une certaine
inimitié. To Li avait promis en mariage une de ses filles à
DjouTCHi, fils aîné de Temoudjin, et ce dernier promettait
igS HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
une de ses filles au fils de To Li ; Tchamouca réussit à les
brouiller; plus sérieux fut le traité entre Temoudjin et
Te Yin, seigneur de la horde de Houng-kila; ce dernier
qui était entré contre son gré dans la ligue de Tchamouca,
avait donné sa fille en mariage à Temoudjin; il se joignit
aux Mongols avec les hordes Ouloutay, Mangou, Tchalar,
Y ki lie se qui descendaient comme la sienne des cinq fils
de La tching Patour, sixième aïeul de Te Yin ; en vertu
d'un traité entre Te Yin et Temoudjin, le chef de la famille
mongole devait prendre pour première femme une fille de
Te Yin. De même le chef de la famille de ce dernier devait
toujours prendre pour première femme une fille de la race
de Temoudjin i. Attaqué par les Kéraïtes (1203), Temoud-
jin fut battu, obligé de prendre la fuite et de se retirer près
de la Baldjouna; ayant réuni de nouvelles troupes, il en-
voya à Wang Khan un message lui rappelant les services
qu'il lui avait rendus et lui offrant de mettre fin à leurs
différends. D'autres conseils prévalurent. Temoudjin furieux
ne tarda pas à prendre sa revanche, surprit et mit en fuite,
malgré ses troupes plus nombreuses, Wang Khan entre la
Toula et le Keroulen dans les Tchetcher Ondour.
Marco Polo nous décrit la bataille entre le Prêtre Jean
et Temoudjin et nous raconte leur mort, qui est d'ailleurs
inexacte :
« Et après ce deus jors s'armarent andeus les parties et
se conbatirent ensenble duremant et fu la grangnor ba-
taille que fust jamès veue. Il hi oit gran maus et d'une
part et d'autre; mes au dereant venqui la bataille Cinchins
Can, et fu en celle bataille hocislePrestre Johan, et de celui
jor avant parde sa tere que Cinchin Can la ala conquistant
tout jor, et si voz di que Cinchin Chan puis celle bataille
régna six anz, et ala conquistant maint castiaus et mant
provinces ; mes à chief de six anz ala à unchastiaus qe avoità
non Cangui, et iluec fu féru d'une sagite en genœilz et de
celui coux morut, dont il fu grant domajes, por ce qu'il
estoit preudomes et sajes » ^.
1. Gaubil, pp. 5-6.
2. Ed. Soc. de Géog., p. 65.
TCHIXGUIZ KHAN I99
« La plupart des souverains Naïmans joignaient à leur
titre de Khan, soit l'cpithète de Goutschlouc, qui veut dire,
en turk, puissant; ou celle de Bouyourouc, qui signifie com-
mandant; mais Tai Bouca portait le titre chinois de T'ai
vang ou de grand roi qu'il avait reçu de l'empereur Kin,
et que les Mongols prononçaient Tayang ^ )>
Le chef des Kéraïtes en réalité fut assassiné chez les
Naïmans et son fils s'étant réfugié au Tangouten fut chassé
et massacré à Koutcha, près Tourfan, et son royaume fut
conquis de la sorte par Temoudjin (1203). Les Xaïmans et
leur chef Tayang Khan subirent le même sort (1204) ; celui-ci
avait tenté de s'alher contre Temoudjin avec Tchamouka,
le chef des Tartares blancs, qui prévint le chef mongol,
lequel attaqua brusquement les Naïmans et tua leur prince.
A la mort de Tayang, son chancelier, un ouighour nommé
Ta-t'oung-ho, amené à la Cour de Temoudjin, avec le sceau
royal en or, apprit aux princes de sa famille les caractères
ouighours que les Mongols employèrent jusqu'à l'époque
de K'oublai. Les Merkites furent soumis; maître enfin des
hordes tartares qui l'environnaient, Temoudjin envahit le
Tangout ou Hia (1205) que les Mongols appelaient Caschi
ou Coshi transformation de Ho Si (à l'occident du Fleuve),
le Chen Si; ce n'était qu'un essai préliminaire.
Les Si Hia, d'origine tibétaine, descendaient des Tang Si Hia
Hiang et avaient pour ancêtre To pa Sekoung qui,en 882,
aida l'Empereur à vaincre le rebelle Houang Tch'ao et
reçut en récompense le titre de duc du royaume de Hia
avec le nom de famille de Li. Le nom de leur pays, appelé
Tangout (pluriel mongol de Tang) par Marco Polo et
Rachid ed-Din était déjà connu dès 734 dans l'inscription
turko-chinoise de Kocho-Tsaidam. Rockhill le considère
comme l'équivalent de Si Tsang, Tibet. (Joiirn. R. Asiat.
Soc, 1891, pp. 21, 1S9, etc.; et N. Elias, p. 361 n.). Le
véritable fondateur de la dynastie fut Li Youen-hao
(1031-1048) qui conquit sur les Turks ouighours en 1031 les
villes de Kan Tcheou et de Sou Tcheou, se déclara indé-
pendant en 1032 et adopta en 1036 une écriture spéciale,
r. d'Ohssox, I, p. 57.
2 00 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
empruntée aux K'i Tan, dont je parlerai tout à l'heure;
sa capitale était Hia Tcheou, maintenant Ning Hia sur
le Fleuve Jaune. Au milieu du xi® siècle, le Tangout était
borné au sud et à l'est par les Soung, au nord-est par les
K'i Tan, les Tartares au nord, les Turks Ouighours à
l'ouest et les Tibétains au sud-ouest; il représentait la
province de Kan Sou.
La langue Si Hia appartenant à la famille linguistique
tibeto-birmane est apparentée, ainsi que l'a montré M. B.
Laufer 1, aux langues lo-lo et mo-so. Le premier spécimen
de cette langue qui fut connu fut celui de l'inscription
hexaglotte de la porte de Kiu-Young Kouan, gravée en 1345
comprenant en devanâgari, tibétain, mongol-phags-pa, ouig-
hour, chinois et Si Hia que l'on prit d'abord pour du niutchen,
une dhârani (c'est-à-dire une prière en langue sanscrite)
et, dans ces différentes langues, un résumé du sutra d'où
était tirée la prière. Un autre spécimen fut une stèle portant
une inscription bilingue en chinois et en Si Hia, érigée par un
souverain du Tangout, en 1094, dans le Ta Yun se, Temple du
Grand Nuage, à Leang Tcheou; « le Ta Yun Se fut construit
entre les années 357 et 361 de notre ère par un certain
TchangT'ien-si dont l'ancêtre, TchangKouei, gouverneur -
chinois de Leang Tcheou, s'était déclaré indépendant en
l'an 301 et avait fondé la petite dynastie des Leang. Ce
temple était d'abord appelé temple Houang ts'ang ^ ». Ce
nom fut changé en 690. Les Si Hia s'emparèrent de Touen
Houang, vers 1035; il est à noter qu'aucun manuscrit Si
Hia ne se rencontre parmi les documents trouvés par Pelliot
dans cette localité. Dans la seconde moitié du xi^ siècle de
notre ère, le territoire de Leang Tcheou passa entre les
mains des Si Hia dont un des souverains fît ériger l'inscrip-
tion bilingue en chinois et en Si Hia en 1094.
Une inscription nous apprend entre autres choses la venue
en 1383 d'un religieux japonais, nommé Tche-m an, qui fit une
collecte pour réparer le temple qui fut reconstruit en 1563,
une grande partie en ayant été détruite par un tremblement
1. T'oung Pao, mars 1916.
2. Ed. Chavannes, Dix Insc. de l'Asie centrale.
TCIIIXGLIZ KIIAN 201
de terre ^ An moment des troubles de Pc King, en 1900,
l'interprète M. (j. Morrisse trouva trois volumes de la
traduction en langue Si Hia du sutra Saddharma pundarika
sûtra ou Lotus de la Bonne Loi, qu'il étudia dans les Mé-
moires de divers savants, publiés par l'Académie des Inscrip-
tions 2. Enfin les documents apparurent en grande abon-
dance lors des mémorables explorations de Kozlov en 1908-
1909, et de Sir Aurel Stein, un peu plus récemment à Kara
Khoto, aujourd'hui ville ruinée, qui sous les Mongols faisait
partie de Yi ai tsai, et ne serait autre chose queHei Chouei,
riitzina de Marco Polo; nous devons ce que nous connais-
sons de la langue Si Hia à Wylie, Devéria, Chavanxes,
BusHELL, Morrisse, Ivanov, Pelliot et B. Laufer.
Marco Polo consacre tout un chapitre au Tangout :
« .La provence s'apelle Tangut. Il sunt tuit ydres. Bien
est-il voir qu'il hi a auques cristienz Nestorin: et encore y a
Saracinz. Les ydres ont langajes por elz. La ville est entre
grec et levant; il ne sunt jens qui vivent de merchandies,
mes vivent dou profit des blés qu'il recoient de la tere.
Il ont maintes abaye et mant moster, lesquelz sunt tuit plen
de ydres de mainte faision, asquelz font grant sacrifïcie et
grant honor et grant irruccenor (révérence). Et sachiés que
tout les homes que ont enfanz, font norir un mouton à ho-
nor de le ydres, et à chief de l'an, ou en la feste de sa indre,
cil que ont nodri le mouton le moinent con lez enfanz
devant le 3'dres et li font grant revestence et elz et lor
enfanz; et quant ont ce fait, il le font toit cuire, puis le
portent devant l'idre con grant révérence, et iluec le laissent
tant qu'il ont dit lor ofice et lor preier qe le ydre sauvent
lor filz, et dient qe le ydre menuient la sostance de la cars.
Puis que il ont ce fait, il prenent celle cars que devant le
ydre aroit esté, et la portent à lor maison ou en autre leu
qu'il voilent, et mandent por lor parens et le menuent cum
grant révérence et à grant feste; et quant il ont manjés la
cars et il reculient les oses et le sauvent en arche moût sau-
vemant : et sachiés que tuit les ydules dou monde, quant
1. Ed. Chavannes, /. c, p. 198.
2. i'« série, XI, 2^ partie, 1904.
202 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
il morurent, les autres font ardoir les cors. Et encore voz
di que quant cesti ydres sunt portés de lor maison au leu
o il doient estre ars entre voies en auquant leus, les parens
dou mors ont fait emi la voie une maison de fust coverte
de dras de soie et de dras doré. Et quant le mort est porté
devant ceste maison si aornés, ils s'arestent et les homes
gitent devant le mors vin et viandes assez, et ce font-il
por ce que il dient que à tiel honor sera-t-il recevu en l'autre
siècle ; et quant il est aportés au leu où il doit estre ars, ses
parens font entaillier homes de carte de papir et chevaus et
gamiaus et monete grant come bizans, et toutes cestes couses
funt ardoir avech le cors, et dient que en le autre monde le
mors aura tant esclaif et tantes bestes et tantes moutons com
il font ardoir de charte. Et encore voz di que quant le cors
sunt porté à ardoir, tuit les stormenz de la tere vont sonant
aunte (devant) le cors. Et encore voz di d'oun autre chousse,
que quant cesti ydres sunt mors, il mandent por lor astro-
lique et dient elz la nasion dou mort, ce est quant il nasqui,
de quel mois et quel jorno et l'oire; et quant les astroilique
le a entandu, il fait sez endevinaile por arz di?-bolique, et
dit puis qu'il a fait sez ars, le jor que le cors se doit ardoir.
E voz di que de tielz fait demorer que ne Tard une semaine,
et de tielz un mois, et de tielz six mois, et adonc convient
que les parens dou mort les tegnent en lor maison tant con
je voz ai dit : car il ne firoient jamès ardoir jusque atant que
les endevinz lor dient qu'il soit bien ardoir. Endementier
que le cors ne s'arde et demore en lor maison, le tenent en
tiel mainere, car je vos di qu'il ont une cassie de table
grosses un paumet, bien conjunte ensenble, tote enpointe
noblemant, et hi metent le cors dedens, et puis le covrent
de tielz draz et si ordre et con canfara et con autre
espèces que le cors ne poute point à celz de la maison. Et
encore voz di que les parens dou mors, ce sunt celz de la
maison, ongne jor tant quant le cors hi demore, li font
mètre table et hi metent viande da mangier et da boir ausi
con c'il fust vif, et le metent devant la cascio où le cors est,
et le laisent tant come l'en pensse avoir mengiers, et dient
que s'arme menjue de cel viande. En tel mainer le tenent
TCHINGUIZ KHAN 2O3
jusque au jor que il se vient à ardoir; et encore voz di qu'il
funt un autre chouse, que plosors foies cesti endevi dient
as païens des mors que il ne est buen que il traient por la
porte de la maisson le cors mors, et trovent caison ou de
stalle ou d'autre choussc que soient encontrée à celle porte,
et adonc les parens dou mors le funt traire por autre porte
et maintes foies font rompir les mur, et d'iluec le funt trare,
et tuit les ydules dou monde iront por la mainere que je voz
ai dit. Or voz laison de ceste matière, et voz parleron
d'autre cité que sunt ver maistre joste le chief de cest
dezert. » ^
I. Ed. Soc. de Géog., pp. 54-5O.
CHAPITRE XIII
Les Mongols : Tchinguiz Khan (suite).
Kouriitaï: Ik M AiTRE de toutes les tribus environnantes, Temou-
/ Yl DjiN réunit tous les chefs mongols en une assem-
blée générale ou kouriitaï tenue à la 12^ lune de
1206, près des sources de l'Onon; les troupes étaient divi-
sées en neuf corps et on planta un étendard composé de
neuf tougs blancs superposés; sur l'avis du devin Gueuk-
jou, fils de MiGNELic, chef mongol qui avait épousé
OuLoux Iga, mère de Temoudjin, on proclama ce dernier
Tchinguiz Khan, le « Puissant » Khan; d'Ohsscn dit Kha-
kan, Gaubil, Ko han ; le sorcier ne fut pas récompensé de
son zèle, car Tchinguiz, irrité de ses impertinences, le fit
tuer par son fils Djoutchi. Tchinguiz nomma ministres ses
compagnons Mou ho li et Portchou.
La même année, après le kouriitaï, Tchinguiz marcha
contre Bouyourouc (Poulogou), frère de Ta Yang Khan,
et son successeur, le surprit et le tua près de l'Oulong Tag,
continuation vers l'ouest du Petit Altaï, au-dessus du lac
Balkach ; la famille du chef naïman fut faite prisonnière et
son neveu Koutchlouk (Kutchoulu), fils de Ta Yang, se
réfugia avec le roi des Merkites, Toukta (Toto) dans la
région de l'Irtich; en 1208, Tchinguiz alla les poursuivre
jusque dans leur retraite et Koutchlouc, dont Gaubil fait
le fils de Poulogou, se retira chez les K'i Tan du Chen Si.
Dans l'automne de 1207, Tchinguiz fit une seconde
incursion dans le Tangout qui n'avait pas payé le tribut
imposé l'année précédente et ravagea le territoire envahi.
D'année en année, Tchinguiz augmentait sa puissance;
il avait demandé aux deux peuples Kirghizes et Kemdjoutes,
habitant les premiers, les rives du Kem (Enesei), les seconds
le Kemdjik, gouvernés chacun par un roi portant le titre
I
TCHIXf.UIZ KHAN 2O5
d'Iiial, de lui rendre hommage, ce que s'empressèrent de
faire ces princes (1207). L'année précédente, les Ouighours
avaient reconnu son joug de préférence à celui des Kara
K'i Tai (1206). A l'automne de 1208, il marcha vers l'Irtich
contre Koutchlouk et Toukta, tua ce dernier dans la bataille
livrée près du Djem ou Tan; quant au premier, il s'enfuit à
Bich Baliq et de là se retira à la cour du Turkcstan. L'au-
tomne de 1209 marque la troisième invasion du Tangout;
le fils du roi SiANG TsouNG .fut défait et Tchinguiz prit
Ouiraca ou Erica, la forteresse d'Imen, mit le siège devant
la capitale Tchoung Sing, aujourd'hui Xing Hia, mais une
inondation du Fleuve Jaune l'ayant obligé à se retirer, il
offrit la paix au roi de Tangout dont il épousa la fille. 1
De retour de cette campagne, le conquérant reçoit une
ambassade ouighoure à laquelle il répond par un message
au roi qui vient lui rendre visite lui-môme en 121 1. Des
mariages resserrèrent d'ailleurs les liens de Tchinguiz avec
ses voisins : au roi des Ouighours, il donna sa fille Altoux-
BiGUi; la main de princesses de la famille mongole est
accordée à deux vassaux du Gourkhan de Kara K'i-Tai,
Arslan Khan, chef des Karlouk, et Siknak Tekin,
fils et successeur d'OzAK, prince d'Al Maliq, assassiné par
ordre de Koutchlouk, qui épousa une fille de Djoutchi.
Tchinguiz se trouvait alors à la tête d'une forte armée;
il allait pouvoir entreprendre l'œuvre de sa vie, la conquête
de la Chine divisée entre les Kin au nord et les Soung au
sud; il était vassal des premiers, qui venaient de lui récla-
mer le tribut et dont la puissance avait été fondée aux
dépens des Leao, contre lesquels il avait d'ailleurs des
griefs. Ta Ngan (Wei-chao wang), fils de Che Tsoung,
avait succédé en 120g à Tai Ho (Tchang Tsoung). Tching-
uiz, qui reçoit les services de différents chefs ouighours,
préposa Tchougoutchar avec 2,000 hommes, à la garde
des tribus récemment conquises, et au mois de mars 1211
quitta, avec ses quatre fils, le Keroulen pour envahir le
Chan Si et le Tche Li, y compris Siouan Te fou, avec sa
cavalerie; il fut secondé par le chef des Ongutes, Ala-
I. d'Ohsson, I, p. 106.
206 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
KOUCH-TEKIN, établi au nord de la Grande Muraille ; d'autre
part, les K'i Tan et les princes de la famille des Leao, du
Leao Toung, révoltés, font leur soumission à Tchinguiz.
L'empereur Wei-Chao wang, victime dans sa capitale, Yen
King, est assassiné à la 8^ lune (12 13), par ordre de son
général en chef Houschacou et remplacé par son neveu,
TcHEN Yeou (Siouen Tsoung).
Cependant, une lutte éclate entre le Tangout et la Chine
(1213) ; Tchinguiz, qui avait, lors de sa dernière campagne,
engagé dans ses troupes beaucoup d'officiers chinois, enva-
hit une seconde fois la Chine, dévaste le Chan Si, le Tche Li
et le Chan Toung (1213). La paix est signée après l'investis-
sement de la capitale kin; on accorde à Tchinguiz une
fille du défunt souverain, cinq cents jeunes garçons, autant
de jeunes filles, 3,000 chevaux, de la soie et une forte somme
d'argent (1214), mais l'empereur chinois transfère sa capi-
tale de Yen King, dans le Tche Li, à Pien King ou Pien
Leang, la Cour méridionale, Nan King (K'ai Foung), dans
le Ho Nan; à la suite de cette retraite, les Mongols com-
mencèrent une troisième campagne, s'emparèrent de Yen
King (1215), dont le palais fut incendié — le feu dura plus
d'un mois — et un grand nombre d'habitants et de fonc-
tionnaires furent massacrés, puis ils marchèrent contre
Pien King.
Tchinguiz, rentré en Mongolie (1216), envoie ses généraux
SouBOUTAi et TcHOUGOUTCHAR coutrc les Merkites, qui
s'étaient assemblés dans les Altai autour du frère et des
trois fils de Toukta, leur ancien roi ; ils sont battus près du
fleuve Djem et massacrés jusqu'au dernier. Une révolte
dans le Leao Toung fut réprimée par le général Moucouli
(Mou ho li), qui fut récompensé par le titre de Kouo Wang;
le Tangout, pour la quatrième fois (1218), fut envahi et
le roi Li Tsoun-hien se réfugia à Leang Tcheou, dans le
Kan Sou. La même année, la Corée se soumettait aux
Mongols.
Le dernier roi de Kara K'i-Tai,MouTcHou(YE-Liu Tche
lou kou), deuxième fils du roi Jen Tsoung (Ye-liu I-lie),
avait été détrôné par KouxCHLOUk, chef des Naïmans,
TCHINGUIZ KHAN 2O7
allié du sultan du Khwarezm , réfugié à sa cour et devenu
son gendre, qui usurpa le trône (121 1). Koutchlouc ayant
tué OzAR, Khan d'Al Maliq, s'empara de Khotan et de
Kachgar dont il persécuta les habitants musulmans ; à son
tour, il est battu par le général mongol Tchébé qui s'em-
pare de son empire et proclame la liberté des cultes, tandis
que Koutchlouk, en fuite, est rattrapé et a la tête coupée
(1218).
La conquête du Kara K'i-Tai rendait les possessions de
Tchinguiz Khan limitrophes du puissant empire de
Khwarezm.
Le Khwarezm ou Kharezm, ancienne Margiane, formait Conquête di
un vaste empire s'étendant du Jaxartes au golfe Persique
et de rindus à l' Azerbaïdjan, s'appuyant à la mer d'Aral
appelée par les tribus turkes Kara Tenghiz (mer Noire) ou
Eukuz Souy (l'eau du taureau). Le pays proprement dit
forme une oasis fertile qui s'étend le long des deux rives
du Djihoun, depuis l'ancienne ville d'Amol el Mefazèh.
jusqu'à la mer d'Aral; « il est borné, au nord, par la partie
du territoire russe qui portait autrefois le nom de Dechti
Kiptchak, et qui était occupée par des tribus nomades dont
la plus puissante, celle des Ghouzz, a joué, au moyen âge, un
rôle important dans l'histoire de l'Asie centrale; au sud,
il confine au Khorasân; à l'est, aux déserts du Kizil Koum
(sable rouge) et du Batak Koum (sable dans lequel on
enfonce), à l'ouest au Kara Koum (sable noir) et à l'an-
cienne province du Gourgan.
« Les Orientaux donnent, pour le nom du Kharezm, des
étymologies diverses et sans valeur. Selon les uns, le nom
de Khàh rezm (qui recherche les combats), caractérisait
l'humeur belliqueuse des habitants. Selon les autres,
Khar (nourriture) et Rezm (bois) auraient désigné le
poisson pêche dans le Djihoun et le bois qui servait à le
faire cuire. Ces mots auraient été prononcés par des indi-
gènes interrogés sur leur manière de vi\Te, et ils auraient,
depuis lors, servi à désigner cette contrée. Enfin, Riza
OouLY Khan (f 1871), prétend que le nom de Kharezm
fut donné à ce pays par Ker Kaous, à la suite du com-
208 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
bat singulier dans lequel il tua Chidéh (Khar Rezm, com-
bat facile).
)) Il est plus probable que Kharezm dérive des expressions
zendes Oaïr, Khar (nourriture, herbe) et Zem (terre).
Isthakhry et Ya Kout nous disent, en effet, que le sol du
Kharezm et les sables des déserts qui l'environnent ont
quelque ressemblance avec ceux des déserts qui bordent
VÉgypte au sud-est, et qu'ils produisent en abondance la
plante épineuse appelée « Ghada « par les Arabes et « Khari
choutour » par les Persans (hedysarum el hagi) ^. »
Le Khwarezm conquis en 1042 sur les Ghaznévides, par
les Turks Seldjoukides, fut donné par ceux-ci en 1096 à un
certain Kutb ed-Din Mohammed, avec le titre de Chah;
son successeur (1127), Itsiz, se rendit complètement indé-
pendant. A l'époque de Tchinguiz, le Chah ou Sultan était
Ala ed-din Mohammed (1199-1220), fils de Takach,
qui s'empara de Balkh et de Herat, se rendit maître du
Khorasân, du Mazenderân et de Kirman et échappa à la
dépendance du Kara K'iTaï; il captura ensuite Samar-
kande où de Khwarezm il transféra sa capitale ; il poursuivit
ses conquêtes mais il échoua dans sa marche contre Bagh-
dad (1217-1218). Mohammed partagea ses États entre ses
quatre fils (1220) : l'aîné Djelal ed-Din Mankobirti
(Mangou birfi = Dieudonné), qui tout en restant près de
son père, reçut les principautés de Ghazna, de Bamiân,
d'El Ghour, de Bost, de Tekiâbâd, de Zemîn-Dâwer et de
la partie Hmitrophe de l'Inde, administrées en son nom par
Kerber Molk; à Rokn ed-Din Ghourchaïdji, le plus
beau et le mieux doué, fut attribué l'Irak; Kirman, Kîch
et le Mekrân furent le lot de GhyÂts ed-Din Pir Chah ;
enfin, suivant l'avis de la Tourkan Khatoun, mère de
Kutb ed-Din AzlÂgh-Chah, Mohammed déclara ce der-
nier héritier présomptif en lui attribuant le Khwarezm, le
Khorasâh et le Mazenderân '-.
En-Nesawi (p. 7), parle ainsi de la Chine : « Parmi les
personnes, dont les paroles méritent d'être prises en consi-
1. C. ScHEFER, Ambassade au Kharezin, 1879, pp. iii-iv.
2. HouDAS, En-Nesawi, p. 44.
ÏCHINGUIZ KHAN 2O9
dération, plus d'une m'a raconte que l'empire de la Chine
est vaste et mesure une circonférence de six mois de marche.
On assure aussi qu'il est entouré par une muraille unique
n'offrant d'interruptions que là où se trouvent des mon-
tagnes escarpées et de larges fleuves. Depuis les temps an-
ciens cet empire est divisé en six parties; chacune d'elles,
mesurant un mois de marche, est gouvernée par un Khân
(mot qui dans la langue du pays signifie prince), qui est le
délégué du Khan suprême. »
Au retour d'un voyage dans l'Irak, Mohammed reçut
de Tchinguiz une ambassade composée de Mahmoud
El-Kh\vakezmi, Ali Khodja El-Bokhari et Yousouf
Yenka El-Otrari, porteurs de présents, chargés de nouer
des relations amicales. Il résulta de cette démarche une
trêve rompue peu après par Ixal-Khax, qui fît dis-
paraître pour les dépouiller quatre négociants venus
du pays mongol à Otrar. Toute réparation a5'ant été
refusée à Tchinguiz, et son envoyé, le turk Bagra ayant
été tué, le Grand Khan décida la guerre dans un kouril-
taï (1218).
A l'automne de 1219 il quitta les bords de l'Irtich,
arriva sans difiicultés au bord du Jaxartes, près d'Otrar, et
se prépara à envahir la Transoxiane. Il divisa son armée
en quatre corps : « il laissa le premier devant Otrar, sous
les ordres de ses fils Djagataï et Ogotaï; le second, com-
mandé par Djoutchi, son fils aîné, prit à droite pour se por-
ter sur Djend; le troisième fut dirigé à gauche sur Benaket
et tandis que ces deux divisions s'emparaient des places
situées au bord du Sihoun, Tchinguiz Khan s'avança, avec
le centre de son armée, sur Bokhara, pour couper Moham-
med de la Transoxiane et l'empêcher de secourir les villes
assiégées. » ^ En même temps, Tchinguiz Khan profitant de
la dispersion des troupes khwarezmiennes, marche directe-
ment sur Otrar dont il s'empare de vive force; la place
était défendue avec 20,000 hommes par Inal Khan, qui
fut pris ; conduit devant le vainqueur, celui-ci ordonna de lui
verser de l'argent fondu dans les oreilles et dans les
I. d'Ohsson, I, p. 219.
210 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
yeux pour le punir de ses crimes; la citadelle d'Otrar, dans
laquelle il s'était défendu un mois, fut rasée. Tchinguiz
réussit à créer la méfiance du sultan contre ses émirs et,
en promettant de lui faire l'abandon du Khwàrezm, du
Khorasân et des contrées limitrophes au delà du Djihoun,
il persuade à la Tourkan Khâtoun d'évacuer le Khwàrezm
qu'elle laisse sans défense. ^ (1219-1220). Elle devait plus
tard être faite prisonnière après un siège de quatre mois
à liai, dans le Mazenderân par le général Souboutaï, fut
conduite à KaraKoroumet mourut en 1233. Djoutchi, en
route pour Djend, s'empara de Signac puis de Djend qui
fut pillé pendant neuf jours.
A son tour Tchinghuiz parut devant Bokhara (mars
1220); il s'empara de la citadelle dans laquelle 30,000
hommes auraient été égorgés ; on fit évacuer la ville ; tout
fut mis au pillage et ceux qui, malgré les ordres, étaient
restés furent massacrés. Des ruines de Bokhara, le
Grand Khan suivant la vallée du Sogd marcha sur
Samarkande que le sultan avait voulu, trop tard, entourer
de remparts. Après quatre jours de siège, les autorités
ouvrirent les portes de la ville qui fut pillée et un
grand nombre d'habitants furent massacrés. « On compta
la population restante, et l'on en tira trente mille hommes
d'arts et métiers, que Tchinguiz Khan distribua en présents
à ses fils, à ses femmes, à ses officiers. Un égal nombre d'in-
dividus fut mis en réquisition pour les travaux mihtaires.
Il restait environ 50,000 prisonniers; il leur fut permis,
moyennant une rançon de 200,000 pièces d'or, de retour-
ner dans la ville, qui reçut des commandants mongols ^. »
Dans la nuit qui suivit la reddition de la ville, un général
turk Alb Khan, réussit à s'échapper de la citadelle et à
rejoindre le Sultan. Les troupes mongoles se mirent à la
poursuite du Sultan; les généraux Tchebe et Souboutaï
pénétrèrent dans le Khorasân; Tchebe parut devant
Nichapour, mais Mohammed s'était réfugié au camp de
Rokn ed-Din, son fils, sous les murs de Kasvin; ayant
1. En-Nesawi, p. 65.
2. D'OhSSON, I, p. 2^Q.
TClll.\(.l 1/ KHAN 211
appris le sac de Kayi, il s'enfuit au Ohilan, puis au Mazen-
derân, et enfin, toujours poursuivi, il se réfugia dans l'île
d'Abeskoun,, dans la mer Caspienne; mais atteint d'une
pleurésie, il mourut après avoir rédigé lui-même des décrets
qui furent tous approuvés par Djelal ed-Din, plus tard;
le malheureux prince fut inhumé dans l'île (1220).
Avant sa mort, Mohammed avait réuni dans l'île ses
trois fils Djelal ed-Din, Azlagh Chah, proclamé héritier
pour complaire à la Tour kan Khâtoun et Aq Chah, et dési-
gné le premier pour son successeur, comme le seul capable
de raffermir son empire. Azlàgh Chah complota de se saisir
de son frère, mais Djelal ed-Din prévenu, partit avec trois
cents cavaliers, commandés par Damar Malik, traversa
le désert qui sépare le Khwarezm du Khorasân et gagna la
\ille de Nesa (février 122 1). Les frères ennemis Azlâgh
Cliâh et Aq Chah périrent peu après dans une bataille
contre les Mongols, près du château Kharendez, à Nesa.
Cependant Djelal ed-Din ayant défait les Tartares attei-
gnit Nichapour. Mais l'armée mongole avançait vers
Ourghandj, en arabe Djordjanieh, la principale ville du
Khwarezm appelée par d'Ohsson Keurcandje, sur les deux
rives de l'ancien cours de l'Oxus, dans le pays connu
aujourd'hui sous le nom de Khi va : la désunion entre
Djoutchi et Djagataï retarda pendant un siège de plusieurs
mois la prise de cette ville qui fut signalée par une série
d'atrocités : les artisans ayant été expédiés en Tartarie
par Djoutchi, le reste de la population fut massacré à
l'exception des femmes et des enfants. De son côté Tchin-
guiz Khan emporte d'assaut au bout de dix jours, Termed
sur la rive nord de l'Oxus et détruit tous les habitants, puis
il soumet le Badakhchan. Touloui ravage le Khorasân,
achevant l'œuvTc de dévastation de Tchebe et de Soubou-
taï. La grande et belle ville de Balkh est anéantie. Le com-
mandant mongol ayant été tué à Thous, la majeure partie
des habitants est mise à mort et les remparts démolis.
La ville de Nesa est prise et mise à sac par Togatchar
(Tildjar-Nouyen), gendre de Tchinguiz Khan, qui échoue
et est tué devant Nichapour (nov. 1220). En février 122 1,
212 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Merv est pillée et sa citadelle et ses remparts sont rasés
par Touloui. On aura une idée des scènes d'horreur de
cette barbare campagne lorsque les historiens comptent
près de 700,000 victimes autour de Merv, transformée en
désert. Satisfait de son œuvre, Touloui marche sur Nicha-
pour pour venger son beau-frère Togatchar ; il refuse toute
capitulation, force la ville de Sapor dans laquelle il pénètre
avec la veuve de Togathar qui présida à la vengeance :
<i Le carnage dura quatre jours; on tua jusqu'aux chiens et
aux chats. Touloui avait entendu dire que dans le sac de
Merv, beaucoup d'habitants avaient sauvé leur vie en se
couchant parmi les morts; il ordonna que l'on coupât la
tête à toutes les victimes de sa fureur. On en construisit des
pyramides, où furent séparément entassées les têtes des
hommes, celles des femmes, celles des enfants. La destruc-
tion de la ville dura quinze jours; elle disparut; on sema
de l'orge sur son emplacement. Il ne resta de sa population
que quatre cents artisans, qui furent transportés dans le
nord; mais quelques malheureux pouvaient s'être sous-
traits au carnage en se cachant sous la terre; le prince
mongol laissa des soldats pour égorger les habitants qui,
après le départ de l'armée, sortiraient de leurs retraites. Il
en périt un grand nombre dans les caveaux où ils s'étaient
réfugiés. » ^
Dans leur conduite les Mongols combinaient le pillage, la
cruauté, la destruction sans but; tout indique la barbarie,
aucun mobile noble; c'est le plaisir de tuer, l'amour du
massacre. Sans raison, on les voit en se rendant pour sacca-
ger Thous, détruire le tombeau du fameux khahfe Haroun
er-Raschid et celui d'ALi er-Razi, descendant d'ALi,
vénéré des Chiites. Hérat était la seule ville importante du
Khorasân qui n'eut pas encore été conquise par les Bar-
bares qui ravagèrent le Kouhistan en s'y rendant. Touloui
s'attendait à la reddition de la ville, mais le gouverneur
se défendit énergiquement, fut tué en faisant bravement
son devoir; le conquérant, furieux, occupa la ville où il
ût mettre à mort 12,000 partisans de Djelal ed-Din, installa
1. d'Ohsson, I, pp. 200-291.
TCHINGUIZ KHAN 213
un préfet musulman, et rejoignit son père devant Tali-
klian qui fut détruit.
En I22I, Tchinguiz marchait sur (îliazna où voulait se
réfugier le Sultan; la comjuit, passa la forteresse de Ker-
douan, franchit l'Hindou Kouch et vint mettre le siège
devant la forteresse de Bamian où fut tué un fils de Dja-
gataï. Pendant ce temps Djelal ed-Din, remportant une
victoire sur les Mongols, leur échappait et arrivait à (ihazna
où il réunit 60 à 70,000 soldats, s'avança vers Perouan,
non loin de Bamian, où mille ennemis furent surpris. Sous
le commandement de Chi ki Koutolxou accourait une
armée mongole de 30,000 hommes, huit jours plus tard : le
champ de bataille de Perouan leur fut fatal; malheureu-
sement éclata une querelle dans le partage du butin entre
les chefs Emin et Agrac, dans laquelle ce dernier, insulté,
se retira avec les KhouUoudjes, les Turkmènes, et les
troupes gouriennes d'ALAZAN Melik. Djelal ed-Din,
n'a3'ant plus autour de hii que les Turks et les Khwarez-
miens, devenu trop faible, reprit la route de Ghazna d'où
il se retira sur le Sind, tandis que Tchinguiz le poursuivait
en toute hâte pour venger son général.
Tchinguiz Khan atteignit son grand adversaire sur les
rives du fleuve alors qu'il se préparait à le traveiser pour
recevoir les secours qu'il avait demandés; sans perdre de
temps il fondit sur lui, et, après avoir été d'abord repoussé,
jeta le désarroi parmi les troupes de Djelal ed-Din dont il tua
une grande quantité. Grâce à son cheval, l'indomptable
sultan réussit à la grande admiration du vainqueur à sauter
dans le fleuve et à le franchir à la nage, mais sa famille
tomba entre les mains du terrible Mongol qui fit périr
tous les enfants mâles (25 novembre 1221).
Djelal ed-Din, n'ayant plus que 4,000 hommes, se retira
vers Delhi, chassé par Bela et Tourtai au delà du
Sind jusqu'à Moultan dont ils ne purent continuer le siège
à cause de la chaleur, puis ils repassèrent le fleuve. Ogotai,
fils de Tchinguiz, est chargé de détruire Ghazna ; un autre
corps d'armée est envoyé sous les ordres d'iLXCHiGA-
TAI pour anéantir Hérat, précédemment épargné, qui
214 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
s'était révolté après la victoire de Djelal ed-Din sur Kou-
toucou : toute la population fut passée au fil de l'épée
(14 juin 1222), après un siège de six mois et dix-sept jours.
« Pendant une semaine entière les Mongols ne firent que
tuer, piller, brûler et démolir; on dit qu'il périt dans Herat
un miUion et six cent mille individus. » ^
Meiv fut anéanti une fois de plus. Enfin après avoir
réduit en désert des pays fertiles , avoir anéanti des peuples
prospères, le Barbare, après sa longue absence, songe au
printemps de 1223 à retourner en Mongolie par l'Inde et le
Tibet, et avant de quitter le théâtre de ses crimes, il en
ajoute un nouveau en faisant massacrer tous ses captifs;
toutefois, voyant les difficultés du voyage qu'il commen-
çait d'entreprendre, il revint à Pechawar, pour revenir par
les monts de Bamian, Balkh et sa route d'invasion, l'Oxus,
Bokhara, Samarkande; il continua son voyage pendant
l'été et l'hiver de 1224 et il était rentré à son ordo en
fé\Tier 1225. ^
Infatigable, Tchinguiz se prépara à envaWr le Tangout
pour la cinquième fois. Il nous faut toutefois poursuivre
d'abord la campagne des généraux Tchebe et Souboutaï
vers l'Occident.
La chute de l'empire de Khwarezm et la disparition de
son sultan Mohammed laissaient libre la route de Perse :
les généraux mongols Tchebe et Souboutaï, saccagèrent
Koum, reçurent la soumission d'Hamadan, prirent d'assaut
Kazvin, dont ils massacrèrent la population et conquirent
r Azerbaïdjan, d'où ils pénétrèrent en Géorgie, avec une
armée renforcée de Turkmènes et de Kurdes. Les Géor-
giens ayant été battus en février 1221, les Tartares retour-
nent en Perse et reviennent au mois d'octobre; ils s'em-
parent de Derbend, traversent le Caucase et se heqrtent
aux Alains, Lezghiens, Circassiens et Kiptchaks ou Po-
lovtsi; ces derniers, nomades, Turks d'origine comme les
Mongols, occupaient toute la région au nord de la mer Noire
et du Caucase depuis les bouches du Danube jusqu'à celles
1. d'Ohsson, I, p. 313.
2. d'Ohsson, I. p. 323.
TCHINGUIZ KHAN ^1.5
du Jaïc. Ils abandonnèrent les autres peuples du nord du
Caucase qui lurent défaits par les Mongols; dès lors un
corps de 1,000 Alains fit partie de la garde particulière
du Grand Khan. Les Polovtsi payèrent cher leur lâcheté : à
leur tour, ils furent obligés de fuir devant l'envahisseur
et se réfugièrent chez les Russes.
La Russie était loin d'occuper l'immense territoire
qu'elle possède aujourd'hui; sa frontière était très au
nord de la nier Caspienne, à la partie supérieure de la Volga
et de son afïïuent l'Oka. L'histoire de ce grand pays ne
commence guère qu'au ix^ siècle de notre ère, lorsque
RrRiK le Varègue, appelé par les Slaves, réunit sous son
sceptre leurs différentes tribus, construisit le château de
Novgorod et d'un corps sans cohésion, fit le peuple russe. A
l'époque de l'invasion mongole, un grand nombre de chefs
se partageaient le pays; les Polovtsi, pour se bien faire
voir d'eux, embrassèrent l'orthodoxie, leur persuadèrent
qu'ils étaient également menacés par les Mongols et les
supplièrent de les aider à repousser l'ennemi commun. Un
conseil fut tenu : le prince de GaHtch, Mstislav, qui avait
épousé la fille d'un Khan Kiptchak, son gendre Daniel,
prince de Volhynie, Mstislav Romanovitch, grand prince
à Kiev, Vladimir de Smolensk, y assistaient; on décida
de demander à Sousdal l'appui du Grand-Duc Georges;
cependant Russes et Polovtsi (Comans du Kiptchak)
réunis, descendirent avec leurs armées vers la partie basse
du Dnieper, où ils rencontrèrent les ambassadeurs mongols
envoyés au-devant d'eux. Ceux-ci venaient prévenir les
Russes que ce n'était pas contre eux qu'ils venaient
combattre, mais bien contre les Polovtsi; non seulement
les envoyés tartares ne furent pas écoutés, mais ils furent
saisis et mis à mort, et l'armée russe continua sa marche
jusqu'à la rivière Kalka qui se jette dans la mer d'Azov.
Elle fut traversée sans obstacle, mais^ au delà, les Russes se
heurtèrent aux Mongols et dès le premier choc, les Polovtsi,
lâchant pied, se retrouvèrent dans les lignes russes, dans
lesquelles ils jetèrent le désordre. D'autre part les chefs
russes avaient négligé de combiner une action commune
2l6
HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
et combattaient séparément. Le désastre était inévitable;
6 princes et 70 boyards furent massacrés (31 mai 1223). Le
prince de Kiev, qui assistait à la bataille sur un tertre
dominant les rives de la Kalka, témoin du désastre, foitifia
immédiatement sa position et, après trois jours d'une lutte
inégale, accepta la capitulation que lui offraient les Tar-
tares. Ceux-ci trahirent la parole donnée; la garde du prince
fut massacrée et Mstislav Romanovitch lui-même, ainsi
que ses deux gendres furent étouffés sous des planches.
Les troupes envoyées de Vladimir par le Grand-Duc Georges
arrivèrent trop tard.
Les barbares vainqueurs dévastèrent le pays des bords
du Dnieper à la m.er d'Azov, pénétrèrent dans la Cher-
sonèse taurique, s'emparèrent de Soudac, l'opulent entre-
pôt des Génois, remontèrent vers le pays des Bulgares entre
la haute Volga et la Kama et revinrent enfin en Perse.
D'un autre côté, Tchinguiz Khan, en rentrant dans son
ordo, eut la douleur d'apprendre la mort de son fils aîné
Djoutchi, âgé d'un peu plus de trente ans. « Il eut de ses
femmes et concubines près de quarante enfants. Sa mère
Bourta le portait dans son sein, lorsqu'elle fut enlevée
de son habitation, par un parti de Merkites, en l'absence
de Temoudjin. Ong Khan la fit demander au roi des Mer-
kites, et la renvoya à son époux. Elle accoucha, en route,
d'un fils, qui reçut le nom de Djoutchi, lequel signifie hôte,
en mongol. Un individu que Temoudjin avait chargé de
la ramener, enveloppa l'enfant avec de la pâte de farine,
et l'emporta à cheval dans le pan de sa robe. » ^ Son père
l'avait chargé de faire la conquête de la contrée au nord de
la mer Noire et de la mer Caspienne, et comme il n'avait
pas exécuté cet ordre à cause de l'état de sa santé, Tchin-
guiz Khan, croyant à sa mauvaise volonté, se préparait
à le châtier lorsqu'il apprit la triste nouvelle; il regretta
vivement son fils.
Pendant que se développait la campagne de Perse, le
général mongol Mou hou li (Moucouli) envahissait le nord
de la Chine dont il faisait la conquête, mais il ne gardait
I. d'Oksson, I, pp. 354-355-
TCIIINXiUIZ KHAN 217
que Tchoung ton et la bordure septentrionale du Tclie Li
et du Chan Si. L'empereur Soung, Xing Tsoung, qui
régnait à Lin Ngan (Hang Tcheou), trouvant l'occasion
favorable pour secouer le joug des Kin affaiblis, refusa de
leur payer le tribut; l'empereur Kin, Siouen Tsoung, qui
avait d'abord songé à fermer les yeux sur cet acte et même
à proposer aux Soung une alliance contre les Mongols, en
fut détourné par son ministre Tchou-hou Kao-ki qui réussit,
au contraire, à lui faire envoyer une armée contre les Chi-
nois (1217); il regretta amèrement d'avoir écouté ce conseil
lorsque les Soung refusèrent la paix qu'il leur offrait, quand,
la même année, Mou hou li revint en Chine. Le général
mongol prit d'assaut Soueï Tch'eng et Li Tcheou (district
de Pao Ting fou), puis Tai Ming fou; l'année suivante
(1218), il s'emparait de T'ai Youen fou au Chan Si, dont le
gouverneur, ainsi que celui de P'ing Yang fou se donnèrent
la mort ; ceux de Fou Tcheou et de Lou Tcheou furent tués
en combattant; en 1219, Mou hou H, complétait la con-
quête du reste du Chan Si.
La situation des Kin était d'autant plus grave que leur
empire était déchiré par les luttes intérieures; le général
Miao tao tchoun, auquel l'empereur kin avait laissé le gou-
vernement de la capitale Tchoung Tou, fut assassiné (1218),
par ordre de son second Kia Yui. Tchang yeou marchait sur
Ting Tcheou pour venger son ami Miao tao tchoun, lorsqu'il
fut fait prisonnier par les Mongols; a3'ant fait sa soumis-
sion à Tchinguiz, on lui confia le commandement des troupes
du Ho Pe, la région au nord du Fleuve Jaune, avec la charge
de conquérir le Tche Li(i2i9).Au cours de sa campagne,
il captura Kia Yui qu'il fît tuer, battit Wou Chan, comman-
dant en chef des troupes du Tche Li qui l'assiégeait dans
Man Tch'eng, près de Pao Ting, et s'empara des différentes
villes de la province.
Le général K'i tan Lou kou, pressé par les Mongols, péné-
tra en 1218 en Corée où régnait depuis 1214 le roi Tchin
(Kang jang), successeur de Kang-jong; malgré leur résis-
tance les Coréens, n'étant pas en force suffisante, les K'i tan
ravagèrent la province de Houang haï, établirent leur quar-
2l8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
tier général à P'3'eng-yang (P'ing Yang) et s'emparèrent
de Huuang tjyou, mais les Mongols les suivaient et reprirent
la ville de Kiang Toung (Kang dong) que les K'i Tan avaient
capturée. Avec les Mongols marchait une armée coréenne
commandée par le général Kim Tch'ui-ryo, géant dont la
taille atteignait les genoux. Avec Kang dong dont le
défenseur se pendit furent faits prisonniers 50,000 hommes.
Mais les Mongols imposèrent leur suzeraineté à la Corée
qui, redoutant une invasion, fit construire en 1222 près du
Ya lou une muraille s'étendant de Eui tjyou à Hoa yu.
Une autre calamité menaçait ce malheureux pays; en
1223 commencèrent les incursions des pirates japonais,
par un débarquement sur la côte de la province de Kyeng
.syang; elles devaient durer jusqu'à la fin du xiv® siècle.
Du Chan Si, Mou hou li passa en 1220 dans le nord du
Tche Li et occupa Man Tch'eng d'où il détacha son lieute-
nant Moungou bouca contre Wou chan qui, ayant subi
une défaite, livra Tcheng Ting fou et les autres villes de son
gouvernement; toutefois Mou hou li l'adjoignit au général
chinois Che T'ien-ni, nommé gouverneur du Ho Pe occi-
dental. Lors de la première invasion de Mou hou h en
Chine, le père de Che T'ien-ni de Young Ts'ing, s'apercevant
que les Mongols épargnaient les régions qui faisaient leur
soumission, tandis qu'ils ravageaient les autres, se rendit
à la tête de plusieurs milliers d'habitants pour se soumettre
en 1213 au guerrier mongol, campé près de Tcho Tcheou;
celui-ci, reconnaissant, voulut en faire un chef de 10,000
hommes, titre qu'il déclina et qui fut alors donné à son fils.
Tchou-hou Kao-Ki, ministre kin, aux mauvais conseilsdu-
quel son maître attribuait ses revers, compléta sa dis-
grâce en faisant assassiner sa femme, crime pour lequel il
fut mis à mort. Il fut remplacé par le général Su Ting (1220).
]Mou hou li en arrivant à Toung P'ing, dans le Chan
Toung, y « reçut la soumission du général Yan Che, gou-
verneur de Tchang Te fou et de sept autres districts situés
dans le midi du Pe Tche-li, la partie du Ho Nan au nord du
Fleuve Jaune et la province de Chan Toung. «1 II s'empare
I. d'Ohsson, I, p. 363.
TCHINMIZ KHAN 2I9
ensuite de la capitale de cette dernière province, Tsi Nan,
écrase les troupes kin de Su Ting sur la rive nord du
Fleuve Jaune, va mettre le siège devant Toung P'ing,
au Chan Toung, laisse Yan Che faire le blocus de cette
place, et, débordant d'activité, passe à Ming Tcheou
(Tche Li) et répand ses troupes au nord de la province.
Toutefois Toung P'ing ne se rendit qu'en juin 1221 après
que, faute de vivres, son gouverneur Mougou gan l'eut
évacuée.
Mou hou li traverse la Chine septentrionale dans la
direction du nord-ouest, franchit le Fleuve Jaune en no-
vembre 1221, à Toun Chen Tcheou (aujourd'hui Tokhto-
khoto) et inopinément surgit dans le Tangout; il opérait
une grande manœuvre, cherchant à tourner les Kin en
conquérant la partie du Chen Si qui leur appartenait pour
pénétrer dans le sud du Ho Nan et s'emparer de là capitale
méridionale. Effrayé, le roi de Tangout envoie son général
TagaIc complimenter jusque dans le pays des Ordos; Mou
hou li réclame des troupes; sa demande est accordée. Il
s'empare de Kia Tcheou et de deux places fortes dans le
district de Souei Te Tcheou. Il est rejoint sous les murs de
Yen Ngan par le général tangoute Mi pou qui lui amène les
troupes promises. Le commandant de la place pour les Kin,
Khada perd 7,000 hommes sous les murs de la ville que
Mou hou li ne peut cependant prendre; il se contente de
la faire investir, et, marchant vers le sud, il capture Fou
Tcheou et Fan Tcheou. En 1222, Mou hou li, ayant con-
quis presque tout le Chen Si, confia la garde de la capitale
Tch'ang Ngan, au général Khounataï Bouca.
Mais abandonnons un instant le grand chef mongol. Au
mois d'août 1220, la Cour de Nan King avait envoyé à
Tchinguiz un ambassadeur nommé Ouscouna Tchoung-
TOUAN, porteur d'une lettre par laquelle l'empereur kin,
pour obtenir la paix proposait au Khan mongol de le recon-
naître comme son frère aîné, tout en conservant le titre
impérial; cette proposition fut rejetée. Une deuxième fois,
à l'automne de 1222, le même ambassadeur était renvoyé
à Tchinguiz encore en Occident; tout ce qu'on lui offrit
2 20 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
fut de laisser à son souverain le Ho Nan avec le titre de roi ;
il déclina cette offre i.
En février 1223, Mou hou li assiégeait Foung Siang fou,
dans le Chen Si, lorsqu'il apprit que le général kin Siao
Chou venait de surprendre Ho Tchoung fou, près de la rive
orientale du Fleuve Jaune dont il avait tué le gouverneur
CheT'ien-ying. Mou hou li s'empressa d'abandonner Fôung
Siang et de marcher sur Ho Tchoung que les Kin évacuèrent
après l'avoir incendié. Mou hou li, ayant laissé pour com-
mander la ville Che T'ien-Tseu, fils de Che T'ien-ying, s'était
retiré, lorsqu'il tomba subitement malade et « mourut en
avril 1223, âgé de 54 ans, dans le canton de Wen Hi, du
district de Se Tcheou. » ^ Il fut remplacé dans le comman-
dement des pays conquis du nord de la Chine par son fils
BOROU.
L'empereur kin Siouen Tsoung mourut à la 12^ lune de
1223, âgé de 61 ans, dans la onzième année de son règne,
laissant le trône à son fils Ngai Tsoung qui proposa la paix
aux Soung et cessa les hostilités. L'empereur Soung, Ning
Tsoung, mourut à la 8^ lune de 1224, à l'âge avancé de yj ans ;
il fut remplacé par son fils adoptif Li Tsoung (Tchao Kouo
tcheng, prince de Yi), fils de Tchao hi lou, prince de Jong.
Ping Yi-bin, général de Li Tsoung, s'empara d'une grande
partie du Chan Toung; le général Wou Chan s'étant alUé à
lui, tua en mars 1225 son collègue Che T'ien-ni, et s'empara
de Tcheng Ting fou; le frère de Che T'ien-ni, Che T'en-tseu,
nommé aussitôt gouverneur du Ho Pe occidental par Borou,
force Wou Chan à s'enfuir dans les montagnes de l'ouest et
reprend Tcheng Ting (avril 1225).
Li Tsiouen, gouverneur chinois pour les Mongols de
Tchoung chan (Ting Tcheou, Tche Li), se joint à Ping Yi-
bin et ils attaquent de concert Toung P'ing, défendu par
Yan Che, qui, se trouvant trop faible pour résister à ces
deux adversaires, au bout de quatre mois, passe à l'ennemi
avec ses troupes; tous marchent sur Tcheng Ting, mais
en route ils rencontrent près des monts de l'ouest le géné-
1. d'Ohsson, /. c, pp. 366-367.
2. d'Ohsson, /. c, p. 367.
TCHINGUIZ KHAN 221
rai mongol Bi:lkil ; Yan Che, trahissant ses nouveaux
alliés, repasse aux Mongols qui attaquent Ping Yi-bin,
assailli également par derrière par Che T'ien-tseu; Ping
Yl-bin capturé est mis à mort. I.i To'iouen, de son côté,
maître du nord du Chan Toung, battu à diverses reprises,
s'enferme dans la ville de Yi Ton (Ts'ing Tcheou fou) où il
tient pendant un an contre les troupes du prince Taisoin
qui l'assiègent, mais la famine l'oblige à se rendre en juin
1227. Il fut généreusement traité: Taï soun lui concéda en
fief le Chan Toung et le district de K'ouai Nan dans le
Kiang Sou moyennant un tribut annuel.
Cependant Tchinguiz Khan quitta son camp à la fin de
1225 pour attaquer le Tangout qui avait alors pour roi
Hien Tsoung ; il avait remplacé son père Chen Tsoung,
qui avait abdiqué à la I2<^ lune de 1223, ce prince ayant
refusé de lui donner son fils en otage et ayant pris à son
service Schilgak san houa, ennemi des Mongols. Tchinguiz
entra au Tangout en février 1226 avec ses fils Ogotaï et
TouLoui, laissant derrière lui Djagataï avec un corps d'obser-
vation; en mars, il capture Etsina et d'autres villes, plus
tard Kan Tcheou et Sou Tcheou; en automne, il passe dans
le Leang Tcheou, mettant tout à feu et à sang; Y'e-liu
Tch'ou-ts'ai réussit à empêcher le massacre des malheureux
Chinois en représentant qu'on en tirerait un bon profit en les
faisant travailler; il fut chargé d'organiser un plan de
finances.
Le roi des Hia, Hien Tsoung (Li Te \\'ang), étant mort
de chagrin à la 7^ lune de 1226, âgé de 46 ans, fut remplacé
par son frère Li Hien; au mois de décembre Tchinguiz in-
vestit Ling Tcheou, sur le Fleuve Jaune, au sud de la capi-
tale Ning Hia; une armée tangoute sous le commandement
de Wei min est envoyée au secours de la place, mais elle
est défaite par Tchinguiz qui prend et saccage Ling
Tcheou; en février 1227, le conquérant passe le Fleuve
Jaune, capture Ki Chi Tcheou, dévaste Lin Tao fou,
ruine Tchao Ho Tcheou et Si Ning.
De son côté, Ogotaï s'était avancé vers Nan King. En
1227, TcHAGAN envahit la région de Foung Siang fou et de
222 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Ho Tchoung fou. Deux ambassadeurs Kin arrivèrent à
Lieou P'an avec des propositions de paix. Les IMongols
nomment Ye-liu Hi vesé, roi du Leao Toung. Enfin Tchin-
guiz met le siège devant Ning Hia, capitale du Tangout : le
roi Li Hien réduit à la dernière extrémité offre en juillet
sa soumission en demandant un délai d'un mois pour rendre
sa capitale ; le Khan mongol accepte et promet de le regar-
der comme son fils. Tchinguiz « alla poser son camp dans
le district de Ts'ing choueï hien, sur le bord de la rivière Si
Kiang, à douze lieues environ à l'est de Tsin Tcheou. Il y
fut atteint d'une maladie grave. « i
Se sentant mortellement frappé, le Grand Khan appela
ses deux fils Ogotaï et TouLoui, campés non loin de lui; il
désigna le premier pour son successeur, donna des ordres
pour marcher jusqu'à Nan King et, infidèle à la parole
donnée, pour tuer le roi de Tangout quand il sortirait de
Ning Hia et de châtier la population de cette ville; il fut
obéi, et avec le malheureux Li Hien, massacré à la 6^ lune
de 1227, finit la dynastie des Hia ou du Tangout. Son vain-
queur mourut au bout de huit jours de maladie, le 12 de la
7^ lune (18 août 1227). Il était âgé de 66 ans, suivant les
Chinois, de 72 ans suivant les Persans et dans la 22® année
de son règne. Le lieu de sa mort est le Lieou P'an chan,
ligne de partage des eaux entre le Ts'ing chouei ho qui
coule vers le nord, le King Ho qui va vers l'est et le K'ou
chouei tch'ouan qui coule vers le sud et se jette dans la
rivière Wei; le heu exact de la mort de Tchinguiz Khan
est appelé dans le Youen che lei pien l'ordo de Ha lao t'ou
tche 2. Qu'un homme aussi considérable fut mort de mala-
die, d'une manière naturelle comme le commun de ses
sujets, ne pouvait être universellement accepté et la légende
modifia, ampUfia le récit des derniers moments du Grand
Khan. Sanang Setsen raconte que la belle reine du Tangout,
KouRBELjiN GoA Khatoun, femme de l'infortuné Li
Hien, que Tchinguiz Khan avait fait entrer dans son harem,
blessa grièvement son nouveau seigneur sur les bords de
1. d'Ohsson, I, p. 378.
2. Chavannes, Chancellerie mongole, p. 94.
TCHINGUIZ KHAN 22 3
rOulan Mourcn (Rivière rouge) et alla ensuite se jeter dans
le Karamourcn (Hoiiang Ho), appelé dorénavant par les
Mongols, Khatoun Gol, le fleuve de la Dame. Plan Carpin
prétend que le conquérant fut frappé de la foudre, fin
digne d'un aussi grand criminel. Le lieu de sa sépulture est
aussi mystérieux : la tradition mongole la place dans la
grande boucle du Fleuve Jaune, dans le pays des Ordos,
où elle est désignée sous le nom de Yeke Edjen Djoro et fut
visitée par divers voyageurs, notamment par les mission-
naires belges DE Vos et Verlinden et le français C. E.
BoNiN. On place également sa tombe près du Keroulen;
Rachid cd-Din l'enterre à Bourkan Kaldoun ou Yeke
Kueuk, près de la Selenga ^ Mailla nous dit simplement
qu'il fut inhumé dans la caverne de Kinien -.
Tchinguiz Khan fut essentiellement un génie destructeur
et, comme Attila, mais avec plus de durée, il assit sa puis-
sance sur les ruines des peuples vaincus. Le trait caracté-
ristique de son tempérament fut la cruauté; elle a accom-
pagné tous les actes de sa longue carrière de conquérant,
depuis les marmites d'Otrar jusqu'au massacre de Xing
Hia; à cette cruauté il joignait la perfidie; mais tenace,
volontaire, tyrannique, doué du génie de la guerre, d'une
misérable tribu de Mongols errants il sut tirer un peuple ;
tous les moyens de destruction, massacre, pillage, incen-
die, lui étaient bons, et il faisait appel aux méthodes des
ingénieurs étrangers qui mettaient ainsi leur science au
service de la barbarie ; il établit dans son armée une disci-
pline sévère, réprima le vol et l'adultère, blâma l'usage
immodéré des boissons fortes, ce qui n'empêcha pas ses
successeurs d'être des ivrognes; il était parfaitement indif-
férent en matière de religion et s'il ne favorisait pas, il ne per-
sécutait pas non plus aucun culte. Par son ordre ses règle-
ments furent réunis en langue mongole, écrite en caractères
ouighours, dans un recueil nommé Onlong Yassa ; il avait
dans son harem cinq cents femmes ou concubines dont cinq
d'un rang supérieur ; la première, qui portait le titre
1. YULE-CORDIER, MufCO Polo, pp. 247-25I.
2. Mailla, IX, p. 128.
224 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
chinois de Fou Jen, était Bourta, fille du noyan Taïn, chef
de la tribu de Kounkarate, qui fut la mère de Djoutchi;
Djagataï, Ogotaï et Tou Louiet de cinq filles mariées à des
chefs de tribus.
Il semblerait, en lisant l'histoire de Tchinguiz Khan,
que la main toute puissante qui dirige les destinées de la
faible humanité croit devoir parfois réduire le nombre des
habitants de la terre et rappeler aux plus orgueilleuses
nations qu'elles sont à la merci des fléaux destructeurs
qu'elle lance d'une façon imprévue à travers le monde, tels
Alaric, Attila, Tchinguiz, Tamerlan, d'autres encore à une
époque plus rapprochée de nous et que nous ne nommons
pas. Ces fléaux sont généralement accompagnés ou suivis
d'une réaction qui contribue à l'évolution de l'humanité
qui, sur le point de retourner à la barbarie, se ressaisit et
fait un nouveau pas dans la voie du progrès. Il est certain
que les Mongols, malgré les ruines qu'ils ont accumulées
autour d'eux ont été, lorsque leur ardeur combative s'est
ralentie, l'un des principaux facteurs de la pénétration de
l'Europe en Chine; pénétration dont les résultats paraissent
de courte durée si l'on ne songe aux germes de civilisation
restés latents qui reparurent quelques siècles après leur
disparition.
TCHINGl'lZ KHAN 225
Si Hia ou Tangout
Capitale: Hing K'ing, aujourd'hui Ning Hia, au Kan Sou.
Mort.
T'o-pa Se Koung, chef en 882.
Se Kien, son frère.
Li Yi-tchang, petit-lil.s de Se
Koung.
Li Jen-fo 933
Li Yi-tchao, son fils 935
Li Yi-hing, son frère 968
Li Ke-joui, son fils 978
Li Ki-kiun, son fils 979
Li Ki-pang, son frère, soumis
aux K'i Tan, 982
Li Ki-ts'ien, son frère, détrôné
991.
Li Ki-pang, restauré, ou Tchao
Pao-tchoung, ou Tchao Pao-
kie 1003
Li Te-ming, son fils 1032
1 . 1032 King Tsoung, Li Youen-hao, son
fils 1048, i^e lune, à 46 ans.
1049 Yi Tsoung, Li Leang-tsou, son
fils 1067, 11^ lune, à 21 ans.
1069 Houei Tsoung, P'ing Tchang, son
fils 1086, 76 lune.
1087 Tch'oung Tsoung, Li K'ien-
choiien, T'ien Yi, son fils 1139, 6® lune.
II 39 Jen Tsoung, Li Jen-hiao, son
fils 1194, 9® lune, à 70 ans.
1194 Houan Tsoung, Touen Hou, son
fils, détrôné i^e lune, 1206, 39 ans.
Soumis
7. 1206 Siaxiglsonn^, Li Ngan-is'iouen 1211 8^ lune, à 42 ans.
8. 121 1 Chen Tsoung, les Arabes le nom-
ment Chidascou, abdique en
1223, 12^ lune, mort en 1226, 3^ lune, à 64 ans.
9. 1223 Hien Tsoung, Li Te Wangvaort 1226, 7^ lune, à 46 ans.
10. 1226 Li Hien, capturé et tué par les
Mongols, en 1227, 6^ lune.
CHAPITRE XIV
Les Mongols : Ogotaï.
TCHiNGuiz Khan laissait un immense empire qui
s'étendait de la mer Orientale et la Corée à l'est
jusqu'à l'ouest au delà des montagnes et des fleuves
qui séparent l'Asie de l'Europe, de la mer Caspienne et de
la Mer Noire, jusqu'à la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie
et la Russie; au sud ses territoires étaient bornés par les
débris de l'empire des Kin,le Tibet et ce qui restait de l'em-
pire Khwarezmien. Le partage de ces immenses territoires
ne fut pas marqué comme celui de l'héritage d'Alexandre
le Grand par des luttes sanglantes. Les volontés dernières
du conquérant furent respectées; en attendant l'arrivée
d'Ogotaï, Tou Loui, le confident de la pensée de son père,
exerça la régence.
L'empire fut divisé entre les quatre héritiers de Tchinguiz
Khan : l'aîné, Djoutchi, étant mort avant son père, fut
remplacé dans la succession par son fils Batou, qui occupa
les pays qui s'étendaient à l'ouest de la Caspienne, c'est-à-
dire le Kiptchak, ainsi que la région du bas Syr Daria au
nord de la mer d'Aral et de la Caspienne, les vallées de la
Volga et du Don, et quelques territoires au nord de la mer
Noire; au nord il montait au delà de Jaïc (rivière Oural)
jusqu'à la Sibérie occidentale; le second fils, Djagataï, eut
l'Asie centrale, c'est-à-dire le Mavara en-Nahr, ou Transo-
xiane, entre le S}^- Daria, Si houn ou Jaxartes, et l'Amou
Daria, Djihoun ou Oxus, les régions à l'ouest del'Issikkoul
et de l'Ala Nor, à l'est le Ferghanah actuel, leBadakh-
Chan, au sud le Khorasân avec Herat, Ghazni jusqu'au
Mekhran; sa capitale était Al Mahq.
Ogotaï, le troisième fils, régnait à l'est de Djagataï, avec
Kara Koroum, sur la région connue depuis comme la Dzoun-
OGOTAÏ 227
garie, c'est-à-dire le domaine essentiellement mongol. Tou
Loui, le quatrième fils reçut, pour sa part les territoires
d'Extrême-Orient, conquis et à conquérir. Les 129.000
hommes composant l'armée de Tchinguiz Khan furent
aussi répartis entre ses fils, ses frères, sa mère et ses neveux.
Au printemps de 1229, les chefs mongols réunis en kou-
riltaï, dans le pays de Koutieïwalali,à l'est de KaraKoroum,
sur les bords du Kéroulen, après trois jours de fêtes, grâce
à l'influence du ministre Ye-liu Tch'ou-ts'aÏ et au désinté-
ressement de Tou Loui, dépositaire des dernières volontés
de Tchinguiz Khan qu'il fit connaître, Ogotaï fut solennel-
lement élu Grand Khan le 22^ jour de la 8^ lune. Il accepta
le pouvoir suprême après quarante jours de résistance.
Tous les princes firent alors les prosternations d'usage. Les
Mongols conservèrent d'abord le cérémonial en usage dans
leur pays. Mais en 1277, sous le règne de K'oubilaï, on
commença à adopter le cérémonial chinois. « Il fut ordonné,
cette même année, nous dit Pauthier, Marc Pol, p. 290^,
qui a traduit ce Cérémonial, à deux célèbres lettrés chinois :
LiEOU KiEX-TCHOUNG et Hiu HENG,de rédiger le Cérémonial
de la nouvelle cour mongole. C'est de cette époque seule-
ment que l'empereur K'oubilaï fît observer à sa Cour le
Cérémonial rédigé par ses ordres, et qui était basé sur
l'ancien cérémonial chinois. Le frère Odoric de Pordenone
nous l'a décrit au xiv^ siècle. C'est le Ko t'eou, qui consiste
à se frapper neuf fois la tête en trois génuflexions.
- A leur tour les chefs jurèrent fidélité au Grand Khan et
à ses descendants; Ogotaï distribua généreusement les
trésors accumulés par son père à ses frères, ses parents, ses
généraux ; les troupes ne furent pas oubliées. Puis il ordonna
de respecter les lois [Yassas] établies par Tchinguiz et il ac-
corda l'amnistie de tous les délits commis depuis la mort
de son prédécesseur. A la tête de l'administration des fi-
nances, il plaça Ye Liu Tch'ou ts'aï, qui joua un rôle considé-
rable sous le règne d' Ogotaï. Ce ministre avait pour surnom
TsiN K'ixg; il descendait, à la huitième génération, de T'ou
Yo, prince K'i Tan, et il était le fils d'un ministre kin. « Il
naquit le 20 delà première lune, en 1190, dans le pays de
228 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Yan. Son père était âgé de soixante ans, quand un fils lui
fut donné; et comme il jugea, d'après certains présages,
que ce fils rendrait un jour d'importants services à des
princes étrangers, il lui fit prendre le nom de Tch'ou Ts'aï
et le surnom de TsinK'ing,parune double allusion à un pas-
sage de la chronique de Tso K'ieou-ming, qui rappelait une
circonstance de la même naturel» Nommé par Tchinguiz,
gouverneur de Yen King (Pe King), il fut un conseiller
écouté du Grand Khan. Chargé de l'établissement des
douanes dans les régions conquises sur les Kin, il divisa
le Tche Li, le Chan Toung, le Chan Si et le Leao Toung en
dix départements ayant chacun une douane dans la ville
principale ^.
Les expéditions militaires furent reprises : Une première
armée de 30.000 hommes, sous les ordres de Tchormagoun,
fut envoyée en Perse contre Djelal ed-Din, qui était rentré
de l'Inde pour reprendre possession de l'empire de son
père; une seconde armée du même nombre d'hommes fut
confiée à Gueuktai et Sou nodai pour accomplir dans le
Kiptchak et la Bulgarie l'œuvre de conquête que n'avait
pas réalisée Djoutchi; enfin Ogotaï avec Tou Loui se réser-
vait d'achever la conquête des Kin.
En 1229, l'empereur kin, Ngai Tsoung, avait envo^^é en
Mongolie pour se concilier les bonnes grâces du Grand Khan
un ambassadeur nommé Agouta (Ahoutai), qui ne fut pas
leçu par Ogotaï ne voulant pas entrer en relations avec un
prince ayant refusé de faire sa soumission à son père. D'ail-
leurs la mort de Tchinguiz n'avait pas arrêté dans le Chen
Si, les opérations des Mongols qui s'étaient avancés jusqu'à
la frontière des Soung. A la fin de 1227, ils assiégeaient Si
Ho Tcheou, au sud-est de Koung Tch'ang fou, vaillamment
défendu par Tchen Yin qui, voyant qu'il lui était impos-
sible de continuer la résistance jusqu'au bout, se tua avec
toute sa famille.
En 1228 une armée kin composée de Ouighours, de Tan-
goutes, de Chinois, commandée par le général Ouanien
1. Rémusat, Nouv. Mél. As., II, p. 64.
2. Gaubil, pp. 58-59.
OGOTAÏ 2 29
TcHENG Ho CHANG infligea à Ta Tch'ang Youcn à un corps
mongol de 8.000 liommes une défaite qui fut leur premier
succùs contre leur puissant ennemi. Le vainqueur fut créé
Meouke, c'est-à-dire chef des braves. L'année suivante
(1229), le général mongol Tou KOUL kou (Toholoho) inves-
tissait K'ing Yang fou; la Cour de Xan King (K'aï Foung)
envoyait pour la deuxième fois au Grand Khan un ambas-
sadeur, qui ne fut pas reçu. Ogotaï, pour gagner l'affection
des Chinois, mit à la tête de leurs troupes trois de leurs
chefs, qui s'étaient distingués sous Mou hou li : Che T'iex-
TSEU, du Tchc Li, Lieou He-ma et Yen Che, du Chan
Toung.
De nouveau, en février 1230, les Mongols sont battus à
Ta Tch'ang youen par le général kin Yka Bouc a (Ylapoua),
qui les force à lever le siège de K'ing Yang au bout de deux
mois et renvoie avec des paroles insultantes Oniolo (Oua-
coulun), expédié au Chen Si par Tou Loui pendant sa
régence et qu'il avait jusqu'alors retenu prisonnier.
Au mois d'août Ogotaï entre en Chine avec Tou Loui; dans
le Chan Si, il s'empare de T'ien Tcheng pou au nord-est
de Ta T'oung fou, passe le Houang Ho, pénètre au sud du
Chen Si, détruit les forts sur la route et investit Foung
Siang fou, dont il charge le général Antchar de poursuivre
le siège. Les Kin regrettaient amèrement le traitement
dont Oniolo avait été la victime ; ils tentèrent de réparer
leur faute en envoyant Foung Yen-teng au camp mongol
avec des propositions de paix : Ogotaï voulut, aussi bien par
les menaces que par la persuasion, convaincre l'agent kin
de se rendre à Foung Siang pour conseiller à la ville de
capituler. Foung Yen-teng resta inébranlable et pour le
punir de son obstination, ou plutôt de sa hdélité, on lui
coupa la barbe et il fut expédié à Foung Tcheou comme
prisonnier.
Ngai Tsoung inquiet de la situation de Foung Siang,
pressait ses généraux Ouanien Khada et Yra Bouca d'aller
au secours de cette ville , ils déclinèrent d'abord de se me-
surer avec des forces supérieures aux leurs, puis ils s'avan-
cèrent et livrèrent bataille aux Mongols sur la rivière Houei :
230 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
la victoire restait indécise, lorsque le soir les généraux kin
se retirèrent, abandonnant à son sort Foung Siang, qui
continua de se défendre vigoureusement. Antchar trans-
forma le siège en blocus, alla prendre quelques villes du
Chen Si, puis jugeant le moment favorable revint prendre
Foung Siang épuisée qui se rendit malgré la belle défense
du général Tsiang tchun (mai 1232).
Désormais maître du Chen Si, Ogotaï avait passé les
grandes chaleurs de l'été au nord de la Grande Muraille;
il songeait à compléter l'anéantissement des Kin, en s' em-
parant du Ho Nan, qu'ils occupaient encore ; mais cette
province protégée par le Houang Ho et par la place forte
de T'oung Kouan, au confluent de ce fleuve et du Wei Ho,
ainsi que par les montagnes, offrait de grandes difficultés à
un envahisseur venu du Nord. Un officier kin, Li Tchang-
GO (Li Tchang-kouo), passé au service mongol après la prise
de Foung Siang, tira le Grand Khan d'embarras ; il suggéra
à Tou Loui de tourner la difficulté en menant la campagne
par le sud au Ueu du nord du Ho Nan, et dans ce but
de marcher de Foung Siang à Han Tchoung au Chen Si,
de s'emparer de cette ville importante, puis de se diriger
sur Teng Tcheou au sud du Ho Nan ; il se trouva que ce
plan était conforme aux vues de Tchinguiz et fut im-
médiatement approuvé par Ogotaï : K'ai Foung (Nan King)
fut le lieu désigné pour la jonction des armées du sud et
du nord au mois de février de l'année suivante. Comme
il était nécessaire d'obtenir des Soung l'autorisation de
passer à traveis leur territoiie on leur dépêcha Sou pou
han, mais ce dernier arrivé à Tsing ye youen dans le Se
Tch'ouan, fut assassiné par ordre de Tchang siouen, gouver-
neur de Mien Tcheou. Les Mongols ne tirèrent pas immé-
diatement vengeance de cet attentat, mais ils en gardèrent
le souvenir, et ce fut l'un des prétextes qu'ils invoquèrent
pour attaquer les Soung.
Tou Loui partit de Pao Ki au sud-ouest de Foung Siang
où il avait réuni vingt ou trente mille cavaliers ; il prend
la forteresse Ta San Kouan, détruit Foung Tcheou (Foung
Hien), traverse les monts Houa qui séparent le bassin delà Wei
1
OGOTAÏ 231
de celui du Han, frontière des empires Kin et Soung. Tou
Loui pénètie donc dans le teriitoire Soung, saccage Yang
Tchcou (Yang Hien), assiège et pi end Han Tchoung
(sept.) dont il fait égorger la population tandis qu'un corps
de troupes tourne vers l'ouest par Mien Tcheou, franchit
les monts Youeï Pie, traverse le fleuve Kia Ling sur des
radeaux construits avec les épaves de maisons détruites, ra-
vage le district de Pao Ning fou et, après avoir pris 140 villes
ou forts, rejoint le corps principal; au mois de novembre,
toute la partie septentrionale du Se Tchouan était soumise
aux Mongols.
En décembre, Tou Loui s'empare de la forteresse de
Jao Fcung et établit son camp sur les bords du fleuve Han.
Epouvante dans le Ho Nan : on songe à réunir toutes les
céréales à Pien King ou Pien Leang, résidence méridionale,
Nan King, aujourd'hui K'ai Foung, afin d'affamci l'enne-
mi qui seiait ainsi obligé de se retiier du désert s'étendant
devant lui; l'empereur s'opposa à' ce projet. Un corps
d'armée fut assemblé à Siang Tcheou (Tchang Te) ; un
autre à Teng Tcheou où arrivèrent en janvier 1232, les
troupes d'Ouanien Khada et d'Yra Bouca, bientôt rejoints
par les généraux Yang Wo-yan, Ouanien Tcheng ho chang
et Wou Chan; ce dernier gouverneur de Wei Houei fou, au
nord du Fleuve Jaune, avait vu cette ville enlevée par le
général Che T'ien-tseu et s'était retiré au sud du Ho. L'ar-
mée kin était campée à Chouen Yang, dans le fou de Nan
Yang, et ses chefs agitaient la question de savoir s'ils pas-
seraient le fleuve Han, lorsqu'ils apprirent que Tou Loui
l'avait franchi le 31 jan\'ier 1232 et s'avançait vers eux.
Toufefois, les Mongols, en nombre inférieur, furent obligés
de se retirer, mais sans être poursuivis.
Ogotaï de son côté, après un siège de trente-cinq jours,
prenait d'assaut Ho Tchoung (Pou Tcheou), au sud du
Chan Si, près du Fleuve Jaune, dont il tua le gouverneur
Ts'ao Ho ; le commandant Ban Tseu réussit à gagner avec
3.000 hommes Pien King, mais calomnié auprès de l'em-
pereur par les eunuques, il fut exécuté dans cette capitale.
A la première lune de 1232, Ogotaï, venant du Chan Si,
232 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
traversait le Fleuve Jaune à Bai Po (Pe Pou) près de Ho
Tsing Hien, campa à TchengTcheou, et ordonna à TouLoui
de venir le rejoindre. Quoique les Kin eussent inondé le
pays, Tou Loui qui avait pénétré au Ho Nan surprit leur
armée qui, dans sa retraite, reçut l'ordre de marcher au
secours de Pien King.
Les Kin campés au pied des monts San Foung, près de
Kioun Tcheou (Ho Nan), cernés par les troupes d'Ogotaï
et de Tou Loui essayèrent de se faire jour au travers de leurs
ennemis. Plusieurs généraux périrent; Ouanien Khada
(Ouanien hota) est tué dans Kioun Tcheou où il s'était
réfugié et qu'avait assiégé Tou Loui. Le général Ouanien
Tcheng ho chang, caché dans la ville, se rend à Tou Loui,
mais refuse de faire sa soumission; on lui coupe les pieds
pour le forcer à se mettre à genoux et on lui fend la bouche
jusqu'aux oreilles pour l'empêcher de parler. Yra Bouca
pris dans sa fuite est mis à mort.
Quelques jours plus tard, Ogotaï rejoignait son frère.
L'empereur kin rappelle à la capitale les chefs qui dé-
fendaient la partie occidentale du Ho Nan : Touktan
OuDENG, commandant à Wen Siang, sur le Fleuve Jaune,
Bakhata Khéyoui, gouverneur de la forteresse de T'oung
Kouan, le général Ouanien Tchounsi, chargé des districts
de Tsin Tcheou et de Lan Tcheou dans la partie occidentale
du Chen Si, réunirent leurs forces et s'avancèrent avec
1 10.000 fantassins et 5.000 chevaux vers Chen Tcheou, au
sud du Houang Ho, à quelque distance de Wen Siang.
Mais les Mongols enlevèrent les grains et les vivres des villes
de T'oung Tcheou, Houa Tcheou et Wen Siang, tandis
qu'un officier nommé Si Ping leur livra T'oung Kouan,
protégé seulement par une faible garnison. Les Mongols
marchèrent sur Chen Tcheou ; les troupes kin qui n'offraient
aucune résistance, se retirèrent suivies de la foule lamen-
table de la population dans les montagnes de T'ie Ling,
dans le district de Ho Nan Fou, où la mortalité fut énorme ;
les traînards étaient massacrés par l'ennemi; Ouanien
Tchounsi qui se rendit fut décapité ; Oudeng et Kheyoui
capturés furent mis à mort.
OGOTAÏ 2 33
Après la prise de Kioun Tclieou, les Mongols s'étaient
emparés de quatorze villes du Ho Nan, mais n'avaient pu
se rendre maîtres ni de Koue Te fou, ni de K'ai Foung.
Ogotaï établit alors son camp à Tcheng Tcheou, à quatorze
lieues à l'ouest de la capitale contre laquelle il envoya la
fameux général Souboutaï.
K'ai Foung était alors une ville carrée de 120 li de circuit
et n'avait pour la défendre que 40.000 soldats 1. A peine la
ville était-elle investie que le Grand Khan fit demander la
soumission de l'empereur kin, réclamant « l'académicien
TcHAO PiNG-WEN, un descendant de Confucius, nomm,é
KouNG YouEN-TSOU, et plusieurs autres savants, de lui
donner en otages vingt-sept familles des plus distinguées,
de lui remettre les familles de ceux qui s'étaient soumis aux
Mongols, ainsi que la veuve et les enfants du général Yra
Bouca, de lui envoyer enfin des filles habiles dans l'art de
broder, et des hommes exercés à la chasse de l'épervier » 2.
L'empereur kin accéda à toutes ces demandes, mais cette
soumission n'empêcha pas le farouche Souboutaï de continuer
le siège. La ville était énergiqucment défendue par Kiang
Tchen. Les Mongols employaient toutes sortes de machines
pour forcer la place : des sortes de catapultes nommées pao
pour lancer des pierres, des marmites de fer renfermant
une poudre qui s'enflammait et faisait explosion, appelées
Tchen T'ien li, des mines pour faire crouler les remparts.
Le P. Gaubil, p. 70, nous donne les renseignements suivants
sur le siège : « Les Kin jettaient des boulets faits de toute
sorte de pierres. Le$ Mongous n'en avaient pas de cette
forme; mais ils faisaient briser des meules en plusieurs
quartiers, et par le moyen de plusieurs Pao ils lançaient jour
et nuit des pierres. Ils renversèrent les tours des angles et
les créneaux, ils rompaient même les plus grosses pièces de
bois des maisons voisines. Les assiégés les enduisaient de
fumier de cheval et de paille de bled, recouvraient le tout
de feutre et autres matières molles qui amortissaient les
coups de pierre. Les Mongous se servirent alors des Pao à feu.
1. G.\UBIL, p. 65.
2. d'Ohssox, II, p. 34
234 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Le feu se communiquait avec tant de vitesse qu'on avait
grande peine à l'éteindre. Les Chinois disaient que l'em-
pereur Che Tsoung (954 ap. J.-C.) de la dynastie des
Tcheou avait fait bâtir les murailles de la ville. Il les fit
enduire d'une terre qu'il fit apporter du pays de Houlao.
Tout cela faisait un corps dur comme le fer, que les boulets
n'entamaient point. Les Mongous firent des murailles
autour de celles qu'ils assiégeaient, le circuit était de 150 li.
Ils firent de larges fossés, des tours, des crénaux, et de
30 en 30 pas ils mirent des corps de garde ».
Après seize jours d'attaques infructueuses où les pertes
furent énormes des deux côtés, Souboutaï se retira entre
le Fleuve Jaune et la rivière Lo. Un mois après, une épidémie,
qui dura cinquante jours et causa un nombre incalculable
de morts, éclata dans la ville. Les négociations continuaient,
mais un envoyé mongol, Tang Tsing, et trente personnes
qui l'accompagnaient ayant été tués à Pien King dans l'hô-
tellerie où ils venaient de descendre, les négociations furent
rompues et Souboutaï reprit les hostilités avec une énergie
nouvelle. Les Mongols avaient d'ailleurs un autre grief.
Les Kin avaient accueilli un général mongol du Chan Toung
passé à leur service. Gaubil raconte ainsi les événements : 1
'( Deux fâcheux accidents firent recommencer la guerre qui
acheva de perdre la dynastie des Kin. Un seigneur Mongou,
appelé KquGO Ngan-young avait pris sur les Kin la ville de
Sou Tcheou dans le Kiang Nan, avec quelques autres villes,
et prétendait en être gouverneur. Atchoulou, l'un des gé-
néraux Mongous, en fut indigné et ^envoya des troupes
pour prendre possession de ces villes. Ngan -young s'y
opposa, et tua même l'ofhcier envoyé par Atchoulou,
ensuite il se déclara pour les Kin et se joignit à plusieurs
officiers, qui commandaient dans le Chan Toung, pour faire
la guerre aux Mongous. L'empereur des Kin, trompé par
de fausses espérances, prit Ngan-3/oung à son service, et lui
donna le titre de Prince. L'empereur Ogotaï envovait un
officier suivi de trente personnes sans doute pour traiter
de la paix. Les officiers des Kin tuèrent cet envoyé et ces
I. Gaubil, pp. 72-3.
I
4
OGOTAÏ 2 35
trente personnes. L'tmpcreur des Kin n'en fit aucune justice.
Soubôutaï avertit l'empereur son maître de ces attentats,
et ne doutant pas qu'il ne reçut de nouveaux ordres pour
continuer la guerre, il fit pour cela tous les préparatifs
nécessaires.
» L'empereur Ogotaï apprit presque en même temps que
les Coréens avaient massacré les officiers mongous. Ce
prince envoya une armée pour les punir, et donna ordre à
Soubôutaï de continuer la guerre dans le Ho Nan. Le même
ordre fut donné à Che T'ien-tseu et aux autres généraux ».
Toutes les troupes kin furent appelées au secours de la
capitale menacée : Wou Chan, réfugié à Nan Yang fou,
après le désastre de San Foung, (Juanien Celé, gouverneur
de Teng Tcheou, Ouanien Khoucakhou, gouverneur de
Koung Tch'ang fou (Chen Si) se mirent en route avec leurs
troupes, mais ayant rencontré les Mongols, ils se déban-
dèrent tandis que le général Tchiga Katsika, envoyé
de Pien King au devant d'eux, apprenant leur retraite,
rentra dans la capitale. Le dernier espoir des Kin s'en-
volait.
L'empereur ayant remis la défense de la ville à Saxiabou,
laissant les impératrices et la famille impériale, par une
pluie torrentielle, avec sept cavaliers seulement, prit la route
de l'est pour tenter un effort désespéré au nord du Fleuve
Jaune dans l'espérance de créer une diversion. Le jour
même de son départ était arrivé de Koung Tch'ang fou, le
général Khoucakhou qui apprit à l'infortuné monarque
que toute la région à l'ouest de la capitale était dé\'astée ;
en février 1233, Ngai Tsoung passa le fleuve mais ses troupes,
arrêtées par le mauvais temps sur la rive méridionale, furent
écrasées par deux corps mongols, dépêchés par Soubôutaï.
Un nouveau désastre allait frapper les Kin : Bakssan
avait été chargé par Ngai Tsoung de s'emparer de Wei
Tcheou, mais le général Che T'ien-tseu avec les troupes du
Tche Li et du Chan Toung arriva au secours de la place,
écrasa Bakssan près du couvent de Pe Koung mio. L'em-
pereur prévenu de ce nouveau revers et accompagné du
général Khorko et d'une demi-douzaine d'officiers, repassa
236 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
le Houang Ho et se rendit à Koue Te fou, tandis que ses
troupes apprenant sa fuite se dispersaient.
Informé du départ de l'empereur kin, Souboutaï investit
Pien King une seconde fois; le blocus est resserré. Pour
comble de malheur, la révolution éclate dans la ville : Ts'ouei
Li, commandant la partie occidentale de la capitale, s'em-
pare du pouvoir; il fait tuer le gouverneur Ouanien Sania-
bou et d'autres hauts dignitaires, fait reconnaître comme
régent le prince Ouanien Tsoung-ko alors à, l'armée du
Nord qui rentre à Pien King. Ts'ouei Li se déclara premier
ministre, nomme un de ses frères gouverneur de la ville,
un autre commandant du Palais impérial, qu'il occupe, fait
sa soumission à Souboutaï, relègue le régent et les membres
de la famille impériale dans divers palais, s'empare des
femmes et des filles des seigneurs qui avaient quitté la ville,
réquisitionne l'or et l'argent, fait périr un grand nombre
d'habitants pour avoir caché leurs richesses. En outre
il presse l'empereur de se rendre et fait conduire à Ts'ing
Tch'eng, à la porte de Pien King où se trouvait Souboutaï,
après les avoir dépouillés, les impératrices, les princes, ainsi
qu'un descendant de Confucius, Koung Youen-tso, des
lettrés et une foule d'autres personnages. L'impito^/able
Souboutaï fit massacrer les princes, tandis que les princesses
furent conduites àKaraKoroum.Le chef mongol entra alors
à Pien King, reçu à la porte par Ts'oueï Li qui le mena au
Palais, pendant que les soldats mongols pillaient la rési-
dence du traître et enlevaient ses femmes. Souboutaï avertit
Ogotaï de la chute de la capitale des Soung et lui demanda
l'autorisation de livrer la ville au pillage, suivant la tradi-
tion de Tchinguiz Khan qui faisait saccager toute place
qui ne se rendait pas à la première sommation. Grâce aux
conseils du sage Ye-liu Tch'ou-ts'ai, qui fit ressortir l'intérêt
de conserver la population d'une ville qui renfermait nombre
d'artistes et d'habiles artisans, Ogotaï s'opposa à la cruelle
mesure proposée par son lieutenant, mais il autorisa le
massacre des membres de la famille impériale, portant le
nom de Ouanien. Il restait, paraît-il, à Pien King, 1.400.000
familles.
OGOTAÏ 237
L'empereur kin en arrivant à Koue Te fou fit mettre à
mort 1ê malheureux Bakssan à cause de ses revers. Un
autre général, Koutcha Kouan nou, après avoir fait tuer le
premier irjnistre Li Tsi, le gouverneur de la ville et environ
trois cents mandarins, s'empare du pouvoir. Kouan nou
réussit à faire lever le siège de P'o Tcheou au général mongol
dont il incendia le camp. En rentrant à Koue Te fou, il s'em-
para des rênes du gouvernement, ne laissant aucun pouvoir
à l'empereur qui le fait assassiner et transfère sa capitale
à Tsai Tcheou au sud du Ho Nan, pour être à proximité
de l'armée de 70.000 hommes, commandée parWou Chan.
Toutefois ce dernier ne tarda pas à être attaqué par l'em-
pereur Soung Li Tsoung auquel l'année précédente, Ogotaï
avait envové une ambassade pour lui proposer une alliance
contre les Kin : Li Tsoung avait accepté cette offre à la
condition que le Ho Nan lui serait donné après la chute
des Ivin (janvier 1233). Le général Meng Koung qui com-
mandait l'armée Soung, bat Wou Chan près des monts
Ma teng, s'empare de neuf forts dans les montagnes, de la
ville frontière de Teng Tcheou et rentre à Siang Yang fou
dans le Hou Kouang.
Ngai Tsoung arrivé à Tsai Tcheou, mit à la tête des
affaires Ouanien Houchahou qui réorganisa une armé,e
tandis que l'empereur se livrait aux plaisirs. Le général
TATCHARquivenaitde prendre Lo Yang vaillamment défen-
du par TsiANG Chen, se présenta devant Tsai Tcheou où
il fut rejoint par 20.000 Chinois, commandés par Meng
Koung et Kiang Hai; le blocus fut immédiatement établi.
Au bout de deux mois, la famine se mit dans la place où
l'on était réduit à se nourrir de chair humaine. Un assaut
donné par les Mongols les rendit maîtres d'une partie de la
ville défendue par un second rempart intérieur. En vain
l'empereur essaya-t-il de quitter Tsai Tcheou. Au mois de
février, la détresse était à son comble; l'empereur remit le
pouvoir au prince Ouanien Tcheng-Un, frère de Bakssan ;
Meng Koung pénètre avec Kiang Hai et Tatchar par la porte
de l'ouest. Ngaï Tsoung se pend et son corps est brûlé
suivant ses ordres ; Houcha hou qui a vigoureusement com-
238 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
battu à la tête d'une poignée de braves, se noie. Tche^ig Lin
réfugié dans la citadelle est massacré par ses soldats. A
l'exception de Koung Tch'ang fou dans le Chen ?i, toutes
les villes dépendant des Kin se rendent aux Mongols.
Ainsi finit la dynastie des Kin qui avait duré 418 ans et
compté dix princes; sa chute fut l'objet de grandes réjouis-
sances de la part des Soung qui, en aidant au triomphe des
Mongols, préparaient eux-mêmes leur propre ruine.
Après cette victorieuse campagne (mai 1232), Ogotaï et
Tou Loui partirent du Ho Nan, à la 4^ lune, et rentrèrent en
Mongohe par Tcheng Tirig fou et Yen King (Pe King),
passant la Grande Muraille à Kou Pe K'eou. Le Grand Khan
tomba gravement malade ; le dévouement de son frère Tou
Loui ne contribua pas peu à sa guérison ; après le rétablisse-
ment d'Ogotaï, les deux frères se rendirent aux sources de
rOnon où Tou Loui mourut prématurément, âgé de qua-
rante ans à la neuvième lune de 1232. Le T'oung kien kang
mou place la mort de ce chef à la lo^ lune de 1232. Fils pré-
féré de Tchinguiz Khan, qu'il n'avait jamais quitté, il avait
témoigné la plus grande affection à son frère Ogotaï, qu'il
n'avait pas peu aidé à faire monter sur le trône. Re-
marquable par sa modestie, son respect fiUal, il s'était
montré grand capitaine dans sa marche contre les Kin de
Foung Siang au Chen Si, au Ho Nan, en passant par Han
Tchoung. Gaubil nous dit qu'il épousa la princesse Solou-
houtieyni (Sarkutna), fille de A kia pou, chef de horde, et
frère de Toli (Oungkhan) , prince des Kéraïtes, qui lui donna
onze enfants mâles : Mengko (Mangou), Tchourko, Hou-
toutou, Houpilaï (K'oublai), un cinquième dont on ne con-
naît pas le nom, Hiuliehou (Houlagou), Alipouko, Potcho,
Moko, Souitouko et Suepietay; d'Ohsson appelle cette
princesse Siourkoucténi, fille de Dja gam pou, frère d'Oung
Khan, et lui donne quatre enfants : Mangou, K'oublai,
Houlagou et Arik Bougha; il attribue six fils à ses autres
femmes et ses concubines. Dja gam pou avait trois autres
filles : Abica, l'une des femmes de Tchinguiz Khan, une
autre mariée à Djoutchi et la dernière mariée au roi des
OGOTAÏ 239
OngoUes. Ton Li ou Tou Loui signifie miroir en mongol.
A partir de sa mort on désigna un miroir par le mot turk
queuzugti.
Dès soi\ retour de Chine, le Grand Khan tint en 1234 une
assemblée générale à Talan-tépé en Mongolie ; en 1235, il con-
voqua un kouriltaî dans sa nouvelle ville de Kara Koroum,
dont il est uti^e de dire quelques mots.
La ville de Kara Koroum occupait l'emplacement actuel j'^ara
du monastère d'Erdeni Tchao ou Erdeni Tso, entre la rivière
Orkhon et le Koktchin (vieux) Orkhon ; on fait remonter sa
fondation par BouKOU Khan des Ouighours au viii^ siècle;
ce fut la résidence de Pikia Kakhan des Ouighours sous
les T'ang, de Togrul Wang Khan, le Prêtre Jean de Marco Polo.
Tchinguiz Khan en fit en 1206 sa capitale que les Chinois
appelèrent Hala Holin, transcription de Kara Koroum, le
« camp noir », ou simplement Ho lin dont le nom fut modifié
en celui de Ho Ning après la mort de K'oublaï. Au prin-
temps de 1235, Ogotaï fit élever un rempart de cinq Hs de
circuit autour de Ho Lin, qu'il appela Ordou Bahq (Ville
Royale), et construire par d'habiles artisans amenés de
Chine, un vaste palais appelé Wang an dans l'intérieur de
la ville dont il fit sa résidence et qu'il inaugura en 1236
par un grand banquet, dont il fit les honneurs à Ye liu
Tch'ou-ts'ai. Plan Carpin est le premier voyageur européen
qui ait mentionné cette ville et il nous apprend qu'elle était
située à une demi-journée de la Sira Ordo où il s'était rendu.
Guillaume de Rubrouck nous a laissé la description de
Kara Koroum qu'il a visitée.
« Pour ce qui est de la ville de Caracarum, Votre Majesté
saura, qu'excepté le Palais du Cham, elle ne vaut pas la
ville de Saint-Denis en France, dont le Monastère est dix
fois plus considérable que tout le palais même de ]\Iangu.
Il y a deux grandes rues, l'une dite des Sarasins, où se
tiennent les marchez et la foire: plusieurs marchands étran-
gers y vont traffiquer à cause de la Cour, qui y est souvent,
& du grand nombre d'Ambassadeurs qui y arrivent de
toutes parts. L'autre rue s'apelle de Cathayens, où se
tiennent tous les artisans. Outre ces deux rues il y a d'autres
240 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
grands lieux ou Palais, où est la demeure des Sécreta-'res du
Prince. Là sont douze temples d'Idolâtres de diverses
Nations, et deux Mosquées de Sarasins, où ils fort profes-
sion de la secte de Mahomet, puis une Église de Chrétiens au
bout de la ville, qui est ceinte de murailles faite? de terre, où
il y a quatre portes. A celle d'Orient l'on vend le millet,
et autres sortes de grains, dont il y en a peu. A la porte
d'Occident se vendent les Brebis et les Chèvres. A celle du
Midi les Boeufs et les Chariots, et à celle du Nord les
Chevaux. ». ^
Au kouriltaï tenu à Kara Koroum, en 1235, il avait été
décidé d'une part, qu'on attaquerait l'empire des Soung,
d'une autre, que l'on réduirait la Corée, tandis que Batou, le
deuxième fils de Djoutchi était placé à la tête de l'armée
chargée de conduire les opérations en Euiope, et qu'un
corps de troupes était envoyé sous les ordres du général
Hou Katou, sur la frontière de Perse et de Cachemire. La
Perse avait été conquise par Tcharmaghan et Djelal ed-Din
avait péri en 1231 : l'Iran était donc gouverné alors par des
fonctionnaires mongols. Enfin Ye liu Tch'ou-ts'aï fut chargé
de l'administration générale des possessions mongoles en
Chine.
« En mars 1236, furent créées en Chine, pour la première
fois sous la domination mongole, des assignations munies
du sceau du trésor, appelées Kiao tchao. Sur la proposition
de Ye liu Tch'ou-ts'aï, il en fut émis pour la somme de dix
mille petits lingots, ou cinquante mille onces d'argent. « -
Le ministre demanda que la perception de l'impôt en Chine,
qui se faisait par feu et par famille et non par individu
mâle, fut opérée dans les fiefs par des employés spéciaux
qui en remettraientlemontant aux titulaires qui ne devaient
demander rien de plus aux contribuables.
Grâce à Ye liu Tch'ou-ts'ai, les Mongols avaient recruté
d'habiles artisans; il voulut doter son pays d'employés
capables et institua des concours entre les lettrés captifs des
Mongols; en outre il créa (1236) deux grands collèges, l'un
1. Bergeron, Rubruquis, col. loO.
2. d'Ohsson, II, p. 67.
OGOTAÏ 241
à Yen King, l'autre à P'ing Yang, au Chan Si, où les fils des
Grands purent étudier l'histoire, la géographie, l'arithmé-
tique et l'astronomie.
D'après V Histoire des Yoiien du P. Hyacinthe ]:îiTCiiOL-
RIN, d'Ohsson ^ nous donne la liste suivante des apanages
qui furent accordés aux princes et aux princesses du sang,
dans les provinces conquises en Chine. « Dans le Pe Tche-li,
la province de Ta Ming fou, au prince Kouyouk, fils de
l'empereur ; celle de Sing Tcheou (Chouen Te fou), à Borotai ;
celle de Ho Kien fou, à Khoulgué; celle de Kouang Ning fou
(Tch'ang Li Hien), à Bourgout. Dans le Chan Si, la pro-
vince de P'ing Yang fou, à Ordou Batou; celle de T'ai
Youen fou, à Djagataï. Dans le Se Tch'ouan, la province de
Tcheng Ting f ou à l'impératrice douairière; Ping Tcheou
(Ping hun) et Louan Tcheou, à Utchugen Noyan. Dans
le Chan Toung, une partie de la province de Yi-Tou fou
(Ts'ing Tcheou) et de celle de Tsi Nan fou, à Y K'o; Bin
Tcheou et Laï Tcheou, à Adjitaï. Le prince Koutan, Tché
kou, gendre d'Ogotaï, la princesse Alikha, la princesse
Gatchin, les -princes Tchalakhou, Djagataï Tan kin,
Mongou, Khantcha, et les noyans Angui, Tsing et Khoss-
kissou, reçurent des terres dans la province de Toung P'ing
fou du Chan Toung. «
Le gouvernement du Turkestan qui s'étendait jusqu'au
Djihoun fut confié à Masou'd Bey fils de Mahmoud
Yelouadj ; celui des régions à l'ouest du Djihoun jusqu'à
Diarbekir et Roum, fut donné au général Keurgueuz.
La presqu'île coréenne, qui forme une pointe menaçante
entre la mer du Japon et la mer Jaune vers l'archipel
japonais dont elle n'est séparée que par le détroit de Tsou-
shima, a été le champ de bataille naturel où se rencon-
traient Chinois et Japonais, qui s'y disputaient la prépon-
dérance; c'est par elle aussi que la civilisation chinoise et
que la religion bouddhiste ont pénétré dans l'Empire du
Soleil Levant; on conçoit l'importance qu'elle offre dans
l'histoire des relations de la Chine avec le Japon.
La situation de la Corée était précaire entre les Mongols
I. d'Ohsson, II, p. 70.
242 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
et les Japonais. Cet infortuné pays ne fut pas plus heu-
reux avec les Mongols dont il s'était rendu vassal en 121 8
qu'avec les "Japonais; un ambassadeur mongol en 1225 fut
dépouillé par un brigand coréen des présents dont il était
porteur ; des bandes de Yu Jen déguisés avec des vêtements
mongols opéraient à la frontière. En 1231, le général mongol
Sa li tai (Sal Ye-t'ap), franchit le Ya lou, s'empara de
Ham Sin, près de Eui tjyou et prit d'assaut Tch'ul ju. Le
roi de Corée envoya contre les Mongols les généraux Pak
Sô ot KiM Kyông-sol 1. Les Mongols, après une vive résis-
tance de la forteresse de Ku ju, essuyèrent un échec à
Anpuk, mais, renforcés par des Yu Jen, ils balayèrent le
pays jusqu'à P'yeng-ju dont ils s'emparèrent. Le roi coréen
demanda la paix à Sa li tai; les négociations échouèrent et
les Mongols pénétrèrent plus au sud dans la province de
Tch'young tch'yeng, tandis que le premier ministre coréen
cherchait vainement un refuge dans l'île de Kang Houa,
et que Sa li tai, remonté vers le nord, attaquait à nouveau
Ku ju qui lui résista. En 1232, le roi de Corée fit la paix;
Ku-ju capitula malgré son gouverneur Pak Sô; un résident
mongol fut installé à Song do et des gouverneurs mongols
furent établis dans les principaux centres du pays. ^ Le roi
de Corée transféra alors son gouvernement dans l'île de
Kang Houa; les Mongols envahirent immédiatement le
nord du pays; ils perdirent Sa li taï. Au printemps de
1233, le Grand Khan dépêcha un envoyé chargé de formu-
ler les quatre griefs suivants :
I. Aucun envoyé coréen n'était venu lui rendre hom-
mage; 2. des bandits avaient tué un envoyé mongol; 3. le
roi avait fui de sa capitale ; 4 le roi avait donné des chiffres
faux dans le recensement de la Corée. Des insurrections
éclatèrent dans les provinces de Kyeng syang et de P'yeng
yang, cette dernière dirigée par Pil Hyùn-bo; le général
Tchông Yi, ayant été tué par les rebelles, de nouvelles
troupes impériales envoyées contre la ville s'emparèrent
du chef de l'insurrection et le coupèrent en morceaux,
1. Cf. History of Korea, Korca Review, nov. igoi, p. 528.
2. Ibid., déc. 1901, pp. 561 et suiv.
OGOTAÏ 2 43
mais s(jn second Hong Pok-wùn passa aux Mongols. Au
commencement de 1235, les Mongols commencèrent 1 occu-
pation systématique du nord de la Corée, s'établirent d'une
manière permanente dans les provinces de P'yeng an et
Houang haï et descendirent jusfju'à Han Yang, le Séoul
actuel, tandis que le roi restait confiné à Kang Houa.
Après avoir ravagé le pays, les Mongols rentrèrent chez eux
ordonnant vainement au roi de venir leur rendre hommage
à Pe King, puis ils lui demandèrent de quitter son île et de
retourner à Song do ; il se décida enfin à envoyer à la Cour
mongole un de ses parents Sux cju'il faisait passer pour son
fils. La mort d'Ogotaï apporta la paix à la malheureuse Corée.
On se rappellera que les ^Mongols avaient promis de céder
aux Soung après la défaite des Kin, toute la province de Ho
Nan; ils ne tinrent qu'une partie de leurs promesses,
n'abandonnant aux Chinois que la partie de cette province
située au sud des villes de Tch'eng Tcheou et de Ts'ai Tcheou
(Jou Ning fou), le reste du Ho Nan formant un gouverne-
ment confié au général Lior For. Les Soung, qui désiraient
comme frontière septentrionale, le Fleuve Jaune et le sud
du Chen Si, irrités de cette mauvaise foi, repoussant les
conseils de prudence, écoutant les avis des princes Tchao
Fan et Tchao Koue, envoyèrent le général Ts'iouen
Tseu-tsai, gouverneur de Lou Tcheou, avecdix mille hommes
contre Pien King, qu'il occupa sans difficulté, le traître
Tsoui Li ayant été assassiné (juillet 1234) dès qu'on apprit
la venue de l'armée Soung; celle-ci, renforcée par Tchao
Koue, à la tête de 50,000 hommes, occupait Lo Yang.
Les Mongols entrèrent immédiatement en campagne,
battirent les Chinois sur les bords de la rivière Lo et re-
prirent Lo Yang et Pien King, que les Soung furent obfi-
gés d'évacuer, faute de vivres. Ogotai ayant reproché aux
Chinois d'avoir manqué à leurs serments, l'empereur Li
Tsoung envoya en Mongolie Tcheng Fei chargé de calmer la
colère du Grand Khan; il était trop tard : une nouvelle
guerre avait été décidée dans un kouriltaï et trois armées
avaient été constituées sous le commandement de Kou
Tan, second fils d'Ogotaï, et du général Tagaï qui de-
244 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
valent envahir le Se Tch'ouan, du prince Kou Tchou,
troisième fils et préféré d'Ogotaï et des généraux Temoutaï
et Tchang Jou, qui se dirigèrent vers le Hou Kouang, enfin
du prince Khoubouca et du général Tchagan qui avaient
le Kiang Nan comme objectif de leurs attaques '.
Kou Tan ayant traversé le Chen Si et reçu la soumission
de la dernière villekin, restéeindépendante, Koung Tch'ang
fou, pénétraparFoung Tcheou, dansle fou de Han Tchoung,
prit Mien Tcheou et assiégea Tsing ye youen, d'où il fut
repoussé par Tsao You-v^un, gouverneur de Li Tcheou, mais
lorsque toutes les forces mongoles eurent été réunies, les
Mongols forcèrent les défilés qui séparent le Chen Si du Se
Tch'ouan, écrasèrent les Soung à Yang P ing, au nord-ouest
de Han Tchoung, tuèrent leur chef Tsao You-wun, et,
ayant pénétré dans le Se Tch'ouan, s'emparèrent de la pro-
vince, y compiis Tch'eng Tou dont une grande partie delà
population fut massacrée, dévastant toute la partie occi-
dentale du Se Tch'ouan d'où Kou Tan rentra au Chen Si, au
commencement de l'année suivante (1237). Tagaï revenait,
s'emparait et saccageait Tch'eng Tou pour la seconde fois;
il voulut ensuite pénétrer au Hou Kouang par Kouei
Tcheou, sur la rive nord du Kiang, mais il fut chassé par le
général Meng Koung.
La seconde armée, commandée par Kou Tchou, campée
à T'ang Tcheou, dans le Ho-Nan, envahit le Hou Kouang,
en 1236. Siang Yang fut livré au prince mongol qui s'em-
para également de Tsao Yang et de Te Ngan, mais mourut
au cours de la campagne; £on second Temoutaï fut battu
par le général Meng Koung devant King Tcheou; le général
mongol Tchagan de son côté, se faisait écraser par Kiou
Yo devant Tcheh Tcheou, au Kiang Nan, et à nouveau,
en 1238, devant Liou Tcheou fou, dans la même province,
dont il avait entrepris le siège.
Le prince Khou bouca avec la troisième armée, à la fin de
1237, occupait les villes de Kouang Tcheou, Ki Tcheou et
Soueï Tcheou, abandonnées par leurs gouverneurs. Il
s'avançait au bord du Kiang d'où il était repoussé par
I. d'Ohsson, II, p. 79.
OGOTAÏ 245
Meng Koiing, et tentait vainement l'année. suivante de
prendre Ngan Foung.
En 1239, Meng Koung vainquait trois lois les Mongols,
reprenait Sin Yang kiun, Kouang Houa kiun, Siang Yang,
et sur la rive méridionale du Han, FanTch'eng; en février
1240, le général mongol Tchang Jou recommença des in-
cursions, tandis qu'Ogotaï envoyait pour la cinquième lois
aux Soung un ambassadeur, Wang Tsie, qui mourut au cours
de sa mission, après que ses propositions de paix avaient
été déclinées : la mort d'Ogotaï en 1241 allait faire trêve
pendant quelque temps à la lutte entre les deux empires.
Ogotaï qui se livrait avec excès à la boisson, tomba gra-
vement malade en mars 1241, à la suite d'une partie de
chasse; il se rétablit, mais au mois de décembre 1241, après
une nuit d'orgie, près du mont Eutegou-Koulan (Outié
Kouhoulan), il fut trouvé mort, peut-être empoisonné, le
matin dans son lit (11 déc); il avait cinquante-six ans; il
en avait régné treize ; il fut enseveli dans la vallée de Kinien.
La nouvelle de sa mort arrêta l'invasion mongole en Europe.
Ogotaï était doux pour un Mongol, prodigue à l'excès;
« Ogotai avait d'excellentes qualités; il était libéral,
avait de la grandeur d'âme et beaucoup de courage; il
écoutait volontiers les avis qu'on lui donnait, et son ministre
profita de l'attachement qu'il lui marquait pour lui inspi-
rer le goût des lettres, l'amour du bon ordre et la science
-du gouvernement. Il était rempli de droiture et incapable
de tromper personne; toutes ces bonnes qualités étaient
couronnées par un grand éloignement pour le faste. » ^
Ogotaï avait plusieurs femmes dont la première était
TouRAKiNA, de la tribu Oulouse-Merkite et une soixantaine
de concubines. De Tourakina il eut Kouyouk, Kou Tan,
Kou Tchou, Karadjar et Kachi; de ses concubines, il eut
deux autres fils, Kadan Ogoul et Melik. A la mort d'Ogotaï,
on songea à le remplacer par le dernier fils survivant de
Tchinguiz Khan qui résidait l'été à Al Maliq, l'hiver à
Merouzik ila; l'administrateur auquel il avait délégué le
soin de gouverner, Mas'oud bey venait de réprimer à
I. Mailla, IX, p. 235.
246 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Bokhara, les troubles causés par un imposteur. Djagataï,
qui survécut peu de temps à son frère Ogotaï, s'entendit
cependant avec les princes mongols, pour faire conférer
la régence à Touroukina.
Toutefois, avant de poursuivre l'histoire de la dynastie
mongole, racontons la campagne d'Europe qui mit la
Chrétienté à deux doigts de sa perte.
A l'assemblée des tribus (kouriltaï), en 1235, ^e Grand
Khan décida d'entreprendre une campagne à l'ouest de la
Volga; Batou fut nommé commandant en chef avec d'au-
tres princes-mongols sous ses ordres, mais on eut soin de lui
adjoindre, le rappelant de Chine, le vainqueur de Kalka,
S0UBOUTAI Bahadour. Après un hiver de préparatifs,
au printemps de 1236, les chefs se rendaient à la frontière
des Bulgares. La capitale, Bolghar, située à quelque dis-
tance de la Volga, au-dessous de Kazan, déjà prise en 1223
par. Souboutaï, dut se rendre une fois encore au chef mon-
gol qui la saccagea complètement.
Après avoir obtenu la soumission de la Bulgarie (1236),
au printemps de 1237, l^s Mongols détruisaient une partie
du Kiptchak, en soumettaient une autre, tandis que le
reste de la population s'enfuyait à l'étranger, y portant la
terreur du nom tartare.
En 1238, la Cour de France recevait une ambassade en-
voyée solennellement par les princes musulmans dé l'Asie
Mineure pour implorer l'appui des puissances occidentales
contre « une certaine race d'hommes monstrueux et cruels
qui était descendue des montagnes du Nord ; elle avait en-
vahi, dit le moine anglais Matthieu Paris, une vaste et
riche étendue de terres en Orient; elle avait dépeuplé
la grande Hongrie et avait envoyé partout des lettres com-
minatoires et des ambassades terribles. Leur chef se disait
l'envoyé du Très-Haut pour dompter les nations rebelles.
Ces barbares ont de grosses têtes tout à fait disproportion-
nées pour leurs corps : ils se nourrissent de chair crue et
même de chair humaine. Ce sont d'incomparables lanceurs
de flèches; ils traversent les fleuves, quels qu'ils soient, sur
des barques de cuir qu'ils portent avec eux ; ils sont robustes
OGOTAÏ 247
et de grande taille, impics et inexorables, leur langue ne se
rapproche d'aucune de celles que nous connaissons. Ils sont
fort riches en bestiaux, en grands troupeaux et en montures ;
ils ont des chevaux très rapides qui peuvent en un seul \out
parcourir l'espace de trois journées de marche ; ils sont bien
armes par devant et sans armure par derrière pour que la
fuite leur soit interdite. Leur chef, qui est très féroce,
s'appelle Caan. Ils habitent les contrées du septentrion et
viennent soit des montagnes Caspiennes, soit des mon-
tagnes voisines; on les appelle Tartares, du nom du fleuve
Tar. Trop nombreux pour le malheur des hommes, ils
semblent sortir de terre en bouillonnant : déjà ils avaient
fait des incursions à plusieurs reprises, mais cette année
ils se répandirent avec plus de fureur qu'à l'ordinaire. Aussi
ceux qui habitent la Gothie et la Frise, redoutant les inva-
sions de ces barbares, ne vinrent point en Angleterre selon
leur coutume, à l'époque de la pêche du hareng, denrée
dont ils chargeaient ordinairement leurs vaisseaux à
Yarmouth. Il s'ensuivit que cette année-là, le hareng se
donna pour rien en Angleterre, à cause de son abondance,
en sorte que dans les contrées même éloignées de la mer,
on en vendait pour une seule pièce d'argent, jusqu'à 40
et 50 à la fois et des plus frais. L'ambassadeur sarrasin,
homme puissant et d'illustre naissance, s'était donc rendu
auprès du roi de France, avec mission, de la part de tous les
princes orientaux, d'annoncer ce qui se passait et de de-
mander secours aux Occidentaux, afin d'être plus en état
de repousser la fureur des Tartares. Cet ambassadeur
chargea aussi un des Sarrasins qui l'avaient accompagné,
d'aller trouver le roi d'Angleterre, de lui raconter ce qui se
passait, et de lui dire que si les Sarrasins ne parvenaient
point à arrêter l'invasion de ces barbares, ceux-ci n'au-
raient plus qu'à dévaster les pays d'Occident ».
Maîtres de tous les pays au nord de la mer Caspienne et
du Caucase, en décembre 1237, ^^^ Mongols s'avancent
sur la frontière du grand-duché de Vladimir. Les Russes
n'avaient profité en aucune manière de la terrible leçon
de 1223 et n'avaient fait aucun préparatif de défense; ils
248 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
ne purent donc opposer qu'une résistance illusoire aux enva-
hisseurs, bientôt sous les murs de Razan, Colomna et Sousdal
qui sont détruites; ceux-ci mettent le siège devant Vla-
dimir qu'ils prennent d'assaut le 8 février 1238. Les Bar-
bares massacrent les membres de la famille du Grand-Duc
ainsi que l'évêque réfugié dans la cathédrale incendiée. La
ville elle-même est pillée et brûlée. Rostov, Yaroslav,
Youriev, Tver, etc., sont saccagées; le Grand-Duc Georges
est vaincu et tué sur les bords de la Sitti, affluent de la
Mologa. Novgorod échappe par miracle à la destruction et
les Mongols, gorgés de dépouilles, redescendent vers le
Caucase, où ils achèvent la soumission de ses peuples. Ils
remontent de nouveau en Russie, marchent sur Kiev, qui
est prise et en grande partie détruite (1240) ; ils dévastent la
GaHcie dont le prince se réfugie en Hongrie. La Pologne,
déchirée par les guerres civiles, était une proie facile; les
Barbares y entrent par Lublin. Le trône de Cracovie était
occupé par Boleslas IV, souverain nominal dont le pouvoir
ne s'exerçait guère que sur sa capitale et Sandomir.
Ayant ravagé la province de Lublin, les Mongols, après
une nouvelle incursion en Galicie, reviennent en Pologne,
et s'avancent à quelques kilomètres de Cracovie; au prin-
temps de 1241, ils font quelques prisonniers et se retirent,
mais, poursuivis par Vladimir, palatin de Cracovie, ils
sont surpris pi es de Polonietz; les Polonais sont mis en
fuite, toutefois les prisonniers sont délivrés et les Mongols
continuent à se retirer en Galicie. Une troisième fois les
Mongols rentrent en Pologne, dévastant tout sur leur pas-
sage; le 18 mars 1241, ils sont attaqués par la noblesse de
Sandomir et de Cracovie, près de Szydlow; les Polonais sont
vaincus et le roi Boleslas se réfugie en Moravie. Cracovie
abandonnée est brûlée par les Mongols, qui entrent en Silé-
sie pai Ratibor, se portent sur Breslau incendié par ses
habitants. A l'ouest de cette ville, près de Lifeguitz, à Wahl-
statt, ils se heurtent aux forces réunies par Henri le Pieux,
duc de Silésie : 30,000 hommes, Allemands, Chevaliers
Teutoniques, Polonais, Silésiens, etc., les Chrétiens sont
écrasés et les Barbares coupent une oreille à chaque mort,
OGOTAÏ 249
dont ils remplissent neuf grands sacs. Le duc Henri est
tué et sa tête coupée est portée au bout d'une lance devant
la citadelle de Liegnitz, dont la ville avait été brûlée par
ses défenseurs (9 avril 1241).
Cependant les hordes sauvages hurlant des cris de mort
et poussant des blasphèmes au milieu des cris d'angoisse
et de douleur des agonisants poursuivent leur œuvre de
carnage, dans leur sinistre chevauchée, marquant d'une
trace sanglante leur route jalonnée des cadavres pantelants
de vieillards, de femmes et d'enfants, éclairée par la lueur
des villes et des villages en flammes; le galop de leurs
chevaux annonçait l'écrasement de la civilisation et son-
nait le glas de la Chrétienté; la Moravie est mise à feu et
à sang jusqu'aux frontières de Bohême et d'Autriche. Le
roi de Bohême, Wen'CESlas, confie la défense d'Olmùtz à
Yaroslav de Sternberg, commandant 12,000 hommes.
Une sortie heureuse oblige les Mongols à lever le siège et ils
vont rejoindre leur armée principale, commandéje par
Bàtou, en Hongrie.
La Hongrie était alors gouvernée par Bêla IV, fils
d'ANDRÉ; les possessions de ce royaume s'étendaient jusqu'à
l'Adriatique. Batou, avant d'attaquer le souverain magyar,
lui écrivit une lettre demandant sa soumission; n'ayant
reçu aucune réponse, le chef tartare pénètre en Hongrie
par la porte de Russie; une autre force mongole venant
de Moravie franchit les portes de Hongrie, enfin Souboutai
lui-même avance de la Moldavie avec une troisième armée.
Batou marche sur Pest, dont il fait ravager les environs, il
rencontre les forces de Bêla à Mohi, sur les bords de la Sayo ;
les Magyars sont mis en déroute et leur souverain s'enfuit.
Pest est pris d'assaut et brûlé, tous ses habitants sont égor-
gés; les Mongols passent en un tourbillon de feu et de fer à
Varadin, à Perg, etc.; dans l'hiver de 1241, ils attaquent
Gran (Strigonie) dont ils brûlent les faubourgs, mais ne
peuvent prendre la citadelle.
En quittant Strigonie, ils s'avancèrent au mois d'août
en Autriche, jusqu'à Neustatt, près de Vienne, mais ils
n'osèrent affronter les armées réunies par le roi de Bohême,
250 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
le duc d'Autriche, le patriarche d'Aquilée et autres puis
sants seigneurs; ils se dirigèrent vers l'Adriatique, sacca-
geant Cattaro et les autres villes maritimes de la Dalmatie,
sauf Raguse.
L'Europe occidentale lut saisie d'effroi.
« Au moment donc où ce formidable fléau de la fureur
du Seigneur menaçait les peuples, la reine Blanche, mère
du roi de France, dame vénérable et chérie de Dieu, s'écria,
suivant Matthieu Paris, en recevant ces terribles nouvelles :
« Roi Louis, mon fils, où êtes-vous? » Celui-ci approchant
lui dit :« Qu'y a-t-il, ma mère? » Alors, celle-ci, poussant de
profonds soupirs et laissant échapper un torrent de larmes,
lui dit en considérant ce péril, toute femme qu'elle était,
avec plus de fermeté que les femmes n'en ont d'ordinaire :
« Que faut-il faire, mon très cher fils, dans un événement si
lugubre, dont le bruit épouvantable s'est répandu jusque
chez nous? Nous tous aujourd'hui, ainsi que la très sainte
et sacrée Église, sommes menacés d'une destruction géné-
rale, par l'invasion de ces Tartares qui viennent vers nous. «
A ces mots, le roi répondit d'une voix triste, mais non sans
une inspiration divine : « Que les consolations célestes nous
soutiennent, ô ma mère ! Car si cette nation vient sur nous,
ou nous ferons rentrer ces Tartares, comme on les appelle,
dans leurs demeures tartaréennes d'où ils sont sortis, ou
bien ils nous feront tous monter au Ciel. « Comme s'il eût
dit : (( Ou nous les repousserons, ou, s'il nous arrive d'être
vaincus, nous nous en irons vers Dieu, nous comme des
confesseurs du Christ, ou comme des martyrs. » Et cette
parole remarquable et louable ranima et encouragea non
seulement la noblesse de France, mais encore les habitants
des provinces adjacentes. «
On avait le souvenir en France de ces grandes invasions
qui avaient foulé le sol de la Gaule; on rappelait dans un
lointain passé ces Teutons et ces Cimbres écrasés par Ma-
rius à Aix et à Verceil; on se rappelait surtout cette grande
ruée de Barbares au v^ siècle : Vandales, Goths, Suèves,
Hérules, dont quelques tribus arrêtées sur notre sol, dans
leur marche vers le sud, tels les Burgond'es et les Francs, ont
OGOTAÏ 251
contribué à former notre nationalité; on avait surtout pré-
sents à l'esprit les lluns, venus du nord de la Chine, qui
par une marche séculaire avaient par étapes gagné l'Eu-
rope, et étaient venus se faire anéantir dans les plaines
champenoises par les Romains, les Visigoths, les Burgondes
et les Francs, unis dans une alliance commune pour sauver
la civilisation contre le flot sauvage. On avait aussi gardé
la mémoire plus récente de cette autre invasion, celle-ci
arabe, venue du sud, qui, après avoir dévasté les bords de
la Méditerranée, s'était avancée au cœur de la France, suc-
combant enfin contre le formidable effort du grand Charles
Martel. Dans la longue suite des siècles, les peuples redi-
ront les noms exécrés de ces illustres bandits dont ils mau-
dissent la mémoire : Attila, Tamerlan, Tchinguiz Khan,
d'autres encore, dont le nom est sur toutes les lèvres. Mais
Paris était plein de confiance. Assurément, on ordonna des
prières publiques, on invoqua la protection divine, et le
peuple avait mis sa foi dans son roi, car si Louis IX était
un grand Saint, il était aussi un brave guerrier; il l'avait
montré à Taillebourg et devait le prouver encore sur la
terre brûlante d'Afrique qui reçut son dernier soupir. Il
était d'ailleurs le petit-lils de Philippe- Auguste, de ce roi
illustre qui a donné à notre pays la notion de la patrie dans
cette triomphante journée de Bouvines, inscrite le 27 juil-
let 1214 dans les fastes de l'histoire glorieuse de la France.
Toutefois c'était l'Allemagne qui avait le plus à redouter
l'invasion. L'empereur Frédéric II était en lutte avec le
pape Grégoire IX et ils s'accusaient mutuellement d'avoir
attiré le fléau sur la Chrétienté. Frédéric II demanda des
secours aux autres princes et écrivit au roi d'Angleterre
une longue lettre qui nous fait un terrible portrait des
Tartares et nous montre la transformation qu'ils ont déjà
subie au contact de la civilisation :
« Ce sont des hommes d'une petite et courte stature
quant à la longueur du corps, mais robustes, larges, bien
membres, nerveux, vaillants et intrépides, toujours prêts
à se précipiter dans tous les dangers sur un signe de leur
chef. Ils ont la face large, les yeux de travers, et poussent
252 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
des cris horribles, qui expriment bien la férocité de leurs
cœurs ; ils sont vêtus de peaux non tannées, et sont défendus
par des cuirs de bœufs, d'ânes, ou de chevaux, cousus à des
lames de fer : ce sont les armures dont il se sont servis
jusqu'à présent. Mais, ce que nous ne pouvons dire sans
soupirer, ils se sont déjà revêtus d'armures plus convenables
et plus élégantes avec les dépouilles des Chrétiens, afin que
nous soyons plus honteusement et plus douloureusement
massacrés avec nos propres armes : c'est la colère de Dieu
qui le veut. De plus, ils sont montés sur de meilleurs che-
vaux, ils se nourrissent d'aliments moins gtossiers, ils sont
couverts d'habillements moins sauvages. »
Mais l'empereur ne se contenta pas d'écrire des lettres :
il se prépara à repousser l'agresseur, qui renonça à envahir
l'Allemagne; la France était sauvée. Il nous reste de cette
époque un intéressant souvenir : c'est une requête de l'Uni-
versité de Paris au Souverain Pontife pour qu'il y fût créé
un enseignement du grec, de l'arabe et du tartare.
Le Pape Innocent IV, de son côté, ouvrit à Lyon un
concile en 1245, qui avait, entre autres objets, celui de
protéger la Chrétienté : ce fut le point de départ des mis-
sions célèbres confiées par le Pape à Jean du Plan de-Carpin
et autres moines, ou envoyées par Saint Louis, au Grand
Khan, ou aux autres princes mongols, pour obtenir leurs
bonnes grâces, dont nous parlerons plus tard.
Les Tartares ne revinrent qu'en 1259 envahir la Pologne
et incendier une fois encore Cracovie. Nouvelle alerte en
1265; puis ils ne repassèrent qu'en 1285 en Hongrie et
dévastèrent Pest.
CHAPITRE X\'
Les Mongols : Tourakina. — Kouyouk.
OGOTAï qui avait d'abord désigne comme son succès- Tourakina.
seur son troisième fils Koutchou (Goutchou), après
la mort de celui-ci dans le Hou Kouang en 1236,
choisit pour héritier son fils aîné Chiramox (Chelie-men);
malgré l'opposition de Ye-liu Tch'ou ts'ai, qui voulait que
les volontés du Grand Khan fussent respectées, l'impératrice
Tourakina (Toliekona) qui désirait assurer le trône à
son fils Kouyouk, réussit, en profitant de l'absence des prin-
cipaux chefs, à se faire proclamer régente à Ho Lin par
Djagataï et les autres princes mongols, comme nous l'avons
dit. Cette princesse ambitieuse et énergique avait été la
femme d'un chef de la tribu Oulouse-Merkite, Taïr Ous-
SOUN ; faite prisonnière avec son mari, elle avait été donnée
par Tchinguiz à son fils Ogotaï. Comme il fallait beaucoup
de temps — en fait il fallut plusieurs années — pour réunir
les électeurs du Grand Khan, Tourakina put donc exercer
le pouvoir le temps nécessaire pour préparer l'accession de
son fils au pouvoir suprême. Elle commença par destituer
le chancelier, un kéraïte chrétien, nommé Tchin Kaï.
Ye-liu Tch'ou-ts'ai fut disgracié pour s'être opposé aux me-
sures financières d'un nouveau conseiller de l'impératrice,
le musulman Ngaotoula homan, qui menaçait de pressurer
le peuple, sans doute en réalité à cause de l'opposition qu'il
faisait à l'élévation de Kouyouk; il fut remplacé dans la
charge de Vice-Chancelier par son fils Ye-liu Tchou. Le
grand ministre, qui n'avait que cinquante-cinq ans, mourut
à Kara Koroum à la 3^ lune de 1243 ^
« Yeliu Tch'ou ts'ai se distingua par un rare désintéresse-
ment. D'un génie très étendu, il pouvait sans blesser la
2. Gaubil, p. 102; Mailla, IX, p. 240; d'Ohssox, dit en juin 1244.
254 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
justice, et sans faire tort à personne, amasser des trésors
immenses et enrichir sa famille ; mais tous ses soins et tous
ses travaux n'avaient pour but que l'avantage et la gloire
de ses maîtres. Sage et mesuré dans ses démarches, il en
faisait peu dont il eut heu de se repentir. Ferme et constant
dans ses entreprises, jamais ni la flatterie, ni le désir de
plaire n'eurent de pouvoir sur son esprit, et aussi ardent
qu'éclairé, il n'eut d'autre but que le bonheur des peuples,
et il ne se désistait point qu'il n'eut obtenu ce qu'il solHcitait
en leur faveur. Fidèle aux intérêts des princes qu'il servait,
il eut l'avantage de leur dicter des loix qui les tirèrent de la
barbarie où ils étaient plongés. On peut encore dire que
peu d'hommes ont rendu autant de services aux Chinois
et sauvé la vie à tant de monde que lui, et même aux
Mongous, en leur inspirant des sentiments d'humanité en-
tièrement opposés à la férocité naturelle qu'ils avaient ap-
portée des déserts de la Tartarie » ^.
En 1244, eut lieu une invasion mongole du Bengale par
le Catha}^ et le Tibet, sous le règne de Ala ed-Din Mu-
SAUD, roi de Delhi; elle fut repoussée. Cette expédition
Suivit probablement la même route que celle qui avait été
prise en 1205-6 par Mohammed Bakhtiyar Khildji, gou-
verneur du Bengale qui pénétra dans le Kamrup (Assam),
mais fut obligé de battre en retraite 2.
Un oncle d'Ogotaï, Temougou Utchinguen songea un
instant à s'emparer du trône, mais il renonça bientôt à son
projet.
L'assemblée générale des chefs mongols ne put avoir
heu près du lac Gueuca à Dalan daba, qu'au printemps de
1246, à cause du retard intentionnel de Batou, hostile à
la régente et à son fils. Chiramon, cédant à la pression de
la Régente, abandonna ses droits en faveur de Kouyouk qui,
après un semblant de résistance fut élu Grand Khan en
août 1246.
Nous avons des renseignements sur l'élection de Kouyouk,
qu'il appelle Cuyné, parle cordelier Jean du Plan de Carpin,
1. Ma!ll.\, IX, p. 241.
2. Cathay and the Way thitker, I pp. 78-79; IV, p. 152.
TOURAKINA-KOUYOUK 255
envoyé du Pape Innocent IV, dont nous parlerons plus en
détail dans la suite du récit et qui assista à l'élection du
Grand Khan; cinq ou six jours après être arrivés à la Cour,
Carpin et ses compagnons, auxquels avait été donnée une
tente, furent conduits;'» Tourakina, à l'endroit où se tenait
l'assemblée générale :
(( Nous trouvâmes là une tente de pourpre blanc si grande,
qu'à notre avis, elle était capable de tenir pltis de deux
mille personnes. Et autour on avait fait élever un échafaud
ou une palissade de bois, remplie de diverses figures et pein-
tures. Etant donc là avec les Tartares, qui nous condui-
saient, nous vîmes une grande assemblée de Ducs et Princes,
qui y étaient venus de tous cotez, avec leurs gens, et chacun
était à cheval aux environs par les campagnes et collines.
Le premier jour ils se vêtirent tous de pourpre blanc, au
second de rouge, et ce fut alors que Cujné vint en cette
tente; le troisième jour, ils s'habillèrent de pourpre violet,
et le quatrième de très fine écarlate ou cramoisi. En cette
palissade proche de la tente il y avait deux grandes portes,
par l'une desquelles devait entrer l'Empereur seulement,
il n'y avait point de gardes, encore qu'elle demeurât totite
ouverte, d'autant que personne entrant ou sortant n'osait
passer par là; mais on entrait par l'autre, où il y avait des
gardes portant épées, arcs et flèches. De sorte que si quel-
qu'un s'approchait de la tente au delà des bornes qui avaient
été posées, si on le pouvait attraper, il était battu, sinon
on le tirait à coups de flèches. Il y avait là plusieurs Sei-
gneurs, qui aux harnais de leurs chevaux portaient à notre
jugement plus de vingt marcs d'argent. Ainsi les Chefs et
Ducs étaient au-dessous de la tente, où ils parlaient ensem-
ble, et traitaient de l'élection de l'empereur. Tout le reste
du peuple était au dehors de la palissade, attendant ce qui
serait résolu » 1.
Carpin note la grande quantité de lait de jument (koti-
mis, qu'il appelle Cosmos) ; il remarque la présence de
Yaroslav, duc de Sousdal en Russie, deux fîls du roi de
Géorgie, un envoyé du Khalife de Baghdad, etc. La Cour
I. Bergero.x, col. 10-12.
256 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
était appelée Sira Ordou. Les voyageurs nous content que :
« Au partir de là, nous allâmes tous à cheval à 3 ou
4 lieues de là, en un autre lieu où, en une belle plaine le long
d'un ruisseau courant entre des montagnes, il y avait une
autre tente préparée, qu'ils appelaient la Horde dorée. Car
c'est là que Cuyné devait être établi sur son trône, au jour
de l'Assomption ; mais à cause de la grande gresle et neige,
qui tomba ce jour- là, la cérémonie fut différée. Cette tente
était fort riche, et appuiée sur des colonnes couvertes de
lames d'or, attachées avec des doux d'or. Le haut était
couvert et tapissé d'écarlate par dedans ; mais par le dehors
d'autres étoffes » 1.
Enfin le couronnement eut lieu :
«Ce fut dont l'an 1246, que de Cuyné, dit Gogcham,
c'est-à-dire Roi ou Empereur, se fit ainsi. Tous les Seigneurs
et Barons assemblez en ce lieu-là, mirent un siège doré au
milieu d'eux, sur lequel ils le firent seoir, disant : « Nous
voulons , vous prions, et commandons que vous aiez puis-
sance et domination sur nous tous » ; et lui leur répondit :
(( Si vous voulez que je sois votre Roi, n'êtes- vous pas ré-
solu et disposez un chacun de vous à faire tout ce que
je vous commanderai, de venir quand je vous appellerai,
et manderai, d'aller où je vous voudrai envoier, et de mettre
à mort tous ceux que je vous dirai? » Ils répondireiit tous
qu' oui. « Donc, leur dit-il, d'orénavant ma simple parole
me servira de glaive » : à quoi ils consentirent tous.
» Cela fait, ils posèrent un feutre en terre, sur lequel ils le
firent asseoir, lui disant : « Regarde en haut, et reconnais
Dieu, et considère en bas le siège de feutre où tu es assis;
si tu gouvernes bien ton Etat, si tues libéral et bienfaisant,
si tu fais régner la Justice, si tu honores tes Princes et Ba-
rons, chacun selon sa dignité et son rang, tu dominera en
toute magnificence et splendeur, toute la terre sera soumise
à ta Puissance, et Dieu te donnera tout ce que ton cœur
désirera; mais si tu fais le contraire de tout cela, tu sera
misérable, vil et contemptible, et si pauvre, que tu n'aura
pas même en ta puissance le feutre sur lequel tu es assis. »
I. Bergeron, col. 13-14.
TOURAKINA-KOUYOUK 257
Après cela, ces Barons firent asseoir la femme de Gog sur
le même feutre auprès de lui, puis les élevèrent tous deux
en l'air, et les proclamèrent hautement, et à grands cris,
Empereur et Impératrice de tous les Tartares. En suitte
de cela, ils firent aporter devant l'Empereur nouveau un
nombre infini d'or et d'argent, de pierreries, et autres
richesses que Chagadacan avait laissées après sa mort,
et lui donnèrent plein pouvoir et seigneurie sur tout cela.
Mais lui aussitôt en fit, comme il lui plût, divers prcsens à
tous les Princes et Seigneurs qui étaient là, et le reste il le fit
garder pour soi. Puis ils se mirent à boire, selon leur coutume,
et continuèrent ainsi jusqu'au soir. Après on aporta force
viande cuite sans sel en des chariots, et tout cela fut distri-
bué par les officiers à un chacun son morceau. Au-dessous
de la tente du Cham on fit donner de la chair et du potage
avec du sel; et cela dura tout le tems de la fête 1. »
Tourakina mourut deux mois après l'élection de son fils
sur lequel elle exerça une grande influence jusqu'à la fin;
on l'accuse, non sans raison, d'avoir fait empoisonner
Yaroslav de Sousdal pour faciliter la conquête de ses
possessions.
KouYOUK avait des qualités personnelles qui auraient Kouyouk.
pu en faire un véritable chef de gouvernement, mais un
médiocre état de santé, qui s'aggrava par l'abus des boissons
fortes et des femmes, le conduisit fatalement à la tubercu-
lose; il ne put d'ailleurs commencer à donner sa mesure
qu'après la mort de sa mère Tourakina, qui le domina
jusqu'à la fin. Il eut la sagesse d'annuler tous les privilèges
accordés trop facilement à leurs créatures par les princes
au cours de la longue régence qui suivit la mort d'Ogotaï;
seuls la princesse Siourkoucteni et ses fils étaient à l'abri
de tout reproche et le Khan les en félicita ; il eut aussi le soin
de confirmer les ordonnances de ses deux prédécesseurs,
Tchinguiz Khan et Ogotaï ^, et il reprit leur œuvre de con-
quêtes. Il continua la guerre contre les Soung et il eut la
chance que leur meilleur général, Meng Koung, originaire
1. Bergeron, col. 15-1Ô.
2. d'Ohsson.
258 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
de Tsouo Yang, dans le district de Siang Yang, Hou
Kouang, mourut à la 9^ lune. A la tête de l'armée qui devait
opérer dans la Chine Méridionale, il plaça les généraux
Souboutaï et Tchagan.
L'avènement de Kouyouk marqua aussi la reprise des
hostilités contre la Corée qui ne s'attendait pas à une nou-
velle agression; devant l'invasion du nord par une
poignée de Mongols, la population s'enfuit dans l'île Wi-do,
sur la côte de P'3'eng-an, s'y livra à l'agriculture et con-
struisit une grande digue dans la mer qui lui permit de
recouvrer une grande surface de terre cultivable, mais elle
souffrit beaucoup du manque d'eau. ^
D'autre part, au mois d'août 1247, une armée fut envoyée
en Perse sous le commandement d'iLxcHiGATAï, qui fut mis
à la tête des régions de Mosoul, Diarbekir, Alep et des
royaumes de Géorgie et de Roum; cette armée devait
servir d'avant-garde. Arghoun conservait le gouvernement
de la Perse et Mas'oud celui du Turkestan et de la Transo-
xiane. En outre Tchin Kaï était nommé à nouveau au poste
de Grand Chancelier.
Nous devons signaler particulièrement que c'est sous
Kouyouk que commencent ces ambassades de princes chré-
tiens et de la Papauté, telles que celles du Connétable d'Ar-
ménie, Sempad, et des envoyés d'Innocent IV, Plan Carpin
et autres moines, ambassades auxquelles nous consacrons
un chapitre spécial.
Mais tous les projets allaient à nouveau être suspendus
par la mort rapide du Grand Khan : Au printemps de 1248,
Kouyouk était retourné à sa résidence sur les bords de
rimil, qui se déverse dans l'Ala Koul, dans le pays de
Houng siang yeul, d'autres disent Hoeïmisiéyangkieul ^ et
Honsiangir ^, à sept journées de Bich Baliq, quand il mourut
à la 36 lune (avril), âgé de 43 ans, usé par la boisson et
l'incontinence, accablé de rhumatismes. Sa veuve, Oghoul
Gamich (Ouaouli haimiche), fille dubey Koutouka, chef
1. Hist. of Korea, Korea Review, déc. 1901, p. 568.
2. Gaubil, p. 106.
3. Mailla, IX, p. 246.
TOURAKINA-KOUYOUK 259
des Oïrats, exerça la régence, Kouyouk, nous dit Plan
Carpin ^, « était d'une stature moyenne ; fort sage, avisé,
sérieux et plein de gravité en son air et ses manières. Per-
sonne ne le voyait guère rire, ou faire autre action de gaieté,
ainsi que nous disaient les Chrétiens, qui demeuraient d'or-
dinaire en sa Cour. Les Chrétiens de sa suite et ses domesti-
ques nous assuraient qu'il avait volonté de se faire Chrétien».
1. Bergeron, col. i8.
CHAPITRE XVI
Les Mongols : Mangkou.
;kou. A u moment de la mort de Kouyouk, le fils aîné de
Z\ Djoutchi, Batou, était en route pour rendre hom-
mage au Grand Khan, pour lequel il n'avait aucune
sympathie. Lorsque Batou apprit la mort de Kouyouk,
il était parvenu aux monts Alaktak, à sept lieues de Kaya-
lik; malgré l'opposition des princes et des chefs mongols,
en particulier d'Iltchigataï, qui auraient désiré que l'assem-
blée fut tenue dans la Mongolie proprement dite, Batou
décida de convoquer les chefs sur place; les opposants se
firent néanmoins représenter avec pleins pouvoirs par le
gouverneur de Kara Koroum, Temour noyan. Ils furent bat-
tus : grâce à la pression de Batou, hostile aux descendants
d'Ogotaï et à l'influence de la princesse Siourkoucteni,
veuve de Tou Loui, Mangkou, fils aîné de cette dernière,
fut élu Grand Khan, sur la proposition du général Man-
GOUSAR, après un grand éloge du général OuRlANG katai.
Hethoum (Hist. Orient., 38, 30) raconte que Mangkou,
toute sa famille et un certain nombre de grands personnages
avaient été baptisés par un évêque arménien de la suite du
roi Hethoum lors de sa visite à la Cour mongole en 1253 ;
rien ne vient à l'appui de cette assertion.
Les prétendants étaient Chiramon (Che lie men), fils
aîné de Koutchou, troisième fils d'Ogotaï, le candidat de
la régente Oghoul Gamich, déjà écarté par Kou3'ouk, et le
fils de ce dernier, le prince KhodjaOgoul; les piirces de la
famille d'Ogotaï, jeunes, sans expérience et sans influence,
étaient hors d'état d'entrer er lutte avec ceux de la descen-
dance de Tou Loui, et en particulier avec les quatre fils de
Siourkoucteni: Mangkou, K'oublaï, Houlagou et Arik Bou-
cha (Alipouca), qui tous s'étaient distingués dans la guerre,
MANGKOU 261
tandis que leur mère, prudente et habile, se faisait aimer
et respecter de tous les chefs, y compris Batou, par son
excellente administration. Siourkoucteni, qui était chré-
tienne, avait un grand esprit de tolérance et témoigna de
la plus vive bienveillance pour les Musulmans pour lesquels
elle fit bâtir un collège à Bokhara ; elle survéi:ut peu à l'élé-
vation de son fils, car elle mourut en février 1252; elle
habitait avec son quatrième fils, Arik Bougha, un district
situé près des monts Altaï et elle fut inhumée auprès de
son époux et de Tchinguiz Khan 1. Mangkou lui avait
conféré le titre d'impératrice tandis qu'il proclamait son
père Tûu Loui, empereur (Houang Ti), avec l'appellation
de JouEi TsouxG.
Le trône fut tout d'abord offert à Batou qui refusa et
désigna Mangkou qui accepta après une faible résistance aisé-
ment surmontée par son frère Mogaï Oghoul. On décida en
outre que l'élection solennelle du Grand Khan aurait lieu
au berceau du fondateur de la dynastie, aux sources de
l'Onon et du Kéroulen où se réuniraient tous les chefs, et
qu'entre-temps, la régence serait exercée par Oghoul Gamich
de concert avec ses fils Khodja Oghoul et Nagou qui pro-
testèrent contre la nomination de Mang kou. Aussi pour
prévenir tout acte d'hostilité de leur part ou de celle de
leurs partisans, Batcu prit la précaution de faire conduire
au Kéroulen par ses frères Barcai et Toka Timour avec leurs
troupes le nouveau Grand Khan, qui fut installé définitive-
ment le i^-r juillet 1 251, en l'absence des princes des familles
d'Ogotaï et de Djagataï, qui refusèrent de se rendre au
konriltaï; Mang kou avait alors quarante-trois ans. Un
complot contre lui et ses partisans organisé pai Chiramon,
Nagou et Koutoukou fut déjoué par Mangousar : soixante-dix
officiers furent exécutés et parmi eux deux fils d'Iltchigataï,
qui commandait en Perse; ce dernier arrêté dans le Kho-
rasân fut mis à mort par ordre de Batou.
Guillaume de Rubrouck raconte comment fut découverte
la conspiration :
« Or Ken (Kouyouk) avait un frère nommé Sirémon, qui
I. d'Ohsson, /. c, p. 267.
202 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
par le conseil de sa Femme et de ses Vassaux, s'en alla avec
grand train vers Mangu, comme pour lui rendre hommage,
mais en dessein toutefois de le mettre à mort et d'exter-
miner et détruire toute sa Cour.
« Comme il approchait delà Cour de Mangu, et qu'il n'en
était plus qu'à une ou deux journées, il avint qu'un de ses
Chariots se rompit par le chemin, et pendant que le Charron
s'amusait à le refaire, un des serviteurs de Mangu arriva,
qui lui aidant à raccommoder son chariot s'informa adroi-
tement de lui du sujet du voyage de son Maître, et sut entre-
tenir cet Homme si finement que l'autre lui lévéla tout
ce que son maître Sirémon avait proposé de faire à Mangu ;
sur quoi ce serviteur, sans faire semblant de rien, prit un
bon Cheval, et se détournant du chemin, s'en alla en dili-
gence droit à Mangu, auquel il fît raport de tout ce qu'il
avait entendu. Mangu aussitôt fit assembler les siens, puis
environner la Cour de gens de guene, afin que personne
n'y peut entrer ou en sortir sans son su et sa permission :
il en envoia d'autres au devant de Sirémon, qui s'en saisi-
rent, lors qu'il ne pensait pas que son dessein eût été dé-
couvert, et il fut amené devant Mangu avec tous les^siens;
et aussitôt que Mangu lui eût parlé de cette affaire, il con-
fessa tout, et en même tems lui et son fils aîné Ken Cham
furent mis à moit, avec trois cens de leurs Gentils-Hommes.
On envoia quérir les Femmes, qui furent battues pour leur
leur faire confesser le crime; ce qu'aiant fait, elles furent
aussi condamnées à mort, et exécutées. Son dernier fils
Chen, qui ne pouvait êtie coupable de cette conjuration,
à cause de sa jeunesse, eut la vie sauve. On lui laissa le Pa-
lais de son Père, avec tous ses biens ; et à notre retour nous
passâmes par là, et nos Guides ne pouvaient, allant ou reve-
nant, s'empêcher d'y passer, d'autant que la Maîtresse des
Nations était là en deuil et tristesse, et n'y avait personne
pour la consoler i. »
Le muletier Kischk, qui avait découvert le complot, fut
récompensé par une somme d'argent considérable et les
privilèges d'un Terkhan, officier d'un rang supérieur.
I. Bergeron, col. 64.
MANGKOU 263
Plus tard, s'étant rendu à Kara Koroum, en août 1252,
Mangkou instruisit le procès des chefs de la conspiration :
l'impératrice Oglioul Cramicli et la mère de Chiramon
furent noyées; leurs deux principaux conseillers Kadac et
Tchin Kaï furent exécutés. Tchin Kaï, qui était keraïte et
chrétien, jouait un rôle important dans le gouvernement
et « nul édit ne put être promulgué dans la Chine du Nord
sans que Tchin Kaï l'eût accompagné d'une ligne en éciiture
ouighoure; c'est là l'explication d'une mention jusqu'ici
embarrassante qui concerne un édit d'Ogotaï rendu en 1235 ».
Ce fut lui qui servit d'intermédiaire entre Plan Carpin qui
l'appelle « protonotaire » et Kouyouk. Sa faveur remontait
à Tchinguiz Khan qui le chargea d'accompagner en 122 1-
1224 le taoïste K'ieou Tch'ou-ki, envoyé par le conquérant
de la Chine orientale dans le bassin de l'Oxus. Tchin Kaï
laissait trois fils : Yao-sou-mou (Joseph) , Po-kou-seu (Bac-
chus) et K'ouoU-ki-seu (Georges) i. Kadac était également
chrétien. Mangkou fît grâce aux trois princes. Khodja Oghoul
fut relégué à SouUgaï à l'ouest de Kara Koroum, Nagou
et Chiramon furent envoyés à l'armée; cependant quelque
temps après, ce dernier fut noyé par ordre du Khan; les des-
cendants d'Ogotaï furent privés de leurs troupes et leurs
partisans traqués dans tout l'empire furent mis à mort.
Mangkou procéda également à la nomination des grands
fonctionnaires de l'Etat : le noyan Mangousar fut nommé
Grand Juge; un chrétien nestorien, Bolgaï, fut placé à la
tête de la Chancellerie du département des Finances et des
Affaires intérieures; au prince CouiïcouR, fils de Djoutchi
Cassar, échut le gouvernement de Kara Koroum avec Aldar
comme adjoint; K'oublai, frère du Grand Khan, fut Heute-
nant général dans les pays au sud du Grand Désert; à
Tchagan, fut confié le commandement des troupes sur la
frontière du Houai, le fleuve qui séparait au sud-est l'em-
pire mongol de l'empire Soung; à Dandar, celui des troupes
dans le Se Tch'ouan et Khortaï, dans le Tibet. Tandis que
K'ai Youen était placé à la tête du clergé bouddhiste,
Taoca-U-tcheng l'était à la tête des Taoïstes ; « mais ce fut
I. Pelliot, T'oung pao, déc. 1914, p. 628.
204 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
le lama tibétain Namo, qu'il [Mangkoiij créa chef de la
religion de Buddha dans tout l'Empire, en lui donnant
le titre de Ho chi, ou d'Instituteur du Monarque ^n.
D'autre part, Mahmoud Yelvadje était nommé ad-
ministrateur général des possessions mongoles en Chine, et
son fils Mas'oud, des pays situés entre l'Irtich et le Djihoun;
le gouvernement de la Perse était confirmé à Arghoun, dont
la juridiction s'étendait sur rAzerbaïdjan, le Diarbekir,
Mosoul, Alep et les royaumes de Géorgie, de Roum et de
Petite Arménie ^.
Arghoun ayant représenté le mauvais état des finances de
la Perse, on décida d'y introduire le mode d'imposition
établi par Mahmoud Yelvadje dans la Transoxiane, c qui
était une capitation proportionnée aux facultés des contri-
buables, laquelle, payée une fois par an, les libérait de toute
autre taxe. Cette proposition a^-ant été approuvée, le ma-
ximum de l'impôt personnel en Perse fut fixé à sept dinars,
et le minimum à un dinar; tandis que, dans la Chine et
dans la Transoxiane, les plus pauvres étaient taxés à une
pièce d'or et les plus riches à quinze. Il fut oi donné que
le produit de cet impôt serait appHqué aux frais d'entretien
des milices, des postes aux chevaux, des envoyés de l'em-
pereur; et défense fut faite de rien exiger des sujets, sous
aucun autre titre ^ ».
Mangkou confirma les ordonnances deTchinguiz et d'Ogo-
taï, défendit d'exiger l'arriéré des contributions ; les princes
dorénavant ne devaient plus donner d'ordres dans les pro-
vinces sans s'être entendus avec les préfets; enfin le Grand
Khan fit payer les dettes de son prédécesseur Kouyouk.
Débarrassé de ses ennemis, Mangkou congédia les mem-
bres du kouriltaï en comblant de présents les princes et les
chefs; en particulier il chargea Berka et Toka Timour de
porter de magnifiques cadeaux à leur frère Batou. Nous
savons que Djagataï mort la même année, 1241, que son
frère Ogotaï, avait eu pour successeur dans l'Asie centrale
1. d'Ohsson, /. c, p. 261.
2. d'Ohsson, /. c.
3. d'Ohsson, /. c, pp. 263-264.
MANGKOU 265
Kara Houlagou, fils de Moutakan, son lils aîné, sa veuve
Ebouskoun, ce prince étant mineur, exerçant la régence à
Al Maliq et dans la Transoxiane ou Mavara-n-Nahr, tandis
que le T'ien Chan Pe Lou avait été donné par Djagataï
à la maison de Doughlat. En 1247, Kouyouk avait attaqué
Al Maliq, dépossédé Ebouskoun et installé Isa (ou Yasou)
Mang kou, deuxième fils de Djagataï à sa place; Isa Mang-
kou, livré à la débauche, avait abandonné le gouvernement
aux mains du musulman Khwaja Baha ed-Din. Le Grand
Khan Mang kou en 1252, s'empressa de rendre ses états à
Kara Houlagou, et le renvoya à Al Maliq avec l'ordre de
mettre à mort Isa Mangkou. Kara Houlagou mourut au
cours de son voyage, mais sa veuve, la Khatoun Organa
exécuta la sentence impériale et conserva le pouvoir jus-
qu'en 1261 après la mort de Mangkou.
Nous entendons parler à nouveau des Ouighours, bien
déchus de leur ancienne puissance : vassal des Kara K'i Tai,
leur chef Bardjouc (Ba-rh-dju) avait fait sa soumission en
1209 à Tchinguiz Khan et reçu du Conquérant le titre à'Idi-
qiiout : plus tard le chef ouighour aida le Grand Khan
dans ses préparatifs de guerre contre le nord de la Chine
et dans sa lutte contre les quatre fils de T'o T'o, chef
des Merkites; il obtint en récompense la main d'une fille
de Tchinguiz Khan Ye-li An-dun (Altche Altun, Altoum
Bigui ou Bighi), mais cette princesse mourut ainsi que
son père avant le mariage. Ogotaï accorda à Bardjouc une
autre princesse, Aladji Bighi, mais Bardjouc étant, à son
tour, mort avant le mariage, elle fut donnée au fils et succes-
seur de son fiancé, Kishmain, remplacé plus tard par son
frère Salendi ; celui-ci, ardent bouddhiste, accusé, peut-être
injustement, d'avoir formé un complot pour massacrer tous
les musulmans de Bich BaUq et du pays des Ouighours,
fut traduit par l.e Grand Khan devant une cour de justice
présidée par le terrible Mangousar, reconnu coupable et dé-
capité par son propre frère Okendje, qui obtint sa succes-
sion. Il semble bien que cette conspiration ait été inventée
de toutes pièces par Mangkou ou ses ministres pour sup-
primer un certain nombre des fonctionnaires d'Ogotaï.
266 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Le frère de Mangkou, K'oublaï, chargé de l'administration
et de la défense de la partie de l'empire chinois devenue
mongole, s'appliquait, depuis 1251, avec l'aide du lettré
Yao Chou, son ancien précepteur, originaire de Young
P'ing fou dans le Tche Li, à réparer les maux que la guerre
y avait causés. Ce fut sous l'inspiration de Yao Chou que
K'oublaï eut la prudence de se contenter de la direction
des affaires militaires, laissant à des fonctionnaires spé-
ciaux le soin des affaires civiles. Les hostiUtés contre la
Chine avaient été suspendues à la mort du célèbre général
Soung, Meng Koung, et avec le siège de Se Tcheou, au Kiang
Nan, en 1247, P^-^" ^^ général Tchang Jeou.
Grâce à une Commission spéciale établie à Pien King
(K'ai Foung), K'oublaï, commençant son œuvre répara-
trice, donnait aux laboureurs des graines et des outils et ks
soldats furent chargés de cultiver les terres dans le Ho Nan
et les parties du Hou Kouang et du Kiang Nan, Hmitrophes
des deux empires. En 1252, Mang kou lui donna en apanage
le Ho Nan et Koung Tch'ang fou dans le Chen Si, et le
chargea de conduire une expédition dans le Yun Nan.
Au Yun Nan, nous avons vu, que Tcheng Mai-se ^ après
l'assassinat du dernier prince, avait usurpé le trône de
Nan Tchao en 903; il mourut en 926 et eut plusieurs suc-
cesseurs jusqu'à ce qu'en 938, Touan Se-ying, descendant
du général Touan, adversaire de P'i lo ko, s'empara du
pouvoir et fonda la dynastie de Touan, qui fut fortifiée par
une déclaration de Soung T'ai Tsou qui, à propos d'un plan
d'occupation du Yun Nan présenté par Wang Ts'iouen-
PiN, envoyé au Se Tch'ouan pour étouffer une rébellion,
répondit : « Pour éviter à l'avenir toute contestation avec
les princes sauvages et pour mettre fin à des guerres sans
issue, je décide que tout le territoire situé en dehors du
Ta tou ho (Préf. de Kia Ting, Se Tch'oua^) sera gouverné
par les princes du Sud 2». L^n des ministres, Yang Yi-tcheng,
usurpa le trône en 1082, mais fut tué; le dernier roi de la
dynastie des Touan, Touan Tchen-ming, impopulaire à
1. T. I, p. 517.
2. Rocher, T'oung Pao, X, pp. 136-137.
MANGKOU 267
cause de sa mauvaise administration, abdiqua après treize
années de règne — quatorze générations de Touan avaient
régné 158 ans — en faveur de Kao Ching-t'aï (1094),
né à Ta Li, qui donna à sa dynastie le nom de Ta Tchoung-
kouo. Son descendant Touax Tsiang-hing régnait, lors-
qu'en 1245, les troupes mongoles de K'oublaï envahirent
le Yun Nan pour la première fois; aidé des Mo-sos de Li
Kiang, il essaya vainement de lutter. Son fils et successeur,
Touan Hing-tche reçut trois parlementaires de K'oublaï
(1252), qui avait franchi le Lin t'ao kiang, dans le Chen Si;
ces envoyés ayant été mis à mort, le général Kao T'ai-
tsiang fut mis à la tête de l'armée pour résister à l'enva-
hisseur; grâce à une ruse, K'oublaï mit en fuite les troupes
de Nan Tchao, Kao T'ai-tsiang se réfugia à l'entrée de la
vallée au nord de Ta Li, dans la forteresse de Chang Kouan,
qui fut prise par les Mongols; le roi s'enfuit à Yun Nan fou
tandis que Kao défendait sans succès Ta Li qui tomba
également à la douzième lune aux mains du conquérant
victorieux, qui fit exécuter son brave adversaire qui refusait
de se soumettre ; la population fut épargnée sur la demande
de Yao Chou. En 1253, K'oublaï marcha sur Yun Nan :
Touan Hing-tche se soumit humblement ; laissé en Uberté
il reçut le titre de Mo ho Lo ts'o (Maha Radja) et on lui
adjoignit Lieou Che-tchoung pour administrer la nou-
velle possession mongole 1. La conquête du royaume de
Ta Li amena la soumission des T'ou Fan. Touang Hing-
tche, devenu vassal du Grand Khan, mourut (1260) en
route alors qu'il se rendait à Pe King pour saluer son vain-
queur devenu empereur. Il eut pour successeur son frère
cadet Touan Che (Sin ts'iu Je) qui gouverna Ta Li, formant
une commanderie, de 1262 a 1282; le reste du Yun Nan fut
organisé en commanderies et en préfectures. Me Leang,
vassal du roi de Ta Li, descendant à la 23^ génération de
Ye kou tcha, chef des Mo-sos, qui vivait sous les T'ang
(618-626), fit également sa soumission aux Mongols en 1253.
D'un autre côté, un autre prince mongol, Yegou, fut
chargé de soumettre la Corée, mais il ne tarda pas à être
I. Rocher, T'oung Pao, X, p. 149.
268 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
remplacé dans son commandement par Tcha la tou, parce
qu'au lieu d'accomplir la mission qui lui était confiée, il avait
attaqué son ennemi personnel, le général Talar. Le prin-
cipal grief qu'avaient les Mongols contre les Coréens, c'était
que leur roi, retiré dans l'île de Kang Houa par mesure de
prudence, refusait de retourner à Song do; un envoyé
mongol fit de grandes menaces et la gueixe éclata en effet
en 1253. Les Mongols traversèrent le Ya lou, accompagnés
d'un renégat coréen Hong Pok-wun et commencèrent la
conquête du pa3-s; en 1254, Tcha la tou (Tcha Ra-da),
ayant été envoyé comme gouverneur-général, massacra la
population, emmenant en captivité ceux qui avaient échap-
pé à la mort ; ce bourreau fut rappelé en 1255 par Mangkou.
Quand le vieux roi Ko Jang mouiait en 1259, tout le nord
du pays était aux mains de deux traîtres passés à l'ennemi,
et les Mongols s'installaient à P'ing Yang. Le prince héri-
tier, envoyé en mission en Chine, gardé à vue, ne put
s'échapper qu'à la mort de Mang kou; il se rendit près de
K'oublaï, retourna avec ce prince à Pe King où il apprit
la mort de son père. K'oublaï, en en faisant son vassal, le ren-
voya avec honneur dans son pavs, accompagné des deux
généraux mongols Sok Yi-ka et Kang Houa-siang; les
troupes et les fonctionnaires mongols furent rappelés.
En janvier 1253 une amnistie générale fut proclamée et
dans un kouriltaï fut décidé l'envoi en Perse d'une armée
à la tête de laquelle fut placé Houlagou. Cette campagne
avait un double but : conquérir le khalifat de Baghdad ;
anéantir la puissance du Vieux de la Montagne, chef des
IsmaéHens.
L'avant-garde mongole, forte de 12.000 hommes, partit
en juillet 1252, sous le commandement de Kitibuka. Hou-
lagou lui-même laissant Mangkou à Kara Koroum le 2 mai
1253 pour préparer la campagne, se mit en route le 19
octobre ; après avoir visité à Al Maliq la princesse Organa,
ainsi que Mas'oud, gouverneur du Turkestan et de la
Transoxiane, il passa l'été de 1254 ^.u Turkestan et arriva
à Samarkandc en septembre 1255. A Kach (Chahr Sabz),
au sud de Samarkande, il se rencontra avec Arghoun, gou-
i
MANGKOU
269
verneiir-géncrai de la Perse orientale et convoqua tous les
chefs de l'Asie occidentale pour prendre part à l'expédition
contre les Mulahida, les « égarés » ou Ismaéliens, branche
des Chiites ou sectateurs d'Ali.
La secte des Ismaéliens qu'on a appelée aussi des Assas-
sins à cause de leur coutume de prendre du hachîch, soit
sous forme de liqueur, soit sous forme de pâte, extraite de
la feuille du chanvre, remontait à Hasax ibn Sabah, qui
s'empara en 1090 de la forteresse d'Alamout, appartenant
au sultan Seldjoukide de Perse, Melik Chah. Silvestre de
Sacy explique ainsi l'origine du nom de Vieux de la Mon-
tagne, donné au chef de la secte par les Chroniqueurs du
Moyen Age : « La position d'Alamout (la principale forte-
resse), située au milieu d'un pays de montagnes, fit appeler
le prince qui y régnait : Scheikh-aldjebal, c'est-à-dire le
scheikh ou « prince des montagnes »; et l'équivoque du mot
scheikh, qui signifie également vieillard et prince, a donné
lieu aux historiens des Croisades et à Marc Pol de le nom-
mer : « le Vieux de la Montagne ». Alamout avait été cons-
truit en 860 par un prince de Dilem, au nord-est de Kazvin,
dans les monts Elbours. Lors de la campagne de Houlagou
régnait le huitième prince d'Alamout Rokn ed-Din Kour-
CHAH II, qui avait succédé à son père, Ala ed-Din Moham-
med III KouRCHAH I, mentionné par Marco Polo, assas-
siné en 1255. L'envoyé de Mangkou à Houlagou en 1259,
Tch'ang Te dit : « Ce royaume (de Mou nai hi, des Ismaé-
liens) a 360 forteresses dans les montagnes, qui ont toutes
été conquises ^ ».
Le 2 janvier 1256, Houlagou traversait l'Amou-Daria,
s'avançait jusqu'à Tous, et demandait à Rokn ed-Din de
détruire ses places fortes. Au commencement d'octobre, le
prince mongol arriva à Demavend dans les monts Elbours,
passa à Rai, entra dans le pays de Rudbar et assiégea
Meimundiz où était renfermé Rokn ed-Din qui se rendit
le 19 novembre 1256 et donna à ses forteresses l'ordre de
capituler, ordre qui fut exécuté sauf pour Alamout et Lem-
basser. Alamout fut obligé de capituler le 20 décembre 1256
I. BRETSCHNEIDER,.Vt'rf. KcS., I, p. I33.
2/0 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE'
et Lembasser fut pris en janvier 1257; toutes les forteresses
ismaéliennes furent rasées. Rokn ed-Din conduit à la cour
mongole ne fut pas reçu en audience par Mangkou qui
donna l'ordre de le renvoyer en Perse; au cours de ce voyage
de retour, le Vieux de la Montagne fut assassiné dans les
montagnes Tungat; au reste, les Mongols massacraient
tous leurs prisonniers Ismaéliens.
Après un peu de repos à Kazvin, Houlagou se rendit à
Hamadan pour préparer l'expédition contre le Khalife
Mosta Ç'im.
Les Abbassides, qui renversèrent les Omeyyades, trans-
férèrent le siège du Khalifat de Syrie en Mésopotamie, f on-
dant Baghdad, sur le Tigre, quelques milles au-dessus de
Ctesiphon, l'ancienne capitale des Sassanides. La nouvelle
ville créée par le second khalife el Mansour, successeur de
Saffah, sur la rive droite du fleuve en 762, était ronde et
connue sous le nom de Medinat-el-Mansour; elle s'étendit
progressivement sur les deux rives du fleuve et elle devint
le centre de l'empire de l'Islam en Orient. L'envoyé chinois
Tch'ang Te (1259) nous dit que la ville occidentale n'avait
pas de murs, mais que la partie orientale, séparée par le
Tigre, était fortifiée et que les murs étaient construits
de grandes briques. La dynastie des Abbassides, illustrée
par Haroun er-Rachid, avait pour khalife depuis 1242
Abou Ahmed Abdalla VII el Mosta'çim Billah
C'est à ce prince que, le 21 septembre 1257, Houlagou en-
voyait une sommation de raser le mur extérieur de Baghdad
et de venir se présenter devant lui; naturellement le khalife
répondit à cet ordre avec dédain. Baidjou, qui était à
Roum, reçut des instructions pour marcher sur Baghdad;
ses troupes formant l'aile droite de l'armée mongole, tra-
versèrent le Tigre à Mosoul et arrivèrent à l'ouest de la
ville où elles furent rejointes par d'autres chefs; l'aile
gauche commandée par Kitubuka et Kudussun envahit
le Louristan; Houlagou, venant d'Hamadan, était au centre
et le 18 janvier 1258, il campait à l'est de la ville. Le siège
fut poussé avec vigueur. Le 10 février, le khalife se rendait
avec ses trois fils; la ville ayant capitulé fut pillée pendant
MANGKOU 271
quarante jours °t une grande partie de la population lut
massacrée sans ptié. Le malheureux Khalife et son fils
aîné furent exécutés le 21 à l'endroit appelé Vakaf, ou
Wakf suivant Rachid ed-Din qui place cet événement au
soir du mercredi, 14 Sifar 656 (20 février 1258) ; cinq eu-
nuques furent également mis à mort avec Mosta'çim;
d'autres écrivains disent que le dernier Abbasside enveloppé
dans un tapis fut foulé aux pieds par des chevaux. Al-Fahri
place la date de la mort du khahfe et de ses deux fils aînés
au 4 Safar 656 Marco Polo raconte ainsi la prise de
Baghdad :
« Baudac avoit plus cent mille chevaliers senz les homes
à pié; et quant il oit prise, il trove au calif une tor toute
plene d'or et d'argent et d'autre tesor, si que jamès non fu
veue tant à une fois en un leu. Quant il veoit cest grant
tezor, il n'a grant merveie e mande por le calif et fait venir
davant lui, puis li dit : Calif, fait-il, por coi avois-tu amassé
tant tesor, que douis-tu fair? or ne sa vois-tu que je estoie
ton ncmi et que tes venoit soure con si grant host por toi
déserter? Quant tu ce sa voie, por coi ne preis-tu ton tesor
et l'aust donés à chevaliers et à soldaer por toi défendre et ta
cité? Le calif ne li responde ren, por ce qu'il ne sa voit qe
deust dir. Et adonc Alau li dist : Calife, puis qe je voi qe tu
ame tant le tesor, et je le te voi doner à mangere le tien
meesme. Adonc fist prendre le Calif et fe lo mètre en la tor
dou tesor, et comnande que nulle couse li soit doné à man-
ger ne à hoir. Et puis li dit : Calif, or menue (mange) de
tesor tant con tu voudras puis qu'il te plaît tant, car jamès
ne menueras autre cose ke de cest tesor; après ce l'a elaisé
en la tor là o il mourut à chief de quatre jors. ^ «
Le 20 février, Houlagou avait quitté Baghdad pour re-
tourner à Hamadan le 17 avril; plus tard, il s'installa à
Tabriz. Avec lui commence la d\'nastie des Ilkhans mongols
de l'Iran dont le dernier souverain effectif fut Abou Saïd
Bahadour, mort en 1335, dont les successeurs jusqu'à
Adil Anuchirwan (1344-1353) étaient sous la sujétion des
cinq dynasties qui s'étaient fondées à ses dépens : les
I. Texte Soc. Géographie, pp. 21-22.
272 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHII)P£
/
Ilkhaniens Djelaïrides, à Baghdad, puis chassés en 1^32
dans le Khouzistan; lesBenou Kourt dans le Khorasân et à
Herat, détrônés par Timour en 1383; les Modhaffériens,
dans l'Irak, dans le Fars et dans le Kirman, chassés par
Timour en 1392 ; les Serbedariens, dafis le Khorasân, chassés
également par Timour en 1381; enfin les Djubaniens dans
l'Azerbaïdjan vaincus en 1355 pai" les Mongols du Kiptchak.
Nous aurons l'occasion de revenir sur les Ilkhans de l'Iran
et leurs relations avec les princes chrétiens.
Mangkou envoya également un corps d'observation sur
les frontières de l'Inde; en décembre 1241, les Mongols
s'étaient emparés de Lahore, et une révolution avait éclaté
à Delhi, dont l'histoire à cette époque est très troublée. Au
miheu du xi© siècle, les princes hindous battus par Mah-
moud de Ghazni (998-1038), avaient de nouveau fait reculer
les musulmans qui ne gardaient plus que la ville de Lahore;
mais ceux-ci se relevèrent bientôt et en 1051 le Pendjab
tombait entre leurs mains : le chef Ghaznévide Mas'oud
(1099-1144) établit sa capitale d'une manière définitive à
Lahore. Cependant la dynastie des Ghaznévides tombait en
décadence : en 1152, les Afghans de Ghor la renversaient et
leur chef Muiz ed-Din (Chanab ed-Din) s'empara du Pend-
jab (1186), mais lors de sa première expédition contre
Delhi, il fut écrasé par les Hindous à Thaneswar (1191).
Muiz ed-Din ne tarda pas à prendre se revanche : il
défit et tua Phritvi Raja qui régnait à la fois sur Delhi et
Ajmere (1193); puis il s'empara en 1194 de Kanauj où
régnaient les Rahtors Radjput qui émigrèrent vers l'Indus
et créèrent les principautés de Radjputana. Muiz ed-Din,
sous le nom de Mohammed I^' ou de Ghor est considéré
comme le premier empereur musulman de Delhi; il mou-
rut en 1206, après avoir conquis le Bengale en 1203.
Son lieutenant Kutb ed-Din Aibek, ancien esclave
turk, le véritable vainqueur de Delhi, créa une nouvelle
dynastie; il mourut en 1210; sa dynastie qui dura jus-
qu'en 1290 est connue sous le nom de dynastie des
« Rois esclaves, n II eut pour successeur Aram, lequel fut
remplacé par Altamich (1211-1236), le plus grand des
MANGKOU 273
princes de cette dynastie; sa fille la princesse Raziva lui
succéda.
« L'an 1256, Mangkou, ;V la 6^ lune, donna de grands repas
aux Princes et aux Grands, il reçut les hommages de plu-
sieurs Princes du Yun Xan et pays voisins, aussi bien que
ceux des Sotan (sultans) Occidentaux. Ho Lin lui paraissait
un lieu trop incommode pour le lieu des assemblées géné-
rales, et pour tenir sa Cour. Il ordonna de choisir un lieu en
Tartarie qui serait désormais la capitale de ses États. Ce
soin fut donné à un bonze chinois appelé Lieou Ping-
tchoung. Ce* bonze était plein d'esprit, habile dans les
mathématiques, dans l'histoire, et dans presque toutes les
parties de la littérature. Ping-tchoung choisit un lieu appelé
Loung Kang à l'est de la ville de Houan Tcheou. On y bâtit
une grande ville, un palais pour l'empereur, des temples, des
palais pour les seigneurs, et des tribunaux. On l'investit
de hautes et épaisses murailles. Aux environs on choisit
des endroits pour la chasse, pour la pêche, et pour tout Ce
qui pouvait servir à la commodité de la ville. On l'appela
K'ai P'ing fou (depuis Chang Tou), et dans peu de temps
elle lut remplie d'un nombre infini de Chinois et de Tar-
tares. HoLin ne laissa pas d'être toujours considérable, et
d'avoir une jurisdiction d'une grande étendue 1 ».
A la fin de 1257, les Mongols tournèrent leurs armes Ngan Nan.
contre le Ngan Nan où depuis 1225 régnait TrÀx Thai-
TÔXG (TcHEN Tche-koung), premier roi de la quatrième
dynastie, celle des Tràn ; il avait épousé Chiêu hoang,
dernière souveraine de la troisième dynastie, les L'Y qui
régnaient depuis loio. Le successeur de K'oublaï au Yun
Nan, le général mongol Ouriangkatai, fils du célèbre Sou-
boutaï, mort à y^ ans sur les bords du Don, pénétra dans
le Tong King à la suite de ses campagnes contre les indi-
gènes du Yun Nan. Il battit l'armée annamite et s'empara
de Hanoï qu'il livra au pillage pour venger les mauvais
traitements infligés à ses parlementaires. Les Annamites
racontent tout autrement cette campagne : « Les troupes
des Nguyên (Youen), qui les (Soung) poursuivaient,
I. Gaubil, p. 115.
2/4 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
arrivent à leur tour à la frontière du royaume, mais, au lieu
de respecter cette limite, ils la franchissent et violent le ter-
ritoire d'Annam. Trân Thai-tông marche contre eux à la
tête de ses troupes, il arrive sur le fleuve Lô-giang et s'y
établit.
» Ngât-hu'o'ng-hiêp-ngao, le général de l'armée mon-
gole qui campait aux cataractes de Binh-lê, lui envoie trois
ambassades successives pour l'engager à faire sa soumission
au nouveau maître du Céleste Empire. Trân Thai-t'ông
retient les envoyés prisonniers.
)) Alors le Mongol marche en avant et les Annamites
reculent d'abord. Trân Thai-tông bat en retraite sur l'avis
de son général Le phu trân pour ne pas tout risquer dans
une première rencontre et reporte son camp en arrière,
sur le fleuve Thien-mô.
)) Alors, le roi indécis sur ce qu'il devait résoudre, con-
sulte d'abord le Thay-uy (grand mandarin militaire),
Nhu't-cao, qui lui conseille de s'allier aux Tông (Soung); il
demande ensuite l'avis de Trân Thù-dô, son oncle, qui lui
répond : « Tant que ma tête sera sur mes épaules. Votre
Majesté n'aura pas à s'inquiéter ».
» Sur ces entrefaites, les troupes royales furent renforcées
par le corps d'armée du prince présomptif. Le roi reprit
l'offensive, et cette fois il fut victorieux. Les Mongols
battus se retirèrent en Chine.
» Les Annamites appellent cette expédition Guerre de
Buddha (signe de douceur), et il paraît, au dire des annales,
que les intentions des nouveaux souverains du Céleste
Empire étaient seulement d'effrayer la nation annamite
et non de lui faire une guerre sérieuse ^ )).
En réalité, Ouriangkataï se retira à cause des grandes
chaleurs, et ce qui prouve son succès, c'est que Trân Thai-
tông céda aux injonctions d'une nouvelle ambassade mon-
gole; il envoya à la Cour de Mangkou Le phu trân qui
reconnut la suzeraineté du Grand Khan et accepta le
paiement d'un tribut tous les trois ans. Trân Thai-tông
abdiqua d'ailleurs peu après (1258) en faveur de son fils
I. Tru' o'ng Vinh-ky, Hist. annamite, I, pp. 79-80.
MAXGKOU 275
Trân Thanh-tông. En rentrant en Chine, Ouriangkataï
s'empara de Kouei Lin, capitale du Kouang Si, sur les
troupes Soung, et au commencement de 1254 entama le
siège de Tchang Cha.
On avait réussi à exciter la méfiance de Mangkou à
l'égard de son frère K'oublaï qui s'était rendu populaire
parmi ses soldats; le Grand Khan le rappela en 1257 ^^
chargea le sous-gouverneur de Kara Koroum, Alemdar ou
Alentar, de remplacer son frère dans le gouvernement du
Ho Nan et du Chen Si. Alemdar établit à Koung Tch'ang
une commission chargée de l'examen des comptes et fit
mettre à mort tous les intendants de K'oublaï, sauf deux.
Sur le conseil du sage Yao Chou, K'oublaï se rendit à
Kara Koroum; dès que Mangkou eut aperçu son frère, il
l'embrassa, pleura, rappela Alemdar, et il ne fut plus
question de disgrâce.
Dans un kouriltaï tenu en septembre, Daougaï Gourgan,
gendre de Tchinguiz Khan, manifesta son étonnement
que les Soung fussent laissés paisibles possesseurs de la
Chine méridionale; il y avait un prétexte excellent pour
entrer en guerre avec eux : en 1241, la régente Tourakina
leur avait envoyé en ambassade You li massa, chargé de
négocier la paix; l'ambassadeur, avec soixante-dix per-
sonnes de sa suite fut emprisonné dans une forteresse du
Hou Kouang où il mourut; quelques-uns des prisonniers
furent relâchés en 1254. Les Mongols assiégèrent Ho
Tcheou mais furent battus par le gouverneur Wang Kien;
néanmoins les Soung relâchèrent les compagnons de You li
massa encore gardés en captivité.
Mangkou se mit en route pour la Chine en octobre 1257,
laissant le gouvernement de Kara Koroum à son frère
Arik Bougha (AH Pouka) avec Alemdar comme lieutenant.
En mars, le Grand Khan traverse le Houang Ho, pénètre
au Chen Si, campe près du mont Lieou P'an où mourut
Tchinguiz Khan ; au mois d'août, il pénètre au Se Tch'ouan,
à la tête de 40,000 hommes, formant trois divisions : la
première, commandée par Mangkou lui-même, prit la
route de San Kouan, par Lou Tcheou; la deuxième, dirigée
2/6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
par son frère Mou Ko, marcha par Sian Tcheou sur Mi
Tsang kouan, tandis que la troisième, avec Bourtchak,
se dirigeait sur Mien Tcheou, par Youï Kouan. Deux autres
armées devaient opérer dans le Hou Kouang et le Kiang
Nan : l'une, sous Tchang Jeou, mais commandée par K'ou
blaï devait assiéger Wou Tch'ang (Ngo) au Hou Pe où il
devait être rejoint par Ouriangkataï, revenu du Tong
King, par Nan Ning, Kouei Lin et le Hou Nan, et marcher
ensuite sur Hang Tcheou, capitale des Soung; l'autre con-
duite par Togatchar devait attaquer King Chan dans le
Kiang Nan.
Le général mongol Nieou Lien (Neou le), à la tête de
l'avant-garde de Mangkou, dégage Tch'eng Tou, défendu
par le Mongol Atahou (Adakou), assiégé par les Soung,
mais quand il se retire, la ville est capturée par Pou Ko-
tche, Gouverneur-général du Se Tch'ouan et Adakou périt.
Nieou Lien reprit Tch'eng Tou. Mangkou traversa le Kia
Ling et le Pe Chouei, et s'empara de la forteresse de K'ou
Tchou yai, au nord-ouest de Pao Ning fou, défendue par
Yang Li qui est tué; plus tard, le Grand Khan s'empare de
Leang Tcheou (Pao Ning) ; Ya Tcheou est pris d'assaut et
en janvier 1259, Wang Kien, gouverneur de Ho Tcheou est
sommé de se rendre; il refuse; Mangkou arrive pour le siège
de cette ville fortement établie au confluent du Kia Ling et
du Fecu. Les assauts des Mongols restent infructueux; la
dyssenterie gagne leur armée; Mangkou, malade, trans-
forme le siège de la place en blocus, marche sur Tch'oung
K'ing, mais il meurt près du mont Tiao Youï, à l'est de Ho
Tcheou. Gaubil ^ fait périr Mangkou dans un assaut malheu-
reux de Ho Tcheou ; « Vang Kien ne put être forcé, un grand
orage survint et fit tomber les échelles, c'est alors qu'il y
eut un grand carnage, et une infinité de Mongous périrent.
Pour comble de malheur on aperçut le corps de l'Empereur
percé de plusieurs coups. » C'était la 7^ lune de 1259;
Mangkou était dans sa 52® année; il avait régné huit ans.
« Naturellement sérieux, il (Mangkou) parlait peu. Il
n'aimait point les festins et avait de l'aversion pour la
I. Mongous, p. 121.
MANC.KOU 277
dL-bauchc. Ennemi du luxe, il ne permettait point aux
reines, ses femmes, des dépenses excessives et superflues. II
s'attacha à faire revivre les sages règlemens établis sous
Ogotaï Khan, et fut très rigide à les faire observer par ses
ofïiciers. Il aimait la chasse dont il faisait sa principale
occupation, et avait coutume de dire qu'il préférait les
usages de ses ancêtres à la mollesse et au faste des princes
étrangers. On peut lui reprocher cependant d'avoir marqué
trop d'attachement pour les prétendus devins et les diseurs
de bonne fortune dont sa Cour était toujours pleine : il
n'entreprenait rien qu'il ne les eût consultés, et il ne se
passait aucun jour qu'il ne les interrogeât sur ce qui devait
arriver 1 ».*
Les chefs de l'armée se retirèrent dans le Chen Si, empor-
tant avec eux le corps du Grand Khan qui fut inhumé à
Bourkan Kaldoun, près de Tchinguiz et de Tou Loui;
Mangkou laissait quatrefils : Baltou, Orenguiass, Chiregui
et AssouTAi qui accompagna le corps de son père en
Mongohe. Suivant Rubrouck, il avait huit frères, trois
mu côté de sa mère, et cinq de celui de son père. Sa femme
principale, Koutouktai Khatoun, comme tous les princes
pongols, se livrait parfois à l'ivrognerie D'autre part,
Batou était mort à 48 ans, en 1256, près de la Volga; son
fils Sart^ch assistait au kouriltaï de 1256, lorsqu'il
apprit la mort de son père; il retourna immédiatement mais
mourut en route (1256); son fils Oulagtchi le remplaça,
avec la princesse Boraktchin, première des femmes de
Batou, comme régente. Oulagtchi étant mort jeune (1256),
eut pour successeur Barkaï, fils de Djou Tchi (1256-1266),
comme Khan de la Horde bleue (Kok Orda), Kiptchak
occidental.
Un des phénomènes les plus intéressants de leur histoire
est le changement qui s'opère dans la manière de vivre des
Mongols. A partir de Mangkou commence et sous K'oublaï
s'achève la transformation des tribus nomades en un peuple
stable; au lieu de yourtes éparses et faciles à déménager
sur des espaces considérables, des villes entourées de mu-
I. Mailla, IX, p. 275.
2/8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
railles s'élèvent avec des palais impériaux. Accompagnant
la civilisation, naissent l'adoucissement des mœurs et le
désir d'avoir avec les pays étrangers des rapports autres
que ceux de la guerre et de la conquête; des ambassades
s'échangent avec l'Europe et si les terribles hécatombes de
Tchinguiz Khan et de ses généraux ont frappé d'horreur
les Occidentaux et ont fait abhorrer le nom mongol, au
contraire, sous Mangkou et surtout sous K'oublaï nous
voyons s'établir des relations pacifiques et l'on peut dire
que jamais, entre la Chine et l'Europe, il n'y eut plus de
cordiaux rapports que depuis le miheu du xiii® siècle
jusqu'au milieu du siècle suivant. Et ce ne sont pas seule-
ment les Mongols de Chine qui opèrent ce phénomène
mais aussi les Ilkhans de l'Iran dont nous parlons plus
loin dans le chapitre consacré au Christianisme.
CHAPITRE XVII
Les Mongols : K'oublaï.
A la mort de Mangkou, le prince qui, par ses talents
et sa popularité, semblait désigné pour lui succéder,
était son Irère K'oublaï, né à la 8^ lune de 1216. Char-
gé par le Grand Khan de la campagne du Kiang Nan,
K'oublaï pendant l'hiver de 1258 était parti de Loung
Kang, plus tard Chang Tou, et à la 7® lune de 1259, ^^ cam-
pa au sud de la rivière Jou dans le Ho Nan. Passé dans le
Hou Kouang, il monta sur la colhne Hiang Lou, près de
Han Yang, et reconnut les bords du Kiang et les environs
de ce grand cours d'eau. Il sut habilement traverser le
fleuve et vint mettre, en face de Han Yang, le siège de-
vant l'importante cité de Wou Tch'ang, tandis que des
détachements mongols paraissaient devant plusieurs villes
du Kiang Si. Les Soung, effrayés, envoyèrent à Han Yang,
Kia Se-tao, lettré, mais dépourvu de talents militaires, nom-
mé à la place du faible ministre, Ting Ta-ts'iouen, avec la
lourde mission de secourir Wou Tch'ang. Au lieu de com-
battre, Kia Se-tao offrit la paix à son adversaire : Mangkou
venait de mourir; K'oublaï venait d'apprendre que les gou-
verneurs de HoHn, Alemdar, son ennemi, et de Yen Tou
(Pe King), Douredji, étaient favorables à la candidature
de son frère Arik Bougha, et travaillaient en sa faveur. Sur
le conseil de Hao King, K'oublaï résolut de se rendre à Yen
King et de s'y faire proclamer empereur. En conséquence
il consentit à traiter avec Kia Se-tao qui « promit de payer
tous les ans 20 van d'argent (un million), et autant en soie,
et cela en tribut et en reconnaissance de la souveraineté des
Mongous sur les Soung. On convint des limites des deux
empires ^ ».
K'oublaï, laissant le commandement de ses troupes à
I. Gaubil, p. 125.
28o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Tchang Kié et à Yen Wang, repassa le Kiang ainsi que
Ouriangkataï (Ou leang ho tai), qui leva le siège de Tchang
Cha dans le Hou Kouang. Kia Se-tao commit la taute
grave de laire massacrer par Hia Koué les troupes mongoles
qui s'étaient attardées sur la rive méridionale du fleuve,
fournissant ainsi pour plus tard un excellent prétexte pour
une nouvelle attaque des Tartares; il eût soin de présenter
à la Cour Soung comme une victoire ce qui n'était en réalité
qu'un guet-apens.
A la 12^ lune, K'oublaï campa en vue de Yen King; son
frère Mo Ko et d'autres chefs le proclamèrent empereur
à la 36 lune de 1260 à K'ai P'ing (Chang Tou). Douredji,
fait prisonnier, dévoila toutes les intrigues d'Arik Bouglia à
Ho Lin, d'accord avec Alemdar; ce prince tâcha de gagner
les. hordes du nord; il avait pour lui les fils de Mangkou,
Houen Tou-hai, gouverneur de Lieou P'an, et Milihotche
gouverneur du Se Tch'ouan; ses partisans s'emparèrent
de Foung Siang, au Chen Si, tandis qu'ils agissaient à Si
Ngan fou en sa faveur auprès des commandants Lieou Tai-
p'ing et Hou Lou-taï, d'ailleurs exécrés de la population.
Arik Bougha se fait proclamer empereur à Ho Lin dès qu'il
apprend la nomination de K'oublaï à K'ai P'ing. Mais le
commissaire de Iv'oublaï, le ouighour Lien Hi-hien, arrive
à Si Ngan et fait mettre à mort les rebelles. Houen Tou-haï
s'empresse de passer le Houang Ho, prend Kan Tcheou, et
rejoint Alemdar. Ces rebelles sont attaqués à l'est de Kan
Tcheou par le prince HATAN,fils d'Ogotaï, qui les tuC; fait
de leurs troupes un massacre épouvantable, et amène par sa
victoire la soumission du Chen Si et du Se Tch'ouan (1260).
Iv'oublaï s'avança sur Kara Koroum; son frère Arik
Bougha (Irtukbuka), trop faible pour lui résister, exprima
son repentir et annonça sa prochaine arrivée pour ré-
gler la succession de leur frère; ce n'était qu'un prétexte
pour gagner du temps; ayant reconstitué son armée,
Arik Bougha attaqua les troupes de son frère, commandées
par Yessoungka, qui subit une défaite, mais le Grand Khan
lui-même ayant réuni des forces suffisantes lui infligea
un échec à la fin de 1261 à la limite du Gobi, au lieu nommé
/€^
k'oublaï 28 1
Altchia Koungoiir, près des collines Khoudja-Bouldac et
(lu lac Simoutou Nor; K'oublaï trop généreux refusa de
faire poursuivre le vaincu qu'il considérait comme un
étourdi. Il devait se repentir de sa bonté car Arik Bougha,
au lieu d'être reconnaissant de cette magnanimité, livra
une seconde bataille dans le désert, à Alt, dans le canton
de Sengan Bagoul, près des hauteurs de Silguik; la lutte
resta indécise et chaque armée se retira de son côté; il n'y
eut pas d'action en 1262, mais l'allié d'Arik Bougha, Algou,
hls de Baïdar, chef du pays de Djagataï, se rendit à Bich
Baliq où gouvernait la princesse Organa, veuve de Kara
Houlagou, maîtresse de la région s'étendant d'Al Mahq
au Ujihoun; il se déclare en faveur de K'oublaï et fait
arrêter trois commissaires d'Arik Bougha, qui marche contre
lui ; pendant ce temps le Grand Khan occupe Kara Koroum.
L'avant-garde d'Arik Bougha est battue par Algou et son
chef Kara Bougha tué. Algou, se croyant en sûreté, licencie
son armée, mais xAsoutaï, profitant de sa faiblesse, s'empare
d'Al Maliq : Algou se retire à Khotan, Kachgar, puis Samar-
kande, tandis qu' Arik Bougha s'installe sur les rives de l'Ili ;
mais ce prince s'aliène par ses cruautés l'affection de ses
troupes qui l'abandonnent; Algou épouse Organa et re-
pousse une attaque de Kaidou, petit-fils d'Ogotaï et fils
de Kachin, appuyé par le successeur de Batou. Arik Bougha,
laissé à lui-même est obligé de se rendre à K'oublaï avec
Asoutaï; le Grand Khan eut la générosité de remettre à un
tribunal composé de Houlagou, Barka et Algou, le soin de
décider de leur sort : on se montra indulgent; les deux
princes eurent la vie sauve, mais Arik Bougha mourut un
mois après; à la mort d' Algou, K'oublaï mit à sa place
Mubarak Cha, le fils qu'il avait eu d'Organa (1266), auquel
il associa Borak ou Barak, petit-fils de Djagataï et fils de
Yisoun Toua, qui ne tarda pas à détrôner son collègue et
s'allia à Kaidou, ennemi de K'oublaï. D'autres change-
ments importants avaient eu lieu parmi les chefs mongols :
Houlagou, mort en 1265, fut remplacé en Perse par son fils
Abaka; le frère de Batou, Barka, eut pour successeur
Mangkou Timour, fils de Tutukan et petit-fils de Batou.
282 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Après la soumission d'Arik Bougha, Kaidou s'était retiré
dans son territoire des bords de l'Imil; il se créa des amitiés,
occupa tout l'ancien domaine de Kouyouk et d'Ogotai,
retarda sa venue au kouriltaï, puis se trouvant prêt à la
lutte commença les hostilités (1268).
A l'époque lointaine à laquelle l'empereur HouangTi sui-
vant la légende gouvernait l'Empire chinois, ou du moins une
petite partie de cet Empire sur les rives du Fleuve Jaune,
c'est-à-dire plus de 2,000 ans avant J.-C, la ville de Ki
s'élevait à peu près à l'emplacement actuel du Pe King
actuel; en 1121, elle fut donnée en apanage à un descen-
dant de Houang Ti, par l'empereur Wou Wang, fondateur
de la dynastie des Tcheou, et pendant la période s'étendant
de 721 à 481 avant J.-C, connue sous le nom de Tch'ouen
Ts'ieou, elle fut la capitale du royaume de Yen, détruit à la
fin du iii^ siècle avant notre ère par le célèbre empereur
Ts'in Che Houang Ti. Elle fut relevée de ses cendres par les
princes de la d\niastie de Han, sous son ancien nom de Ki,
changé plus tard en celui de Yen, puis en celui de Yeou
Tcheou; elle devint même la capitale d'un petit royaume
tartare au iv^ siècle de notre ère. Elle s'étendait au sud-
ouest du Pe King de nos jours sur une petite étendue de la
ville tartare et la plus grande partie de la ville chinoise.
Sous la dynastie des T'ang (618-907), Yeou Tcheou fut
le siège d'un gouvernement militaire. Les Leao ou K'i Tan
détruisirent Yeou Tcheou en 936; ils reconstruisirent à sa
place une nouvelle capitale, dont ils firent leur Cour du
sud (Nan King), tandis que leur Cour du nord (Pe King) se
tenait à Leao Yang; en 1013, le Nan King des Leao appelé
aussi Si Tsin fou et Yeou Tou fou, devint Yen King qui,
sous le nom de Yen Chan fou, fut occupé par les empereurs
chinois Soung. Au siècle suivant, les Kin dépossédèrent
les Leao et expulsèrent les Soung du nord de la Chine (1125) ;
de Yen King qu'ils agrandirent, ils firent une de leurs capi-
tales (1151) qu'ils désignèrent comme leur résidence cen-
trale Tchoung Tou, appelée aussi Ta Hing fou ; cette capi-
tale des Kin avait treize portes, tandis que celle des Leao
n'en avait que huit, deux sur chacun des quatre côtés; la
K ourtLAï 283
capitale des Kin était au sud-ouest de la ville tartare ac-
tuelle et à l'ouest de la ville cliinoise d'aujourd'hui et son
angle nord-est devait correspondre à peu près à Chouen
Tche men. Ta Hing fou était divisée en deux districts: Ta
Hing bien et Wang P'ing bien ; elle survécut à la chute des
Kin dont les remparts existaient encore à l'époque mongole ;
la ville Kin était alors désignée 5o\is le nom de Nan
Tch'eng, tandis que la ville mongole formait la ville nord.
En 1215, Yen King, était pris par Tchinghuiz Khan; la
capitale de= Mongols, Kara Koroum, était située dans la
région de l'Orkhon, par conséquent trop éloignée lorsque
la Chine fut conquise par leurs armes, aussi en 1255, Mang-
kou Khan donna-t-il l'ordre à son frère K'oublaï de s'éta-
blir dans la région de Dolon Nor, au nord de Pe King;
K'oublaï, dès l'année suivante (1256) y créa une nouvelle
capitale qui fut appelée K'ai P'ing fou; K'oublaï, devenu
empereur, lui donna, en 1264, 1^ surnom honorifique de
Chang Ton (résidence supérieure) ^, en même temps qu'il
s'installait à Yen King, capitale des Kin ; en 1267, il
entreprit la construction au nord-est de Yen King, d'une
nouvelle ville, emplacement du Pe King actuel, connue sous
le nom de Khan Baliq, ville du Khan, que les voyageurs
occidentaux appelèrent Cambalech, Cambalu, etc., au
Moyen-Age. En 1271, elle fut nommée Ta Tou ou T'ai Tou
(Grande Cour), pour la distinguer de Chang Tou dans laquelle,
nous dit Marco Polo, K'oublaï fit faire « un grandisme
palais de marbre et des pierres, » où il demeurait en décem-
bre, janvier et février. L'illustre voyageur vénitien a
célébré les beautés de Khan Baliq, ainsi que le franciscain
Odoric de Pordenone qui nous en a laissé une description
au commencement du xiv« siècle; la voici dans la vieille
traduction française du frère Jean Le Long, d'Ypres,
moine de Saint-Bertin en Saint-Omer :
« Cette noble cité est moult ancienne et fut jadis con-
quise par les Tartres; et a demi lieue de ceste cité ont ilz
fait une autre cité qui a nom Cayto (Ta Tou). Ceste a xii
portes. Entre chascune deux portes a deux grandes milles
I. Voir Supra, p. 273.
284 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
d'espace si que ces deux citez ont bien xii milles de tour.
Ceste Cayto est très bien habitée. Le Grant Caan y tenoit
lors son siège et demouroit en son palais qui est si grant
que les murs ont bien iiii milles de tour, si que dedens ces
murs a pluseurs palais enclos. Dedens ce pourpris est une
raontaigne, et sur ce mont le maistre palais est ; et est le
mont très plantez à très beaulx arbres et pour ce, est-il
appelles le Mont Vert. A un lez du mont a un grant lac
et un grant estanc et au travers de ce vivier a un très bel
j)ont. En cest estanc a grant plante d'oiseaux sauvages,
oiseaux de rivière si que quant le Grant Caan veult aller
chacier ou vouler, il ne lui fault point yssir de sa maison.
Car il treuve tout en son pourpris. Aussi tout environ des
murs a très beaux vergiers plains de bestes sauvages. Le
Grant Caan va souvent chacier quant il lui plait. »
A la 3e lune de 1263, K'oublaï a fit élever à Yen King un
T'ai Miao ^u grande salle destinée aux cérémonies, qu'il
ordonna pour honorer ses ancêtres, et se conformant à la
coutume chinoise, il donna à chacun d'eux des titres d'hon-
neur, en commençant par Yesoukai; il donna à celui-ci le
titre de Liei Tso.u; à Tchinguiz Khan, celui de T'ai Tsou ; à
Ogotai, celui de T'ai Tsoung; et comme Kouyouk, fils de
Ogotai, ne posséda pas le trône légitimement, il ne fut placé
dans cette salle qu'après Tou Loui, sous le titre de Ting
Tsoung; il donna à Tou Loui celui de Jouei Tsoimg, et celui
de Hien Tsoung à Mangkou. Il ordonna aux bonzes de
réciter pendant sept jours et sept nuits les prières de leur
Fo, cérémonie qui, depuis, s'observa chaque année. Ce
T'ai Miao était partagé en autant de salles qu'il y avait de
princes dont on honorait la mémoire, et chaque prince
avait son nom inscrit sur une tablette ^ ».
La guerre contre Kaidou n'empêcha pas K'oublaï de
recommencer la grande entreprise des Mongols, c'est-à-dire
la conquête du pays des Soung. Les Mongols avaient un
sérieux grief contre les Chinois : en 1260, l'envoyé du Grand
Khan, Hao King, chargé de se rendre à la capitale Soung,
I. Mailla, IX, p. 301.
k'oublaï 285
Lin Ngan, pour notifier à l'empereur l'avènement du nou-
veau chef mongol et s'assurer de l'exécution du traité
conclu devant Wou Tcheou, fut arrêté dès son arrivée en
territoire chinois, par ordre du ministre Kia Se-tao désireux
de cacher la faute qu'il avait commise. K'oublaï fut obligé
d'ajourner le châtiment que méritait cet acte de traîtrise
d'abord par la lutte contre Arik Bougha, puis par la révolte
au Chan Toung (février 1262), de LiTan, soutenu en dessous
main par les Soung, révolte qui se termina par la capture
de Tsi Nan, après quatre mois de siège par le prince Apitche
et le général Che T'ien-tseu, et la mort du rebelle.
L'empereur Li Tsoung était mort âgé de 62 ans, à la
lo^ lune de 1264 et fut remplacé en 1265 par Tchao Ki
son neveu, fils de Tchao Yu-jou, prince de Joung, sous le
nom de Tou Tsoung. «Li Tsoung fut à peu près du carac-
tère de Jen Tsoung, avec cette différence que dans le nom-
bre des ministres qui rendaient le règne de ce dernier
malheureux, on en compte cependant quelques-uns qui ne
furent pas sans mérite, au Ueu que Li Tsoung n'en eut
aucun, et que Kia Se-tao lui seul fit plus de mal aux Soung
que le? armes des Mongous 1. » Deux ans plus tard (1267),
grâce aux renseignements fournis par un transfuge, le général
Soung Lieou Tcheng, ancien gouverneur de Lou Tchecu,
au Se Tch'ouan, le Grand Khan put établir un plan de
campagne contre la Chine. Avant d'aborder l'attaque du
Kiang, il fut décidé de commencer par le siège de Siang Yang
sur la rive septentrionale du Han, jadis occupé ainsi que
Fan Tch'eng sur l'autre rive par les Mongols, sous Ogotaï.
Kia Se-tao essaya de gagner Lieou Tcheng en le faisant
créer prince de Yen, mais son envoyé fut décapité.
Le siège de Siang Yang est resté fameux dans l'histoire
de Chine pour sa durée et pour le^ engins qui v furent em-
ployés. Il fut commencé en octobre 1268 par ATCHOu,fils
d'Ouriangkataï, et le général Lieou Tcheng, à la tête de
70,000 hommes; le célèbre Che T'ien-tseu, nommé généra-
lissime des troupes opérant contre les Soung, fit entourer
la ville d'un rempart qui devait l'isoler complètement,*
I. Mailla, IX, p. 302.
286 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
mais comme elle était située sur le bord du fleuve et pou-
vait se ravitailler par le Han, ce ne fut qu'au bout d'une
année de blocus que les Mongols se décidèrent à investir éga-
lement Fan Tch'eng et à barrer le fleuve avec des chaînes
et des bateaux. Kia Se-tao avait jusqu'alors réussi à cacher
à l'empereur les événements qui se déroulaient dans le
Hou Kouang, mais Tou Tsoung en ayant été averti envoya
Fan Wen-hou au secours de Siang Yang avec 100,000
hommes ; A tchou, prévenu, s'avança contre le général
chinois dont il tailla l'armée en pièces. En 1271, les
troupes mongoles fatiguées, reçurent des renforts qui per-
mirent de capturer la plupart des vaisseaux chinois; le
siège traînait en longueur; la place vigoureusement défen-
due par Liu Wen-houang était abondamment pour\nae de
vivres, mais le sel, la paille et la soie faisaient défaut ; Li
Ting-tche, gouverneur de Ngan Lo, sur le Han, entreprit
de ravitailler la place par eau; il y réussit, mais au retour
de l'expédition, l'un de ses chefs Tchang Koue, fait pri-
sonnier, fut tué par ordre d'A tchou et son corps envoyé à
Siang Yang, tandis que l'autre, Tchang Chun, avait péri à
l'aller, percé de quatre coups de lance et de six flèches. Les
Mongols se décidèrent à faire appel à des ingénieurs étran-
gers pour réduire la ville trop bien défendue. Gaubil 1 nous
dit que : « Parmi les ofhciers généraux qui commandaient
au siège de Siang Yang, était un seigneur Igour, appelé
Aliyaya. Il avait une grande connaissance des pays occi-
dentaux et sçavait la manière dont on y faisait la guerre.
Ahyaya était personnellement connu de l'empereur Hou-
pilay. En 1271, il proposa à l'empereur de faire venir
d'Occident plusieurs de ces machinistes qui sça valent par
le moyen d'un ki lancer des pierres de 150 hvres. Ces pierres
faisaient des trous de 7 à 8 pieds dans les plus épaisses
murailles. Aliyaya assura l'empereur que s'il pouvait avoir
de ces machinistes, il promettait de prendre bientôt Siang
Yang et Fan Tch'eng. L'empereur goûta la proposition
d' Aliyaya, et ordonna de faire venir deux de ces machinistes.
L'un s'appelait Alaouating (Ala ed-Din), natif de Moufali,
I. P. 155-
r
k'oublaï 287
l'autre était son disciple appelé Ysemain (Ismaclj, natif de
Houli ou Hiulie. Ils firent épreuve de leur art à Tatou,
devant l'empereur, et sur la fin de 1272 ils furent envoyés à
l'armée ». Le récit de Marco Polo diffère sensiblement de
celui des auteurs chinois et musulmans; il aurait été pré-
sent au siège de Siang Yang avec son oncle et son père et ce
furent deux ingénieurs de leur compagnie, un Allemand et
un Chrétien nestorien, qui auraient eu le mérite d'employer
les catapultes ; voici le récit du Vénitien :
« Or sachiés que quant les host dou gran Kaan fui
demorés à le scie (siège) de cest cité trois anz et il ne la
pooient avoir, il en avoient grant ire. Et adonc meser
Nicolau et meser Mafeu et meser Marc distrent : Nos vos
troveron voie por coi la ville se rendra maintensant ; et celz
de l'ost distrent qe ce volent-il voluntier. Et toutes cestes
paroles furent devant le grant Kan, car les mesajes de
celz de-l'ost estoient venus por dir au grant sire comant il
ne poient avoir la cité por ascie, et qe la viande avoient
por tel pars, qu'il ne la poient tenir. Le grant sire dist :
Il convient que il se face en tel mainere qe cel cité soit
prise. Adonc distrent les deus frères et lor filz meser Marc :
Grant sire, nos avon aveke nos en nostre mesnie homes qe
firont tielz mangan qe giteront si grant pieres qe celés de
la cité ne poront sofrir, mes se renieront maintenant
puis qe le mangan, ce est trébuche, aure laiens gitée. Le
grant sire dit à meser Nicolau et à son frère et à son filz qe
ce voloit-il moût voluntier, et dist qe il feissent fere cel
mangan au plus tosto qu'il poront. Adonc mesere Nicolao e
sez frères e son filz qe avoient en lor masnée un Alamamz
et un Cristien Nestorin qe bon mestre estoient de ce faire,
lor distrent qe il feissent deus mangan ou trois qe gitassent
pieres de trois cens livres. E cesti deus en firent trois biaus
mangan. Et quant il furent fait, le grant sire les fait aporter
dusqe à sez host qe à l'asie de la cité de Saianfu estoient,
e que ne la poient avoir. Et quant les trabuc furent venus
à l'ost, il lest font drizer, et as Tartarz senbloie la grein-
gnor mervoille dou monde. E que voz en diroie? Quant les
trabuc furent drecés et tandu, adonc jete-le un une piere
288 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
dcdenz la ville. La picres feri es maisonz e ronpi et gaste
toutes couses, e fist grant remor et grent temoute. Et quant
les homes de la cité virent ceste maie aventure qe jamès ne
l'avoicnt veue, il en furent si estais et si espuentés, qe il ne
se vent qe il deusent dir ne fer. Il furent à consoil ensemble,
e ne sevent prendre consoil comant il de ceste treubuc
poisent escanper. Il distrent qu'il sunt touit mors se il ne se
rendent, et adonc pristrent consoil qu'il se renderont en
toites mainieres, et atant mandent au seingnor de l'oste
qu'il se volent rendre en la maineres qe a voient faiti les
autres cités de la provence, et qu'il \'oloient estre sout la
seingnoirie dou grant Kan; et le sire de l'ost dit qe ce
voloit-il bien. Et adonc les recevi, et celé de la cité se ren-
derent, e cel avent por la bonté de mesere Nicolao e meser
Mafeo e mesere Marc, e ce ne foi pas peitete cousse : car
sachiés qe ceste cité e sa provence est bien une des meior
qe aie le grant Kan, car il en a grant rende e grant profit.
Or vos ai contés de ceste cité comant ille se rendi por les
trébuche qe fist faire meser Nicolau et meser Mafeu et
meser Marc, or noz en lairon de ceste matière et nos
conteron d'une cité qe est apellé Singui ^ ».
Comme on le voit il est difficile de concilier le récit de
Marco Polo avec celui des autres historiens. La ville ûe
Fan Tch'eng, malgré une défense énergique, fut prise en
février 1273 ; les Soung envoyèrent une nouvelle armée sous
les ordres de Kao Ta, ennemi de Liu Wen-houang; ce der-
nier, sollicité par les Mongols rendit la ville , et le Grand
Khan le nomma commandant des troupes de la région
de Siang Yang.
L'empereur Soung, Tou Tsoung étant mort, âgé de 35 ans,
à la 7« lune de 1274, fut remplacé non par son lils aîné
TcHAO Che, comme le désiraient les Grands, mais, par son
second fils, Tchao Hien (Koung Tsoung) qui n'ayant que
quatre ans permettrait à l'ambitieux Kia Se-tao de con-
server le pouvoir avec l'impératrice Sieï Che, veuve du père
de Tou Tsoung comme régente. Les chefs mongols, rendus
encore plus audacieux par la prise de Siang Yang et la
I. Texte de la Soc. de Géographie, pp. 161-163.
k'oublaï 28g
mort du souverain Soung, poussèrent le Grand Khan, enclin
à cesser la guerre contre les Chinois pour se consacrer à la
lutte dans le nord contre Kaïdou, à continuer les hosti-
lités avec vigueur.
K'oublaï lança un manifeste pour justifier sa conduite à
l'égard des Soung et désigna pour commander l'armée du
Hou Kouang, le général Che T'ien-che qui tomba malade
en route et mourut en 1275, à TchengTing, laissant le com-
mandement en chef à Bayan, fils de Gueukdjou, de la tribu
des Barincs, venu de Perse quelques années aupara\'ant
avec une ambassade d' Abaka, retenu à la Cour par K'oublaï,
qui le nomma en 1265 ministre d'État et adjoint de Han
toun. Bayan avait sous lui A Tchou, Ali haiya et Liu
Wen-houang. L'armée qui devait opérer au Kiang Xan
avait à sa tête les généraux Polohoan, Atahaï, Lieou
Tcheng, Ta Tchou et Toung Wen-p'ing; les deux armées
constituaient une force de 200,000 hommes.
Bayan avec A Tchou se porta sur le Han par la route de
SiangYang; une nombreuse flottille dirigée par Liu Wen-
houang descendit le fleuve jusqu'à Ngan lo fou, bien défendu,
que les Mongols tournèrent, puis jusqu'à son confluent
avec le Kiang, défendu par le général Hia Koue, mais
celui-ci, A Tchou ayant réussi à franchir le Grand Fleuve,
s'éloigna. Bayan, suivant son lieutenant, traverse le Kiang
avec son armée; l'importante ville de Wou Tcheou est
livrée par ses commandants Tchang Yen-jen et Tcheng
Poung-fei qui passent aux Mongols avec leurs troupes.
Grande alarme des Soung ! Kia Se-tao est obligé de
prendre le commandement des armées, mais la débâcle
continue : Tchen Yi livre aux Mongols la ville de Houang
Tcheou suivie dans la défection par Ki Tcheou, puis par
Kieou Kiang, Ngan King, Te Ngan et Lou Ngan. Kia Se-
tao qui a pénétré dans le Kiang avec une flottille considé-
rable, s'établit près de Wou Hou, mais au lieu de combattre,
fait des propositions de paix à Bayan ; le chef mongol l'in-
vite à venir le trouver; Kia Se-tao s'abstient. Cependant,
après une défaite qui livre aux Tartares Tchen Kiang,
Ning Kouo, T'ai P'ing, Ho Tcheou, etc., Kia Se-tao se
290 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
retire à Yang Tcheou ; le gouverneur de Nan King et la ville
passent aux mains des Mongols; rien ne pourra plus conjurer
le désastre qui menace la dynastie des Soung, conduite
à la ruine par ses princes et ses ministres incapables.
Malgré les chaleurs, Bayan poursuit avec vigueur sa cam-
pagne, donnant ainsi un exemple de la continuité dans
l'action peu ordinaire chez les guerriers mongols. Kouang
Te (Kiang Nan),Tch'ang Tcheou et P'ing Kiang fou sont
livrés par leurs gouverneurs, mais grâce à un édit de l'im-
pératrice-régente, les Chinois sortent un instant de leur
apathie : Tchang Che-kie reprend Kouang Te et Yao
Tcheou dans le Kiang Si, mais échoue contre P'ing Kiang et
Tch'ang Tcheou. Sur la demande du Grand Khan, son
ambassadeur Hao King, retenu prisonnier par les Soung,
est remis en liberté avec ses compagnons, mais il meurt
en route à Yan King. K'oublaï se décide à envoyer à la
Cour des Soung avec des propositions de paix Lien Hi-kien
qui passe par Kien K'ang ou Nan King, quartier-général
de Bayan ; arrivé près de Sou Tcheou, il est attaqué par les
Chinois, blessé et conduit à Lin Ngan où il meurt ; la Cour
fait protester à Nan King de son innocence, rejetant le
crime sur des subalternes; l'officier Tchang Yin, envoj^é
par Bayan à Lin Ngan est assassiné en route. Le général
mongol, indigné de tant de perfidie, veut poursuivre la
guerre à outrance, mais K'oublaï, pressé par Kaidou, le
rappelle pour le mettre à la tête de ses armées du nord.
Kao Che-kie, gouverneur de Yo Tcheou, dans le Hou
Kouang, forme le projet d'attaquer Wou Tcheou et occupe
la passe de King Kiang, mais A li hai ya, commandant la
ville menacée, s'avance avec sa flottille, pénètre dans le lac
Toung T'ing où s'était retiré son agresseur qui est fait pri-
sonnier et décapité. Yo Tcheou se rend; A li hai ya attaque
également Kiang Ling, dont le gouverneur Kao Ta, mécon-
tent des Soung, se rend.
Tsan Wan-cheou, qui commandait les troupes chinoises
dans le Se-Tch'ouan méridional, est investi dans Kia Ting
et forcé de se rendre par le gouverneur mongol Wang liang
tchin; toutefois la pacification de cette province ne fut
K OUBLAl
2()I
terminée qu'au commencement de 1278. Pendant ce temps,
la Cour des Soung au lieu de préparer la défense, s'épuisait
en vains efforts pour sauver Kia Sc-tao; malgré toutes les
tentatives faites en sa faveur, l'incapable ministre fut
disgracié en 1274 et relégué à Kien Ning dans le Fou Kien;
pendant le voyage, il fut assassiné par Tcheng Hou-tchen,
le fonctionnaire chargé de l'accompagner, dont le père
avait été lui-même exilé par Kia Se-tao; le meurtrier fut
puni de mort. D'autre part.ATchou infligeait une grande
défaite à Tchang Che-kie sur le Kiang.
Comme nous l'avons vu, Bayan avait été appelé à Chang
Tou par K'oublaï : il n'eut pas de peine à lui démontrer
la nécessité de poursuivre les opérations victorieuses contre
les Soung au lieu de les interrompre; il fut récompensé
de son zèle et son avis fut écouté. A Tchou vit aussi recon-
naître ses services. Un plan de campagne fut élaboré : à
Bayan devait revenir l'honneur de l'attaque et de l'inves-
tissement de la capitale Soung, Lin Ngan ; A Tchou poursui-
vrait la guerre dans le Houai Nan ; A li hai ya achèverait la
conquête du Hou Kouang méridional; Soung tou kai, fils
du général Tatchar, Liu Se-koue et Li Hing avaient le
Kiang Si pour objectif.
Bayan, après avoir visité le camp d'A Tchou devant
Yang Tcheou, défendu par Li Ting-tche, passa le Kiang à
Man Teou et divisa ses troupes en trois corps pour marcher
sur Lin Ngan; le premier, commandé par Argan et Ngao-
loutche se dirigea de Kien K'ang, par Kouang Te et Se
Ngan, sur la forteresse de Tou Soung, près de Hang Tcheou,
qui fut emportée d'assaut; la seconde armée, sous Toung
Wen-p'ing et Siang Wei longea la mer par la route de Kiang
Yin, de Kan Pou et de HouaTing; enfin la troisième armée
menée par Bayan et Atahai, avec Liu Wen-houan à l'avant-
garde prit la route deTch'ang Tcheou; les troupes envoyées
par les Soung furent battues, la ville fut prise après une
vigoureuse résistance, et les habitants furent massacrés.
Marco Polo nous raconte 1 la prise de cette ville qu'il ap-
pelle Cingiggui :
I. Page 166.
292 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
« Et si VOS dirai une mauvese chouse, qe celz de celz cité
firent e cornant il l'acatent chieremant. Il loi voir qe quant
la provence dou Mangi se pris par les homes don grant Can,
et qe Baian en estoit chief, il avint que ceste Baian envoie
une partie de sez jens qe Alani estoient qe estoient cristienz
à ceste cité por prandre. Or avint qe cesti Alani la pristrent
et entrèrent dedens la cité et hi treuvent si buen vin qc il en
beuent tant qu'il furent tuit evriés, si qe se dormirent en
tel mainere qe hi ne sentoient ne bien ne maus. Et quant
les homes de la cité virent qe celz qe l'a voient pris estoient
tiel atornés qe il senbloient homes mors, il ne font delea-
ment, mes tout maintenant en celle nuit les occirent tuit,
qe ja un seul n'en escanpe. Et quant Baian le sire de la
grant host soit qe celz de ceste cité avoient ocis ses homes
si desloiaument, il hi mande de sez jens asez e la pristrent à
force, et si vos di toit voiremant qe puis qu'il l'ont prise,
qu'il li ocistrent à le spée, e en tiel mainere con vos avés oï
furent tant homes mors à ceste cité. »
M. Pelliot remarque que « ce n'est pas à Tch'ang Tcheou,
qu'il faut placer cet épisode du massacre des Alains, mais un
peu au nord du fleuve, à Tchen Tch'ao.- Le général des
Soung qui défendait la ville, Houng Fou, fit semblant de se
soumettre, puis grisa les Alains pendant la nuit et les mas-
sacra. Nous avons les noms de plusieurs des chefs qui pé-
rirent dans ce guet-apens. Tchen Tch'ao déchut alors de son
rang de préfecture et les revenus de la ville furent donnés
en apanage aux familles d'Alains dont les chefs étaient
tombés victimes de Houng Fou. L'analogie phonétique de
Tch'ang Tcheou et de Tchen Tch'ao rend sans doute
compte de la confusion commise par Marco Polo ^ ».
L'impératrice envoie un émissaire à Bayan qui ne
l'écoute pas. Le général mongol s'empare de Sou Tcheou
(P'ing Kiang) où il reçoit de nouvelles propositions de con-
ciliation qui sont rejetées : l'empereur serait appelé neveu
ou petit neveu de K'oublaï. En janvier 1276, à l'insu du
ministre Tchen Yi-tchoung, l'impératrice demande à Bayan
la paix, l'empereur acceptant de se qualifier sujet du Grand
I. T'oung Pao, déc. 1914, pp. 641-642.
k'ourlaï 293
Khan et de payer un tribut annuel de 250.000 onces d'ar-
gent et de remettre un nombre égal de pièces de soieries.
Bayan, maître de Kia Hing, s'approche de Lin Ngan;
devant ce pressant danger, pour assurer l'avenir de la dy-
nastie en cas d'une catastrophe, l'impératrice envoie dans
le Fou Kien les frères de l'empereur, Ki Wang dont le nom
est chaYigé en celui de Yi Wang, à Fou Tcheou, et Sin Wang
qui prend le nom de Koung Wang.à Siouen Tcheou. Lorsque
Bayan parut devant Lin Ngan, en signe de sa soumission,
l'impératrice lui fait remettre le sceau de l'Empire qui est
immédiatement envoyé à K'oublaï à Chang Tou; Tchen
Yi-tchoung opposé à cette mesure se retire à Wen Tcheou ;
Tchang Che-kie passe à Ting Haï et refuse de se rendre aux
Mongols. L'impératrice nomme premier ministre Wen
Tien-siang et l'envoie avec Wou Kien en mission au camp
de Bayan; les Chinois demandent au général mongol de
ramener ses troupes à P'ing Kiang, ou au moins à Kia Hing,
et de traiter ensuite de la paix. Bayan renvoie Wou Kien et
retient Wen Tien-siang ; il est le maître de la situation et il
n'a aucune intention de négocier avec un adversaire complè-
tement désemparé : il nomme à Lin Ngan un conseil de
gouvernement composé de Chinois et de Mongols présidé
par Man hou taï et Fan W'en-chou ; il fait occuper par ses
soldats les points principaux de la ville et, à la 3® lune de
1276, il s'y rend solennellement de Houa Tcheou; il ne reste
que quelques heures dans la capitale et en repart le lende-
main sans avoir vu l'empereur et l'impératrice, qui restent
sous la surveillance de deux fonctionnaires chinois. Peu
après, en mai, le général Atahaï invite l'empereur et sa
mère à se préparer à se rendre à la Cour de K'oublaï,
tandis que la régente, grand'mère de l'empereur, malade,
est laissée à Lin Ngan jusqu'au rétablissement de sa santé.
Bayan fît porter à Khan Baliq les richesses de Lin Ngan,
et c'est de lui que date la Bibliothèque impériale, accrue
plus tard des documents des Youen, des Ming, des Ts'ing;
la bibliothèque fut épargnée, lors de l'incendie d'une partie
du palais, à l'époque de la révolte de Li Tseu-tch'eng.
Mais quelques généraux restés fidèles à leur souverain
291 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
au milieu du désarrcn universel, tentent un eflort suprême
de résistance. Tant d'humiliations stimule leur patriotisme.
Li TiNG TCHE et KiangTsai, commandant de Yang Tcheou
essaient la nuit de déli\Tei les captifs passant à Koua
Tcheou, mais ils sont repoussés ; à Tchen Tcheou, nouvelle
tentative, nouvel insuccès. L'empereur arrivé à la 5® lune à
Chang Tou tut bien traité mais réduit au rang deKoun^
avec le titre de Hlvo (Hiao Koimg); quant aux deux impé-
ratrices, elles turent dépouillées de leurs titres; les richesse?
de Lin Xgan lurent transportées par eau jusqu'à Tien
Tsin et de là à Ta Tou.
La campagne de Ba van contre Lin Xgan n'empêchait pas
A li hai va de poursui\Te la lutte dans le sud du Hou Kouang
et de s'emparer de Tan Tcheou (Tch'ang Cha) dont le
gouverneur Li For et la plupart des autres fonctionnaire?
se suicidèrent ou s'entre-tuèrent pour échapper an jouî:
étranger ; les autres viHes de la r^on se rendfirent au vain-
queur; d'un autre côté les généraux SoungTou kai et Li
Hing capturaient Fou Tcheou au Kiang Si dont onze villes
firent leur soumission. Au moment de retoumiar dans ie
nord, Bayan reconmianda aux généraux Argan et Toung
W'en-p'ing qui restaient à Lin Ngan à la tête des troupe^
mongoles de surveiller les agissements des princes soung
réfugiés au Fou Kien qui ra^emblaient des troupes pour
envahir le Kiang Si Yi Wang, fils aîné de Tou Tsoung, fii:
proclamé à Wen Tcheou par le ministre Tchen Yi-tchoung
le général Tchang Che-kîe et les fonctionnaires, Gouvemeii:
général de l'Emptire, avec son frère Komig Wang, comme
associé. Houang Wan-tan, commandant les troupes mon-
goles destinées à faire la conquête du Fou Kien, ayant éie
battu et chassé de la province, les deux princes se rendirent
dans la capitale. Fou Tcheou. où Yi Wang âgé de neuf ans
seulement fut élu empereur à la 5* lune (juin 1276) ; il porte
le titre de TorAX Tsoung. Wen T'ien-siang, qui avait réos?.
à échapper aux Mongols fut mis à la tête des forces Soong
di\'isées en quatre armées qui devaient opérer dans le Kian^
Si, le Kiang Toung, le Tche Toung et le Houai ; ce fut le gé-
néral mongol Sontou qui fut chargé de conduire la guerre
K OUBLAÏ 293
Désobéissant aux ordres de l'impératrice, le brave Li
Ting-tche continuait à défendre Yang Tcheou contre
A Tchou, malgré la terrible famine qui sévissait dans la
ville; apprenant l'élection de Yi Wang à l'Empire, Li Ting-
tche laisse Tchou Houan pout continuer la défense, et
avec Kiang Tsai et 7.000 hommes, se dirige vers T'ai
Tcheou pour rejoindre le prince par mer à Fou Tcheou.
Mais le misérable Tchou Houan s'empresse de livrer aux
Mongols la place qui lui était confiée. Li Ting-tche pour-
suivi, se jette dans T'ai Tcheou où il est assiégé, mais
trahi par deux officiers qui ouvrent à l'ennemi les portes
de la ville, il se précipite dans un étang dont il est retiré
vivant; il refuse comme Kiang Tsai d'accepter du service
chez les Mongols, et les deux héros conduits à Yang Tcheou
y sont mis à mort impitoyablement.
Plus au sud, les généraux tartares Argan et Toung Wen-
ping s'avancent dans le Tche Kiang , batte nt les troupes Soung
près de Tchou Tcheou et s'emparent de la forteresse de Cha
Wou, au Fou Kien. Tchen Yi- toung et Tchang Che-kie,
devant ce pressant péril, font embarquer l'empereur, son
frère et sa Cour pour Ts'iouen Tcheou; le gouverneur dont
les entreprises commerciales auraient été gênées, s'oppose
à leur débarquement, les force à s'éloigner et rend sa ville
aux Mongols; son exemple est suivi par Hing Houa.
Les soldats de A li hai va avaient franchi la passe de Mei
Ling, qui fait communiquer le bassin du Si Kiang avec
le Kiang Si et mirent le siège devant Kouei Lin, capitale de
la province de Kouang Si, située sur la rive occidentale du
Kouei Kiang; cette ville était vigoureusement défendue
par Ma Ki ; Ali hai ya avant détourné le cours du fleuve,
les fossés de la place furent mis à sec; la ville fut emportée
d'assaut, Ma Ki fut tué dans le corps à corps dans les rues,
les habitants furent massacrés; ce succès amena la reddition
des autres villes du Kouang Si.
L'empereur TouanTsoung étant arrivé en décembre 1276
à Houei Tcheou dans le Kouang Toung, expédia au général
Sou Tou une lettre adressée à K'oublaï pour lui offrir sa
soumission ; Sou Tou envoya cette lettre à la Cour par son
2.^6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
fils accompagné du porteur l'officier soung, mais on ignore
quelle suite fut donnée à l'affaire; néanmoins les opérations
militaires furent poursuivies dans le Kouang Toung, qui fut
entièrement soumis.
K'oublaï ayant rappelé 'du midi de la Chine une partie
de ses troupes, les Soung reprirent courage et s'emparèrent
de quelques villes du Fou Kien, du Kouang Toung, du
Hou Kouang et du Kiang Si. Tchang Tche-kié avait mis
le siège devant Ts'iouenTcheou, mais il fut obligé de le lever
par Sou Tou qui, peu confiant dans la bonne foi chinoise, fit
massacrer les gens de Hing Houa et de Tch'ang Tcheou au
Fou Kien. Les Soung avaient dans le Kiang Si deux armées
commandées par Wen Tien-siang et par Tseou Foung, mais
le général au service mongol Li Heng ravitaille, à la 8^ lune,
Kan Tcheou que le premier se préparait à attaquer,
manœuvre de manière à empêcher la jonction des deux
chefs chinois, force à la retraite Wen Tien-siang, dont il cap-
ture la femme et les deux fils qui sont envoyés à Ta Tou.
Devant ce renouveau de l'activité des Soung, K'oublaï
renvoie des troupes dans le midi : les unes, commandées
par Ta Tchou, Li Heng et Liu Se-koue, devaient franchir
le Ta yin hng, tandis que la flotte avec Mankoutai, Soutou,
Pou Cheou-king et Liou Chen attaquerait les bateaux des
Soung. Sou Tou et Ta Tchou devaient opérer leur jonction
à Foung Tchang (province de Canton). Soutou mit à la
voile pour Hing Houa dont il s'empara ainsi que de
Ts'iouen Tcheou, mais il échoua devant Tchao Tcheou; il
se rembarqua alors pour se rendre à Houei Tcheou, et
rejoignit Liu Se-koue ; les deux généraux se présentèrent
devant Canton qui se rendit et ils se réunirent ensuite à
Ta Tchou (décembre).
Ta Tchou renvoya Sou Tou assiéger Tchao Tcheou,
défendu par Ma Fa qui fut malheureusement tué dans
une sortie; les Mongols pénétrèrent dans la ville à la suite
des fuyards (1278).
L'infortuné Touan Tsoung, errant à l'aventure avec sa
flotte, mourut dans la petite île déserte de Kang Tch'ouan
en mai (4^ lune) 1278 ; il n'avait que dix ans. La plupart de
k'oublaï 297
ses partisans découragés songeaient à faire leur soumission
aux Mongols, mais Liou SiEor-i-or les détourna de ce j)rojet
et fit proclamer empereur Kouang Wang, dont le nom
de règne est Ti Ping. Tchen Yi- tchoung était alors au
Tchen Tch'ing, chargé d'une mission d'où il ne revint pas,
Liou Sou-fou et TchangChe-kie furent les ministres de l'em-
pereur sans empire.
Mais la catastrophe était proche : la flotte chinoise por-
tant, disait-on, 500.000 hommes ! représentait tout ce qui
subsistait de la puissance impériale ; elle était réfugiée dans la
golfe de Canton, dans le détroit formé par le Yai Chan et le
Ki che chan, au sud de Sien Houei hien. Sur le sommet de
l'île, le dévoué Tchang Che-kié fit construire un palais en
bois pour loger l'empereur et l'impératrice, sa mère, et des
baraquements pour les soldats; ils étaient ravitaillés par
les villes du littoral. Les Mongols, dont les efforts étaient
dispersés sur une trop grande étendue de pays, ne pouvaient
garder toutes les places dont ils s'emparaient et ils perdi-
rent même Canton que reprit W'en Tien-siang en avril 1278.
Aussi Tchang Houng-fan, fils de Tchang Jeou, fut-il chargé
par K'oublaï d'achever la conquête complète du Kouang
Toung et d'anéantir les forces de Ti Ping. Tchang Houng-
fan ayant réuni 20.000 hommes à Yang Tcheou, se rendit
par mer au Kouang Toung; après sa défaite, Wen Tien-
siang avait réuni les débris de son armée à Tchao Yang, où
rejoint par les généraux Tseou Foung et Lieou Tseu-hiun,
il avait concentré des forces qui, quoique considérables,
ne lui semblèrent pas suffisantes pour arrêter Tchang
Houng-fan, et il se retira vers Hai Foung; mais poursuivi
dans sa retraite, ses troupes se débandèrent; les trois géné-
raux chinois furent capturés. Lieou Tseu-hiun se tua, Tseou
Foung fut brûlé vif et Wen Tien-siang, après avoir essayé
de s'empoisonner, fut conduit à Ta Tou. Tchang Houng-fan
ayant embarqué son armée sur sa flotte restée près de Tchao
Yang, parut tout à coup devant Yai Chan (31 janvier
1279); ^1 essaya en vain de détruire la flotte chinoise avec
des brûlots; de son côté Tchang Che-Kié ne fut pas plus
heureux dans une attaque contre son redoutable adversaire
29S HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
qui, ayant reçu des renforts amenés par Li Heng, chargea
ce dernier de préparer l'offensive au nord de la place, tandis
que lui opérerait au sud; sentant l'imminence du danger,
profitant du brouillard, Tchang Che-kié et Sou Lieou-yi
prirent le large avec seize grands navires (3 avril), mais
le vaisseau qui portait l'empereur, commandé par Lou Siou-
fou, étant d'un trop fort tonnage, ne put les suivre; il n'y
avait plus de chance de salut : Liou jette à la mer sa femme
et ses enfants, puis se précipite dans les flots avec l'empereur
dont on reconnut le cadavre sur lequel on trouva le sceau
de l'Empire; huit cents navires chinois lurent pris par les
Mongols.
Tchang Che-kié, ayant appris la mort de l'empereur,
rejoignit le vaisseau ^ur lequel fuyait l'impératrice-mère à
laquelle il demanda de désigner un autre prince de la maison
de Tchao pour continuer la dynastie, mais cette princesse
désespérée se jeta à la mer avec ses suivantes; Tchang
Che-kié, après l'avoir fait inhumer sur le rivage, gagna le
Tong King et avec les secours qu'il y trouva, toujours
indomptable, voulut retourner à Canton pour y installer
un nouvel empereur, mais il fît naufrage et périt en route.
Quant à Sou Lieou-yi, il fut tué par ses propres soldats.
K'oublaï restait maître de la Chine dont l'unité était réa-
lisée une fois de plus. Les Soung avaient régné pendant une
période de 320 années.
CHAPITRE XVIII
Les Mongols : K'oublaï (suite).
CETTE ambition effrénée qui poussait K'oublaï à Le Japon,
chercher à étabhr une domination universelle,
l'entraîna à une lutte malheureuse contre l'archipel
voisin du Japon. Marco Polo appelle cet empire Jipangon
et Zipangou, transcription du chinois Je peun koico, Em-
pire du Soleil Levant, en japonais Nippon, Nihon; la célèbre
famille de Hojo exerçait alors sous le titre de « régents >;
le pouvoir à la Cour de Kamakura au nom du tenno (em-
pereur) à Kyoto et du Shogoun à Kamakura. Kameyama
Tenno était monté sur le trône en 1260; Kore-yasu était
shogoun depuis 1266 ; leur autorité nominale, était toute
entière entre les mains du shikken Hojo Tokimune, qui
avait remplacé Hojo Tokiyori en 1261 ; c'est à lui que re-
vient la gloire d'avoir repoussé l'invasion mongole.
Les Annales des Empereurs du Japon 1 nous apprennent
qu'en 1268, « un ambassadeur des Moko (Moung kou) arriva
par mer à Taï saï fou. Il était porteur d'une lettre qui fut
envoyée d'abord dans le Kouanto, et de là à Miyako. Comme
cette lettre était conçue en termes grossiers, on n'y fit point
de réponse. » Toutefois, la Corée fut la cause indirecte de la
guerre entre la Chine et le Japon, dont les corsaires pillaient
les côtes de la péninsule voisine; ces écumeurs de mer dé-
barquèrent même en 1264 au sud du pays, mais ils furent
chassés par le général An Houng.
En 1265, un Coréen nommé Tcho I, suggéra au Grand
Khan ce que celui-ci n'était que trop enclin de faire :
exiger du Japon une reconnaissance de vasselage vis-
à-vis de la Chine. K'oublaï en conséquence désigna
I. Publiées en 1834 par Titsingh, p. 25S.
300 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Heli (Heuk Chuk) et Yin Houng (Eun Houng) pour
se rendre dans l'Empire du Soleil Levant par la voie de
la Corée où ils prendraient Son Kun-bi et Kim Ch'an
pour les accompagner. Un ouragan empêcha la mission
d'arriver à destination et les envoyés mongols revinrent
à Pe King. K'oublaï, irrité, renvoya Heuk Chuk avec ordre
au roi de Corée de le faire accompagner au Japon ; la mission
du Grand Khan y fut reçue avec peu de considération et
revint au bout de cinq mois ^.
Tout en préparant une invasion, K'oublaï envoya en
1270 Cho Young-p'il et Houng Ta-gu avec le Coréen
Yang Yun-so demander à nouveau la soumission du Japon
qui consentit à lui envoyer une ambassade. Enfin en 1274,
les Mongols avaient réuni sur la côte sud-est de Corée,
250.000 Tartares sous les ordres des généraux Wo Tun
(Hol Ton), Houng Tch'a-k'ieou (Houng Ta-gu) et LiEOU
Fou-t'ing (Yu Pok-hyong) et 15.000 Coréens, commandés
par Kim Pang-gyvng, qui devaient être transportés sur
900 bateaux. Arrivées à Iki shima, ces forces engagèrent
un combat naval dans lequel périt Lieou Fou-t'ing, percé
d'une flèche, puis elles débarquèrent au nord de Kiu Shiu
à l'entrée du détroit de Shimonoseki. Mais les Japonais et
un typhon aidant, l'envahisseur fut repoussé, perdant
13.000 hommes; le reste regagna la Corée ^.
En 1275, nouvelle ambassade mongole envoyée à Kama-
kura avec Tchou Che-toung à sa tête, accompagné d'un
Coréen; les Japonais le mettent à mort et sa tête est ex-
posée ^. En 1281, les Mongols préparent une grande expé-
dition à la tête de laquelle sont placés A la han. Fan Bun-
Ko (Fan Wen-hu), Kinto (Hinto) et Kosakio (Houng
Tch'a-k'ieou) ; cent mille hommes sont réunis. A la han
étant tombé malade au début est remplacé par A ta hai.
L'armée mongole embarquée à Lin Ngan et à Ts'iouen
Tcheou se rendit en Corée, puis débarqua à Firando (P'ing
Hu) et de là passa à Goriosan (Ouloungchan). Entourés
1. Korea Review, voL 2, n° i.
2. Korea Review, l. c, Titsingh, p. 259.
3. ÏITSINGH, p. 259.
K OUBI.Al 301
et écrasés par les Japonais, 30.000 Mongols lurent massacrés
et 70.000 Coréens et Chinois furent réduits en esclavage.
On peut lire dans Marco Polo le récit de ce désastre. Malgré
ses insuccès constants, le Grand Khan, en 1283, prépara
une nouvelle expédition, qui devait être dirigée par A ta hai
contre le Japon, mais il fut obligé d'y renoncer devant le
mécontentement général.
LeTchampavenaitde terminer une lutte d'un siècle contre
les Khmcrs qui avaient maintenant à se défendre contre
le Siam, mais il allait se trouver d'une manière inattendue
en présence d'un nouvel ennemi, les Mongols. Sur ce pays,
séparé des provinces méridionales de la Chine par l'Annam,
régnait Jaya Sinhavarman qui, en 1277, P^it le nom d' In-
dra varman VI ; il est désigné par Marco Polo sous le nom
d'AccAMBALE ; princc pacifique, il avait de bonne heure
renoué de bonnes relations avec ses voisins du Dai Viêt
(An-nam). Dès 1278, le général mongol Sagatou (Sou Tou),
après la prise de Canton, avertissait K'oublaï qu'Indra-
varman était disposé à reconnaître la suzeraineté du Grand
Khan; en conséquence K'oublaï conféra au roi de Tchampa
le titre de Kiun wang (prince du second ordre) et reçut
bien ses ambassadeurs. En 1280, une ambassade compre-
nant Sagatou lut envoyée au Tchampa pour inviter le roi
;'i venir en personne à la Cour mongole. Le roi de Tchampa,
peu désireux d'entreprendre un lointain voyage, se con-
tenta d'envoyer plusieurs ambassades qui ne suffirent pas
à satisfaire la vanité enfantine mais tenace de l'Empereur.
K'oublaï chargea Sagatou, accompagné de Lieou Cheng, de
se rendre au Tchampa qu'ils devaient diviser en circons-
criptions; c'était en réalité la main mise sur le royaume;
devant le mécontentement des habitants, les commissaires
chinois durent se retirer. Irrité, K'oublaï leva une armée
de 5.000 hommes qui, sous le commandement de Sagatou
(12 juillet 1282), s'embarqua à Canton et débarqua au
Tchampa : l'armée tchamc occupait la forteresse de Mou
Tcheng fortement défendue et protégée par l'armée du
prince Harijit, fils d'Indravarman. Après une tentative de
concihation, Sagatou attaqua les Tchames (i^'" mois,
30- HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
15® jour 1283); le général mongol pénétra dans la citadelle;
Indravarman prit la fuite, et cherchant à gagner du temps,
se réfugia dans les montagnes où il restait inaccessible;
malgré des renforts, les victoires mongoles restaient stériles 1.
K'oublaï voulant en finir se décida à envoyer une armée
par terre, qui devait traverser le Dai Viet; la question
tchame allait donc se doubler d'une question annamite.
La lutte contre les Soung dans les provinces limitrophes
de l'Empire devait attirer l'attention du Grand Khan sur
le royaume voisin de Ngan Nan où se réfugiaient d'ailleurs
un certain nombre de vaincus. L'empereur de Ngan Nan
(An nam) était Tran Th'anh-tông (Khoan), deuxième sou-
verain de la quatrième dynastie qui régnait sur ce pays, celle
des Trân ; il avait abdiqué en 1274 en faveur de son fils Tran
Nho'n-tông. K'oublaï somma ce prince de se rendre à sa
Cour pour se reconnaître son vassal; l'empereur d'An nam
se contenta d'envoyer une ambassade à la capitale mongole.
Furieux, K'oublaï déclara « Trân Nho'n-tông, déchu de
la dignité royale, et désigna pour le remplacer le chef de
l'ambassade annamite, Tran-di-aï, propre parent du roi
qu'il renvoie en Annam escorté d'un ambassadeur militaire
spécial et de 1000 soldats pour l'installer sur le trône. Tou-
tefois Trân Nho'n-tông résista au délégué impérial et refusa
de se rendre aux volontés de celui qui l'envoyait, il était
sur le trône, il ne voulut pas en descendre ^w.
En 1280, le général Sou Tou (Sagatou) (Toa do) pénétra
au Ngan Nan, à la 6^ lune, et s'avança sans résistance
jusqu'à TchenTchen qu'il ruina. Tran, Nho'n-tông lui coupa
la retraite et Sou Tou ne s'échappa qu'après avoir perdu
une grande partie de ses troupes décimées par la chaleur et
les armes. A la suite du rapport de Sou Tou, en 1284,
K'oublai désigna son fils T'o Houan, appelé par les Anna-
mites Thoac hoang, pour commander, avec Li Heng sous
ses ordres, la principale armée d'invasion, tandis que Sou
Tou et Omanhi dirigeaient un autre corps. Le 26 de la dou-
zième lune de 1285, l'armée impériale passait la frontière,
1. Georges Maspero, Champa, pp. 234 seq.
2. Tru'o'ng-vinh-ky, I, pp. 84-85.
K OUBLAl 303
venant de Yun Xan fou au Fou liang kiang ou Ho ti ho
(haut fleuve Rouge) et demanda pour se rendre au Tchampa
le libre passage qui lui fut refusé. C'étaient les chaleurs de
l'été, les Mongols accoutumés à des climats plus froids,
furent obhgés de se retirer au Yun Nan; ils sont pour-
suivis dans leur retraite par les Annamites, commandés
par Ouoc tuân, et Li Heng est tué d'une flèche empoi-
sonnée. L'armée de Sou Tou qui opérait séparément est
coupée à Tay Kiêt et son chef est décapité, tandis qu'un
grand nombre de prisonniers restent aux mains des An-
namites.
K'oublaï eut à cette époque la douleur de perdre son fils
TcHENG KIN (Yu TsouNG, prince de Yen) qui mourut à la
12^ lune 1285, à l'âge de 43 ans, laissant des regrets uni-
versels. « Il fut un modèle de vertu et de bonnes mœurs.
Yao Chou et Teoumé qui avaient cultivé ses talents, lui
avaient associé de jeunes seigneurs chinois et mongous
pleins d'esprit avec lesquels il se rendit très habile dans
toutes les sciences, dans Khistoire, la géographie et les
mathématiques, dans l'art militaire et principalement dans
celui du gouvernement. Honnête et grave avec les Grands,
il ne leur parlait jamais que comme à des sages dont il at-
tendait des instructions. Affable et doux envers le peuple,
il était toujours prêt à le soulager dans ses besoins et il ne
s'occupait qu'à le rendre heureux; aussi etait-il l'ennemi de
ces ministres lâchement complaisans à qui rien ne coûte
pour se maintenir dans la faveur de leur maître ^ »
« Cependant, nous dit un historien annamite, l'empereur
de la Chine, furieux des désastres éprouvés par ses troupes,
rappelle le corps expéditionnaire du Japon, reforme de
nouvelles armées pour les jeter de nouveau sur l'Annam,
dont il ordonne à ses généraux de s'emparer pour y placer
le roi qu'il avait désigné, le traître Trân-ich-tac. Mais la
Cour réussit à dissuader l'empereur, en lui faisant craindre
la rencontre d'une nouvelle mauvaise fortune dans laquelle
il risquait d'user tout le prestige dont il avait besoin dans
la conquête de l'Empire. Cette expédition fut donc ajournée
I. Mailla, IX, pp. 424-425.
304 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
et Trân-ich-tac reçut 500 mâu de rizières pour pourvoir à
son entretien 1. »
En 1287, T'o Houan pénètre au Ngan Nan ; victorieux
dans dix-sept rencontres, il pille Tchen Tchen, puis rentre
au Yun Nan ; l'année suivante, à la troisième lune, T'o Houan
rentre dans le Ngan Nan; le roi l'amuse par de feintes négo-
ciations; la maladie se met dans l'armée mongole qui, lors-
qu'elle est affaiblie, est attaquée par 300.000 Annamites,
commandés par Khanh-du', tandis que Quôc tuan détruit
la flotte tartare. T'o Houan, échappé à la débâcle, s'enfuit
et est destitué par son père. Le roi de Ngan Nan rentré
dans sa capitale, se'montra modeste dans son triomphe; il
envoya au Grand Khan une statue d'or en tribut, lui rendit
ses généraux prisonniers et lui exprima ses regrets d'avoir
été obligé de résister aux armées impériales. Toujours
obstiné, K'oublaï envoya en 1292 une nouvelle ambassade
à Tran Nho'n-tông pour lui ordonner de venir lui rendre
hommage à sa Cour; le souverain annamite se contenta
d'envoyer un ambassadeur, Nguyên dai phap, avec des
présents. Nouvelle ambassade mongole menaçant le Ngan
Nan de la guerre, si le roi ne se rend pas à Pe King ; nouvelle
ambassade annamite, nouveaux présents; fureur du Grand
Khan que la mort seule empêcha de mettre ses menaces à
exécution quoiqu'il fut détourné de ses projets belliqueux
par de sages conseillers.
Le Mien. En 1271, K'oublaï donna l' Ordre aux préfets de Ta Liet
de Yun Nan fou d'exiger du roi de Mien (Birmanie), Nara-
SIHAPATI, qui régnait à Pagan sur la Haute et la Basse
Birmanie, l'Arakan, le Tenasserim et les États shans
jusqu'à Zimmé, la reconnaissance de sa vassalité à l'égard
de la Chine; dans ce but K'i-t'ai-t'o-yin fut envoyé en
ambassade, mais il ne fut pas reçu par le roi qui le fit
accompagner jusqu'à Pe King par un envoyé nommé Kai
NO ou K'iE PO ^.
A la 2^ lune de 1273, le Grand Khan envoya au Mien
une ambassade composée de K'i-t'ai-t'o-yin et de Kan-
X. Tru'o'ng-vinh-ky, I, p. 89.
2. VïSDELOU, p. 76. — E. HUBER, p. 665.
K OUULAÏ 305
MA-LA-CHE-Li, LiEOU YouEX et Pou YuN-cHE, portcurs
d'une lettre dans laquelle, après avoir rappelé qu'il avait
reçu lui-même K'ie ro, qui lui avait appris que le roi de
Mien désirait se mettre sous sa protection, K'oublaï écrit :
« Si vous êtes vraiment décidé de remplir les devoirs de ceux
qui servent au plus puissant, (envoyez) ou quelqu'un de
vos frères, ou de vos ministres les plus éclairés, pour faire
voir à tout le monde que pour mon empire il n'y a rien
d'étranger, et contracter ainsi avec vous une alliance
perpétuelle. Ce sera pour vous une action bien éclatante
et même très avantageuse. Car, si l'on vient aux armes,
qui est-ce qui y gagnera? Réfléchissez bien, ô roi, à ce que
je viens de vous dire ^ ».
Au second mois de l'année 1275, le gouverneur de Kien
Ning, Ho T'ien-tsio, communiquait des renseignements
sur les trois routes pour pénétrer en Birmanie, fournis par
A-Kouo, chef de la tribu des Zardandan (Kin Che, les
Dents d'or) ; ces trois routes par T'ien pou ma, P'iao tien
et le pays d'A-kouo, conduisaient à la « Ville de la Tête
du Fleuve » (Kaung Sin, Koung Tchang). A-kouo ou A ho
ajoutait que son parent, A-t'i-fan, gouverneur de quatre
ou cinq villes de Mien, était désireux de faire sa soumission
à la Chine 2. L'empereur, néanmoins, suspendit les opéra-
tions, mais au troisième mois de 1277, les Birmans, furieux
de l'att tude de A-kouo, l'attaquèrent et s'établirent entre
T'eng Yue et Young Tch'ang; ordre fut donné à Hou Tou,
commandant mihtaire de Ta Li, à Six Siu-tje, gouverneur
de cette ville et à T'o-lo-t'o-hai de s'établir à Nan t'ien
(Mong ti) et de châtier les tribus rebelles. A-kouo réclamait
du secours :
« Hou Tou marcha jour et nuit avec ses troupes, et vint
au secours de A ho. Il rencontra les Miennais près d'un
fleuve, et fondit sur eux avec la rapidité de la foudre.
L'armée miennaise était composée de quarante ou cin-
quante mille hommes d'infanterie environ, et de dix mille
hommes de cavalerie : elle conduisait avec elle huit cents
1. ViSDELOU, pp. 76-77. E. HUBER, p. 665.
2. ViSDELOU, p. 77. E. HUBER, pp. 665-666.
306 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
éléphants. Au contraire Hou Tou n'avait que sept cents
hommes de cavalerie. Les Miennais postèrent sur le front
tous les éléphants : la cavalerie venait ensuite; et l'infan-
terie formait l'arrière-garde. Les éléphants étaient armés,
et portaient sur le dos des tours, aux deux côtés desquelles
étaient dix tubes très grands de bambou, pleins de dards
que ceux qui étaient assis dedans lançaient contre les
ennemis. Hou Tou harangua ainsi ses soldats : « L'armée
ennemie est forte de plusieurs milliers d'hommes, et nous
ne sommes qu'en très petit nombre. Il faut donc attaquer
les premiers l'aile des ennemis postée au nord du fleuve. »
Ainsi Hou Tou lui-même s'avança avec un détachement
d'environ deux cents quatre-vingt-un hommes, Sin Siu-tje se
dirigea vers le courant du fleuve, avec deux cent trente-
trois hommes, et T'o-lo-t'o-hai campa au pied de la mon-
tagne qu'il laissait derrière lui. Le combat dura longtemps;
et les Miennais furent enfin dispersés et mis en fuite. Les
Mogolo-Chinois battirent aux épaules les fuyards pendant
a course de trois rivages. Sin Siu-tje s'était déjà avancé
jusqu'à leurs retranchements, mais il fut contraint de
rétrograder parce que les chevaux s'enfonçaient et tom-
baient à chaque instant dans la bourbe qui y était très
gluante. Il s'en retournait donc à son camp, lorsque tout
à coup l'ennemi parut en plein midi, du côté du sud, fort de
plus de dix mille hommes, venant attaquer par derrière
aux épaules l'armée impériale. Sin Siu-tje en fit tout de
suite avertir Hou Tou par des courriers.
» Hou Tou partage de nouveau ses troupes en trois
escadrons, s'avance jusqu'au parapet du fleuve et donne
la bataille à l'ennemi. Il le met en déroute pour la seconde
fois. Il le poursuit jusqu'à ses retranchements, lui em-
porte dix-sept pavillons, et il ne cesse de lui donner la
chasse jusqu'à Cha-xau, du côté du nord. Il vient même
aux mains avec les Miennais, plusieurs fois, pendant la
course de trente et plus rivages. Le massacre de l'infanterie
et de la cavalerie miennaise^ aussi bien que des éléphants,
qui se détruisaient mutuellement a été si grand que trois
fosses très larges et très profondes ont à peine sufh pour les
k'oublaï 307
enterrer. La nuit approchait : Hou Tou avait été blessé. Il
fit donc sonner la retraite.
» Le jour après il chassa et poursuivit l'ennemi ius(|u'à
Kang-ngo; mais ne pouvant pas le rejoindre, il retourna à
son camp. On fit un très grand nombre de prisonniers, et
le butin fut aussi très considérable : en sorte que l'on échan-
geait une seule jument contre un petit bonnet, ou une paire
de bottes, ou un méchant habit de feutre. Les Miennais,
qui échappèrent au carnage, furent ensuite massacrés,
taillés en pièces par les troupes de A-ho et de A-chang qui
leur avaient fermé la route : de façon qu'un très petit
nombre à peine put se sauver et porter dans sa patrie la
nouvelle de leur défaite. Plusieurs soldats de l'empereur
ont été blessés, à la vérité, sur le champ de bataille, mais
aucun d'eux n'a été tué, à l'exception d'un seul qui, ne
ménageant pas avec assez de précaution un éléphant qu'il
avait pris à l'ennemi, fut écrasé par le même animal !>.
Marco Polo raconte cette bataille de 1277, désignée sous
le nom de Nga-çaung-khyam par les chroniques birmanes et
comment des éléphants,blessés par les flèches, se retournèrent
dans les rangs des Birmans, y semant le désordre et la pa-
nique, mais il paraît se tromper en plaçant Nâçr ed-Din à la
tête des troupes mongoles.
En effet, parmi les généraux qui contribuèrent le plus à
la conquête du Yun Nan par les Mongols, se trouvait ce
chef musulman.
« Et quant, nous dit Marco Polo ^, les sire des ost des
Tartarz soit certainemant qe cest roi li venoit soure à si
grant jens, il hi a bien doutée, por ce qe il ne avoit qe douze
mille homes à chevaus, mes san faille il estoit moût vai-
lanz homes de son cors et buen chevaitanz, et avoit à non
Nescradix. Il ordre et amoneste sez jens moût bien. Il
porcace tant con il plus poit de défendre le pais et ses jens. »
Naçr ed-Di\ était fils aîné du Seyyid Edjell, né en 121 1,
qui joua un rôle considérable à l'époque mongole et dont
voici les principaux faits de sa carrière : Chams ed-Din'
1. ViSDELOU, pp. 78-80.
2. Ed. Soc. Géog., p. 139.
308 HISTOIRK GÉNÉRALE DE LA CHINE
s'appelait aussi Omar; il descendait de Mahomet; lorsque
Tchinguiz Khan faisait la guerre dans l'ouest, Chams ed-
Din « à la tête de mille cavaliers, se porta à sa rencontre et
se soumit à lui, en lui faisant hommage de panthères à
rayures et de faucons blancs. L'empereur le fit entrer dans
sa garde d'élite pour marcher à l'attaque avec l'expédition.
Il l'appela Seyyid Edjell et ne le désignait pas par son nom
personnel». Seyyid Edjell était, comme on dirait en Chine,
« de race noble. » C'est cette double appellation de Seyyid
Edjell Chams ed-Din qui a été rendue par les Chinois par
Sai-tien tch'e Chan-se Ting. D'Ohsson le fait naître à
Bokhara, mais M. Vissière n'a rencontré ce fait nulle part
dans les notices officielles chino'ses. De Guignes le quali-
fie d'arabe. Le Seyyid Edjell occupa sous les Khans Ogotaï
et Mangkou diverses fonctions importantes; lorsque ce
dernier prince attaqua le pa^'S de Chou (Se Tch'ouan), le
Seyyid Edjell eut la direction des subsistances militaires
et les approvisionnements ne manquèrent pas ; mais ce fut
sous K'oublaï que sa faveur atteint son apogée : en 1274, il
devint gouverneur (hing cheng et p'ing tchang icheng che)
du Yun Nan et il occupa ce poste jusqu'à sa mort, en 127g,
à l'âge de soixante-neuf ans, laissant cinq fils et dix-neuf
petits-fils; il avait été nommé prince de Hien Yang, sous-
préfecture voisine de Si Ngan fou et Tchen-nan Tsiang-
kiun (Maréchal Pacificateur du Sud) et ministre gouverneur.
Au cours de son administration, le Sevyid Edjell fit entre-
prendre de grands travaux hydrauliques pour arrêter les
inondations et rendre des terrains à la culture, se signala
par des réformés, par celle-ci entre autres : substituer à
l'incinération des cadavres leur ensevelissement dans des
cercueils.
Naçr ed-Din. lui-même gouverneur de Yun Nan, mou-
rut en 1292, ayant eu douze fils. Quelques mois après la
bataille de Young Tch'ang, il fut chargé de terminer la
campagne de Birmanie :
« Le dixième mois (de l'année 1277), le gouvernement
provincial du Yun Nan chargea Nâçir ed-Din, gouverneur
de district et général en chef, de porter la guerre en Bir-
K OURLAI 309
manie avec une armée forte de 3,800 liommes, comp)osée
de Mongols, de 'rs'oiian, de P'o et de Mossos. Il arriva à la
« Ville de la ïéte du fleuve » (Kaung sin, =ur l'Irawadi) et
détruisit de fond en comble les retranchements qu'avait
élevés le chef birman Si-ngan. Il obtint la reddition de plus
de 300 postes fortitîés, etc. » Les chaleurs forcèrent à la lin
notre armée à rentrer en Chine ^ ».
En i2(Si, le talaing Wareru tua le gouverneur de Mar-
taban, Alimma, et reconstitua le royaume de Pégou, qui
dura jusqu'en 1540; en 1298, il rechercha l'appui de la
Chine.
En 1283 (11^' mois), une troisième fois, une armée impé-
riale avec, à sa tête, le prince Siang-wou-t'a-eul (Sing
taur), réunie à Tchoung King (Yun Nan fou) lecommence
la guerre et arrive à Nan tien : le général T'ai Pou passe par
le Lo pi tien, vallée de l'affluent de droite du haut Chveli,
occupée par la petite principauté t'ai de Mông hum; tandis
(juc le général Ye han ti kin suit le fleuve A-si (Nam Ti),
pénètre d^ns le fleuve A-ho (Ta-ping) et descend jusqu'à
Kaung sin; Siang-wou-t'a eul lui-même entre en Birmanie
par le P'iao tien et rejoint T'ai Pou; il s'empare ensuite de
Kaung sin et, après la soumission de Tagaung (janvier-
février 1284), il charge le général Yuan Che-ngan d'organi-
ser le pays conquis; le roi Narasihapati avait fui de Pagan.
En 1285, le roi de Birmanie demande la paix par un cer-
tain A-pi-li-siang, envoyé à Tagaung (T'ai Koung). K'iè-h,
gouverneur de Tchen si et de Ping mien est envoyé en
ambassade.
Le roi des Birmans, Narasihapati, fut empoisonné à
Si-H-k'ié-t'a-la (Sirikhettara, Prome), par son fils Pou-sou-
sou-KOU-Li, qui se révolta. Malgré l'opposition du Grand
Khan, le prince du Yun Nan, Yesen-Timour (Ye-sien-
ti-moul-eul), envahit la Birmanie une quatrième fois
(1287), prit Pagan (P'ou kan) et imposa un tribut annuel
au pays. En 1297, le roi de Birmanie envoya son fils Sim-
hapati à la Cour mongole où il fut reconnu héritier du
trône birman pour lequel son père, le roi Kyozwa, fils de
I. E. HuBER, ;. c, p. 668. — Cf. ViSDELOU, /. c, pp. 79-80.
310 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA C?TINE
Narasihapati (Ti-lii-pu VVanna-o Ti-ya), reçut l'investi-
ture; celui-ci, dernier souverain de Pagan, fut massacré
par O SAN KO YE (Asamkhaya), gouverneur thai de M3nn-
saing en 1300; une cinquième et dernière expédition chi-
noise eut lieu; l'armée mongole assiégea Myin saing dans
l'hiver de 1300-1301; Asamkhaya fit lever le siège en cor-
rompant l'état-major mongol. Zonit, fils de Kyozwa et
son fils Zo mounit exercèrent un pouvoir nominal à Pagan,
Asamkhaya ayant le pouvoir effectif. ^
Kaïdou. K'oublaï, malgré son amoar immodéré de domination et
de conquête, était obligé de mettre une borne à ses projets
guerriers, ayant à lutter contre un ennemi redoutable dans
sa propre famille. Kaïdou (Haï tou), fils de Kachin et
petit-fils d'Ogotaï, n'avait jamais voulu reconnaître le
transfert du pouvoir suprême chez les Mongols à la famille
de Tou Loui, et pendant toute sa vie K'oublaï fut tenu en
alerte par ce cousin brave et puissant; les possessions de
Kaïdou s'étendaient sur le Turkestan oriental et la partie
méridionale de la Sibérie centrale; exerçant en outre sa
grande influence sur les Khans de Djagataï, il était donc
particulièrement redoutable au Grand Khan dont l'empire
n'était séparé de ses territoires que par une frontière pas-
sant entre Karachahr et Hami.
En 1266, Kaïdou et son cousin Yesudar, avec une armée de
60,000 cavaliers défirent les troupes mongoles commandées
par Chi baï et Chi ban dans une bataille que raconte Marco
Polo. Plus tard, en 1269, Kaïdou, avec une armée comman-
dée par Borak, attaqua dans le Khorasan, Abaga, ou plu-
tôt son fils Arghoun, mais il fut repoussé; Borak, chassé
de son pays, se réfugia près d'Arghoun et mourut à Bokhara
en 1270, débarrassant ainsi Kaïdou d'un rival dangereux.
En 1275, K'oublaï préposa Numughan avec le général
Ngan Toung au commandement de la frontière de l'est;
cette même année Kaïdou et Dua (Toua) Khan, fils de
I. Voir E. HuBER, La fin de la dynastie de Pagan, Bul. Ecole Ext.
Orient, oct.-àéc. 1899, pp. 633-680. — Visdelou, Revue de V Ext. -Orient,
II, pp. 72-88.
K orr^LAï 311
Borak, envahirent le pays des Ouighours avec cent mille
hommes et assiégèrent le roi Ytouhou, qui se défendit vigou-
reusement et, secouru à temps, obligea ses ennemis à se
retirer.
Deux ans plus tard (1277), Kaïdou et Shireghi (Siliki),
fils de Mangkou Khan, livrèrent bataille aux troupes du
Grand Khan près d'AlMaliq, firent prisonniers Numlghan
et Ngan Toung et marchèrent vers Kara Koroum ; ils furent
arrêtés sur leur route victorieuse par Bayan, venu de Mon-
golie avecLi Ting et Toutou ha, qui les battit dans plusieurs
rencontres; Sihki passa l'Orkhon, fut défait et pris par Li
Ting qui le mit à mort. Marco Polo nous raconte aussi les
exploits de la fille de Kaïdou, Aijaruc (Al Yaruk), « la lune
brillante ».
Tant que dura le règne de K'oublaï, Kaïdou ne désarma
pas; il ne fit sa soumission avec Doua Khan de Djagataï
qu'au successeur de K'oublaï, Timour. Kaïdou mourut fort
âgé, en 1301, après avoir subi une grande défaite en août
1301 entre Kara Koroum et la rivière Tamir ; on prétend
qu'il avait pris part à 41 batailles rangées ; il laissa qua-
torze fils dont l'aîné Chapar (Shabar) lui succéda; ce dernier
ne tarda pas à se quereller avec Doua, mais le Grand Khan
Timour l'obhgea à se soumettre à ce dernier, qui mourut
en 1306.
A la guerre contre Kaïdou, venaient s'ajouter les diffi- Nayan.
cultes d'une lutte contre Nayan, descendant de Utche-
GiN (Belgutai, Pilgutai), demi-frère de Tchinguiz
Khan, poussé à la révolte par Kaïdou (1287) ; Nayan, qui
était chrétien et portait la croix sur sa bannière, occupait
un vaste territoire mal défini, près du fleuve Amour, peut-
être au confluent de la Chilka et de l'Argoun, peut-être
entre l'Onon et le Keroulen, comprenant quatre provinces
que Marco Polo nomme Ciorcia, 2anH, Barscol et Sichin-
tingui (Mandchourie, Corée (Kaoli). Abalahou? et Kien
Tcheou); la rébellion de Na^-an fut étouffée en 1288, près
de la rivière Leao, avec l'aide de la Corée, par les Mongols
commandés par Li Ting, Yusi Timour, Tou tou ha et l'em-
pereur lui-même ; ce prince, fait prisonnier, fut mis à mort
312 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
par ordre de K'oublaï; ces événements sont contés par
Marco Polo : v^
« Il (Nayan) fu envelopé en un tapis, et illuec fu tant
moine sa à là si estroitemant qu'il se morut, et por ce le fist
morir en tel mainere, que il ne vuelen que le sanc dou
leingnajes de l'enperer soit espandu sor la terre, ne que le
soleil ne l'air le voie i ».
En 1285, " Yang Ting-pié était allé, par ordre de l'em-
pereur, visiter les isles et les ro3^aumes situés au midi de la
Chine; il devait s'informer secrètement de leurs forces, de
leurs richesses et tâcher de les engager à se reconnaître
tributaires. Yang Ting-pié réussit au delà de ses espérances;
à la neuvième lune de cette année, les vaisseaux de dix
royaumes différents abordèrent à Ts'iouen Tcheou du Fou
Kien et apportèrent leurs tributs, savoir : les royaumes
de Mapar, de Sumenna, de Sengkili, de NanvouU, de Malan-
tan, de Navang, de Tinghor, de Laïlaï, de Kilanitaï et de
Soumoutou ou Sumatra ^ ».
Ce besoin impérieux d'expansion avait conduit la poli-
tique des Mongols, si on peut appeler politique un amour
effréné de la guerre de conquêtes, sans accompagnement
d'un idéal quelconque de progrès dans la civilisation ou
d'amélioration dans le bien-être des peuples. A force de
s'étendre, la puissance des Mongols s'était détendue et, par-
tant, était devenue faible, à la merci, soit à l'extérieur
d'un voisin entreprenant, soit à l'intérieur de l'audace de
mécontents que fait surgir l'autocratie poussée à l'excès.
Loin d'acquérir de nouvelles forces en annexant de nou-
veaux territoires ou en exigeant des marques de vassalité
de princes dont l'éloignement ne lui permettait pas d'ap-
puyer par la force ses exigences, K'oublaï semait dans son
empire des germes de faiblesse dont l'action ne pouvait
qu'augmenter au fur et à mesure de l'accroissement du
champ dans lequel ils étaient répandus. A des époques de
l'histoire on a vu des conquérants aspirer à la domination
1. Ed. Soc. Géog., p. 85.
2. Mailla, IX, p. 429.
K (JLbLAl
313
du monde et accomplir une œuvre d'autant plus fragile
qu'elle avait été rapide et colossale dans la conception et
dans l'exécution. Jusqu'à présent, ces entreprises témé-
raires quelque bien conçues qu'elles aient apparu, quelle que
fût la force mise à leur service, ces entreprises se sont
écroulées soit sous les coups d'adversaires d'abord dédai-
gnés, devenus redoutables par la suite, soit simplement
sous l'action du temps, qui n'épargne rien, surtout l'œuvre
hâtive des ambitieux sans scrupules. ^ J
Dans son désir de domination universelle, qui devait lui Java,
causer tant de déboires, K'oublaï envoya des agents à
Java pour qu'on y reconnaisse sa suzeraineté. Le roi de
Tumapel, dans la partie orientale de cette île, fit tatouer
le visage de Meng K'i, l'ambassadeur du Grand Khan, et le
traita ignominieusement. En conséquence, à la seconde lune
de 1292, K'oublaï ordonna au gouverneur du Fou Kien, de
charger Che pi, Ike Mese (Yi-k'o-mou-sou, Ye hei mi
che) et Kao Hing de conduire directement une armée à
Java; les troupes mongoles, embarquées à Ts'iouen Tcheou,
passèrent pas Billiton et débarquèrent à Touban, d'où elles
gagnèrent l'embouchure de la rivière de Sourabaya sans
opposition. Entre-temps, le roi de Tumapel avait été tué
par son voisin Adji Katang, roi des Kalang, qui régnait
à Daha (Kediri) ; le vainqueur, qui désirait résister aux
Mongols fut facilement battu, grâce à l'aide fournie aux
Mongols par Raden Widjaya, gendre du roi de Tumapel;
la bataille fut livrée le 8 du 3^ mois sous les murs de Madja-
pahit ; le ig du même mois, la capitale Daha fut prise. Raden
Widjaya n'ayant plus besoin des Mongols se tourna contre
eux. La difficulté de faire la guerre dans ces pays lointains
empêcha les Mongols de recommencer les hostihtés et, après
un séjour de quatre mois dans l'île, ils se rembarquèrent
ayant perdu 3,000 hommes 1.
Au quatrième mois de 1293, un ambassadeur alla notifier
au royaume de Sien les ordres impériaux ; au septième mois
de l'année suivante, « un ordre impérial enjoignit au roi
I. W. p. Groeneveldt. — Notes on the Malay Archipelago, pp. 20 seq.
China Review, IV, pp. 246-254.
314 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
de Sien, Kan-mou-ting, de venir à la Cour; ou, s'il
avait une excuse, de faire venir comme otages son -fils,
son frère et des envoyés », prétention qui amena la guerre
avec Java; en 1295, supplique du Sien en lettres d'or; en
1299, « les ro3^aumes des barbares Sien, des Mo-la-yeou et
du Lo Hou vinrent chacun apporter en tribut des produits
du pays ». Les relations continuent les années suivantes. Le
Sien répond au Sukhotaï, au nord du Lo Hou à Lopburi, sur
la basse Menam, au sud de Xieng mai'^. Au milieu du siècle
suivant, en 1350, fut fondée, un peu au sud de Lopburi,
Ayudhya, qui remplaça Sukhotaï comme capitale du Siam.
Notons en passant que l'écriture siamoise a été créée de
toutes pièces en 1284.
Ce besoin de conquêtes, qui avait caractérisé le premier
des Khans mongols, a été non moins ardent chez son
cinquième successeur. Sur les grand' routes, on voit cons-
tamment ses émissaires allant réclamer dans tous les pays,
dont le nom parvient jusqu'à lui, une reconnaissance de
la suzeraineté de la Chine et lorsque la persuasion, puis l'in-
timidation, ne réussissent pas à lui faire obtenir la satis-
faction désirée, il a recours à la guerre, qui ne lui est pas
toujours favorable et, parfois, comme au Japon, lui cause
de cruels déboires. Cette puérile ambition est le côté faible
du caractère d'un souverain qui a donné des preuves cer-
taines de ses talents d'administrateur. Consolider l'édifice
précaire de la domination mongole en Chine était une besogne
assez ardue pour un souverain quelque actif qu'il fût, sans
y ajouter encore sans nécessité la tâche d'assimiler de nou-
veaux territoires réfractaires à toute idée d'annexion.
Ahmed. Une mésaventure avec un de ses ministres ne contribua
pas peu à éloigner des musulmans K'oublaï, déjà porté pour
le bouddhisme. Ahmed, originaire de Fenakiet (depuis
Chah Rukhia), près du Jaxartes, avait été placé près du
Grand Khan par la khatoun Djamoui; après la mort du
Seyyid Edjell, K'oublaï lui confia l'administration des
finances; il profita de sa haute position pour pressurer le
I. M. Pelliot a donné divers extraits du Youen Che sur le Sien,
pp. 230 seq. de ses Deux Itinéraires en Chine. — Voir infra, p. 347.
K OUHLAÏ 315
peuple, faire périr ses adversaires, faisant donner les meil-
leurs emplois à ses fils, en un mot exerçant une véritable
tyrannie pendant douze ans ; le prince Tchcn kin connaissait
les crimes du ministre sur lesquels l'empereur fermait obsti-
nément les yeux. La haine contre Ahmed était générale et,
en 1282, profitant de l'absence de K'oublaï et de Tchen
Kin, un fonctionnaire chinois des finances, nommé Wang
Tchu, l'assassina. Lorsque le Grand Khan, d'abord irrité
du meurtre de son ministre, apprit sa conduite, il entra
dans une terrible fureur, fit déterrer son corps, qui fut
exposé au public puis livré aux chiens, tandis que les biens
d'Ahmed, confisqués, servaient à dédommager ses victimes.
On lui donna comme successeur aux finances le frère du
chef des Lamas, un ouighour nommé Saxga, qui fut mis à
mort peu de temps après pour ses malversations. Sanga
fut remplacé par Oldjai ^. On verra l'histoire de la disgrâce
d'Ahmed dans Marco Polo.
« Les isles Lieou K'ieou, situées à l'est de la province de Lieou K'ieo
Fou Kien, n'avaient eu jusque-là aucune communication
avec la Chine et elles n'étaient point connues du temps des
Han ni des T'ang. A la g^ lune (1291), on en parla à l'empe-
reur, qui envo^-a à leur découverte et voulut les soumettre
à son empire; mais cette expédition manqua : Tchi teou,
un des officiers du Fou Kien, qui connaissait ces îles par une
longue expérience et s'était chargé d'y conduire la flotte,
mourut en route; on soupçonna même qu'il avait été tué
par un des généraux. La flotte, privée de son guide, rentra
dans les ports de la Chine 2. »
Toutefois, d'après une histoire manuscrite conservée
dans la capitale de cet archipel, il paraîtrait que, dès le
vii^ siècle, l'empereur Yang Ti des Souei, n'avant pu obte-
nir des insulaires la reconnaissance de sa suzeraineté,
envoya pour les attaquer le général Tchen Ling, qui leur
fit un millier de prisonniers ^.
1. d'Ohsson, II, pp. 467-474.
2. Mailla, IX, p. 449.
3. Cf. Charles S. Leavenworth, Journ. China Br. R.As. Soc, XXXVI,
1905, p. 105.
CHAPITRE XIX
IMort de
K'oublaï.
Les Mongols : K'oublaï (fin).
K'oublaï tomba malade dès le premier jour de la
i^e lune de 1294 et mourut quatre jours plus tard,
âgé de 80 ans, dans sa résidence de Ta Tou. « Il est
de belle grandesse, nous dit Marco Polo 1, ni petit ni grant,
mes est de mezaine grandesse. Il est carnu de bielle mai-
nere; il est trop bien taliés de toutes menbres; il a son
vis blance et vermoille comme rose ; les iaus noirs et biaus,
les nés bien fait et bien séant. »
K'oublai eut un grand nombre d'enfants.
« Et encore sachiés qe le grant Kaan a de sez quatre
femes vingt deuxfilzmasles. LeseingnorsavoitànonCinchin
por le amor dou buen Cinchin Kan, et cestui devoit estre
grant Kaan et seingnor de tout l'enpere. Or avint qu'il se
morust, mes il en remest un fil que a à non Temur, et cestui
Temur doit estre grant Kaan et seingnor, et ce est rason
por ce qu'il fu fil dou greingnor fil do grant Kaan, et si voz
di que cest Temur est sajes et prodonmes, et maintes foies
a ja moût bien prouvés en bataille. Et sachiés qe le grant
Kan a encore bien vingt cinq autres filz de ses amies, que
sunt bones et vailanz d'armes, et chascun est grant baron.
Et encore voz di que des filz qu'il a des sez quatre femes, en
sunt sept rois des grandismes provences et roiames, et tuit
mantinant bien lor reingne, car il sunt sajes et prodonmes,
et ce est bien raison, car je voz di qe lor père le gran Kan est
le plus sajes homes et les plus proven de toutes chouses, et
le meior regeor des jens et d'enpere, et home de -greingnor
vailance qe unques fust en toutes les generasionz des Tar-
tarz - ».
1. Ed. Soc. Géog., p. 88.
2. L. c, p. 89.
Courriers.
K OUBLAÏ 317
Parmi ses fils les plus connus furent le troisième, Tchen
KiN, qui mourut en 1285; en 1284, il avait été fait prince
de Yun Nan Tchaglian-Djang; Numougan, en 1266, prince
de Pe P'ing (Pe King) ; Houkadji, chargé en 1267, de Ta Li,
Tchaghan-Djang, Zardandan, etc; Mangalaï fut, en 1272,
fait prince de Ngan Si avec une partie de Chen Si, en apa-
nage; T'ou Kan, prince de Tchen Nan, envoyé en 1284,
contre le Tchampa; Ai-ya-tchi; Yesex Timour, prince
de Yun Nan; Géoukdjou, prince de Ning Youen.
Nous allons maintenant étudier l'administration mon-
gole sous K'oublaï; Marco Polo nous donne de précieuses
indications sur les routes qui partent de la capitale, Khan
Baliq.
« Or sachiés por vérité qe de ceste vile de Canbalu se j,'^*^"^^'
partent moutes voies lesquel vont por maintes provences,
ce est à dire qe le une vait à tel provinces, et ceste à tel, et
toutes les voies sunt devises là où elle vont, et ce est moût
sçue chouse. Et sachiés qe quant l'en s'en part de Canbalu
por toutes les voies qe voz ai contés, et il est aies vingt cinq
miles, adonc le mesajes dou grant sire qe ceste vingt cinq
miles ont aies, il trovent une poste que s'apelent janb en
lor langue, et en nostre langaje vaut à dir poste de chevaus,
et de chascune poste treuvent les mesajes un moût grant
paleis et biaus, là où les mesajes dou grant sire herbergient,
et cest crbergies ont moût riches lit, fornis des riches dras
de soie, et ont toutes les couses qe as autres mesajes con-
vient, et se un rois hi venist, si seroit bien herbergiés ; et
encore voz di que à ceste poste treuvent les mesajes bien
quatre cens chevaus que le grant sire a stabli, qe toutes foies
hi demorent et soient aparoillés por sez mesajes quant il les
envoie en aucune part. Et encore sachiés que en toutes
vingt deus miles ou ongnes trente sunt ceste poste que
je voz ai dit, ce est en toutes les principaus voie que vunt
à les provences qe je voz ai contés desoure. Et chascune
de ceste poste treuvent les mesajes da trois cens chevaus à
quatre cens, tuit aparoillés à lor comandemant ; et encore
hi treuvent si biaus palais con je voz ai contés là où les
mesajes herberjent si richemant con je voz ai devisé de-
3l8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
soure. Et en ceste mainere vait por toutes les provences et
reingnes dou grant sire. Et quant les mesajes vont por des-
viables leus que ne i trouve ne maison ne herberges, si hi a
iait faire le grant sire poste en chascun leu des viable et
palais et toutes les chouses corne ont les autres postes, et
des chevaus et de arnois, mes ce sunt plus grant j ornée :
car il sunt faites les postes à trente cinc miles, et tiel hi a
à plus de quarante, et en ceste mainere qe vos avés hoï vunt
por toutes pars les mesajes dou grant sire, et hont herber-
gies, et chevaus aparoilés à ogne journée, et ce est bien
la greingnor autesse et la grandese greingor qe aie ne haûst
onques nul enperaors, ne nulz rois, ne nul autre homes
teroine. Car sachiés tout voiremant que plus de deus cent
mille chevaus demorent à cestes postes propemant por les
sez mesejes, et encore voz di que les paleis sunt plus de
dix mille qe sunt ensi forni de riches arnois con je voz ai
contés, et ce est chouse si merveilose et de si grant vailance,
qe à poine se poroit bien conter ne scrivre. Et encore voz
conterai una cause qe je avoit dementique, qe fait à nostre
materie qe je vos ai ore contés. Il est voir qe entre le une
poste et l'autre sunt ordrée ogne trois mile ha un chasaus,
qe hi poit avoir entor quarante maison esquelz demorent
homes à pies qe encore font ceste mesajarie dou grant sire,
et voz dirai cornant; il portent une grant centure toute
pleine environ desonaille, por ce qe quant il vont qeil soient
oï de bien longe, et cesti vont toutes foies au grant gallon,
et ne vont for que trois moilles; et les autres qe est à chief
des les trois miles qe bien de longe le oient venir, demore
tout aparoillés, et tant tost qu'il est celui venu il prant la
chouse qu'il aporte, et prant une carte petite qe li done l'es-
crivain, et se met corant, et vait jusque à le trois autre miles
et fait ausi come avoit fait le autre. Et si voz di qe en ceste
mainere ha le grant sire de cesti homes à pié noveles des
dix jornée en un jorno et en une noit. Car sachiés qu'il vont
cesti homes à pies en un jor et en une noit dix jornée, et en
deus jors et deus noit aportent noveles de vingt jornée, et
ausi auroit noveles en dix jors et en dix nuit de cent jornée
Et si voz di qe cesti tielz homes aportent au seingnors plu
K (MJHLAl
319
I
sors loies fruit de dix jornée en un jor. Et les grant sire à
ceste tielz homes ne prant nul treu, mes fait lor doner dou
sien et des chevaus qe je vos ai dit, qe sunt tant por les
postes por les mesajes porter. Voz di tout voiremant qe le
sire grant les ensi establi, car il dit qui est près à la tel poste
la tiel cité, et il fait veoir quantch evalz puet tenoir por les
mesajes, et l'enli dit cent, et il li est comandé qe il mètrent
à la tel poste cent chevaus, puis fait veoir toutes les autres
viles et chastiaus quant chevaus puent tenir et celz qu'il
puent tenir, et elz comande qu'il tienent à la poste. Et en
tel maineres sunt ordenée toutes les postes, si qe rien
ne i met le grant sire, for tant seulemant qe les postes des
leu desvoiables fait-il fornir de sez chevaus propcs. Et si
voz di qe quant il est beinzonz qe mesajes de chevaus aille
tostainemant por conter au grant sire d'aucune tere qe
soit revellés, ou d'aucun baron, ou des chouses qe soient
beizognables au seingnor, il chevauchent bien deus cent
miles en un jor, ou voir deus cent cinquante, et voz mos-
trerai raison comant. Quant les mesajes vuelent aller si
tostainement et tantes miles en un jor con je voz ai contés,
il a la table dou gerfaus, en senificance qe il vuelt aler tos-
tainement. Se il sunt deus, il se muent dou leu où il sunt
SOI deus blaens chevaus fors et corant, il se bindent tout lor
ventre, et lien lor chief, et se metent le grant cors tant con
il plus puent, et corent tant qu'il sunt venus à l'autre poste
de vingt cinq miles, et adonc treuvent autre deus chevaus
aparoilés, frès et repousés, et corant. Il montent tant tosto
qu'il ne se repousent ne pou ne grant; et quant il sunt
montés, il se metent maintinant tant com il puent dou
cheval traire, et ne restent de corer tant qu'il sunt venus
à l'autre poste, et iluec treuvent les autres chevaus apa-
roillés, et il montent ausi crament et se metent (à) la voie.
Et ensi font dusqe au soir : et en ceste mainere qe je
voz ai contés vont cesti tiel mesajes bien 250 miles per
aporter novelles au grant sire, et encore quant il beizogne
vont-il bien trois cens, et cesti tielz mesajes sunt moût
préziés 1 ».
I. Marco Polo, Ed. Soc. de Géog., pp. 111-113.
320 HISTOIRE GÉNÉRALE Dit LA CHINE
Le frère Odoric complète les renseignements du voya-
geur vénitien :
« Quant aucune nouvellette advient en ce royaume, tan-
tost messagiers viennent bâtant à corce d'esperon Si la
besongne est trop hastive, ilz viennent sur dromadaires et
quant ilz viennent près de aucuns de ces hostelz ilz sonnent
un cor et ly hostes de cel hostel recognoist bien celle en-
seigne ; si appareille un autre cheval et autre messagier ; li
premiers descent et baille ses lettres au second; cilz monte
et les porte avant jusques à un autre hostel et par ainsy a
ly roys en un jour nouvelles de trois journées loings. Les
coureurs à pié ont une autre manière. Hz demeurent en
ces hostelz attendant pour porter nouvelles quant elles
viennent; ces maisons ou ces coureurs demeurent ont nom
Chiribo et sont à III milles près l'une de l'autre; quand
ilz cuerent ilz ont une ceinture pleine de sonnettes et quant
ilz approchent à une maison ils sonnent ces sonnettes; à ce
son s'appareillie un autre pour porter ces lettres à une autre
maison et ainsi avant, si que on ne peut riens faire en cel
empire que ly roys ne sache bien tost i. »
Le même voyageur nous décrit les fêtes du Grand Khan :
Fêtes (( L'empereur fait quatre grans testes en l'an : le jour de
la nativité de l'empereur, le jour de sa circoncision, et les
deux autres pour son ydole. A ces testes s'assemblent tous
les barons et les menestrelz et ceulx de son hgnage et tous
se mettent en ordennance comme dessus est dit et espéciaul-
ment aux festes de sa nativité et circoncision dont viennent
ces barons devant l'empereur séant en son siège comme dit
est. Ces barons sont en leur ordene vestu de diverses cou-
leurs : les premiers sont vestus de vert, les second de san-
guine, le tiers de gaune. Hz ont sur leurs chiefs couronnes
d'or, et en leurs mains tables de dens de oliphant et tiennent
souveraine sillence. Après eulz sont les menestrelz à tout
leurs instrumens et en un anglet du palais sont les astrono-
miens qui gardent l'eure quant il sera temps de commen-
cier; et quant il est temps, ceulz astronomiens crient en
hault : «Tous devez inclinera l'empereur à grant honneur.»
I. Odoric, éd. Cordier, pp. 374-375.
du Khan.
I
K OUBLAÏ 321
A cez mos tous hurtent par trois fois leur teste à terre puis
crie uns autres : « Levez- vous »; et tous se lièvent. Oultre
une autre pièce cilz recrie : « Mettez voz dois en voz oreilles »,
et assez tost ilz les ressachent. Oultre une pièce ilz dient :
Buratate jarinam. Telles afflictions et sacrefiement font ilz à
leur empereur. Les officiers gardent soingneusement que
riens ne faille à ces barons et à ces menestrelz e se aucune
chose y failloit les officiers en seroient griefment pugni.
Quant l'eure est venue, touz ces menestrelz commencent à
jouer de leurs instrumens et font si grant noise que c'est
grant hyde. Après vient une vois qui dit, tous se taisent et
tantost tous ceulz de son lignage sont appareillie sur blancs
chevaulx. Puis vient une autre voix et dit, tel du sang royal
appareilliez tant de centaines de blancs chevaulz à son
seigneur et telz tant et aussi de tous les autres par ordre.
Si que il semble estre impossible de assembler tant de
chevaulz blancs ensemble. Après ceulz du sang royal les
autres barons donnent grans dons à leur seigneur selon leur
estât. Après les barons viennent ceulz des abbaies portans
leurs présens, et puis donnent la beneiçon à l'empereur.
Ce fait viennent aucuns menestrelz avec aucunes chanter-
resses chantant devant l'empereur pour lui solacier. Puis
fait-on venir lions privez qu'ilz facent révérence à l'empe-
reur. Puis y a enchanteurs qui font par leur art venir hanaps
d'or tous pleins de bon vin et en boivent touz ceulz qui en
veulent boire. Pluseurs autres choses font ilz pour leur sei-
gneur que nulz ne les ozeroit croire qui ne les eus veues.
Mais je le vy tout à mes yeulz et pour ce les puis je bien
dire. De si grans despens que cilz sires fait nulz ne se doit
esmerveillier. Car pour monnoie ne despent on riens en tout
son royaume, fors une manière de brievez qui la vault en
tout son pais monnoie » 1.
Par Marco Polo, nous avons le récit des grandes chasses
du Khan :
«Orsachiés de voir qe endementiers qe le grant sire demore Chasses du
en la cité dou Catai ces trois mois, ce sunt décembre et Grand Khan
jever et fevrer, il ha establi qe soixante jornée environ là
I. Odoric, pp. 37S-380.
322 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
OÙ il est, toutes jens doient chacer et oiseler, et est establi
et ordréé ce qe chascun seingnor de jens et de terres, qe
toutes grant bestes corne sunt sengler sauvajes et cerf et
daines et cavriolz et horses et autres bestes li soient aportés,
ce est à dire la greignor partie de celles grant bestes. Et en
tel mainere chachoient toutes les jens qe je voz ai dit. Et
celles bestes qu'il vuelent mander au grant sire, il font
traire toutes l'enterailles dedent le ventre, puis le mantient
sus les carrethes et l'envoient au seingnors, et ce font celz de
trente jornée, et ce sunt grandisme quantité, et celz que
sunt loin soixante jornée, no li envoient la charz, por ce qe
trop est longue voie; mes il les envoient toutes les cuires
afaités et concés (préparés), par ce que le seingnor en fait
faire toutes sez beizognes de fait d'armes et des hostes. Or
voz ai devises dou fait de la cace, et adonc voz deviseron
de feres bestes qe le grant sire tient ^ ».
De même, nous lisons dans Odoric :
«Quant le Caan va chacier.'.. il aune forestà XX journées
de Camelech laquelle forest a bien VIII journées de tour,
et si a si grant quantité de bestes sauvages que c'est mer-
veilles. A celle forest va le Caan a III ans ou à quatre, et
puis met on tout entour ces bois grant plente de chiens et
d'oiseaulx et puis on trait en celle forest de touz costéz bien
dru et chacent devant eulz toutes ces bestes sauvages
jusques à une plaine qui est en mi la forest. Lors y a si grant
cry des bestes et des oiseaulx et du abbay des chyens que
nulz n'y peut l'autre entendre. Quant ces bestes sont ainsi
assemblées le Caan va sur II olyphans et trait V saiettes
enmi ces bestes. Après le roy, traist chascuns baron la
sienne saiette enseignie de son enseigne pour les saiettes
recoignoistre - ».
Marco Polo nous décrit également les animaux employés
à la chasse :
" Enchore sachiés qe le grant sire a bien leopars asez qe
tuit sunt bon da chacer et da prendre bestes. Il a encore
bien grant quantité de leus cerver que tuit sunt afaités
1. Marco Polo, Ed. Soc. de Géog., pp. gy-ioo.
2. Odoric, éd. Cordicr, pp. 376-377.
k'oublaï 323
à beste prandre, et moût sunt bien à chacher. Il ha plosors
lyons grandismes, greingnors asez qe celz de Babilonic.
Il sunt de moût biaus poil et de moût biaus coleor, car
il sunt tout verges (rayés) por lonc noir et vermoil, et blance.
Il sunt afaités à prandre sengler sauvajes et les buef sau-
vajes et orses et asnes sauvajes et cerf et cavriolz et autres
bestes. Et si vos di qu'il est moût bielle chouse à regarder
les Icres bestes qe les lions, qu'il les portent sus la charethe
en une cuble (cage), et ho lui a un chien petit. Il a encore
grant moutitude aiglies qe sunt 'afaités à prendre leus et
voupesetdain et chavrion, et en prennent assez, mes celles
que sunt afaités à prendre leus, sunt moût grandissmes et de
grant poisance : car sachiés qu'il ne est si grant leus qe
escanpe devant celle aigle qu'il ne soit pris. Or voz ai devisé
de ce que voz avez oï, or voz vueil deviser comant le grant
sire fait tenir grandissime quantité des buens chiens 1 ».
Le Grand Khan entretenait une garde de 12.000 barons, Quesitai.
que Marco Polo appelle Quecitain, qui veut dire les che-
valiers fidèles du Seigneur; ces gens de grande bravoure
recevaient chacun treize robes de couleurs différentes et riche-
ment ornées de perles et de pierres précieuses, une belle cein- •
ture d'or, des chaussures agrémentées de fils d'argent; ces
12.000 barons étaient commandés par 4 capitaines ayant
chacun 3000 hommes sous ses ordres; chaque corps de
3.000 hommes est de garde pendant trois jours et trois
nuits au palais, où ils prennent leurs repas. Ce nom de
Quecitain ou Quesitam (K'ie sie tan), dont Yule fait Keshi-
kan, est évidemment Kechikten, terme général mongol
pour désigner la garde du corps du Khan ; il est dérivé de
Kechik (K'ie Sie), signifiant une garde faisant son service
à tour de rôle; les Kechikten étaient divisés en garde de
jour, appelée Turgaut, et en garde de nuit, Kebt-ul; ces der-
niers étaient de purs Mongols; les premiers étaient composés
de fils de princes vassaux et de gouverneurs de province et
d'otages. Cette garde datait du règne de Tchinguiz Khan.
Les kechik sont mentionnés dans divers édits impériaux 2.
1. Marco Polo, Ed. Soc. de Géog., pp. loo-ioi.
2. YuLE-CoRDiER, Marco Polo, I, pp. 379-381. — Ed. Chavannes,
Chancellerie mongole, I, pp. 75 et n.
324 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
« L'empire de ce seigneur est devisé en XII parties des-
quelles chascun seigneur a nom Stngoy\ dit Odorici. Marco
Polo nous avait déjà parlé de ces douze hauts fonctionnaires
et de leur rôle :
« Or sachiés voiremant qe le grant sire a esleu doze gran-
disme baronz, esquelz hi a comen qu'il soient sor tûtes les
chouses bezognables qe abesognent en trente quatre pro-
vences, et vos dirai lor mainiere et lor establiment. Je voz di
tout primeremant qe cesti doze baronz demorent en un
palais dedens la ville de Canbalu, qe est moût grant et biaus,
e hi a plosors sales et maisonz, et chascune provence un jugie
et maint escriven qe demorent en cest palais, zascun en sa
maison por soi. Et cest jugie et cest escrivan i font toutes
les chouses- qe abezogne à la provence à cui il sunt député,
et ce font por la volunté e por le commandamant des doze
baronz qe je voz ai dit. Et si sachiés tout voiremant qe
cesti doze baronz ont si grant seingnorie con je vos dirai, car
il eslisent les seingnors de toutes celés provences qe je voz
ai dit desoure. Et quant il les ont esleu tielz con lor senble
qe il soient buen et sofisable, il le font savoir au grant sire,
et le grant sire le conferme et li fait doner table d'or tel corne
à sa seingnorie convenable. Et encore sunt cesti baronz
poi porveoir où convienent que les hostes ailent, et les en-
voient là o il lor senble, e celé quantité qe il vuelent ; mes
toutes foies est è, la seue dou grant sire, et ensi con je vos
ai dites de cel deus chouses font-il de toutes les autres
chouses qe sunt besognables as tous les provences qe je voz
ai contés. Et cesti sunt appelés scieng que vaut à dire le
cort greingnor qe ne a et sor elz qe le grant sire. Le palais où
el demorent est ausi apellés scien, et ce est bien la greingnor
seingneurie que soit en toute la cort dou grant sire : car
il ont bien le pooir de fair grant bien à cui il vuelent. Les
provences ne voz conterai ore por lor nom, por ce qe je le
voz conterai en nostre livre apertenant, et laiseron de ce
et voz conteron conmant les gran sire mande sez mesajes,
et comant il ont les chevaus aparoilés por aler ^. »
1. P. 373. »
2. Ed. Soc. Géog., p. iio.
K OUBLAÏ 325
11 semblerait que chacun de ces hauts fonctionnaires fût
chargé d'une des douze provinces de l'Enipire : Tcheng
Toung, Leao Yang, Tchoung ch(ju, Chcn Si, Ling Pe (Ka-
ra Koroum), Kan Sou, Se Tch'ouan, Ho Nan Kiang Pe,
Kiang Tche, Kiang Si, Hou Kouang, Yun Nan. Kachid
ed-Din nous dit : « Dans tout l'empire du Kaân sont douze
sing; cependant celui de Khanbaliq est le seul qui ait des
Djinsang ^ ». Rachid ed-Din écrit également : » Les grands
princes qui, chez eux, ont le rang de vizirs, y portent le
titre de Djingsang... D'après la règle, un grand divan se com-
pose de quatre Djingsang ou grands princes, et de quatre
kabdjân des nations des Tadjiks, Khataïs, Ighours et des
Arkâonn. Ceux-ci sont des inspecteurs du divan ^ ».
Suivant Pauthier ^, les douze « barons » jouaient un tout
autre rôle :
« Le (( cabinet ou conseil des ministres » était formé
comme il suit :
» i^ Un «ministre de la droite» Yeou Tch'eng sian g, et un
ministre de la gauche Tso Tch'eng siang, du premier degré,
du premier rang, avec sceau d'argent. Ils avaient dans leurs
attributions la nomination de tous les principaux fonction-
naires publics de l'Empire en exercice, et divisés en six
catégories {thoûng loû kouâii sou pè ssê kiu ling). Si l'un des
fonctionnaires en exercice, placé sous leurs ordres, venait
à manquer, alors c'était l'affaire des commandants des
grands gouvernements (thoûng sing) de pourvoir provi-
soirement à son remplacement, pour ne laisser en souffrance
aucun des ressorts du gouvernement de l'Empire...
)i Le nombre de ces premiers ministres varia beaucoup.
En 1260, à l'avènement de K'oublaï, il n'y en eut qu'un
et il se lîommait Ma-mou-te (Mahmoud). C'était un maho-
métan. De 1261 à 1265, il y en eut deux, et en 1265 et 1266,
il y en eut quatre...
)t 20 Quatre u ministres spéciaux traitant les affaires ad-
ministratives >' p'ing tchang tcheng sse, de premier rang,
1. /. Asiatique, XI, 1883, p. 447.
2. J. As.. XI, 18S3, pp. 352-353.
3. Marc Pol, p. 329 n.
326 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
second degré. Ils assistaient les deux ministres précédents
{Tch'eng siang) dans le maniement du pouvoir. Tout ce
qui concernait l'armée et les autres affaires importantes de
l'Etat était de leur ressort.
» En 1265, le fameux A-ah-me-te (A'hmed) fut élevé à
ce poste par K'oublai Khaân. Il l'occupa jusqu'en 1282,
année dans laquelle il fut élevé à celui de Tch'eng Siang, et
tué dans une conspiration de palais;
» 3° Quatre «, ministres assesseurs », deux de droite, yeou
tch'eng, et deux de gauche, tso tch'eng, du premier degré du
second rang. Ils avaient pour fonctions d'aider les ministres
dans tout ce qui concernait l'administration. C'étaient
comme des «sous-secrétaires d'État;
» 40 Deux « conseillers rapporteurs sur les affaires admi-
nistratives : is'an tche tcheng ssê, du second degré du
second rang. Ils avaient pour fonctions d'aider les ministres
en prenant connaissance des grandes affaires de l'adminis-
tration et d'en donner leur avis aux ministres assesseurs.
» Voilà, les Douze barons, formant le Cabinet de K'oublaï
Khaân, dont parle Marc Pol, et pas d'autres; le président
de ce Cabinet, soit qu'il fût pris, comme sous Ogotai, au
sein même du Cabinet, soit que, comme sous K'oublai, ce
fût l'héritier présomptif qui le présidât, n'en faisait pas
partie. Les membres de ce Cabinet sont compris, dans les
Annales mongoles, sous la dénomination de Tsai Siang;
et ils sont assimilés, dans les « Tableaux historiques des
offices publics sous toutes les dynasties chinoises « publiés
par ordre impérial, la quarante-cinquième année K'ien
Loung (1780) au Nei ko, ou « Cabinet des Ministres d'Etat
de la dynastie mandchoue. »
Pauthier a résume ainsi, d'après le Youen Che, les détails
de l'organisation du gouvernement mongol 1 :
« Sous T'ai Tsou (Tchinguiz Khan), le gouvernement
était purement militaire, sous l'autorité de chefs subordon-
nés les uns aux autres, qui commandaient à un nombre
déterminé de familles. Ses successeurs jusqu'à K'oubilaï,
presque uniquement occupés à faire des conquêtes, sui-
I. Marco Polo, p. 328n.
it'OUBLAÏ 327
virent ce régime; leur premier ministre était choisi dans
leur parenté la plus proche. T'aïTsoung(Ogotaï), cependant,
commença à établir dans ses possessions une organisation
civile. Il étabUt d'abord dix loû (circuits) au gouvernement
desquels il promut des fonctionnaires instruits. Ce furent,
en général, des employés de la dynastie des Kin...
» A l'avènement de Che Tsou (K'oublai)... cet empereur
chargea (en 1260), le célèbre lettré et astronome chinois
Hiu Heng, avec Lieou Kien-tchoung, de choisir, dans les
statuts administratifs anciens et modernes, ce qui convenait
le mieux au nouvel ordre de choses, et d'en former un sys-
tème de gouvernement pour la Cour et les provirces de
l'empire (neî, 'aï). Les fonctionnaires chargés de l'adminis-
tration générale de l'empire furent nommés tchoung chou
cheng, '( secrétaires d'État pour toutes les provinces de
l'empire v; ceux qui furent chargés du contrôle des affaires
militaires furent nommés tchoii mi yoiien, « membres du
bureau des affaires secrètes privées »; les intendants des
promotions et des destitutions furent nommés yu ssé t'ai,
« membres du tribunal des censeurs de l'empire 1. ■
» En second ordre et au-dessous de ces fonctionnaires
venaient pour l'intérieur de la Cour (neî) : la '< chambre des
officiers attachés à la cour (ssé) »; « l'intendance du palais »
(kiàn) ; celle de « la garde impériale >> (wei) ; la « Trésore-
rie » (fou). Pour l'extérieur ('ai) la « direction des provin-
ces » (hing cheng) ; la « direction des finances » (hing t' ai) ;
la « direction de la tranquillité publique» (sinuen wei ssé) ;
le <( bureau des enquêtes -> (lien fang ssé). L'administration
pastorale (civile) du peuple était divisée en loit (circon-
scription administrative immédiatement au-dessous des
« gouvernements » cheng), en fou, « départements », en
tcheou, « arrondissements », et en hien, « cantons ou dis-
tricts ». Les fonctions des mandarins préposés à ces admi-
nistrations, dont ils portaient le nom,, étaient f)erma-
nentes; chaque siège avait son rang permanent, et les émo-
luments étaient aussi les mêmes. Les fonctionnaires supé-
rieurs étaient mongols, et les seconds chinois, ou des
hommes du sud (devenus depuis Chinois). Dès lors, cette
328 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
forme de gouvernement fut suivie pendant tout le règne de
la dynastie...
)) On avait créé aussi, à l'imitation des anciennes Dynas-
ties chinoises, trois grandes charges (San Koiing, « les trois
Ducs ))) ; ceux qui en seraient revêtus devaient s'appeler :
le « grand précepteur de l'empire » (taî ssé) ; le « grand
rapporteiir » (taî tchouan), et le « grand conservateur»
(taî pao)...
» Il y avait encore : le « grand directeur des troupes »
(ta ssé t'ou) ; le « directeur en second » (ssé fou) ; le '< grand
chef de la police » (taî weî = le « grand tranquilliseur »),
» Après ces grandes charges en venait une autre, qui
était en réalité, la première du gouvernement central actif :
celle de « président du Cabinet ou de la Secrétairerie d'État »,
en chinois Tchoung chou ling. Il avait un sceau, d'argent.
Il recevait les instructions de l'empereur, et les transmet-
tait (tien ling) aux ministres, qu'il présidait. Deux « ins-
pecteurs des sceaux » (kian yin) étaient attachés à son
office. Sous Ogotaï, c'était un des ministres qui le remplis-
sait. Che Tsou (K'oublai) en chargea sor héritiei présomp-
tif (Houang Tai tseu), l'année 1273... »
Un Edit fut en 1335 « adressé aux fonctionnaires des
administrations ayant les titres àeHing-tchoung-chou-cheng,
hing-yn-che-t'ai, hingsiuan tchengvuan, aux fonctionnaires
du siuan-wei-sseu et du lien-fan g-sseu, aux officiers de l'ar-
mée, aux hommes de l'armée, aux fonctionnaires ta-lou-lioua-
tch'e (darougha) des villes, aux courriers officiels qui vont
et viennent, aux gens du peuple, à la foule des ho-ckang
(religieux bouddhistes 1 ».
'( Les hing tchoung chou cheng, au nombre de dix,
jouaient dans les provinces le rôle du tchoung chou cheng à
la capitale; ces administrations comportaient chacune i
tch'eng siang, 2 p'ing tchang, i yeou tch'eng, 1 tso tch'eng,
2 ts'an tche tçheng che et plusieurs autres fonctionnaires
secondaires ^ ».
» L'administration du hing siuan tcheng yuan avait été
1. Chavannes, Chancellerie trtongole, p. 85.
2. L. c, p. 85 11.
k'oublaï _>29
instituée à Hang Tcheou en 1334; elle était comme le
double du siuan tcheng yuan dont le siège était à Pc King
et, comme lui, elle s'occupait des affaires concernant les
religieux bouddhistes et le Tibet ^ ».
« Les siuan wei sseu étaient des administrations provin-
ciales, dont le nombre varia pendart la durée de la dynastie
Youen. Chacune d'elles compcrtait 3 siua)i wei che 2. »
Les darougha étaient les fonctionnaires ayant un sceau.
[C'est en 1223 que Tchinguiz plaça pour la première fois
les darou^lia dans les villes conquises ^].
» Le titre de Tsien-hou (mille familles) s'applique ordi-
nairement à un commandement de mille hommes (Minga-
tan) ; celui qui commande mille hommes, dit l'Histoire des
Moussais, est un Tsien hou. D'après cette explication, le
grade de Tsien hou répondrait à celui de chiliarque; sous
le nom de Tsien-hou so, on désignait le siège d'une adminis-
tration compo'^ée de plusieurs fonctionnaires et, vraisem-
blablement aussi, le territoire de leur juridiction :
» Il y avait trois classes de Tsien-hou so :
» 1° Le Tsien-hou-so de première classe administrait
pHis de sept cents hommes d'armes; son personnel se com-
posait d'un Daroughas (gouverneur), d'un Tsien-hou
(chiliarque) et d'un sous-chiUarque ; les deux premiers
portaient comme insigne une tablette d'or (p'ai tseu) de
quatrième classe; le troisième, une tablette d'ordre de
cinquième classe;
» 2° Un Tsien-hou so de deuxième classe administrait
plus de cinq cents hommes d'armes; son personnel était
composé comme celui de première classe, avec cette seule
différence que les tablettes d'or étaient toutes trois de cin-
quième clasf e ;
» 30 Un Tsier-hou-so de troisièiTie classe administrait au
moins trois cents hommes d'armes, son personnel était
semblable à celui des deux classes précédentes; le Daroughas
et le Tsien hou avaient chacun pour insigne une tablette
1. L. c, p. 74».
2. L. c, p. 85 n.
3. L. c. p. 35».
330 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
d'or de cinquième classe, mais celle du sous-chiliarque était
d'argent et de sixième classe
» Au-dessous des Tsien-hou, il y avait deux classes de
Po-hou-so :
» Un Po-hou-so de première classe comprenait deux
Po-hou (centurions), dont l'un Mongol et l'autre Chinois;
ils avaient pour insignes des tablettes d'argent de sixième
classe. Un Po-hou-so de deuxième classe ne comportait
qu'un centurion, dont la tablette d'argent était de septième
classe.
» Ces Tsien-hou-so et Po-hou-so relevaient des Wan-
hon-so, ou commanderies de dix mille hommes, qui se
répartissaient également en trois classes, et dont les chefs
étaient munis de tablettes d'or de troisième classe. Les
tablettes des Wan-hou portaient l'image d'un tigre pro-
sterné, et étaient ornées d'une, deux ou trois perles, selon
la classe du grade.
» L'histoire des Mongols Youen Che nous décrit deux
autres sortes de Tsien-hou-so : le Hing-kiun Tsien-hou-so,
le Tsien-hou-so de corps d'armée mobile, et le Toun-tien
Tsien-hou-so, c'est-à-dire les Tsien-hou-sr des colonies
agricoles militaires.
» Le Hing-kiun Tsien-hou-so comprenait : un Daroughas
de cinquième ordre, un sous-Daroughas, un chiliarque, un
sous-chiliarque, deux Tan-ya (chef de police), d'un grade
intermédiaire entre celui de sous-chiliarque et celui de cen-
turion; de vingt centurions et d'un archiviste (TcheChe).
» Le personnel des Tsien-hou-so des colonies militaires
comprenait un Daroughas de cinquième classe, un chi-
liarque, un Tan-ya, vingt centurions, deux instituteurs,
dont l'un pour les lettres mongoles et l'autre pour les
études chinoises ^ ».
Marco Polo nous fournit les renseignements suivants sur
le même sujet :
« Je voz di qe à celz qe bien se provent, celui qui estoit
seingnor de cent homes, le fait scingnor de mille e li fait
grant donemant de vaicelement d'argent et de table de
I. G. Devéria, Notes d'épigraphie, 1S97, pp. 15-17.
K OUBLAÏ 331
comandemant de scingnoric, car celui qe a seingiicrie de
cent table d'arjent, relui qe a seingnoric de mille table d'or,
o voir d'arjent endoré, celui qe a seingorie de dix mille a
table d'or à teste de lion: e vos dirai le posse (poids) de ceste
table : celz que ont seingnorie de cent et de mille poisent
saies cent vingt, et celle a teste de lion poisse saie deux
cent vingt; et en toutes cestes tables est escrit un c. man-
demant, et dient por la force dou grant Dieu et dou la
grant grâce que adonc a nostre enpercr, le nom dou chan
soit boneoit (béni) ; et tuit celz qe ne lo hobieront soient
mort et destruit. Et encore vcz di qe tuit celz qe ont cestes
tables ont encore brevilejes con escriture de tout ce qe il
doient faire en lor seingnorie. Or voz avonz contés cesti
fait, or nos conteron encore de ce mesme. Car je voz di qe
celui qe a grant seingnorie de cent mille, ou qu'il soit sein-
gnor d'une grant host jeneraus, cesti ont une table d'or
que poise saie quatre cent, et hi a escrit letres que dient
ensi con je voz ai dit desoure, e desout à la table est por-
traré le lion, e desoure hi est himaginës le soleil e la lune. Et
encore ont brevelejes de grant comandemans et de grant
fait. Et cesti qe ont ceste noble table, si ont por comande-
mant qe toutes foies qu'il chevauce, doie porter sor son
chief un paile en seingnifîcance de grande seingnorie. Et
toutes les foies qe il siet, doie seoir en charere d'arjent. Et
encore a cesti tielz le grant sire doné une table de gerfaus,
et ceste table done-t-il à les très grant baronz poroie qe il
aient pleine bailie (autorité) come il meisme, car quant il
vuelt mander et messajes et autres homes, si puet prandre
les chevaus d'un rois se il vuelt, et por ce voz ai dit des che-
vaus des rois, por coi voz sachiés qu'il puet prandre de
tous autres homes 1 ».
Les p'ai tseu ou tablettes de commandement sont men- P'ai tseu.
tionnées pour la première fois par Rubrouck : « Mangkou
donna aussi à ce Moal ses Tablettes d'or, qui est une plaque
d'or, large comme la main et longue d'une demi-coudée,
où son ordre était gravé. Celui qui porte cela peut demander
. Marco Polo, Ed. Soc. Géog., p. S .
332 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
et commander tout ce c|ui lui plaît, et tout est exécuté
sans délai ^. »
Le p'ai tseu étaient de différentes classes et de substances
diverses, suivant le fonctionnaire ou la mission.
Monnaie. Avant même d'avoir conquis la Chine, les Mongols, dès
1236, mirent en circulation du papier-monnaie; en 1260,
la première année de son règne, K'oublaï fit une émission
qui fut renouvelée en 1287; la première émission de K'oublaï
comprenait des billets de dix (10, 20, 30, 50 tsien ou sa-
pèques), de cent (100, 200 et 500 tsien) et de mille (1000 et
2000 tsien) ; il y eut encore une émission en 1309; d'ailleurs
les Ming, au début, suivirent l'exemple des Mongols.
Marco Polo nous décrit ainsi cette monnaie :
« Or sachiés qu'il (le Grand Khan) fait faire une tel
monoie cum je voz (dirai). Il fait prendre escorces d'arbres,
ce est des morieres que les vermes que font la soie menuient
lor frondes, et les bouces soutil qui est entre l'escorces et
les fust de l'albre, et de celés sotil buces fait fer chartre
come celle de papir et sunt toutes noires; et quant cestes
chartre sunt faites, il le fait trinchier en tel mainer, car il
en fait une petite que vaut une merule (moitié) de tornesel
petit, et l'autre est de un tornesel encor petit; et l'autre est
d'un mi gros d'arjent, et l'autre d'un gros d'arjent que
vaut un gros d'arjent de Venese, et l'autre est de deus gros,
et l'autre de cinq gros, et l'autre de dix gros, et l'autre d'un
bezant, et l'autre de trois et ensi vait jusqu'en dix bezant,
et toutes cestes châtre sunt scellés dou scel dou grant sire,
et en fait faire si grant quantité que tuit le trezor dou
monde en paieroit. Et quant cestes chartre sunt fait en la
mainiere qe je voz ai contés, il en fait faire tous les paie-
mant, et les fait despendre por toutes les provences et
règnes et teres là ou il a seingnorie, et nulz ne l'ose refuser
à poine de pardre sa vie. Et si voz di que toutes les jens et
regionz d'omes que sunt sout sa seingnorie, prennent
voluntier cestes chartre en paiement, par ce que là ouques
il vont, en font tout lor paiemant et de merchandies, et de
perles et de pieres presiouses, et d'or et d'arjent, toutes
I. Bergeron, col. 77.
K OUBLAÏ 333
chouses en puent achater, et font le paiement de le cartre
ke je voz ai dit, et si voz di qe la cartre qe se met por dix
bezant ne poisse pas un. Et si voz di qe plusors foies l'an
vienent les merchaant à plusors ensenbles con perles et con
pieres presieuses et com or et com arjent, et com autres
couses. Ce sunt dras d'ors et de soie, et cesti mercant toutes
de cestes chouses présent au grand Kaan sire. Et le grant
sire fait apeller doze sajes homes qe sor ce les chouses sunt
e.xleu et que moût sunt sajes en ce fare; il lor commande
qu'il regardent celés chouses qe les merchaant ont ap(jrtés,
et qu'il le faicent paier de ce qe lor senble que vailent. Et
celz doze sajes homes regardent celés chouses, et ce qe lor
semble qu'ele vailent les font paier de celés charte qe je voz
ai contés; et les merchaant le prenent moût voluntieres
por ce qe il le metent puis en toutes les chouses qu'il
achatent por toutes les teres do grant sire. Et si voz di
sanz nulle faile qe plosors foies l'an les merchaant aportent
tantes chouses que bien vaillent quatre zent miles bizant,
et le grant sire les fait toutes paier de celés châtre. Et encore
voz di que plusors foies l'an vait commandcmant por le
vile que tuit celz qe ont pieres et perles et or et argent, le
doient porter à la secque dou grant sire, et il le font et hi
naportent ensi grant habundance qe ce est sanz nombre,
et tuit sunt paies de charte, et en ceste mainere a le grant
sire tout l'or et l'arjent et les perles et les pieres presieuses
de toutes sez teres. Et encore voz di une autre cousse qe
bien fait à dire : car quant l'en a tenue ceste carte tant
qu'eles en ronpent et qe se gastent, et iUe porte à la secque,
et il sunt cangié as noves et fresches, si voiremant -qu'il
en lase trois por cent, et encore voz dirai une bielle raison
qe bien fait à conter en notre livre, car se une home vuelt
achater or ou arjent por fare son vaicelament ou sez cen-
tures et sez autres evres, il s'en vait à la secque dou grant
sire et porte de celles charte et les donc por paiemant de
l'or et de l'arjent qu'il achate dou seingnor de la secque ^ ».
Les souverains mongols montrèrent une grande impar-
tialité ou mieux une parfaite indifférence à l'égard de la
I. Ed. de la Soc. de Géog., p. 108-109.
334 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
religion de leurs sujets, mais ils témoignèrent en même temps
d'un grand plaisir à assister à des discussions entre tenants
de cultes rivaux ou hostiles, particulièrement entre taoïstes
et bouddhistes. Dès l'époque de Tchinguiz, nous voyons
le khan qui invita le moine Taoïste K'ieou Tch'ou-ki, en
religion Tch'ang Tch'ouen, né en 1148, à Si Hia, dans le
fou de Teng Tcheou, dans la province de Chan Toung,àle
venir trouver en 1220 à son campement dans le pays des
Naimans sur les bords de l'Irtich ; le conquérant avait
continué le cours de ses guerres et Tch'ang Tch'ouen ne
put le rejoindre qu'au delà de l'Oxus, près de l'Hindou
Kouch, en mai 1222; après un séjour à Samarkande, il
retourna auprès de Tchinguiz, au sud de l'Oxus, en sep-
tembre 1222 et l'accompagna dans ses voyages jusqu'au
II avril 1223, époque à laquelle le moine retourna en Chine
par Siouen Houa Fou, où il arriva en août 1223 ; il atteignit
à Pe King en janvier 1224. Au moment de se séparer du
moine, le Khan lui remit un édit par lequel les disciples
des religieux sont affranchis des réquisitions et des taxes;
cet édit fut mis en vigueur par l'envoyé impérial A-li-sien,
qui avait accompagné Tch'ang Tch'ouen dans ses pérégri-
nations. Tch'ang, Tch'ouen profitant de la faveur dont il
était l'objet, essaya de soumettre à sa loi les piètres et les
nonnes bouddhistes, mais il mourut de la dysenterie le
9^ jour du 7^ mois de 1227, la même année que son pro-
tecteur, Tchinguiz ^.
La mort de K'ieou Tch'ou-ki n'interrompit pas les hosti-
lités entre bouddhistes et taoïstes, qui, parfois, remplaçaient
par Lao Tseulastatue du Buddha ; en 1235, un temple taoïste
fut construit à KaraKoroum;eni25i,un ancien compagnon
de K'ieou, Li Tche-tch'ang, qui écrivit, en 1228, ^a relation
du v^oyage de son Maître, fut nommé chef de la religion
taoïste ; mais en même temps, pour établir l'égalité, Mangkou
nommait Haï Yun chef du Bouddhisme. « L'année sui-
vante (1252), l'empereur honorait du nom de Maître du
Royaume un religieux bouddhiste des pays d'occident,
I. E. Bretschneider, Med. Res., I, pp. 35-108. — Chavannes,
Chancellerie mongole, I, pp. 12 et seq.; II, pp. 4 seq.
K OUBLAÏ 335
appelé Na-mo et le chargeait de l'administration générale
du Bouddhisme dans l'Empire ^ ».
Guillaume de Rubrouck nous raconte que la veille de
la Pentecôte, le 30 mai 1254, il prit part à Kara Koroum, à
une discussion entre Nestoriens, Musulmans et BouddJiistes
devant trois arbitres, choisis par Mangkou, l'un chrétien,
le second musulman el le troisième bouddhiste; ce furent
les bouddliistes qui furent battus. « Cette conférence ainsi
achevée, les Nestoriens et Sarasins chantoient ensemble
à haute voix, mais les Tuiniens (bouddhistes) ne disoient
rien du tout. Après cela ils burent tous largement ^ ». Le
lendemain Mangkou déclarait à Rubrouck : « Nous autres,
Mongols, nous croyons qu'il n'y a qu'un Dieu, par lequel
nous vivons et mourons, et vers lequel nos cœurs sont entiè-
rement ^p^rtés ^ ».
En 1255, il y eut une nouvelle discussion à Kara Koroum
entre le bouddhiste Fou-YU, abbé du temple Chao Lin, au
nord de Chang Tou, et le taoïste Li Tche-tch'ang, dans
laquelle ce dernier fut complètement défait; le vainqueur
profita de son succès pour se plaindre à l'empereur de la con-
duite des taoïstes à l'égard des Bouddhistes : destruction de
statues de Buddha et de Kouan Yin ; accaparement de plus
de 500 temples ou propriétés appartenant aux bouddhistes ;
dans une autre requête du 8^ mois de 1255, Fou yu atta-
quait la doctrine même des Taoïstes : Mangkou proclama
un édit ordonnant la punition des coupables (29^ jour,
96 mois 1255) et 37 propriétés furent rendues aux boud-
dhistes.
En 1256, à une réunion de notables Bouddhistes, à la
Sira Ordo au sud de Kara Koroum, Mangkou reconnut la
supériorité du Bouddhisme en ces termes : « Maintenant,
les sien cheng [moines taoïstes] disent que la doctrine taoïste
est la plus élevée ; les sieou ts'ai [lettrés] disent que la doc-
trine des lettrés est la première; les tie sie [tersa, les Chré-
tiens] servent Mi-che-ho [Messie] et disent qu'ils obtiennent
1. Chavannes, Chancellerie mongole, p. 20.
2. Bergeron, col. 118.
3. Bergeron, col. 119.
336 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
la vie céleste ; les ta-cJie-uuDi [mollahs musulmans] invoquent
l'espace et remercient le Ciel des dons qu'il leur fait. Si on
examine avec soin leurs principes, toutes (ces religions) ne
sauraient être égalées au Bouddhisme. » L'empereur alors
éleva la main et dit en se servant d'une comparaison : « C'est
comme les cinq doigts qui sortent tous de la paume de la
main; la doctrine bouddhique est semblable à la paume,
les autres religions sont semblables aux doigts 1 ».
Deux ans plus tard (1258), Mangkou, dégoûté de ces con-
troverses, remit à son frère K'oublaï le soin de les juger à
Chang Tou où il résidait ; les Taoïstes furent encore battus
dans une discussion sur le Hqua Hou king qui donnait la
tradition suivant laquelle Lao Tseu se serait rendu à
Khotan où il aurait converti au bouddhisme les Hou,
peuples de l'Asie centrale. K'oublaï rendit un édit en consé-
quence 2.
« Le grand pontife du Taoïsme, Tchang Tsoung-yen,
s'empressa d'obéir aux ordres de K'oublaï; il fit apporter
à Yen King (Pe King) une masse de livres et de gravures
avec les planches servant à les imprimer et on les brûla
solennellement au sud-ouest de la salle principale du temple
Ming Tchoung ^ ».
D'autres édits furent promulgués en 1261 et 1280, et des
livres taoïstes furent détruits, en particulier en 1281, sur
un placet de Tchang yi. « En 1284, neuf lettrés, membres
du Han Lin Youen, reçurent de l'Empereur l'ordre de com-
mémorer le triomphe des Bouddhistes en gravant sur pierre
un récit complet des luttes qui avaient duré de 1258 à 1281
pour aboutir à la défaite des Taoïstes » ■* et à la victoire déci-
sive du bouddhisme.
Il es't utile de noter que Mangkou décerna pour la pre-
mière fois à la secte le nom de (secte du) Tao véritable et
grand dont le cinquième dépositaire, depuis Lieou Te-
jen, était alors Li Hi-tch'eng, auquel l'empereur conféra
1. Chavannes, l. c, pp. 28-29.
2. Chavannes, /. c, pp. 29 seq.
3. Chavannes, /. c, p. 33.
4. Chavannes, /. c, pp. 49-50.
K OUBLAÏ 337
le titre de " Homme véritable auguste et profond ". La
cinquième année tche youen (1268), Che Tsou (K'oublaï),
ordonna qu'un disciple de Li Hi-tch'eng, nommé Souen Te-
fou, aurait la direction générale de la secte dans toutes les
provinces 1.
Les édits impériaux dispensaient les hochang, les ye li
ko wen et les sien cheng de toute taxe; mais, en revanche,
ces ministres du culte devaient invoquer le ciel et demander
pour l'Empereur la longévité.
« A la 12^ lune [1260], Houpilai-han honora un jeune Pasepa.
Lama, appelle Pasepa, de la dignité de Maître de la Doc-
trine dans ses Etats. Ce jeune homme était de Saskia, dans
le royaume des T'ou Fan ou Tibet, et de l'ancienne et
illustre famille des Tsou kouan, qui depuis dix siècles avait
donné des ministres aux rois du Tibet et à d'autres princes
occidentaux. Pasepa, d'un esprit vif et pénétrant, sortit
de son pays dès l'âge de quinze ans, pour venir offrir ses
services à Houpilai-han, lorsqu'il n'était encore que prince
particulier; Houpilai-han prit tant d'inclination pour ce
jeune seigneur, qu'étant ensuite monté sur le trône, il lui
donna un sceau et le fît chef de tous les Lama de ses Etats,
quoiqu'il n'eût alors que vingt-deux ans ^ «.
« Jusqu'au règne de Houpilai-Haji, les Mongous n'avaient
point eu de lettres ni de caractères qui leur fussent propres.
Un des premiers soins de ce prince fut d'en faire composer
de particuliers adaptés à la langue des Mongous, et il char-
gea de ce projet le Lairia Pasepa. L'ordre qu'il fit publier
était conçu en ces termes : « Le nord est le berceau des
Mongous. Notre langue a emprunté jusqu'à présent les
caractères chinois ou les lettres du royaume de Oueour.
Les Leao, les Kin et, en général, tous les royaumes même les
plus éloignés de nous, se glorifient d'avoir des caractères
qui leur sont propres. Le degré de puissance où la nation
des Mongous et son gouvernement sont arrivés exige qu'elle
ait des lettres assorties au génie de sa langue. Nous avons
donné nos ordres en conséquence, et avons chargé de l'exé-
1. Chavannes, /. c, p. 120, d'après le Youeti Che.
2. Mailla, IX, p. 2S7.
338 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
cution d'un projet qui honorera la nation et notre règne le
Lama Pasépa, maître et précepteur de l'empire. » [1269].
« Ce lama répondit par son zèle au dessein de l'Empereur;
il forma plus de mille mots qu'il composa de quarante-une
lettres matrices, dont les différentes combinaisons de deux,
de trois, de quatre, de cinq ensemble produisaient différens
sons et rendaient exactement les expressions de la langue
des Mongous. Pasepa présenta son travail dans la même
année à Houpilai Han, qui l'examina avec attention et
qu'il fit rendre public après l'avoir approuvé, avec ordre à
tous les Mongous d'apprendre et de se rendre familiers
les nouveaux caractères. L'empereur donna pour récom-
pense au lama un titre de prince, sous le nom de Ta pao
fao Wang, qui ne pouvait convenir qu'à un homme de la
profession de Lama, et il lui donna un sceau qui répondait
à cette dignité 1 ».
Le Lama mourut à la 4^ lune de l'année 1279. L'éditeur
de l'ouvrage du P. de Mailla nous dit : « Il eut de grands
titres de son vivant ; on lui en donna encore de plus grands
lorsqu'il fut mort : on l'appella Hoiiang T'ien tcJte hia, qui
n'a que le Ciel au-dessus de lui; Yi Jen tche chang, qui est
au-dessus des hommes; Suen wen fou tche, le chef des
lettres ; Ta cheng tche te, le sage de la plus éminente vertu ;
Tsin hoiiai tchen tche, le plus éclairé et le plus pénétrant ;
Ta pao fao wang, le roi qui maintient la règle précieuse;
Ta Yoiien Ti se, le maître de l'empereur; SiT'ioi Fo tseu,
le fils du Fo de Si T'ien ^. »
« Le Kouo Tseu Kieii, ou Collège impérial, a été de tout
temps considéré comme un étabhssement important pour
former des hommes utiles à l'État. Dès le règne des premiers
Hia, il y en avait un dans la ville impériale, et on l'appelait
Hiao ; les Chang, qui succédèrent aux Hia, lui donnèrent
le nom de Siu, et les Tcheou celui de Siang. Ogotaï, à la
solHcitation du ministre Ye-liu Tch'ou-t'saï, en avait établi
un, dont K'oublaï Khan, au commencement de son règne,
donna la direction au célèbre Hiu Heng; il n'y avait alors
1. Mailla, IX, pp. 311-312.
2. Mailla, IX, p. 403 n.
I
K OUBLAÏ 339
que dix à douze enfans des grands attachés à ce collège.
"Après Hiu Heng, ce collège tomba, et bientôt on n'y vit
plus ni disciples ni maîtres : on négligea d'y faire les répa-
rations nécessaires, et il fut abandonné à de simples parti-
culiers, qui en firent leur demeure. Ye-liu Yeou-chang, in-
specteur titulaire de ce collège, sollicita son rétablissement;
mais comme la Cour était surchargée d'affaires qui ne lui
permettaient pas de s'occuper d'un objet dont l'utilité,
quoique réelle, n'est pas toujours sentie, les sollicitations
de Ye-liu Yeou-chang furent longtemps infructueuses. Il
ne se rebuta point et sa persévérance fut enfin couronnée :
on rétablit le Kouo Tseu Kien, et le nombre des étudians
y fut d'abord fort considérable. Il obtint encore qu'on
fonderait dans chaque ville du premier ordre, du second et
du troisième, un collège sous la direction de deux manda-
rins de lettres, et que tous les collèges d'une province cor-
respondraient à un chef-lieu, dirigé par deux mandarins
connus par leur capacité et la pureté de leurs mœurs ^ ».
Le collège préfectoral de Tch'ang Ngan était l'établisse- Collège de
ment le plus important après le Kouo Tseu Kien et il ren- Tch'ang Ngai
fermait la série de stèles sur lesquelles on grava en l'an 837
le texte de douze ouvrages canoniques, stèles conservées
aujourd'hui au Pei Lin (la forêt des stèles) à Si Ngan ^.
En 1279, K'oublaï fit construire à l'angle sud-est de observatoire.
Khan Baliq, sur la muraille, un observatoire dont il sub-
siste encore aujourd'hui deux admirables instruments de
bronze portés par des dragons auxquels le temps a donné
une riche patine, qui furent fondus sous la direction du
célèbre astronome Ko Cheou-king, né en 1231. Sous l'em-
pereur K'ang Hi, le jésuite flamand Ferdinand Verbiest
fit fabriquer, en 1673, six nouveaux instruments dont un
grand globe céleste qui furent installés sur la muraille à la
place des instruments mongols descendus dans le jardin et
devenus des objets de curiosité; d'autres instruments
furent construits en 1715 et en 1744. A la fin du xviii<^ siècle,
l'empereur Kia K'ing, la deuxième année de son règne, fit
1. Mailla, IX, pp. 430-431.
2. Cf. Chavannes, Chancellerie mongoL, p. 37.
340
HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
reconstruire ou reparer l'Observatoire. Lors de la prise de Pe
King par les Alliés en 1900, les Allemands s'emparèrent de
quelques-uns de ces instruments, dont l'un de Ko Cheou-
king; ils font aujourd'hui l'ornement d'une des terrasses de
Potsdam.
« A cette époque [1289], on ouvrit, à la sollicitation de
Han Tchoung-houei, gouverneur de Cheou Tchang
bien, un nouveau canal pour le transport des denrées et
des marchandises à la Cour. Il commençait au sud-ouest
de la montagne Ngan Chan, dans le territoire de Siu tch'eng
hien, et se rendait par le nord-ouest de Cheou Tchang bien
jusqu'à Toung Tchang fou; de là, passant au nord de Lin
Ts'ing, il conduisait les eaux du \Wen choueï dans la rivière
Yu Ho. Ce canal, appelé Houei t'oung, avait 250 li de lon-
gueur. On avait pratiqué dans cet espace trente et une
écluses pour ramasser les eaux dans les temps de sécheresse^)).
« Houpilai-Han doit être considéré comme un des plus
grands princes qui aient existé et dont les succès aient été
plus constants. Il les dut au talent qu'il avait de connaître
ses officiers et de les commander. Il porta ses armes dans
les contrées les plus éloignées, et rendit son nom si formi-
dable que plusieurs peuples vinrent d'eux-mêmes se sou-
mettre à son empire; aussi n'y en a-t-il jamais eu d'une si
vaste étendue. Il cultivait les lettres, protégeait ceux qui
en faisaient profession, et recevait même avec reconnais-
sance les conseils qu'ils lui donnaient; cependant il ne plaça
jamais aucun Chinois dans le ministère, et il n'eut pour
ministres d'État que des étrangers qu'il sçut choisir avec
discernement, si l'on excepte ceux qu'il chargea des finances.
Il aimait véritablement ses peuples, et s'ils ne furent pas
toujours heureux sous son règne, c'est qu'on avait soin de
lui cacher ce qu'ils souffraient. Il n'y avait point alors de
censeurs publics dont le devoir est d'avertir le souverain
de ce qui se passe, et personne n'osait parler dans la crainte
du ressentiment des ministres, dépositaires de l'autorité
impériale et auteurs des concussions qu'on exerçait sur le
peuple. Plusieurs Chinois, gens de lettres et très habiles
I. Mailla, IX, pp. 439-440. — Cf. Gandak, Canal Impérial, pp. 2 1-22.
K OUBLAÏ 341
qui vivaient à la cour de Houpilai-Han, pouvaient rendre
à ce prince les plus grands services dans le gouvernement
de ses États s'ils en eussent été chargés, mais on ne leur
confia que des emplois subalternes et ils ne furent pas à
portée de faire connaître les malversations des sangsues
publiques : Houpilai-Han était humain, il les aurait écou-
tés. Ce prince, à la vue de quelque pronostic fâcheux ou
lorsqu'il y avait disette, remettait les tributs et faisait
distribuer des grains à ceux qui en manquaient. Il se plai-
gnait souvent de ce qu'on ne manquait pas de l'avertir
lorsqu'il restait des tributs à payer ou des corvées à com-
mander, mais qu'on lui taisait les besoins du -peuple.
Lorsqu'il entreprit l'expédition dans le ro3iaume de Koua-
oua, la plupart des soldats ne s'embarquèrent que malgré
eux; cinq mille, entre autres, se mutinèrent et refusèrent
de partir. Les officiers, outrés de leur désobéissance, écri-
virent en cour et demandèrent qu'on les punît. Houpilai-
Han en fut fâché, mais pour ne pas les perdre, il répondit
à ces officiers qu'il avait exempté ces cinq mille hommes
d'aller à Koua oua et qu'il ne fallait pas les inquiéter ^ ».
Après la mort du cinquième Grand Khan commence Décadence
en Chine la décadence de la puissance mongole, qui sera des Mongols
plus rapide encore dans les autres parties de leur vaste
empire. En moins d'un demi-siècle, nous verrons annihiler
le fruit des conquêtes de Tchinguiz Khan et de ses succes-
seurs et se relâcher l'administration solidement établie
par K'oublaï, qui, n'étant plus dirigée par sa forte main, ne
dure seulement que par l'impulsion acquise et par la rou-
tine des bureaux. Le Mongol chinoise a perdu les vertus
qui lui étaient propres sans gagner celles de celui qu'il a
vaincu, et il ne tardera pas à n'offrir, à ceux qui devinent
sa faiblesse et l'attaquent, qu'une cible trop accessible à
tous les coups de la fortune adverse.
I. Mailla, IX, pp. 439-461.
CHAPITRE XX
Les Mongols (suite).
APRÈS la mort de K'oublaï, un kouriltaî fut tenu à
Chang Tou, à la 4^ lune de 1294; le fils du Grand
Khan Tchen Kin, dont la fin prématurée avait causé
tant de douleur à son père, avait laissé trois fils, Canmala,
Talamapola, (Tarmapala), mort de bonne heure, et Timour ;
c'est ce dernier qui avait été désigné pour son héritier
par K'oublaï; grâce à l'appui du général Bayan, ce choix
fut ratifié par l'assemblée et Canmala se soumit immédia-
tement à sa décision; ce pi'ince, nommé Gouverneur géné-
ral de la Mongolie, avec résidence à Kara Koroum, ne vécut
que peu d'années ; il mourut à la i^^ i^^e de 1302 ; les beaux-
frères de Timour, Gueukjou et Keurgueuz, reçurent le
commandement des troupes opérant contre Kaïdou et
Doua; son cousin, Ananda, fils de Mangala, troisième fils
de K'oublaï, wang ou prince de Ngan Si, qui comprenait
King Tchao ou^^Si Ngan fou, fut maintenu dans ce peste.
Bayan survécut peu à son ancien maître K'oublaï, car il
mourut en janvier 1295, âgé de cinquante-neuf ans.
Timour, qui s'était corrigé des habitudes d'ivrognerie de
sa jeunesse, se montra un excellent prince; il fit la paix
avec le Ngan Nan, ouvrit les communications avec l'Inde
et termina les affaires de Mien. Il fut moins heureux en
entreprenant une campagne contre le lointain royaume
laotien de Xieng Mai ou Muong Yong. habité par lesPa-pe
Si-fu ou Bât-bâ T'uc-phu, qui se nomment eux-mêmes
Thaï niai ou grand Thaï. « L'an 1300, un des généraux
des troupes représenta que le royaume de Papesifou ne
voulait pas recevoir le calendrier de l'empire, et priait
l'Empereur de lui permettre d'aller avec des troupes forcer
ce royaume à suivre la forme d'année chinoise et à comp-
LES MONGOLS 343
ter les lunes, comme les sujets de l'Empereur. Un des
ministres, appelle Wen Tseu, regarda cette afiaire comme
sérieuse et persuada à l'empereur, à la 12® lune de l'an 1300,
d'attaquer le royaume de Papesifou. Alahasun s'opposa
à cette résolution, et soutint que les peuples qu'on voulait
attaquer étaient des barbares, qu'on pouvait instruire
si on voulait, mais à qui il serait inutile et dangereux de
faire la guerre. L'empereur ne dit rien au ministre Alahasun,
mais, contre sa coutume, il s'emporta contre un autre man-
darin qui voulut faire des représentations. 20,000 hommes
furent commandés pour attaquer Papesifou. Lieou Chen
qui, le premier, conseilla cette guerre, fut nommé général
de l'armée 1 ».
Ce fut un désastre : la faim décima les troupes harcelées
par les tribus de la frontière qui se livrèrent au pillage; on
fut obligé d'appeler des troupes du Hou Kouang, du Chen
si, du Se Tch'ouan et du Yun Nan; cette guerre malheu-
reuse ne fut terminée qu'en 1303; Lieou Chen, qui en était
la cause eut la tête tranchée.
Timour termina également la lutte contre Kaïdou et
Doua, ainsi que nous l'avons déjà dit; ce prince mourut à la
i'"^ lune de 1307, âgé de 42 ans, sans avoir désigné d'héritier
et ne laissant aucune postérité : son fils unique Te Cheou,
après avoir été déclaré prince héritier à la 6^ lune de 1305,
était mort la même année à la 12® lune.
La veuve de Timour, Bouloughan, que Gaubil appelle
Pe yaou, exerça la régence. Voulant écarter du trône les
fils de Tarmapala, fils de Tchen kin, Kaïchax et Ayour
balibatra, dont elle avait fait exiler la mère à Houai king
fou, dans le Ho Nan, où vivait cette princesse avec son
second fils, Bouloughan, soutenue par le ministre Agoutai,
était favorable à la candidature d'Ananda, qu'elle fit
prévenir secrètement de l'état de santé de Timour. Ananda,
roi du Ngan Si, était fils de Mangala, mort en 1280;
à la mort de Tchen kin {1285), il porta le titre de
prince impérial-héritier jusqu'en 1293, date où le troi-
sième fils de Tchen kin, Timour, fut désigné officiellement
I. Gaubil, pp. 227-228.
344 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
comme successeur du Grand Khan i. Kaïchan s'était dis-
tingué dans les guerres contre Kaïdou et commandait
l'armée de la frontière nord-ouest. Sur le conseil deLi Meng,
le parti favorable aux fils de Tarmapala avertit de ce qui se
passait Batra, qui accourut à Ta Tou avec sa mère.
En attendant l'arrivée de Kaïchan qui était dans l'Altaï,
ses partisans et à leur tête le ministre Alahasun firent
arrêter Agoutaï et le prince Melik Timour, fils d'Arik
Bougha, et les autres complices d'Ananda, qui fut gardé
prisonnier au palais avec Bouloughan. Batra, fort popu-
laire, refusa de se laisser proclamer empereur. Son frère,
Kaïchan, partit de KaraKoroum, où il déclina de se laisser
élire à l'empire, avec 30,000 hommes qu'il conduisit à Chang
Toù, où eut lieu son élection dans un kouriltaï tenu dans la
5® lune; il prit le titre de Kuluk Khan, et quoiqu'il eût des
fils, reconnaissant de l'attitude généreuse de son frère
Batra, il le désigna pour son successeur.
Arrivé à Ta Tou, Kaïchan fit mettre à mort Ananda,
Melik Timour, Bouloughan et leurs partisans.
Il donna à son père le titre d'empereur et à sa mère celui
d'impératrice.
« A la ..7® lune, ce prince décerna de nouveaux honneurs
à Confucius et voulut qu'on ajoutât à ses titres les deux
caractères Ta-tcheng pour marquer l'excellence de sa doc-
trine... A la 8^ lune, Polo-Timour présenta à l'empereur
la traduction qu'il avait faite en langue Mongou du livre
de Confucius sur l'obéissance filiale, intitulé Hiao King. Ce
prince en recommanda la lecture dans un écrit public, et
ordonna qu'il fût gravé sur des planches et qu'on en tirât
un grand nombre d'exemplaires pour être distribués à tous
ses sujets ^ ». Son ministre, Alahasun mourut à Ho Lin, en
1308.
Ce prince ne régna que peu de temps; dans sa jeu-
nesse il s'était adonné à la plus basse ivrognerie, mais il
s'était amendé avec l'âge; Rubrouck nous dit d'ailleurs
que ce n'est pas un vice ni un déshonneur entre les Tartares
1. Chavannes, Chancellerie chinoise, p. 51 n.
2. Mailla, IX, pp. 494-496.
LES MONGOLS
345
que de s'enivrer ^ Bon soldat, quoique doux de caractère,
juste, il était, comme son Irère, fervent bouddhiste; il ren-
dit, en 1309, un édit rédigé en mongol et écrit en caractères
de Phag's-pa lama, concernant les religieux taoïstes. Il
mourut à la i^^ lune de 131 1, âgé de 31 ans. Il est intéres-
sant de noter que sous son règne parut un édit qui défendait
de donner désormais des chevaux de poste aux marchands
occidentaux ^.
Batra, frère de Kaichan, fut proclamé empereur. Ins- Aïyuiipata,
truit, appliqué aux affaires, il rétablit les examens pour les ^""y^"**^"-
, ^^ ^ , . t^ Jen Isoung.
Lettres et se montra fort hostile aux eunuques, la plaie des
cours d'Extrême-Orient; il ordonna de ne leur confier
aucune fonction publique (1314) et, inconséquent avec lui-
même, il éleva l'un d'eux à un haut degré du mandarinat.
Il- chargea (1316), pour l'éloigner de la Cour, le fils aîné de
Kaïchan, Counchala (Ho chi la), du gouvernement du
Yun Nan ; mais, en passant au Chen Si, ce prince se révolta
et s'empara même de T'oungKouan; peu de temps après,
il était obligé de fuir.
Dans l'Asie centrale, Isan Bougha, frère aîné et suc-
cesseur de Kabak, attaqua le Grand Khan, mais se fit
battre.
Batra, comme son frère, se montra favorable aux boud-
dhistes et aux taoïstes; on a de lui un édit de" 1314, rédigé
en langue mongole et en langue chinoise, par lequel les
religieux bouddhistes (ho chang), nestoriens (ye-li-k'o-wen)
et taoïstes (sien cheng) continueront comme par le passé
à jouir du privilège : « aucune sorte de réquisition ne serait
imposée à (ces religieux), mais qu'ils invoqueraient le Ciel
et prieraient pour la longévité (de l'Empereur) ». Batra
mourut, âgé de 36 ans, à la i'"^ lune (février) de 1320, lais-
sant le trône à son fils Choutepala, qu'il avait reconnu
comme héritier à la 12® lune de 1316.
C'est sous le règne de Batra que mourut, en 1316, le
célèbre astronome Ko Cheou-king.
A la veille de sa mort, Batra avait fait condamner à
1. Bergeron, col. 85.
2. Gaubil, p. 241.
346 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
mort son premier ministre Temouder (Tiemoutiel ou
Tiemoutier), coupable de nombreuses injustices et d'abus
de pouvoir. Favori de l'impératrice, la mort de l'Empereur
sauva la vie du coupable, qui fut rétabli dans sa situation,
Choutepala le tolérant par égard pour sa mère, tout en
accordant sa confiance à Baïdjou. Temouder se vengea
de ses ennemis en en faisant périr plusieurs; il fit reléguer à
K'ioung Tcheou (île de Hai Nan), le prince Tou Timour,
second fils de Kaïchan (Wou Tsoung). Mais heureusement
il survécut peu de temps à son retour en faveur et il mou-
rut en 1322, à la 8® lune; immédiatement de nouvelles accu-
sations surgirent contre le ministre, dont l'empereur .^fit
dégrader la mémoire, détruire le tombeau et confisquer
les biens, à la 6® lune de 1323.
Tie che (Tekche), inspecteur général, fils adoptif de
Temouder, voulant venger celui-ci, organisa un complot
pour placer sur le trône Yesoun Timour, fils de Canmala,
qui avertit l'Empereur de ce qui se tramait contre lui,
malheureusement trop tard. Choutepala en route de Chang
Tou pour Ta Tou, s'était arrêté à Nan Po; après avoir
massacré Baïdjou dans sa tente, les conjurés pénétrèrent
à la 8® lune chez l'Empereur, qu'ils tuèrent dans son lit; il
n'avait que 21 ans (1323); il ne laissait pas d'enfant de sa
femme Soukopala, fille de Yilihaya, fille de l'empereur
Tch'eng Tsoung.
Choutepala, bouddhiste zélé, fit des présents magni-
fiques au lama son maître, qui retournait au Tibet; il fit
construire un splendide temple de Fo dans les montagnes
à l'ouest de Pe King; à la 4^ lune de 1321, Choutepala avait
fait détruire le temple que les Ouighours (Houei Hou) avaient
à Chang Tou, et dans le cours de cette année il défendit aux
Ouighours d'acheter des Mongoux de jeunes garçons et
filles pour les donner ou revendre esclaves aux Chinois 1.
Yesoun Timour, fils aîné de Canmala (Kamala), mort
en 1302, qui avait le commandement général après son
père des quatre grands ordos, se fit proclamer empereur
à la 96 lune, 4*^ jour, de 1323, sur les bords du Keroulen
I. Gaubil, p. 253 n.
LES MONGOLS 347
(Loung kiu) où le sceau et les insignes impériaux lui avaient
été apportés par Antai Boucha (Gantipouhoa) et Yksien
TiMOUR.Il promulgaimmédiate'ment une proclamationd'am-
nistie. Pour éviter d'être soupçonné d'avoir trempé dans le
complot qui avait coûté la vie à Choutepala, adoré de ses
peuples, le nouvel empereur fit mettre à mort les assassins
de ce prince et de Baïdjou : Yesien Timour, Tekche, Souan,
fils de Temouder, et leurs familles; Antai Bougha fut relé-
gué à Haï Nan (1323).
Yesoun Timour entra à Ta Tou, à la ii« lune (décembre
1323), et désigna pour son successeur, en 1324, son fils
AsouKHPA. Malgré un rapport dirigé contre eux par Tchaxg
KoUEi, les Lamas continuèrent à avoir une influence pré-
dominante à la cour. Après un règne misérable, Yesoun
Timour mourut à Chang Tou, au mois d'août 1328 (7® lune)
dans la 36® année de son âge.
On signale, en 1282 et 1323, des ambassades du Sien, où
régnait en 1294, le roi Kan-mou-ting. Le Sien, en cam-
bodgien Syam, était la région de la Haute Ménam, Sukho-
taï, dont le troisième roi fut Rama Khàmhèng (1283-
1292) et le cinquième Lidaiya, qui monta sur le trône en
1340; la partie basse de la Me Nam, où devait s'élever
Ayudhya, était nommée en chinois Lo Hou, en cambod-
gien Lvo ; en 1349, l'État <^^ ^^ Hou s'empara de celui du
Sien, formant l'État de Sien Lo, sans qu'il y eût fusion
complète entre les deux régions, car Sukhodaya conserva
des rois. Ayudhya, la capitale, fut fondée en 1348, suivant
les Annales birmanes, en 1350, suivant les Annales sia-
moises. En 1477, les envoyés du Sien Lo apportent le tri-
but à la Chine ^
Le nouveau règne commençait au milieu des intrigues
des factions. Asoukepa ou Radchapika, appelé Tien
Chun par les Chinois, l'aîné des quatre fils de Yesoun
Timour, avait été déclaré héritier ; l'impératrice Papou-
HAN, sa mère, le fit proclamer empereur à Chang Tou, tan-
dis que le gouverneur de Ta Tou, Yang Timour, fils de
TcHOHANGOUR, voulait mettre sur le trône un fils de Kai-
I. Voir supra, p. 314.
348
HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
chan, auquel sa famille devait sa fortune, Tob Timour
(Tou Timour), alors à Nan King; Yang Timour lit arrêter
WouPETOULA, envoyé par l'impératrice, pour s'emparer des
sceaux et fit occuper Kiu Young Kouan par son frère
Satoun et Kou Pe K'eou par son fils Tang ki tche.
Tou Timour, qui avait été exilé au Hou Kouang, sous le
règne précédent, arriva à Ta Tou à la 8^ lune, fit mettre à
mort Woupetoula et envoya en exil les personnages em-
prisonnés par Yang Timour, mais il refusa le trône, qui
revenait, suivant lui à son frère aîné Hochila (Couchala) ; il
ne céda à la pression de Yang Timour que pour éviter un
interrègne et avec l'intention de remettre le pouvoir à
son frère dès son arrivée.
Yang Timour défit les partisans d'xA^soukepa à Kiu-
Young Kouan et à T'ou-ng Tcheou, tandis que son oncle
paternel, Bougha Timour, attaquait et prenait Chang Tou;
Asoukepa périt d'une manière ignorée, ses partisans furent
mis à mort et l'impératrice fut exilée à Toung Ngan tcheou
dans le Tche Li. Hochila, qui se trouvait au nord du Cha
Mo, arriva près de Kara Koroum en février 1329 et se fit
proclamer empereur. A la 3^ lune, Tou Timour chargea
Yang Timour de lui porter le sceau de l'empire. Hochila,
reconnaissant, désigna son frère pour son successeur. Tou
Timour se rendit à la 8^ lune au-devant de son frère qui,
quelques jours après son arrivée à Chang Tou, fut trouvé
mort dans sa tente; il avait 30 ans.
Huit jours plus tard, Tou Timour était proclamé empe-
reur pour la seconde fois,
b Timour. Le règne de Tob Timour (Tou Timour) a été signalé par
idjagatou. la révolte du prince Tou Kien, gouverneur du Yun Nan,
sn Tsoung ^^. ^^ (j^^lara roi de cette province, à la 8^ lune de 1330. Le
rebelle fut battu par le prince Alatenacheli, fils du prince
de Toula.
Quoique Tob Timour fût un fervent bouddhiste, des
lamas trempèrent dans une conjuration, organisée par des
Ouighours et des Mongols, pour mettre sur le trône Yuelou
Timour, fils d'Ananda; le complot fut découvert et ses
instigateurs furent mis à mort.
LES MONGOLS 349
Tob ïimour abandonna la direction des affaires à Yang
Timour; il mourut d'ailleurs peu de temps après à Chang
Tou en septembre 1332, à l'âge de 29 ans; à la 12® lune de
1330, il avait déclaré héritier son fils Alatenatala, mais
ce prince mourut à la 1^^ lune de 1331; avant de mourir,
Tob Timour ordonna de proclamer empereur un des fils de
son frère Ming Tsoung.
Yang Timour proposa à l'impératrice Poutachali de Kintchenpai
proclamer empereur Koukou Dara, surnommé Yang Nmg Tsoung
TEKOUS (Yen tiékous), fils de Tob Timour, mais cette prin-
cesse, qui avec l'aide de l'eunuque Paï Tchou avait lait
périr l'impératrice Papoucha, veuve de Hochila, qui l'avait
épousée après la mort de la princesse Maïlati et fait reléguer
ToGHAX Timour, le fils de cette dernière et de l'empereur,
dans une île de Corée, d'où il avait été envoyé à Tsing
Kiang (Kouei Lin), dans le Kouang Si, était désireuse de
respecter les volontés de Tob Timour; elle fit donc pro-
clamer empereur le deuxième fils de Hochila, Rintchenpal
(Ilientchepan, Yi lien tchen pan), âgé de sept ans et elle
prit la régence avec Sati comme premier ministre; le
nouveau souverain, qui était d'une santé délicate, mourut
au mois de décembre suivant (3^ lune 1332).
Y'ang Timour essaya de nouveau de faire élire Yang
tekous, mais l'impératrice, fidèle à la promesse faite par
Tob Timour, de réserver le trône aux fils de Hochila, fit
revenir, du Kouang Si, Toghan Timour, fils de ce prince, âgé
de treize ans. Y'ang Timour, à la tête des seigneurs de la
Cour, se rendit à Leang Hiang, au sud de Ta Tou, au-devant
du nouvel Empereur, qui, par timidité sans doute, le reçut
fraîchement, rnais il répara la mauvaise impression causée
par cet accueil en épousant Pe Y'aou, fille du puissant
ministre qu'il fit déclarer impératrice à la 8^ lune. Yang
Timour, épuisé par son incontinence, mourut en avril
(13^ lune) de 1333; il avait épousé la veuve de Yisoun
Timour.
Toghan Timour se rendit avec la cour à Chang Tou, où
l'impératrice le fit proclamer empereur, à la 6^ lune; il fut
convenu que Y'ang tekous serait son successeur.
CHAPITRE XXI
Les Mongols (suite).
LE nouvel empereur, âgé de treize ans, était faible,
timide, inconstant; il ne tarda pas à se livrer aux
plaisirs et à abandonner les soins du gouvernement
à ses ministres. Sur le cgnseil du prince Alou hoan Timor,
favori de Ho chi la, il choisit comme ministres et généra-
lissimes le merkite Bayan (Peyen), homme débauché et
cruel, et Satun, frère aîné de Yang Timour; ce dernier, créé
prince de Joung, mourut en 1335 et fut remplacé dans le
ministère par Tang ki che, son neveu, fils aîné de Yang
Timour et frère de l'impératrice Pe Yaou.
Le fougueux Tang ki che, jaloux de Bayan, créé prince
de Tsin, qui avait la toute puissance, ourdit contre son
collègue et rival une conspiration dans laquelle entrèrent
son frère Targai, son oncle paternel Talientali; des troupes
dévouées furent cachées dans le palais de Chang Tou ; le but
du complot était de placer sur le trône Houang Ho Timour,
fils de Chireki et petit-fils de Mangkou. Averti de ce qui se
tramait, Bayan fît arrêter Tang ki che et son frère; le pre-
mier fut tué les armes à la main; Targai, réfugié chez sa
sœur l'impératrice, fut massacré sous ses yeux à coups de
sabre; Pe yaou elle-même fut mise à mort par Bayan, sur
le consentement de l'empereur; Talientali se défendit et se
réfugia chez Houang Ho Timour, où il fut pris et tué; le
prince lui-même se suicida. A près ces sanglantes exécutions,
Chouen Ti quitta Chang Tou et retourna à Ta Tou.
Cependant de nombreux signes de mécontentement se
manifestaient dans tout l'empire; la faiblesse des Khans
mongols se trahissait de plus en plus. En 1337, un homme
du peuple, Tchou Kouang-K'ing, avec Che Kouan-chan et
Tchoung Ta-ming, se révoltent dans le Kouang Toung,
LES MONGOLS 351
tandis que, dans le Ho Nan, Pang Hou, s'empare de Koue
Te et incendie Tchcn Tcheou; l'année suivante, un simple
particulier de Nan chcng bien s'empare de Tchang Tcheou,
au Fou Kien; il est tue, de même que Fan Ming, de Ki Hien,
au Ho Nan, en 1339; en 1341, dans le Hou Kouang, deux
habitants de Tao Tcheou, Tsiang Ping et Ho Jen-fou, ne
sont battus que lorsqu'ils ont réussi à s'emparer de Kiang
Tcheou et de Houa Tcheou; dans le Chan Toung, on ne
réussit pas à maîtriser complètement la rébellion. Dans
l'espérance de les priver de tout moyen d'action, on enlève
armes et chevaux aux Chinois en même temps qu'il leur est
interdit d'apprendre la langue mongole.
Bayan, qui de gouverneur du Ho Nan, était arrivé à sa
haute situation grâce à Tob Timour, crut pouvoir donner
libre carrière à son ambition et à sa cruauté, sans se soucier
de la haine qu'il excitait dans le peuple aussi bien que dans
son entourage; il eut l'audace de faire tuer, à la 11^ lune de
1339, Tche tche tou, arrière-petit-fils de Mangkou, par son
quatrième fils Yu loung ta che. Dénoncé à l'Empereur par
son propre neveu Toktagha (Toto), officier dans les gardes,
Bayan lut exilé dans le sud de la Chine et mourut en route
à Loung Hing-yi, près de Nan Tch'ang, capitale du Kiang
Si; il fut remplacé comme premier ministre par son frère
puîné Matchartai, père de Toktagha (1340).
Rappelant les intrigues de cour à la mort de Kaï Chan,
Chouen Ti relégua la veuve de Tob Timour, l'impératrice
Poutacheli, à Toung Ngan tcheou, où elle mourut ; son fils
Yang tekous, jusqu'alors considéré comme prince héritier,
est expédié en Corée avec le fonctionnaire Yue kou sar,
qui le tue en route; enfin la tablette de Tob Timour (Wen
Tsoung) est enlevée de la salle des ancêtres de la famille
impériale à Chang Tou. Matchartai, qui désapprouvait ces
mesures, donne sa démission et il est remplacé par son fils
Toktagha et par Timour Bougha (1340).
Quatre ans plus tard (1344), Toktagha prend sa retraite
et reçoit le titre de Tcheng Wang; sur son conseil, on lui
donne pour successeur Aloutou, descendant à la quatrième
génération de Bourdji (Po eul tchou), l'un des quatre braves
352 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
de Tchinguiz Khan. Aloutou fit exiler Matchartai, qui mou-
rut à Kan Tcheou, et Toktagha. Dès 1347, Aloutou était
remplacé par Pier kié Bougha, fils du ministre Agoutaï, mis
à mort par ordre de Kaï Chan. Peu de temps après, il eut
pour successeur Tourtchi, dont le collègue, le sage et in-
tègre Tai Ping, fit rappeler Toktagha, qui rentra en grâce;
celui-ci, ignorant le service que lui avait rendu Tai Ping, fit
renvoyer ce ministre, qui se retira à Si Ngan (1349).
Chouen Ti envoya une ambassade avec des présents à la
cour de Delhi, où un ancien esclave turk, Ghiyas ed-din,
avait fondé la dynastie de Tughlak (1320-1414); il fut
assassiné par son fils Mohammed (1324), qui régna jusqu'en
1351. Mohammed Tughlak, voulant rendre la politesse,
organisa une ambassade en Chine dont il confia la direction
au célèbre voyageur maghrébin Ibn Batouta de Tanger
(printemps de 1342), que le mauvais état de la mer empê-
cha de remplir sa mission. Le sultan Mohammed Tugh-
lak avait, en 1337, organisé une grande expédition, qui,
après s'être emparée delà ville de Djidiah, essuya un désas-
tre dans les Himalayas. Firishta prétend que cette expédi-
tion était dirigée contre la Chine.
L'indifférence de l'empereur plongé dans les plaisirs, la
faiblesse de son gouvernement, le relâchement dans l'admi-
nistration provinciale allaient amener de nouveaux trou-
bles précurseurs et préparateurs de la catastrophe finale.
Les désordres allaient croissant et se multipliant. Un nom-
mé Han Chan-toung, originaire de Louan Tch'eng, dans le
district de Tcheng Ting (Tche Li), avait été déporté au Chan
Toung. Son grand-père et son père « avaient été exilés dans
le pays de Young P'ing, vers les limites du Leao Toung,
pour avoir pratiqué les prétendus secrets magiques de la
secte des Pei Lien kiao, afin d'exciter des troubles; Han
Chan-toung profita de la fermentation où étaient les esprits:
il fit courir le bruit dans toutes les provinces que le Foè
Mile était descendu sur la terre pour délivrer les peuples
de l'oppression des Mongous, et il fit soulever beaucoup de
monde dans le Chan Toung, le Ho Nan et le Kiang Houai ^ ».
I. Mailla, IX, p. 592.
I.KS MONGOLS 353
Les partisans du rebelle prétendaient qu'il descendait de
l'empereur Soung Houei Tsoung à la huitième génération;
SCS fidèles lui prêtèrent serment en sacrifiant un cheval
blanc et un bœuf noir et ils adoptèrent un bonnet rouge
comme signe distinctif. La rébellion fut d'ailleurs de courte
durée : Han Chan-toung fut battu et fait prisonnier, mais
sa femme Yang Che et son fils Han Lin-eul s'enfuirent au
pays de Wou Ngan.
Le principal chef des rebelles, Lieou Fou-t'oung, n'en con-
tinua pas moins la lutte; à la 5«' lune, il entra en campagne
avec une armée de 100,000 hommes, à Foung Yang fou
(Kiang Nan), prit plusieurs villes de cette province, passa
dans le Ho Nan et se fortifia à Nan Yang et à Juning; un
autre chef, Siu Cheou-houei, se proclame empereur à la
56 lune de 1351 à Ki Chouei, Hou Kouang, et donne le
nom de T'ien Wen à sa dynastie. Les fonctionnaires mon-
gols évacuent le bassin du Kiang.
A la 8^ lune de 1352, on envoie contre les rebelles du Ho
Nan, Yesien Timour, frère de Toktagha, qui exile à Cha-
Tcheou, Tchao Wcn-pou, prince de Ying kouo, de la famille
des Soung. D'autre part, Siu Cheou-houei s'emparait de
Han Yang, de Wou Tch'ang et de Kieou Kiang; il battait
Fan Tche-king et s'emparait de Hang Tcheou à la 7^ lune
de 1352, mais le général Toung Pou-siao franchissait le Kiang
et après une terrible bataille et un grand carnage dans lequel
il y eut 40,000 soldats tués, il reprenait la capitale du Tche
Kiang (août 1352). Yesien Timour se faisait battre par Lieou
Fou-t'oung et se retirait dans K'aï Foung, abandonnant
lâchement la campagne aux insurgés. Cependant Toktagha,
voulant réparer les fautes de son frère, prenait le commande-
ment des troupes du Ho Nan et battait les rebelles près de
Pe Siu tcheou, à la 9e lune de 1352; malheureusement Sing
Kl, originaire de Ning Hia, à la tête des troupes du Kiang
Si, qui avait pris Kieou Kiang et Hou Keou, prend contact
près de cette dernière ville avec Tchao Pou-cheng, général
de Siu Cheou-houei, et perd la bataille et la vie (ii^ lune).
Pendant ce temps le pirate Fang Kouo-tchen inter-
ceptait les navires à destination du Tche Li et, à la 3^ lune
354 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
de 1352, faisait tuer par trahison le général Tai Bougha
envoyé contre lui. On dépêcha pour négocier avec lui Tieli
Timour, qui lui accorda ainsi qu'à ses deux frères les man-
darinats de Houei Tcheou, Kouang Te et Sin Tcheou, dans
le Tche Kiang, mais le pirate refusa ces titres, et, préférant
sa liberté, reprit la mer.
En 1354, un autre rebelle, Tchang Che-tch'eng, parut
dans le Kiang Nan et défit le général Tache Timour, mais
il fut battu à son tour par Toktagha, qui reprit les villes
tombées entre les mains de l'ennemi.
La Cour donnait alors le spectacle de basses intrigues :
deux turks kankalis, Hama et son frère Sué Sué, travail-
laient à perdre Toktagha qui avait fait nommer le premier
Ministre. Ils étaient soutenus par l'impératrice Ki, prin-
cesse coréenne, favorite de l'empereur sur lequel elle exer-
çait un grand ascendant, et mère du prince héritier; elle
servait les vices de Chouen Ti trop enclin à la débauche,
en introduisant au palais des jeunes gens corrompus et des
lamas tibétains. En janvier 1355, Toktagha, accusé d'avoir
employé à son usage personnel les fonds mis à sa dispo-
sition pour l'armée, est dépouillé de ses titres, envoyé en
exil au Houai Ngan, puis à Etsina, enfin au Yun Nan, et
obhgé de remettre le commandement de ses troupes à
Yuekoutchar et à Yue Yue. Hama devenu premier ministre
nomme Sué Sué chef des censeurs et fait tuer Toktagha
dans son exil au Yun Nan. Ce ministre âgé de 42 ans était
merkite d'origine; les Chinois l'appellent Toto. Il « joignait
à une taille haute, mais bien prise, un air grand et majes-
tueux, et une force extraordinaire; naturellement doux,
modeste et affable, jamais il ne se prévalut de son mérite;
avec ces qualités, il remplit les postes les plus relevés :
désintéressé et ennemi des plaisirs qui trainent à leur suite
la débauche, il se plaisait avec les sages et les personnes
instruites, qu'il respectait et protégeait. Il montra une
fidélité à toute épreuve envers son souverain, et sa disgrâce
est un reproche éternel qui couvre d'opprobre les Grands
de la Cour de Chouen Ti 1. »
I. Mailla, IX, p. 615.
LES MONGOLS 355
Siu Cheoii-houei qui s'était proclamé empereur, maître
de Wou Tcli'ang, envoie son général Ni Wen-tsiun contre
Mien Yang; l'expédition est couronnée de succès: Ni Wen-
tsiun défait et tue Pouan mou, fils du Prince de Wei Chouen
qui commandait dans le pays: en 1356, il prend Siang
Yang et conquiert tout le pays de Tchoung Hing, après
avoir battu le général mongol Tourtchipan, qui est tué.
Des renforts sont envoyés an Chan Si, au Ho Nan, au Chan
Toung.
En mars, le chef des Bonnets rouges du Ho Nan, Lieou
Fou-t'oung, proclame empereur des Soung, Han Lin-eul,
fils de Han Chan-toung, qui prend le surnom de Ming
Wang et s'installe à Pc Tcheou, dans le Ho Nan. Le gâchis
augmente. Le général Tache Bahadour envoyé contre le
prétendant est battu près de Hiu Tcheou par Lieou Fou-
t'oung et forcé de fuir vers Tchoung meou, mais le vain-
queur est à son tour battu deux fois par Lieouhala Bougha
et obHgé de fuir après sa seconde défaite à Tai kang avec
son Empereur vers Ngan. Lieouhala Bougha s'établit à
K'ai Foung et reçoit le commandement en chef des troupes
enlevées à Tache Bahadour.
L'incapacité et la faiblesse d'esprit de l'empereur,
agrâvées par ses perpétuelles débauches, apparaissaient trop
clairement. Le premier ministre Hama qui n'avait pas peu
contribué à l'état de déchéance dans lequel était tombé
le misérable Chouen Ti, songea à le remplacer parle prince
AiYEOU Chelitala, qui s'était tenu soigneusement à l'écart
des débauches de la Cour. Hama fit part de son projet à son
père Toulon, mais sa sœur, épouse de Toulon Timour,
compagnon ordinaire de Chouen Ti dans ses orgies, surprit
leur conversation, en fit part à son mari, qui s'empressa de
la communiquer à l'empereur. Les deux frères Hama et
Sué Sué furent condamnés à être exilés : le premier à Houei
Tcheou, le second à Tchao Tcheou, mais ils furent étranglés
avant leur départ (1356).
Quelque temps auparavant (1355) nous voyons surgir
de la masse des mécontents répandus dans tout l'empire,
celui qui amènera l'effondrement définitif de la puissance
356 HISTOIRE GÉNÉRALE DE lA CHINE
mongole en Chine et qui, sur ses ruines, édifiera une nouvelle
dynastie, nationale, purement chinoise, celle des Ming :
le bonze (hochang) Tchou Youen-tchang, — second fils,
né en 1327, à Foung Yang hien, alors Hao Tcheou, d'un
pauvre laboureur, Che Tchen, des environs de Se Tcheou,
dans la préfecture de Foung Yang, au Kiang Nan, né à
Nan King et appartenant à une famille de Kiu Young,
sous-préfecture près de cette ville, — qui sera connu dans
l'histoire comme l'empereur HoUNG Wou. Il avait échangé
sa robe de moine pour la casaque du soldat et s'était enrôlé
dans les troupes du commandant de Hao Tcheou, Ko Tseu-
HiNG, qui, reconnaissant ses mérites, n'avait pas tardé à en
faire un officier. Plus tard Tchou Youen-tchang forma un
corps de troupes indépendant avec lequel il s'empara de
Ho Yen qu'il préserva du pillage; cet acte de clémence
amena beaucoup de recrues sous ses drapeaux, et il lui fut
possible d'étendre ses opérations jusqu'au Kiang. Faute de
bateaux il se trouvait arrêté sur les bords du Grand Fleuve,
lorsque, attiré par sa grande réputation, Yu Toung-hai lui
amena de Tsao Hou plus de mille barques à l'aide des-
quelles, Tchou Youen-tchang put traverser le Kiang et s'em-
parer de T'ai P'ing, sur la rive droite du fleuve ; fidèle à sa
politique, il interdit le pillage de cette ville et il fut accueilli
en libérateur par les habitants avec, à leur tête, le vieux
lettré Tao Ngan qui stimula son ardeur.
Depuis sa défaiteparToktagha,TchangChe-tch'eng, traité
en quantité négligeable par les Mongols, en profite pour re-
prendre Yang Tcheou; à la 2^ lune de 1356, il passe le Kiang
et soumet Tch'ang Tcheou, Soung Kiang et Hou Tcheou
(Tche Kiang), et il entre sans combat dans Hang Tcheou,
lâchement abandonné par Tache Timour, mais après un
combat victorieux, cette ville est reprise par Kia Hing 1.
De T'ai P'ing, où il avait su se concilier tous les cœurs
par sa clémence, Tchou Youen-tchang gagna le Kiang ; ses
avant-gardes repoussèrent à Kiang ning tch'en les premiers
postes mongols et investirent Tsi K'ing lou (Nan King),
défendu par Fou Cheou, qui fut malheurseusement tué
I. Mailla, IX, p. 619.
Lr,S MONGOLS 337
dans une sortie et ses troupes lâchèrent pied. Les vainqueurs
entrèrent dans Tsi K'ing, dont Tchou Youen-tchang
changea le nom en celui de Ying t'ien fou, qui n'est autre
que la ville de Kiang Ning ou Nan King ^ (1356). Tchou
Youen-tchang expédia des troupes à Kouang Te et à Yang
Tclicou, et sa réputation de clémence l'ayant précédé, elles
furent partout accueillies avec joie. Les habitants de Tchen
Kiang chassèrent TchangChe-tch'eng et reçurent les troupes
de Tchou Youen-tchang, qui furent chargées du siège de
Tch'ang Tcheou; Tchang Che-tch'eng envoya son frère
Tchang Che-te au secours de cette place, mais celui-ci fut
battu et fait prisonnier par le général Su Ta, qui se rendit
maître de Tch'ang Tcheou après une sérieuse résistance.
Dans le nord, les partisans de Han Lin-eul se condui-
saient en véritables brigands et dévastaient le Ho Nan et
le Chen Si ; ils furent surpris et taillés en pièces par le com-
mandant du Ho Nan, Tchahan Timour, qui défît également
Pepousin, lieutenant de Lieou Fou-t'oung et l'obligea de
fuir dans le pays de Chou. Dans le Chan Toung, Tache Ba-
hadour et Talima CheH sont moins heureux. Les rebelles,
enhardis, mettent le siège devant Tsi Nan, mais ils sont
écrasés par Toung Touan-siao, venu du Ho Nan, qui est
nommé généralissime des troupes du Chan Toung, mais à
cause de son grand âge, on le transfère au poste de Tchang
Lou et de Ho Kien. A peine est-il parti, que le commandant
des rebelles Ma Koue enlève Tsi Nan, attaque Toung Touan-
siao lui-même, qui est tué après une vive résistance; Ma
Koue occupe Ho Kien, prend Ki Tcheou et pousse ses in-
cursions jusqu'à Ta Tou (Pe King), mais il est repoussé par
Lieou Kara I3ougha. D'autre part, Lieou Fou-t'oung occu-
pait K'ai Foung et faisait venir son empereur de Ngan
Foung.
D'un autre côté, Siu Cheou-houei s'était emparé de pres-
que tout le Hou Kouang et d'une partie du Kiang Si,
grâce aux talents de son général Tch'en Yeou-lang, fils d'un
pêcheur de Mien Yang, qui supplanta et tua Ni Wen-tsiun
qui avait tenté d'assassiner Siu Cheou-houei dont il était
I. Mailla, IX, p. 619.
35^^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
jaloux. Tch'en Yeou-lang descendit le Kiang et attaqua
Ngan King défendu par Yu Kiué ; Tch'en Yeou-lang défit
d'abord le général Hou Pe-yen, qui défendait le fleuve et
pénétra dans Ngan King à sa suite. Yu Kiué blessé se sui-
cida, sa femme et ses enfants se jetèrent dans un puits et la
plupart des habitants périrent dans les flammes ou se
tuèrent (1358).
Dans le Ho Nan, Lieou Fou-t'oung, maître de K'ai
Foung, expédia un corps d'armée dans le Clian Si qui, après
de grands succès, fut chassé par Tchahan Timour; un autre
corps commandé par Kouan Sien-seng, fit un grand détour,
pénétra dans le Leao Toung dont il pilla la capitale Leao
Yang, s'avança jusqu'aux limites de la Corée, puis il revint
sur ses pas, s'empara de la ville impériale de Chang Tou
dont il brûla le fameux palais construit par K'oublai Khan.
Tandis que ses rivaux se livraient à des raids qui ressem-
blaient singulièrement à des entreprises de brigands ne
pouvant donner que des résultats immédiats, sans avenir,
Tchou Youen-tchang agissait avec méthode, consolidant
ses gains au fur et à mesure de ses attaques, continuant sa
poHtique de clémence dans les territoires conquis, qui lui
attirait, plus encore que les armes, la soumission des peuples,
sentant d'ailleurs se réveiller en eux leur haine assoupie
contre l'envahisseur mongol. Tchou Youen-tchang chargea
le général Hou Ta-haï d'assiéger Wou Tcheou (Wou Youen
hien, dans le Kiang Nan), défendu avec tant d'opiniâtreté
par les Mongols, que le futur empereur fut obligé de conduire
lui-même l'attaque contre cette ville, dont le nom fut
changé en celui de Ning Yuei fou, lorsqu'elle eût été cap-
turée. Tchou Youen-tchang prépara ensuite la conquête du
Tche Toung (partie orientale du Tche Kiang) en recom-
mandant à ses soldats d'éviter les massacres et les pillages.
Le triomphe éventuel de Tchou Youen-tchang semblait
si assuré que le pirate Fan Kouo-tch'eng lui offrit de s'aUier
avec lui, et dès que ses troupes y feraient leur apparition
de lui remettre Wen Tcheou, Tai Tcheou et King Youen;
Fan Kouan, fils de Fan Kouo-tch'eng, était envoyé en garan-
tie de cet arrangement. Tchou Youen-tchang reçut ce jeune
LES MONGOLS 359
homme avec bonté, et fidèle à sa politique généreuse, il le
renvoya comblé d'iionneurs et de présents à son père.
Après la conquête de Wou Tcheou, les troupes de Tchou
se rendirent maîtresses de Yen Tcheou et de Tchou Tcheou,
du Tchc Kiang, qui n'offrirent aucune résistance. Tchou
installa à Kien K'ang un tribunal d'empire (1359).
Les autres chefs rebelles étaient en lutte les uns avec les
autres; l'ambition, la jalousie les poussaient à s'entre-dé-
chirer au grand profit de l'ennemi commun, le Mongol.
Le général Soung, Tchao Kiun-young, assassine son collègue
Ma Koue, dont l'ami Siu Ki-tsou arrive de Leao Yang à
Yi Tou et tue le meurtrier. La zizanie était encore plus
grande dans le parti de Siu Cheou-houei. Tch'en Yeou-lang
envoya Wang Foung -koue assiéger Sin Tcheou (Kouang
Sin, dans la partie orientale du Kiang Si), défendu par
Tachinnou, fils du prince de Tchen nan, aidé de Hai lou ting
et de Peyen pou houa tikin (Bayan Bougha) qui périrent
les armes à la main lorsque l'ennemi eut pénétré dans la
ville par un souterrain. Siu Cheou-houei ayant voulu trans-
férer sa Cour à Loung Hing (Nan Tch'ang) contre le gré
de Tch'en Yeou-leang, celui-ci le fit prisonnier à Kieou
Kiang (Kiang Tcheou), lui laissant toutefois le titre d'em-
pereur, sans le pouvoir, et prenant pour lui-même le titre
de prince de Han. Quelque temps après, Tch'en Yeou-leang
s'étant emparé de T'ai P'ing, fit assommer Siu Cheou-
houei à coups de barre de fer, se fit proclamer empereur,
donnant à sa dynastie le titre de Han, et retourna à Kiang
Tcheou (1359)-
La rébelHon organisée au nom des Soung causait, à cause
de la popularité de l'ancienne dynastie chinoise, de l'an-
xiété aux Mongols, aussi leur général Tchahan Timour,
désireux d'anéantir les rebelles qui se réclamaient de ce
nom aimé de la nation, entreprit-il de s'emparer de leur capi-
tale, K'aï Foung; il y réussit malgré une vive résistance,
mais Lieou Fou-t'oung parvint à s'enfuir avec Han Lin-eul
qu'il conduisit à Ngan Foung (1359).
Le ministre T'ai P'ing, que la mort, au commencement
de 1360, de Nieou ti hai, descendant de Portchi, privait
360 HISTOIRE GÉNFKALE DE I.A CHINE
d'un de ses plus fermes soutiens, victime des intrigues du
prince héritier, se retira à la 2® lune, le pouvoir passant aux
mains incapables de l'eunuque Papouhoua et de Chose kien,
qui ne songeaient qu'à s'enrichir.
D'ailleurs les Mongols étaient en proie à des luttes intes-
tines. Tchahan Timour trouvait dans le Chan Si un rival
dans Polo Timour ; Alouhouei Timour, descendant d'Ogo-
taï, créait des troubles en Tartarie, mais il fut livré à T'ai
P'ing et remis par celui-ci au gouvernement impérial, qui
le fit mettre à mort.
Tchou Youen-tchang engage la guerre contre l'assassin
de Siu Cheou-houei, Tch'en Yeou-leang, qui est battu, près
de Kieou Kiang et obligé de fuir avec sa famille à Wou
Tch'ang; le vainqueur conquiert Kieou Kiang et Loung
Hing dont il change le nom en Houng Tou, et il reçoit la
soumission des gouverneurs de Kien Tchang, de Jao
Tcheou, de Youen Tcheou, au Kiang Si, ainsi que de ceux
de Ning Tcheou et de Ki Ngan (1362).
Tchahan Timour, qui avait fait rentrer le Ho Nan sous
la dépendance des Mongols, se prépara à reprendre le
Chan Toung; il passa le Houang Ho à Moung Tsin, reprit
Kouan Tcheou et Toung Tchang au Chan Toung et pour-
suivit la campagne, aidé par son fils Koukou Timour. Après
trois mois de siège (1361) Tchahan Timour s'emparait de
Tsi Nan et investissait Yi Tou, la seule place qui restât aux
rebelles au Chan Toung, mais il est traitreusement assassiné
par Wang Se-tch'eng et Tien Foung qui se prétendaient ses
amis et avaient fait leur soumission (1362). K'ouk'ou Timour,
ayant succédé à son père, poussa avec vigueur le siège de
Yi Tou dont il s'empara et il fit exécuter les deux traîtres.
Cette même année (1362), à la troisième lune, un officier j adis
envoyé parSiu Cheou-houei au Se Tch'ouan,Ming Yu-tcheng
se révolta au Yun Nan et entreprit de venger son ancien
maître; ayant capturé Koue Kouan, il prit le titre de prince
de Loung Chou ; ses troupes s'emparèrent de Loung Tcheou,
mais il fut battu par le commandant des troupes du Chen
Si, le général Tcheli Timour, passa au Se Tch'ouan dont
il prit la capitale et se proclama empereur de Hia (1362).
ii:s Moxf.oi.s 361
En 1362, rempereur, poussé par l'impératrice, voulut
imposer à la Corée pour remplacer le roi qui lui déplaisait,
le prince Tok heung Hye, mais les Coréens qui connais-
saient la faiblesse des Mongols, se préparèrent à résister;
en 1364, une armée mongole de 10.000 hommes franchit
le Ya Lou et assiégea ICui tjyou; les Coréens furent mis en
déroute, mais ils prenaient leur revanche peu après et le
général Yi obligeait ce qui restait de l'armée mongole à
repasser le fleuve.
Au commencement de 1363, les rebelles TchangChe-tch'eng
et Liu Tchen réussirent à prendre Ngan Foung et firent
mourir Lieou Fou-t'oung. Outré de ce crime, Tchou Youen-
tchang marche contre les assassins, défait Liu Tchen et
remet le commandement de ses troupes au général Su ta
pour faire le siège de HiuTcheou; les Mongols profitent de
ces luttes entre les Chinois pour reprendre Ngan Foung.
Ayant perdu le Kiang Si, Tch'en Yeou-leang va mettre
le siège devant Nan Tch'ang, capitale de cette province;
Tchou Youen-tchang prévenu à Kien K'ang équipe une
flotte considérable qu'il embosse à Hou K'eou à l'entrée du
lac P'o Yang. Tch'en Yeou-leang se rend au devant de son
adversaire qu'il rencontre à la montagne Kang Lang, à
l'ouest de Jao Tcheou ; après une bataille de plusieurs jours,
Tch'en Yeou-leang est tué d'une flèche à l'œil et son fils
Tch'en Chan-eul est fait prisonnier. Le général Tchang
Ting-pien fuit à Wou Tch'ang avec le corps de Tch'en
Yeou-leang, dont il fait reconnaître le second fils Tch'en
Li comme empereur, mais les troupes de Tchou Youen-
tchang s'emparent de la ville et le nouveau souverain est
contraint de se rendre (1363).
On peut dire que l'empire était en pleine dissolution;
de tous côtés surgissaient des rebelles qui entamaient toutes
les frontières, ébranlaient la confiance des habitants dans
la force du conquérant et rendaient douteuse leur fidélité,
tandis que les Mongols eux-mêmes par leurs divisions
intestines, les querelles personnelles, l'incapacité et la fai-
blesse de leur empereur, aidaient leurs ennemis dans l'œuvre
d'anéantissement de leur propre puissance. Endormi dans
362 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
une trompeuse sécurité, amolli par son séjour à la Cour,
oublieux de la rude vie des camps, le Grand Khan n'était
même plus une pâle image de Tchinguiz Khan ou de
K'oublaï Khan. Après l'assassinat de Tchahan Timour,
son ennemi Polo Timour chercha à s'emparer du pays de
Tsin ki, mais il fut défait à Che Ling kouan par K'ouk'ou
Timour et oblige de mettre un frein à ses projets ambitieux.
Le prince héritier intriguait de son côté, Cho se kien
intriguait d'un autre et ChouenTi, abruti, résistait molle-
ment à l'un et à l'autre. On voulut disgracier Toukien Ti-
mour, ami de Polo Timour; il fut cassé de son commande-
ment qu'il refusa de quitter; K'ouk'ou Timour fut chargé
de le réduire, mais Toukien Timour, incité par Polo Timour,
s'empare de Kiu Young kouan et bat les troupes comman-
dées par Ye Sou et Poulanhi, envoyées contre lui; le prince
héritier fuit en Tartarie par Kou Pe K'eou. Toukien Timour
se fait Uvrer les traîtres Cho se kien et Papoukoua et rétablit
Polo Timour dans sa charge de général.
Le prince héritier rappelé à la Cour par l'empereur veut
attaquer Polo Timour, mais il est abandonné de ses soldats.
Polo Timour entre dans Pe King et explique sa conduite à
l'empereur qui le nomme généralissime et premier ministre.
Tout est incohérence dans la conduite du misérable souve-
rain. Polo Timour, peu reconnaissant d'ailleurs, fait mourir
Tolo Timour, compagnon de débauche de Chouen Ti, et
nettoie le palais des lamas et d'un grand nombre d'eu-
nuques. Le prince héritier réunit à T'ai Youen une armée
pour combattre Polo Timour, qui est défait par Ye Sou;
mais d'un autre côté Toukien Timour prend Chang Tou
et bat les troupes du prince héritier. Toutefois Polo Timour
s'était rendu odieux à tout le monde et il est massacré alors
qu'il se rendait au Palais. Peu de temps après, Toukien
Timour abandonné par ses officiers est mis à mort; le
prince héritier rentre alors à la Cour avec K'ou K'ou Timour.
A la troisième lune de 1366, mourait Ming Yu-tcheng, qui
avait pris le titre d'empereur des Hia à Tch'eng Tou (1362) ;
son fils Ming Tcheng, âgé de dix ans, lui succéda; la mère du
nouveau souverain, Poung Che, fut chargée de l'administra-
i.i;s MON(;oLs 363
tion. Le mois suivant (4« lune, 1366), Tchou Youcn-tchang,
maître du Hou Kouang et du Kiang Si, envahit le Houai
Nan où les villes de Kao Yeou, Hao Tcheou (Foung Yang),
Se Tcheou, Pe Siu Tclieou et Ying Tcheou lui ouvrent leurs
portes. Restant à Kien K'ang, Tchou Youen-tchang prépare
l'administration de si-s conquêtes en suivant scrupuleuse-
ment les anciennes traditions chinoises et les exemples
laissés par les grands empereurs, tandis qu'il abandonne à
ses généraux le soin de continuer la campagne. C'est main-
tenant la conquête du Tclu- Kiang et la lutte contre Tchang
Ghe-tch'eng et Fan Koue-tchen infidèle à Tchou Youen-
tchang, alhé au nord avec Koukou Timour et au midi avec
Tchen Yeou-ting, maître d'une partie du Fou Kien, qui sont
le but poursuivi. A la septième lune, Tchou Youen-tchang
plaçait à la tête d'une armée de 250.000 hommes Su Ta et
Tch'ang Yu-tch'ouen, chargés d'opérer contre le premier
qui était maître d'une partie du Tche Kiang et du Kiang
Nan. Après une défaite à Tsao Lin, Tchang Che-tch'eng est
fait prisonnier et conduit à Kien K'ang où il se pend au
pont de bambou, Tchou k'iao, et tout son territoire est con-
quis (1367); Tang Ho s'empare de Wen Tcheou, T'ai
Tcheou et King Youen, c'est-à-dire la région maritime,
mais Fang Koue-tchen réussit à fuir par mer au Fou Kien,
puis dans une île ; il se décide enfin à se rendre avec les siens
à Tang Ho, qui l'envoie à Kien K'ang.
Malgré ses victoires, Tchou Youen-tchang ne veut pas
encore prendre le titre d'empereur et se contente de celui de
Prince de Wou (Wou Kouo Koung, 7^ lune 1356). Pendant
ce tempsle prince héritier se brouillait avec K'ouk'ouTimour
que fempereur envoie en disgrâce à Ju Tcheou, tandis que
son frère Toyn Timour est relégué au Ho Nan.
Le Prince de Wou prépare la conquête des provinces
méridionales de Fou Kien, de Kouang Toung et de Kouang
Si. Hou TiNX-CHOUEi avec les troupes de Ngan ki et de Ning
koue est chargé de s'emparer des deux premières provinces;
Yang King avec les troupes de King Tcheou et de Siang
Tcheou doit opérer au Kouang Si. Ces opérations s'accom-
phssent sans difficultés : les populations de ces régions.
364 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
impatientes du joug étranger, se rendent avec empresse-
ment aux chefs chinois qui se présentent devant leurs villes.
Tout le Kouang Toung et le Kouang Si étaient soumis à la
7e lune (1368).
Su Ta et Tch'ang Yu-tch'ouen ayant conquis le pays de
Houai, franchissent le Houang Ho, pénètrent au Chan
Toung, s'emparent de Yi Tcheou et les autres villes Yi Tou
(Ts'ingTcheou), Lai Tcheou, etc., se rendent lesunes après les
autres sans combat. Au commencement de 1368, Hou Ting
chouei prend d'assaut Yen P'ing fou, tandis que, sans com-
battre, les gouverneurs de Hing Houa, Ts'iouen Tcheou,
Tchang Tcheou et Chao Wou, font leur soumission ; Tchen
Yeou-ting est fait prisonnier. Laissant Toung Tchang au
Chan Toung pour assurer le calme. Hou Ting-chouei passe
au Ho Nan où les villes ouvrent leurs portes sans combat,
sauf T'oung kouan qui tombe entre les mains de Su Ta,
lorsque celui-ci a défait Li Se-chi, défenseur de la ville.
Chouen Ti, effrayé de ces succès foudroyants, rappelle
K'ouk'ou Timour, alors à Tsin Ning, mais ce général, au
lieu de protéger la Cour contre Su Ta, concentre une grande
armée aux environs de T'ai Youen.
Le moment décisif est arrivé; rien ne s'oppose plus
à l'exécution définitive du plan de Tchou Youen- tchang ;
à la 7e lune (1368), le prince de Wou, à la tête d'une grande
armée, quitte Kien K'ang pour remonter vers le nord;
il passe le Houang Ho à Ping lun; chemin faisant, il s'em-
pare de Wei Tcheou, Siang Tcheou, Tchang Te, Kouang
P'ing, Chouen Te; c'est une marche triomphale. Il arrive
enfin à T'oung Tcheou, dont il se rend maître, malgré la
vigoureuse défense de Pouyen Timour qui se fait tuer.
L'empereur Chouen Ti abandonna en toute hâte Ta Tou
et s'enfuit à Chang Tou avec sa famille.
Le 20 de la 8^ lune, le prince de Wou arrivait à la porte
Tsi Jen Men, qui fut prise le lendemain; Timour Bougha,
prince de Houai, le ministre King Tsoung, et quelques
autres hauts fonctionnaires, se firent tuer en défendant
bravement la capitale. A la nouvelle de la chute de Yen
King, Chouen Ti, se sentant menacé, quitta Chang Tcu et se
Li:s MONGOLS 365
réfugia, à Vlng Tchang fou, en Tartarie, où il devait mourir
à la 4e lune de 1370, âgé de 52 ans.
Depuis 1206, date de l'avènement de Tchinguiz Khan,
les Mongols avaient régné 162 ans et leur dynastie compte
quatorze empereurs, dont les dix derniers furent seuls em-
pereurs de Chine.
Le Prince de Wou étant entré à Yen King, pénétra dans
le palais ; cédant à la pression du ministre Li Chan-tch'ang,
il se fit proclamer empereur à la 1^^ lune de 1368 et
il déclara prince héritier, son fîls aine, Piao, par Ma, fille
adoptive de Kouo Tseu-hing, épousée par Houng Wou,
qui la déclara impératrice. Il donna à sa dynastie le nom
de MiNG et aux années de son règne (nien hao) la désigna-
tion de HouNG Wou (1368). A la 8^ lune, un décret cons-
tituait Ying T'ien, comme capitale du Sud, Nan King.
Après avoir créé en peu d'années un des plus vastes
Empires que le monde ait jamais connus, les Mongols, dont
la puissance s'étendait de la mer de Chine jusque dans la
Russie d'Europe, le laissèrent s'effondrer avec une rapidité
qui n'a d'égale que celle de sa formation. L'immensité même
de cet Empire fut la cause principale de sa faiblesse. La ré-
partition des conquêtes mongoles entre les quatre héritiers <
de Tchinguiz Khan amena un premier amoindrissement
de force que ne put compenser une unité fictive sous un
Grand Khan dont l'autorité ne fut plus que nominale lors-
qu'il cessa d'avoir le pouvoir matériel de l'imposer. Quand
la Chine, qui était devenue leur principal point d'appui, les
eut rejetés après les avoir efïéminés et absorbés, une fois
encore les Mongols se ressaisirent sous le cruel Timour Lenk,
digne émule de Tchinguiz, mais ce fut le dernier spasme de
leur résistance : ils se survécurent dans la dynastie du Grand
Mogol, fondée par Baber au commencement du xvi® siècle
dans le nord-ouest de l'Inde, qui dura jusqu'à la grande
rébellion de 1858 et dans les khanats tartares de Russie
absorbés par Ivax IV en 1552 et en 1554. Cantonnés dans
leurs plaines du nord de la Chine, de guerriers ils se trans-
formèrent en pasteurs; ils devinrent conducteurs de trou-
peaux de bétail au lieu de guider à la victoire les hordes hu-
366 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
maines, échangeant leur ardeur militaire pour les vertus pai-
sibles de l'agriculteur. ^
/
Vingtième Dynastie : Youen
Capitale : Kara Koroum, Chang Tou et Ta Tou
(Khan Baliq, Pe King).
1. Tchinguiz Khan (Tch'eng ki seu), T'ai
Tsou, 1206 — t 1227, 7e lune, 66 ans.
2. Ogotai (Yiie K'ouo t'ai), T'ai Tsoung,
1229 — t 1241, ne lune, 56 ans.
3. Kouyouk, Ting Tsoung, 1246 — f 1248,
3e lune, 43 ans.
4. Mang kou (Meng ko), Hien Tsoung,
1251 — t 1259, 7e lune, 52 ans.
5. K'oublaï (Setsen, Sie tch'an) Che Tsou,
1260 — t 1294, I® lune, 80 ans. 1260 Tchoung T'oung.
On compte son avènement en Chine
à partir de 1280. 1264 Tche Youen.
6. Timour (Oeldjaitou Khan, Wan Tchcn
tou). Tch'eng Tsoung — f 1307,
ne lune, 42 ans. 1295 Youen Tcheng.
1297 Ta Té.
7. Haichan (Kuluk, K'iiilu) Wou Tsoung,
1308 — t 131 1, le lune, 31 ans. 1308 Tche Ta.
8. Aïyu lipata (Bouyantou, P'ou yen tou),
J en Tsoung, 1312, — j 1320, i© lune,
36 ans. 1312 Houang K'ing.
13 14 Yen Yeou.
9. Choutépala (Gueguen, Kokien), Ying
Tsoung, 1321 — t 1323, 8e lune,
21 ans. 1321 Tche Tche
10. Yesoun Timour, T'ai Ting Ti, 1324 —
t 1328, 7e lune. 1324 T'ai Ting.
1328 Tche Houo.
1 1 . Hochila (Koukou tou. Hou tou tou) Ming
Tsoung, 1329 — ^ t 8e lune, 30 ans. 1329 T'ien Li.
12. Tou Timour {Djidjagaioii, Tcha ya tou)
Wen Tsoung, 1330 — f 1332, 8e lune,
29 ans. 1330 Tche Chouan.
LHS MONGOLS .^Ôj
13. l\in ichey^n (Rtntchcn pal, Yilien Ichen
pan), Nmg Tsoung, 1332 — t n®
lune, 7 an>
14. T'o Houan Tiinour (Togfian Tinioitr),
Clioueu Ti ou Houei Tsoung, 1333,
fuit en 1368, 7' lune; t 1370, 4® lune.
1333 Youen T'oung.
1335 (Heou) Tche
Youen.
1341 Tche Tcheng.
Dynastie des Kin. — Tartares Niu tchen.
Capitale à Hoi: El Ning (K'aï youen hien, Leao Toung),
puis Ta Hien (Pe Kingj eji 1152.
1. 1115 T'ai Tsou, Akonta, t 1123, 8^ lune, à 56 ans.
II 15 Cheou Kouo.
II 18 T'ien Fou.
2. 1123 T'ai Tsoung, Ou k'i mai, f 1135, i^ lune, à 61 ans.
1123 T'ien Houei.
3. 1135 Hi Tsoung, Ho lo ma, compte les années de son règne
de l'avènement de son prédécesseur; tué en
1149, i2« lune, à 31 ans.
II 23 T'ien Houei.
1138 T'ien K'iuen.
1141 Houang T'oung.
4. II 49 Hai Ling Wang, tué en 1161, ii^ lune,
à 40 ans. 1149 T'ien Te.
1153 Tchen Youen.
1156 Tcheng Loung.
5. 1161 Che Tsoung, Oî* /o, t 1 189. I® lune, à 67 ans.
1161 Ta Ting. ^
6. 1190 Tchang Tsoung, Madakoti, t 1208, ii^lune, à 41 ans.
iigo Ming Tch'ang.
1196 Tch'eng Ngan.
1201 T'ai Ho.
7. 1209 Wei Chao Wang, tué en 12 13, 8« lune.
1209 Ta Ngan.
1212 Ts'oung K'ing.
12 13 Tche Ning.
368 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
8. 1213 Siouen Tsoung, f 1223, 12^ lune, à 61 ans.
12 13 Tchen Yeou.
1217 Hing Ting.
1222 Youen Kouang.
9. 1224 Ngai Tsoung, se suicide en 1234, i^Jlune, à 37 ans.
/224 Tcheng Ta.
1232 T'ien Hing.
1233 K'ai Hing.
10. 1234 ^lou Ti, tué, le lune. 1234 Chen Tch'ang.
CHAPITRE XXII
Les Mongols : Missionnaires et Voyageurs étrangers.
ON peut dire que c'est sous la dynastie mongole que
la Chine a été \éritablement révélée à l'Europe.
Les premiers souverains Mongols barbares, après
avoir terrorisé toute l'Asie et une grande partie de l'Europe,
se sont mués sous leurs derniers Grands Khan en des
princes, accessibles, sans les adopter, aux idées occidentales,
et les voyageurs européens, libres de se rendre dans l'Ex-
trême-Orient, nous en ont rapporté les premières notions
exactes que nous en ayons possédé.
Le grand mouvement de missions à travers l'Asie à l'épo-
que mongole date du Concile réuni à Lyon à la Saint- Jean
de 1245 par le pape Innocent IV, alors dans le feu de sa
querelle avec l'empereur Frédéric II, contre lequel il avait
renouvelé l'excommunication le i^^ mars par toute la
France. Outre cent quarante prélats, assistaient au Concile
Raymond, comte de Toulouse, et l'empereur latin de Con-
stantinople, Baudouin II, qui, couronné en 1239, luttait
depuis lors contre les Grecs, sans succès, faute d'argent, et
venait solliciter des secours; Frédéric II était représenté
par des ambassadeurs. Dans la première séance solennelle,
le mercredi 28 juin 1245, le pape accusa Frédéric d'hérésie
et de sacrilège, d'entretenir des concubines infidèles, de faire
commerce d'amitié avec le Soudan d'Egypte, d'avoir fait
construire une ville nouvelle qu'il avait peuplée de Musul-
mans i; les griefs ne lui manquaient pas; le 17 juillet,
Innocent IV prononçait contre Frédéric, parjure et félon,
une sentence dedé position, approuvée par S.\int Louis, qui
continua d'ailleurs ses relations avec l'empereur. Frédéric,
alors à Turin, entra dans une terrible colère à la nouvelle
I. Fleury, Hist. eccl., XVII.
370 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
de sa déposition, mais nous n'avons pas à entrer ici dans
le détail de cette grande guerre entre l'Empire et la Pa-
pauté.
L'invasion de l'Europe ^ par les Mongols causait à Rome,
aussi bien que dans tous les pays Chrétiens, la plus vive
anxiété. Les intérêts politiques et spirituels de l'Eglise ré-
clamaient beaucoup de diplomatie et surtout de zèle.
Innocent IV s'adressa pour accomplir son œuvre de propa-
gande aux deux grands ordres mendiants qui se partageaient
la Chrétienté et qui, malgré leur origine relativement ré-
cente, répandaient déjà au loin la gloire du nom chrétien.
Au xïi^ siècle, l'Église passait par une crise redoutable;
toujours puissante, mais menacée par l'hérésie et le schisme,
déconsidérée par un clergé corrompu, elle était mûre pour
une réforme. Abailard ^ discutait avec Saint Bernard;
son disciple, Arnaud de Brescia, brûlé à Rome en 1155,
1. Brevis nota. Oremus... « quod multiplex erat dolor suus, quia
quinque dolores circumdederant eum. Primus erat de difformitate
praelatorum & subditorum. Secundus erat de insolentia Saracenorum.
Tertius de schismate Graecorum. Quartus de saevitia Tartarorum.
Quintus de persecutione Friderici imperatoiis ».
« Rediens ad primum articulum... Postea de insolentia Saraceno-
rum, referens rumores de iis quae tune acciderant ultra mare, quando
Jérusalem occupaverant, & everterant sepulcrum Domini, et cetera sacra
loca de partibus illis, & Christianos interfecerantinfinitos & quaecumque
ibi per eos fuerant perpetrata. . . Quarto de saevitia Tartarorum, quo-
modo terram Christianorum intraverant, & Hungariam occupaverant,
non parcentes, quin omnes interficerent, sexui vel aetati... »
Instilutioyies factae in Concilio generali apud Lugdunum. XVI. De
Tariaris.
« Sane Tartarorum gens impia, Christianum populum subjugare
sibi, vel potius perimere, appetens, collectis jamdudum suarum viribus
nationum, Poloniam, Rusciam, Hungariam, aliasque Christianorum
regiones ingressa, sic in eas depopulatrix insaevit, ut gladio ejus nec
aetati parcente nec sexui, sed in omnes indifferenter crudelitate horri-
bili debacchante, inaudito ipsas exterminio evastarit, ac aliorum
régna continuato progressu, illa sibi, eodem in vagina otiari gladio
nescicnte, incessabili persecutione substernit; ut subsequcnter in ro-
bore fortiores exercitus Christianos invadens, suam plenius in ipso
possit saevitiam exercere, sicque orbato, quod absit, fidelibus orbe,
fides exorbitet, dum sublatos sibi gemuerit ipsius gentis feritate cul-
tores... >> (Mansi.)
2. Né en 1079 à Palais, bourg à quelques lieues de Nantes; t 2 avril
1142.
LKS MONGOLS 37 1
voulait ramener l'Eglise à sa forme primitive et réclamait
la suppression des biens temporels du clergé ; le Lyonnais
Pierre Valdo ' professait que tout laïque, homme de bien,
avait le même droit que les prêtres d'enseigner et d'ad-
ministrer les sacrements; la vieille hérésie des Manichéens
ressuscitait dans Us Albigeois dirigés par R.w^iond Yl,
comte de Toulouse.
Deux hommes surgirent au moment opportun pour en-
diguer le flot qui ébranlait les assises de l'Eglise ; l'un, sorti
du peuple, François d'Assise; l'autre, noble d'origine,
Dominique de Guzman.
François, né à Assise, dans l'Ombrie, en 1182, créa l'ordre
des Frères Mineurs, appelés d'abord les pauvres Pénitents
d'Assise, dont larègle fut approuvéeàRomepar Innocent III
en août 1209, disent les uns, mais plus probablement
en 1210. Le Concile de Latran, tenu du 11 novembre, jour
de Saint Martin, au 39 novembre 1215, jour de Saint André,
ayant décidé que pour éviter les inconvénients qui résul-
taient de la multiplicité des ordres monastiques, il n'en
serait pas créé de nouveaux, et que quiconque voudrait
entrer en religion embrasserait un de ceux qui avaient été
approuvés ^, Innocent III, a^'ant fait connaître qu'il avait
approuvé le nouvel ordre, on chercha à faire choisir par
François une des règles déjà adoptées par l'Eglise, par
exemple celle de Saint Benoît; François, moins faible que
Dominique, refusa toute concession, et garda sa règle,
qui fut approuvée définitivement par Honorius III, le
29 novembre 1223. On sait que ce grand Saint, épuisé par
ses austérités, mourut dans sa quarante-cinquième année,
le 3 octobre 1226.
r. Chef des hérétiques Vaudois, né à Vaux, sur les bords du Rhône.
2. XIII. De novis religionibus prohibitis. Ne nimia religionum diver-
sitas gravera in ecclesia Dei confusionem inducat, firmiter prohibemus,
ne quis de cetero novam religionem inveniat : sed quicumque voluerit
ad religionem converti, unam de approbatis assumât. SimiUter qui
voluerit religiosam domum fundare de novo, regulam & institutionem
accipiat de religionibus approbatis. » (J. D. Mansi, Sac. Conciliorum...
Collectio. t. XXII, col. 1002.)
Saint
François.
yj2 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Dominique, né en 1170, à Calaruega ouCalagora, dans la
\'ieille-Castille, de Félix de Guzman et Juana de Aza, entre-
prit de consolider l'Église par la prédication et créa l'Ordre
des Frères Prêcheurs, qui reçut l'approbation provisoire
d'Innocent III, mais à la suite de la décision du Concile de
Latran où il avait été amené par Foulques de Marseille,
évêque de Toulouse, Dominique, sur le conseil du Pape,
tourna la difficulté en embrassant la règle de Saint Augustin
et en y ajoutant quelques pratiques plus austères d'après
les statuts des Prémontrés, sans exiger encore le vœu de
pauvreté; enfin Honorius III approuva le nouvel ordre sous
le nom de Frères Prêcheurs par deux bulles du 26 décembre
1216, lors du second voyage de Dominique à Rome. C'est
dans la Ville éternelle que se rencontrèrent les fondateurs
des deux nouveaux ordres, le Franciscain, plus grand que
le Dominicain, parce que plus humble. Dominique mourut
à Bologne le 26 août 1221.
Le bruit courait dans la Chrétienté qu'un potentat de
l'Asie Centrale désigné sous le nom de Prêtre Jean était
chrétien. Il semblait tout- désigné pour ser\4r d'intermé-
diaire entre les Chrétiens d'Occident et ceux d'Extrême-
Orient.
La légende du Prêtre Jean est née au xii^ siècle au
moment des Croisades. Les guerriers occidentaux recueilli-
rent avec empressement le bruit qu'un souverain chrétien,
mais nestorien, s'était rendu maître de l'Asie Centrale et
qu'il se portait au secours de ses coreligionnaires contre les
musulmans. Otto de Freising est le premier auteur qui
nous marque l'existence de ce prince asiatique, dans une
lettre de 1145 adressée de Syrie, par l'évêque de Gabala
au pape Eugène III. « Quelques années auparavant, dit
l'évêque, un prince appelé Jean, qui habitait, derrière
l'Arménie et la Perse, à l'extrémité de l'Orient, professant,
ainsi que son peuple, le nestorianisme et réunissant en ses
mains l'empire et le sacerdoce, était venu porter la guerre
dans la Médie et la Perse, s'était emparé d'Ecbatane et
Li;S MONGOLS yj \
avait tailk' en pièces les armées ennemies -i. En réalité dans
cette lettre, il s'agissait du fondateur de la dynastie des Kara
K'i Taï. Jacques de Vitry, mort en 1243, Albéric des
Trois Fontaines (1232-1252), qui sous la date de 1165
rapporte que des lettres de ce souverain arrivèrent au Pape
et aux empereurs d'Orient et d'Occident, Vincent de
Beauvais, Sempad l'Arménien, Ricold de Monte Croce,
mentionnent le Prêtre Jean. Marco Polo parle longuement
de ce personnage résidant au Tendue qu'il appelle Georges
et de ses relations avec Tchinguiz Khan ; il nous raconte la
bataille dans laquelle le Prêtre Jean perdit la vie : « Et après
ce deus jors s'armarent andeus les parties et se conbatirent
ensenble duremant et fu la grangnor bataille que fust jamès
veue. Il hi oit gran maus et d'une part et d'autre; mes au
dereant venqui la bataille Cinchins Can, et fu en celle ba-
taille liocis le Prestre Johan, et de celui jor avant parde sa
tere que Cinchin Can la ala conquistant tout jor, et si voz
di que Cinchin Chan puis celle bataille régna six anz, étala
conquistant maint castiaus et mant provinces » 1. Odoric
nous dit qu'entre « lui et le grant Caan de Cathay a telles
convenances et aliances que Prestre Jehan a tousdis à
femme la fille du grant Caan et ainsi leurs prédécesseurs
a tous] ours mais 2. »
Après Marco Polo et Odoric, — nous abandonnons
complètement la relation, apocryphe, disons le mot, de
Mandeville, et les fables de Jean de Hesse, — dès le
xiv^ siècle, un nouveau Prêtre Jean surgit en Afrique ; nous
nous trouvons en présence de deux mythes, l'un asiatique,
l'autre africain, dont les héros résident dans des pays aussi
éloignés l'un de l'autre que le Tendue et l'Abyssinie. Le
mythe africain ne tardera pas à faire oublier l'autre et les
cartographes placeront le Prêtre Jean dans les pays gou-
vernés par le Négus. Sir H. Yule parait croire que le titre de
Prêtre Jean a appartenu d'abord à un prince abyssin ; il lui
paraît presque certain que la lettre du Pape Alexandre III
conservée par R. Hoveden, et écrite en 1177 au Magnific-us
1. Ed. Soc. de Géog., p. 65. (Voir p. 198.)
2. Ed. CORDIER, p. 434.
374 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Rex Indomm, Sacerdotum sanctissivius, était destinée au
Roi d'Abyssinie i.
Prêtre Jean, devenu personnage légendaire, ne tarda pas
à servir de prétexte à des auteurs facétieux ou satiriques.
Au xv^ et au xvi^ siècle circula une lettre datée de l'an
cinq cens et sept de notre Nativité dans laquelle étaient
relatées les merveilles que l'on rencontre dans les Etats
du Prêtre Jean, le tout assaisonné d'allusions politiques
et religieuses.
Les vo\rageurs occidentaux qui nous ont parlé du Prêtre
Jean ont furieusement embrouillé la question. Rubrouck
nous dit qu'il était le chef des Naïmans et qu'il avait pour
frère Unc, prince des Merkites et des Kéraïtes, qui lui suc-
céda :
« Du tems que les François prirent la ville d'Antioche,
il y avoit pour Monarque en ces parties septentrionales,
un Prince nommé Con Cham, ou Ken Cham, Ken étoit
son nom propre, et Cham un titre de dignité, qui signifie le
même que Devin, car ils apellent tous les Devins Cham;
de la leurs Princes ont pris ce nom, parce que leur charge
est de gouverner les peuples par le m.oien des augures :
de sorte qu'on lit aux Histoires d'Antioche, que les Turks
envoièrent demander secours à Con-Cham contre les Francs,
d'autant que les Turks sont eux mêmes venus de ces Païs-là.
Ce Ken Cham étoit aussi apellé Cara-Cathay, c'est-à-dire
Noir Cathay; Cara signifie noir, et Cathay est un nom de
Païs, pour le distinguer d'un autre Cathay, qui est vers
l'Orient ,1e long de la mer, dont je parlerai aussi ci-après.
Ce Cathay là est au dedans de certaines montagnes par où
j'ai passé; avec une grande campagne, où étoit autrefois
un Grand Prêtre Nestorien, qui étoit Seigneur d'un Peuple
nommé Nayman, tous Chrétiens Nestoriens. Ce Ken Cham
étant mort, ce Prêtre Nestorien, s'éleva et se fit Roi, tous
les Nestoriens l'appelloient le Roi Prestre-Jean, et disoient
de lui des choses merveilleuses, mais beaucoup plus qu'il n'y
avoit en effet : Car c'est la coutume des Nestoriens venant
de ces Païs-là de faire un grand bruit de peu de chose, ainsi
I. Marco Polo, I, p. 231.
I.KS MONGOLS 375
qu'ils ont fait courir par tout que Sartach ctoit Chrétien,
aussi bien que Mangu Cham, et Ken Cham, à cause seule-
ment qu'ils font plus d'honneur aux Chrétiens qu'à tous les
autres ; toutefc^is il est très-certain qu'ils ne sont pas Chré-
tiens.
» Ce Prestre Jean étoit fort renommé par tout, quoique,
quand je passai par son Pais, personne ne sa voit qui il étoit,
sinon quelque peu de Nestoriens. En ces pacages habitoit
Ken Cham, en la Cour duquel Frère André a été et j'y ai
passé aussi à mon retour. Ce Prestre-Jean avoit un Frère
fort puissant, Prêtre comme lui, nommé Une, ou Vut, qui
habitoit au delà des montagnes de Cara-Cathay; il y avoit
entre ces deux Cours environ trois semaines de chemin.
Ce Frère étoit Seigneur d'une habitation ou logement,
nommé Caracarum, et avoit sous sa domination une Nation
apellée Krit-Merkit, qui étoit de Nestoriens. Mais leur
Prince aiant abandonné la Foi de Christ, devint Idolâtre
tenant près de soi des Prêtres des Idoles, qui sont tous
sorciers & qui invoquent les diables. Au delà de ce Païs,
à environ douze ou quinze journées, étoient les pâturages
des Moals, pauvres & misérables gens, sans chef, sans loi,
ni religion aucune, si non celle des Augures & Sortilèges;
à quoi tous les Peuples de ces quartiers-là sont fort adonnez.
Proche de ces Moals habitoient d'autres Peuples aussi mi-
sérables, apellez Tartares. Ce Roi Prestre-Jean étant mort
sans enfans, son frère Une lui succéda, & se fit appeler
Cham, auquel tems il se trouva un certain homme de Moal,
nommé Cingis, Maréchal de son métier, qui se mit à courir
sur les terres de Unc-Cham, & en enmena force troupeaux
de Bêtes; si bien que les Pastres allèrent s'en plaindre à
leur maître, qui aussitôt assembla une grande armée,
& entra dans les terres de Moal pour attraper Cingis, mais
le galand s'enfuit parmi les Tartares, où il demeura caché
quelque tems. Mais Vut fît un grand butin sur les terres de
Moal & des Tartares, puis s'en retourna chez soi. En ces
entrefaites Cingis, homme adroit, parla souvent à ceux de
Moal aux Tartares, leur remontrant, comme étant sans chef,
leurs voisins en venoient aisément à bout, & les opprimoient.
376 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Ces Peuples considérant cela, & y prenant goût, l'élurent
pour leur Capitaine, qui amassa aussitôt quelques troupes,
& s'alla jetter sur les terres de Vut, qu'il vainquit en ba-
taille, & contraignit de se retirer au Catha3\ Cingis entre
autres prit une de ses Filles, qu'il donna pour femme à un
de ses Fils, qui en a eu entr'autres le grand Cham Mangu,
qui règne aujourd'hui. Ce Cingis donc envoia de tous cotez
ses Tartares pour faire la guerre; ce qui a rendu leur nom
si célèbre par tout, mais la plus-part enfin y périrent; de
sorte que maintenant ceux de Moal veulent faire perdre la
mémoire de ce nom-là, & élever le leur au lieu. Le Païs
où ils parurent premièrement, & où est encores maintenant
la principale Cour de Cingis-Cham, s'apelle Mancherule;
mais parceque la Tartarie, est proprement le Païs d'où ils
commencèrent à faire leurs conquête, par tout aux environs,
ils tiennent maintenant cette Région-là pour la plus consi-
dérable de leur Domination; & c'est là où ils font l'élection
de leur grand Cham 1. «
Marco Polo nous donne Aung Khan (Une Khan) comme
Prêtre Jean. Les sources chinoises jettent quelque lumière
sur le personnage : A l'avènement des Kin, une famille
Wang Kou ou Ongut était la principale des tribus Cha
T'o, qui sous le nom de Heou T'ang avaient régné en Chine
de 923 à 936 et qui avaient été dispersées par les K'i Tan ;
ces Ongut s'étaient divisés en deux branches : les Ongut ou
Wang Kou du Yin Chan et les Wang Kou de Lin T'ao
(Ouest du Kan Sou) ; au début du xii^ siècle, ces derniers
furent transférés au Leao Toung par les Kin qui les rame-
nèrent près des autres Wang Kou chargés de protéger le
nouveau rempart construit depuis le royaume de Tangout
jusqu'à la Mandchourie. A l'époque de la puissance de
Tchinguiz Khan le chef des Ongut était Alaquch, l'ancêtre
du prince Georges. On voit la confusion : Wang Khan
pris pour Wang Kou, et pour tout compliquer Wang ou
Aung Khan fait tantôt chef des Naïmans, tantôt chef des
Kéraïtes. Nous savons par les historiens persans des Mongols
que Tai Yang, Khan des Naïmans fut défait par Tchinguiz
r. Bergeron, col. 35-37.
I.HS MONGOLS 2>77
et que son fils Koutchi.ouk s'enfuit chez Tchk-lou-kou,
Khan des Kara K'i Tai dont il épousa la fille et qu'il détrôna
ensuite. Marco Polo consacre à cet événement un chapitre
intitulé : Comment le Presire Joan fist prendre le roi IJor;
dans ce cas c'est le Naïnian Koutchlouk qui joue le rôle de
Prêtre Jean; dans Rubrouck nous avons vu que c'est un
Keraïte qui est Ung. En réalité c'est donc le chef des Ongut
qui était le Prêtre Jean i.
Alaquch-tegin-quli
chef des Ongiit à l'époque de Tchinguiz Khan
Buyan Chiban Po-yao-ho
épouse Alagaï begi, fille de Tchinguiz Khan qui resta
sans enfants ;d'une concubine il eut trois fils
Kûn bougha Aï bougha Tcholig bougha
Kiun pou houa) épouse la princesse 7" '" — — "^
Yurek Houo-s-tan
épouse la princesse fille de K'oublaï
Yelmich
fille de Kouyouk
Nang Kulintchak Ngan
kia daï T'oung
K'ou-h-ki-se Asen-gaïmich Albadai Djuhanan
(Georges), f 1298 (Yohanan, Jean)
épouse 1° Qutadmîch, fille de Tchen
kin (Tchin kim de Rachid-ed-Din)
26 Ngai-ya-mi-che (Ayamïch), fille de Temiir Oldjaitou
Chou-ngan (Giovanni, Jean) ^.
Les Ongut du Kan Sou étaient chrétiens. « Une vision
de T'ai Tsoung des Kin, expliquée par une de leurs images,
leur valut d'être libérés et installés au nord du Fleuve Jaune,
à Tsing Tcheou. Au début du xiii^ siècle, leur principale
famille était représentée par un certain Ma K'ing-siang,
de son nom de baptême Sargis, qui nous est connu tant
par sa biographie insérée dans l'Histoire des Kin que par
1. Voir Marco Polo, pass. et citations de Palladius et Wylie.
2. Cf. Palladius, dans Marco Polo, i, p. 289, et Pelliot, T'oung:
Pao, Dec. 1914, p. 631,
37^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
son inscription funéraire rédigée par le grand écrivain
YouEN Hao-wen. Sârgis était le petit-fils de Tàmiir-iigà
et le fils de Bar Çauma Elise'. Un des plus célèbres écrivains
« chinois » du xiv^ siècle, Ma Tsou-tch'ang, était en réalité
un Ongut, arrière-petit-fils de ce Sârgis, et il nous est par-
venu de lui une inscription funéraire d'un haut intérêt qu'il
avait composée pour son grand-père Yohanan, le fils de
Sârgis. Nous y retrouvons toute une série des noms chré-
tiens en usage chez les Nestoriens : Chen-wen (Siméon),
K'ouo-Li-Ki-SE (Georges), Pao-lou-se (Paulus), Yo-nan
(Johanan, Jean), Ya-kou (Yakub , Jacques), T'ien-ho
(Den-ha), Yi-cho (Yiso, Jésus), Lou-ho (Luc); Ya-kou est
d'ailleurs signalé comme un chrétien dans l'Histoire des
Youen » ^.
Le prince Georges, appartenant à la tribu des Ongut, est
considéré par Marco Polo qui en fait le roi de Tendue comme
le descendant du Prestre Jean ainsi d'ailleurs que par Jean
de Monte-Corvino, qui en parle longuement dans sa lettre
de janvier 1305; l'évêque de Khan Baliq nous dit que
Georges était nestorien et qu'il s'attacha à lui l'année même
de son arrivée. Jean convertit au catholicisme Georges, qui
servait la messe dans son costume officiel, et fit construire
une église dédiée à Dieu, à la Sainte Trinité et à Notre Sei-
gneur, à laquelle le Pape donna le nom d'Eglise de Rome.
Georges prit part à la lutte de K'oublai contre Kaidou en
1266; il fut tué en 1298, laissant un fils de neuf ans Chou-
ngan; il devait traduire le Rituel latin avec Jean; après
la mort de ce chef, au grand chagrin de Monte-Corvino, ses
frères retombèrent dans l'hérésie nestorienne; son inscrip-
tion funéraire fut rédigée au début du xiv^ siècle par
Yen fou.
C'était sous forme nestorienne que nous trouvons main-
tenant le christianisme en Chine; après l'édit de proscrip-
tion de 845, les Nestoriens, s'ils subsistent en Asie Centrale,
où l'on trouve de nombreuses sépultures dans le Semiretchie
et rih, disparaissent de la Chine proprement dite et dès
l'an 1000 on n'y trouve aucune de leurs églises; sous les
I. P. Pelliot, T'oung Pao, déc. 1914, p. 630.
LUS MONGOLS 379
T'ang, on connaît encore un monastère nestorien à Tch'eng
Tou dans le Se Tch'ouan. Ils reparaissent plus tard.
On trouve des Nestoriens sur toute la route de Chine par
terre aussi bien que par mer. Marco Polo les signale à
Mosoul où ils ont un Patriarche qu'ils appellent Catholicos
et ainsi qu'Odoric à Tauris. A Cailac (Kayalik), Guillaume
de Rubrouck a trouvé un mélange de Sarrasins, de Nesto-
riens et de Ouighours ; dans cette ville où il s'arrêta en\'iron
quinze jours, il nous dit que « ce païs-là était apellé Orga-
num en la Cour de Mangou , et a un language et des lettres parti-
culières, mais il étoit tout occupé par les Contomans. Les
Nestoriens de ces quartiers ses ervent de cette langue et de
ces caractères pour leur service ecclésiastique » i. Rubrouck
nous dit encore que les Nestoriens et les Sarrasins sont
mêlés aux Mongols jusqu'au Cathay, «et sont tenus par eux
comme étrangers, et venus d'ailleurs. Ces Nestoriens habitent
en quinze villes du Cathay, où ils ont un évêché en la ville
de Segin (Si Ngan), mais plus avant, ce sont de vrais Ido-
lâtres 2. »
Avec Marco Polo nous rencontrons des Nestoriens à Kach-
gar, à Yarkand, à Chingintalas, à Sou Tcheou, à Kan
Tcheou, à Si Ning; à Alachan où ils ont de belles églises;
au Tendue :
(( Et de ceste provence en est rois un dou legnages au
Prestre Jehan, et encore est Prestre Johan, son nom est
Giorgie. Il tient la tere por lo grant Chan, mes nos pas tout
celle que tenoit le Prestre Joan, mes aucune partie de celle.
Mes si vos di que les grant Kaan toutes foies ont donée de
lor files et de lor parens à les rois que reingnent qui sunt dou
hngnajes au Prestre Johan... La segnorie est à Cristiens
ensi con je voz ai dit; mes hil i a ydres asez et homes que
adorent Maomet. Hil hi a une jenerasion de jens que sunt
appelles Argon, qe vaut à dire en françois Guasmul, ce est
à dire qu'il sunt né del deus générasions de la lengnée des
celz Argon Tendue, et des celz reduc, et des celz que aorent
Maomet. Il sunt biaus homes plus que le autre dou païs et
1. Bergeron, col. 52.
2. Ibid., col. 60.
380 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
plus sajes et plus mercaant. Et sachiés que en ceste pro-
vence estoit le mestre seje dou Prestre Johan quant il sein-
gnorioit les Tartars, et toute celles provences et reingnes
environ, et encore hi demorent le sien descendens, et cestui
Jor que je voz ai només est dou lingnages dou Prestre Jo-
han, si con je vos ai en conte dit, et est le soime seingnor
depuis le Prestre Johan, et ce est le leu qe nos apellon de
se enostre pais Gogo et Magogo; mes il l'apellent Ung et
Mungul, et en cascune de ceste provenceavoitunegenerasion
de jens, en Ung estoient les Gog, et en Mungul demoroit les
Tartars. Et quant l'en chevauche por cest provence sept
j ornée por Levant ver le Catai, l'en treuve maintes cités
et castiaus, là où il ont jens que orent Maumet, et ydres et
Cristienz nestori auques. Il vivent de mercandies et d'ars,
car il se laborent dras dorés que l'en apelle nascici fin et
nach et dras de soie de maintes maineres; ausint con nos
avon les dras de laine de maintes maineres, ausint il ont
dras dorés et de soie de maintes maineres. Il sunt au grant
Kaan 1. »
En se rendant à la Cour de Mangkou, Rubrouck rencontra
des Nestoriens, dont il nous trace un portrait peu flatteur :
«... Les Nestoriens qui sont [au Cathay] là ne savent
rien du tout ;ils disent bien le Service, & ont les hvres sacrés
en langue Syriaque, mais ils n'y entendent chose quelconque.
Ils chantent comme nos Moines ignorans, & quf ne savent
pas le latin, de là vient qu'ils sont tous corrompus & mé-
chans, sur tout fort grands usuriers & yvrognes; quelques
uns d'eux aussi qui vivent parmi les Tartares ont plusieurs
femmes comme eux. Quand ils veulent entrer en l'Eglise,
ils lavent leurs parties secrettes, ainsi que les Sarasins,
& mangent de la chair le Vendredi, auquel jour ils célèbrent
leurs Fêtes à la façon des Mahométans. Leur Evêque ne
vient gueres en ces Païs-là, à peine en cinquante ans une
fois; alors ils font faire Prêtres tous leurs enfans rnâles,
même étant encores au berceau. Si bien que les Hommes
sont presque tous Prêtres ; ils se marient ensuite & la biga-
mie a lieu chez eux : ce qui est directement contre la doc-
I. Marco Polo, Soc. Géog., pp. 74-75.
LES MONGOLS 38 I
trine des Pcrcs, & les Décrets de l'Eglise. Ils sont aussi tous
simoniaques, car ils ne donnent aucun Sacrement sans
argent. Ils prennent un grand soin de leurs femmes & enfants
d'où vient qu'ils s'adonnent plus aux moiens de gagner, qu'à
la propagation de la Foi & de leur créance. De là vient aussi
que quelques uns d'entr'eux aiant l'éducation & instruc-
tion des enfans de la Noblesse de Moal, encore qu'ils leur
enseignent l'Evangile, & les articles de la foi, toutefois leur
mauvaise vie & leur insatiable avarice, donne plus d'hor-
reur & d'aversion que de révérence de la loi Chrétienne,
parce que la vie des Moalles & Tuinians, bien qu'idolâtres,
est beaucoup plus honnête, & de meilleur exemple, que celle
de ces gens là i. »
L'existence des Nestoriens à Khan Baliq nous est signalée
dans les lettres de Monte- Cor vino, auquel ils causèrent de
grands ennuis, ainsi que par une description de la Chine
attribuée au dominicain Jean de Cora, nommé par
Jean XXII le 9 août 1329 au siège de Sulthanyeh en Perse
devenu vacant par le transfert de Guillaume à l'archevêché
d'Antivari; cet ouvrage est intitulé U Estât du Grant Caan ^
et il renferme le chapitre suivant consacré aux Nestoriens
de la capitale mongole :
« Des Nestorins crestiens scismas qui la demeurent.
» En la ditte cite de cambalech a une manière de crestiens
scismas que on dist nestorins. ilz tiennent la manière et la
guise des grieux et point ne sont obéissant a la sainte église
de romme. mais ilz sont de une autre secte, et trop grant
enuie ont sur tous les crestiens catholiques qui la sont obéis-
sant loyaument a la sainte éghse dessus ditte. et quant
cilz arceuesques dont par cy deuant auons parle ediffia ces
abbaies des frères meneurs dessus dittes. cil nestorin de nuit
le destruisoient. et y faisoient tout le mal que ilz pouoient.
car ilz ne osoient audit arceuesque ne a ses frères ne aux
1. Bergeron, coL 60-61.
2. Le Livre du Grant Caan, extrait d'un manuscrit de la Biblio-
thèque du Roi, par M. Jacquet. (Nouveau Journal Asiatique, Yl, 1830,
PP- 57-7^-)
382 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
autres fiables crestiens mal faire en publique ne en appert
pour ce que ly empereres les amoit et leur monstroit signe
damour, ces nestorins sont plus de trente mille demourans
ou dit empire de cathay. et sont très riche gent. mais moult
doubtent et crieinent les crestiens. ilz ont églises très belles
et très dévotes auec croix et ymaiges en lonneur de dieu et
des sains, ilz ont dudit empereur pluseurs offices, et de lui ont
ilz grandes procuracions dont on croit que se ilz se voulsis-
sent accorder et estre tout a un auec ces frères meneurs,
et auec ces autres bons crestiens qui la demeurent en ce
pays, ilz conuertiroient tout ce pays et ces empereres a la
uraie foy 1. »
Il y avait à Tchen Kiang deux églises de chrétiens nesto-
riens, grâce à l'envoi en. 1278 d'un gouverneur de cette
religion, Mar Sergius, nommé pour trois ans, qui fit bâtir
ces édifices; avant lui, il n'y avait ni églises, ni Chrétiens.
Marco Polo nous dit :
« Il hi a deus église de cristiens nestorin, et ce avint dès
1278 anz de l'ancarnasionz de Crist en ça; e voz dirai comant
il avint. Il fu voir qe unques ne i avoit eu moistier de cris-
tienz, ne neis en Dieu cristienz jusque à 1278 anz, hi fu
seingnor por le grant Kaan trois anz Marsachis qui estoit
cristienz nestorin. Et cestui Marsachis hi fist faire celle
deus egUse, et de celés tens en cha, hi a englise que devant
ne i avoit église ne cristienz 2. »
Un temple ou monastère chrétien est mentionné dans
le Tche choun Tchen-Kiang tche de Yu Hi-lou ^, cité par
l'archimandrite Palladius : « Le temple Ta Hing Kouo Se
s'élève dans Tchen Kiang Fou dans le quartier appelé Kia
T'ao H'iang. Il fut construit dans la i8e année de Tche
Youen (1281) par le Sub-darugatche, Sie-li-ki-ze (Sergius).
Liang Siang, professeur dans l'école de Confucius, écrivit
pour lui une inscription commémorative. » D'après ce docu-
ment nous voyons que Sie-mi-se-hien (Samarkande) est à
1. Nouv. Journ. Asiatique, VI, 1830, pp. 69-70.
2. Marco Polo, éd. Soc. Géog., p. 165; dans le texte latin, p. 423,
on lit : « sunt très ccclcsiac christianoruni nestorinorum ».
3. Pelliot, T'oung Pao, déc. 1914, p. 637.
LES MONGOLS 383
une distance de la Chine de 100.000 li (probablement pour
10.000) au nord-ouest. C'est un pays où domine la religion
de Ye-li k'o wen. Le fondateur de cette religion était nommé
Ma-rh Ye-li- ya (Mar Elisée). Il vécut et opéra des miracles
il y a quinze cents ans. Ma Sie-li-ki-se (Mar Sergius) est
un de ces sectateurs 1. »
Ce Mar Sergius a fondé sept monastères ou humra (hou-
moH-la) dans le bassin du bas Yang Tseu 2. Odoric de Por-
denone nous dit qu'à Yang Tcheou il y a « une maison et
couvent de nos frères meneurs; et si y a pluseurs autres
Eglises de religieux, mais ceulz sont nestorins ^. » M. Pelliot
a découvert un texte de 13 17 dans le Youen tien tchang,
qui mentionne un certain Ngao-la-han (Abraham) vivant
à cette époque à Yang Tcheou, qui aurait été, suivant ce
texte, le fils du fondateur de « l'Eglise de la Croix des àrkà-
giin ( Ye-li-ko-wen che-tse-se) de Yang Tcheou *. Ce nom de
àrkàgûn, transcrit en chinois Ye-li-ko-wen, dont Marco Polo
fait argon, s'appliquait aux Chrétiens à l'époque mongole.
En réalité il désignait ou désigne des métis ; d'après Ramusio
les argons étaient des métis de bouddhistes du Ten duc et
de colons musulmans; de nos jours, le capitaine Wellby
(Unknown Tibet, p. 32) en fait des métis de marchands du
Turkestan et de femmes du Ladakh ^.
Marco Polo ne signale à Hang Tcheou qu'une église, et
elle est nestorienne : « Il hi a une gliese à cristienz nestorin
solement ^. »
L'ouvrage chinois Neng kai tchai man loii (vers 1125)
cite un passage du Chou kiim kou cJie (seconde moitié du
xie siècle) dans lequel il est fait mention d'un <( temple de
Ta Ts'iiD) ( TaTs' in Se) , très probablement un temple nesto-
rien qui avait été jadis (sans doute sous les T'ang) construit
à Tch'eng Tou, dans le Se Tch'ouan par des gens venus de
1. Chinese Recorder, VI, p. 108. — Ct. A. C. Moule and Lionel
GiLES, Christians ai Chên chiang fu, T'oimg Pao, déc. 191 5.
2. Pelliot, /. c, p. 638.
3- P- 357.
4. Pelliot, /. c, p. 638. — Cathay, II, p. 210 n.
5. Cf. Marco Polo, I, pp. 289-292.
6. Soc. de Géog., p. 172.
3S4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
l'Asie Centrale (Hou Jeu) 1. Il est intéressant aussi d'ap-
prendre que dans la province de Karajan (Yun Nan),
Marco Polo note la présence de quelques Nestoriens : « Il
hi a mercheanz et homes d'ars asez, les sunt des plosors
maineres, car il hi a jens qe aorent Maomet et ydres et
pou cristienz qe sunt nestorin 2. >,
On rencontre ces Nestoriens non seulement par la route
de terre mais aussi par celle de mer. C'était justement chez
des Nestoriens qu'étaient logés à Tana ThoMAS de Tolen-
TiNO et ses trois compagnons martyrs : A Tana il y « a
XV manières de Crestiens mescreans et scismas et tous
Nestorins. Cilz frères furent hostellé en la maison d'un de
ces Nestorins ^. »
Vers le milieu du xiv^ siècle, suivant la liste d'AMROU ^,
il y avait vingt-cinq Métropolites reconnaissant le Pa-
triarche chaldéen comme chef de l'Eglise d'Orient : 1° Elam
ou Gandisapor (Susiane) ; 2° Nisibe ; 3° Basra ; 4° Mosoul et
Athur (Ninive) ; 50 Arbèle et Haza (Adiabène) ; 6° Beth
Garma (en Assyrie) ; 70 Halavan (moderne Zohab) ; 8^ Perse
(avec Ormouz, Van) ; 9° Marou (Merv) ; lo^ Hara (Herat) ;
II» Kotroba; 12° Chine; 13° Hind (Inde) ; 14° Barda (Azer-
baïdjan) ; 15° Damas; 16° Raja et Tabrestan (Ray, et partie
de Ghilan et de Mazanderân) ; 17° Dilumites (sud de la
Caspienne) : 180 Samarkande; 19° Turkestan; 20° Halaha;
21° Segestan (Seistan); 22° Jérusalem; 23° Khan Baliq;
246 Tanchet (Tangout) ; 250 Chasemgara et Nuacheta.
Sept de ces métropolites, ceux de Gandisapor, Basra,
Mosoul, Arbèle, Beth Garma, Halavan et Nisibe, prenaient
part à l'élection et l'ordination du Patriarche.
La liste d'ELiE ^, Métropolite de Damas, plus ancienne
(893 ap. J.-C), nous donne les noms suivants : Gandisapor,
Nisibe, Basra, Mosoul, Beth Garma, Damas, Raja, Hara,
Maru, Arménie, Samarkande, Perse, Barda, Halavan.
La relation de Guillaume de Rubrouck est extrêmement
1. Pelliot, dans Cathay, I, p. 116.
2. Soc. de Géog., pp. 131-132.
3. Odoric, p. 72.
4. AsSEMANi, Bib. Orienlalis, II, p. 458; cf. Ill, p. Dcxxx.
5. L. c, pp. 459-460.
LES MONGOLS 385
précieuse pour les renseignements qu'elle nous fournit sur
les Nestoriens dont quelques uns comme Bolgaï, qui occu-
pait le poste de premier secrétaire à la Cour de Mangkou.
Ils priaient en regardant vers l'est, tandis que les boud-
dhistes (tnins) se tournaient vers le nord ; ils se couchaient
en terre, la touchant du front, ne joignaient jamais les
mains en priant, mais les étendaient sur leur poitrine; ils
touchaient toutes les images, avec la main droite, qu'ils bai-
saient après; ils touchaient aussi les mains de tous ceux
qui étaient présens quand ils entraient dans l'Eglise i;
Rubrouck remarque « que les Chrétiens nestoriens et armé-
niens ne mettent jamais de Crucifix sur leurs croix, & il
semble par là qu'ils ne croient pas bien la Passion du Fils
de Dieu, ou qu'ils en aient honte. » 2 « Devant le premier
Dimanche de Carême, les Nestoriens jeûnent trois jours, et
appellent cela le jeûne de Jonas, qu'il avoit prêché aux
Ninivites. Mais les Arméniens en jeûnent cinq, qu'ils ap-
pellent le jeûne de S. Serkis, qui est un de leurs plus grands
Saints, que les Grecs appellent autrement. Les Nestoriens
commencent le leur le mardi, & finissent le jeudi, & ainsi
mangent de la chair le Vendredi ^ ». Ils se livrent à des
pratiques de sorcellerie, récitent des versets du Psautier
sur deux verges jointes ensemble que tiennent deux
hommes ^. Nestoriens et Arméniens ne mangeaient pas de
poisson en Carême ^.
Rubrouck a une médiocre opinion des Nestoriens, ainsi
que nous l'avons vu plus haut.
On peut juger de l'influence qu'exerçait la Chine par
l'histoire de deux nestoriens ouighours venus de Khan
Bahq chez les Mongols de Perse : Rabban Çauma et Marcos,
plus tard Jabalaha III. Çauma était né à Khan Baliq,
tandis que Marcos était né en 1245,1e plus jeune des quatre
fils de l'archidiacre Bainiel de Ko Chang, ville située à
quinze jours de la capitale sur la route du Tangout ; de
I.
Bergeron, col. 53 et 80.
2.
L. c, col. 33.
3-
L. c, col. 82.
4-
L. c, col. 88.
5-
L. c, col. 94.
13
386 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
bonne heure sa vocation religieuse le conduisit vers Çauma,
qui, après avoir reçu une bonne éducation, avait distribué
ses biens aux pauvres, pris l'habit monastique et avait
recula tonsure des mains de Mar Guiwarguis (Georges),
Métropolite de Khan Baliq; à son tour, Marcos était ton-
suré par Mar Nestorios, sans doute successeur du Métro-
polite Georges. Les deux moines s'étant décidés à faire le
pèlerinage de Jérusalem se mirent en route (1278), passant
à Khotan, Kachgar, chez Kaidou à Talas, traversèrent le
Khorasân, puis l' Azerbaïdjan pour se rendre à Baghdad
près du Catholicos ou Patriarche Mar Denha, élu en 1266
à la place de Makika, mort le 18 avril 1265 ; nos voya-
geurs eurent la bonne fortune de rencontrer Denha à
Maragha, dans l' Azerbaïdjan, ancienne capitale de Houlagou ;
le cathohcos, à la suite d'une émeute, avait été obligé de
quitter Baghdad en 1268 et il avait fixé sa résidence à
Ôchnou, dans l' Azerbaïdjan; il reçut fort bien les pèlerins,
qui continuèrent leur route à Baghdad, Arbèle, Mosoul,
Singar (Sindjar), Nisibe et Mardin. Ils furent ensuite en-
voyés par Denha au camp d'Abaka (f à Hamadan, le
18 mars 1282; remplacé par Ahmed, 6 mai 1282), puis
ils se rendirent à Ani, une des anciennes capitales de l'Ar-
ménie, puis en Géorgie, et retournèrent près du Patriarche,
qui en 1280 nomma Marcos, sous le nom de Jabalaha, Métro-
polite de Cathay, et Rabban Çauma Visiteur général. Denha
mourut peu après à Baghdad le 24 février 1281 et fut
remplacé comme Patriarche par Jabalaha 1, sacré la même
année au mois de novembre; nous ne retracerons pas sa
carrière mouvementée ; il mourut le 13 novembre 1317 à
Maragha, sous Abou Saïd, successeur d'Oldjaïtou. Son ami
Rabban Çauma mourut à Baghdad, dès le 10 janvier 1294,
mais il eut le temps de servir d'agent à Arghoun Khan
dans les missions que ce prince envoya en Occident et dont
nous allons parler.
Arghoun avait le plus vif désir de rentrer en possession
de la Syrie, jadis conquise par Houlagou, tombée entre les
I. i< Jaballaha ex génère Turcorum in regione Catajae natus, metro-
polita Tanchet. » (Assemani, II, p. 456.)
LES MONGOLS 387
mains des Arabes à la suite de la bataille de Yarmouk
(20 août 636) ; de là son intérêt à entrer en relations et à
rechercher l'alliance des Princes chrétiens qui détenaient
encore quelques forteresses en Palestine contre les conqué-
rants musulmans. Il est possible qu'une première ambas-
sade ait été envoyée par le souverain de Perse au Pape,
ainsi qu'il apparaîtrait par une lettre datée du 18 mai 1285
adressée par Arghoun à Honorius IV; il est question dans
cette lettre d'un certain « Ise terchiman », autrement dit
l'interprète (terdjuman) Isa, qui ne serait autre que le Ngai-
SIE des Chinois arrivé en Perse avec le Bolod (Pulad)
Tchingsang, qui fournit à Rachid ed-Din des renseigne-
ments sur les affaires mongoles. Ngai-sie dont il est parlé
dans les textes chinois paraît avoir été un chrétien de
langue arabe, originaire de la Syrie occidentale 1. Il me
semble plus probable que les premières relations d' Arghoun,
qui avait succédé à Ahmed au mois d'août 1284, remontent
à la mission du moine Rabban Çauma, qui se rendit en
occident par Byzance (mars 1287) ; il débarqua à Naples,
se rendit à Rome, où, le Pape Honorius IV étant mort
le 3 avril 1287, il fut reçu par les Cardinaux, en Toscane,
à Gênes, puis en France où, recueilli à Paris par le roi
Philippe le Bel, il passa en Gascogne, probablement à
Bordeaux, séjour du roi Edouard pr d'Angleterre; il re-
tourna à Gênes, où il passa l'hiver, et à Rome; le Cardinal
JÉRÔME d'Ascoli, évêque de Palestrina, Général des Frères
Mineurs, élu le 20 février 1288 Pape sous le nom de
Nicolas IV, reçut Rabban Çauma, auquel il administra la
Communion; l'ambassadeur retourna ensuite en Perse.
Un nouvelle mission d'Arghoun (1287-1288) passa les
fêtes de Pâques à Rome et repartit en avril 1288 avec des
lettres du Pape pour le Khan de Perse, le Catholicos, la
veuve d'Abaka, mère de Kaikhatou, la princesse Elagag,
l'évêque de Tauris, Denys, et d'autres personnages. En
1 289-1 290, Arghoun renouvelait sa tentative : cette mission
fut cordée au Génois Buscarel, qui partit de Perse après
les fêtes de Pâques de 1289 et arriva à Rome à l'automne;
I. Cf. P. Pelliot, T'oung Pao, déc. 1914, pp. 638-640.
388 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
il remit les lettres du Khan à Nicolas IV, qui lui donna une
lettre de recommandation datée de Rieti, 30 septembre
1289, pour le roi d'Angleterre Edouard P'". En passant par
Paris, Buscarel présenta à Philippe le Bel la lettre d'Ar-
ghoun en langue mongole et en écriture ouighoure, con-
servée aujourd'hui aux Archives nationales; elle porte la
date de 1289; le souverain de Perse s'engage à camper
l'année suivante devant Damas, pour joindre ses troupes à
celles des croisés, et, s'il contribue à prendre Jérusalem, à
remettre cette ville au Roi de France. Buscarel arriva à
Londres le 5 janvier 1290; Edouard pr était occupé à
régler la succession au trône d'Ecosse vacant par la mort
de Marguerite de Norvège et à choisir parmi les seize
prétendants; le roi d'Angleterre se décida en faveur de
John Baliol, lord de Galloway, .descendant du comte de
Huntingdon, David, frère du roi Guillaume le Lion, par
sa fille aînée Marguerite (19 nov. 1292). Il ne pouvait donc
être question pour le roi d'Angleterre de profiter des bonnes
dispositions des Mongols de Perse pour entreprendre une
Croisade et délivrer la Terre Sainte du joug dec infidèles.
Un dernier effort fut fait par Arghoun en 1 290-1 291 : il en-
voya, accompagné de Buscarel, un Chrétien converti nommé
Chagan ou Zagan avec des lettres pour Nicolas IV, qui
expédia à Edouard pr les lettres qui lui étaient destinées
pour stimuler son zèle en faveur d'une expédition en Syrie.
Comme on le voit, toutes ces missions, sous le couvert reli-
gieux, avaient un caractère politique. La mort d'Arghoun,
le 7 mars 1291, n'arrêta pas les relations des Ilkhans de
l'Iran avec les Princes chrétiens. Nos Archives nationales
renferment une lettre datée de mai 1305, adressée à Phihppe
le Bel par Oldjaïtou, dans laquelle ce souverain, quoique
devenu musulman, annonce la réconciliation des princes
de la maison de Tchinguiz Khan après quarante-cinq ans
de guerres intestines, et l'envoi de deux ambassadeurs 1.
I. Voir Abel Rémusat, Relat. polit. des Princes chrétiens. —
J.-B. Chabot, Alar Jabalaha.
CHAPITR1-: XXI 11
Les Mongols : Missionnaires et Voj'ageurs étrangers
(suite.)
CE n'est qu'en 1289 que K'oublaï « institua un office
spécial, le Tch'oiinii fou seii, qui dirigeait dans tout
l'empire l'administration du culte chrétien. La
phrase initiale du texte relatif à cette institution a été mal
restituée jusqu'ici ; il faut comprendre que cette administra-
tion a la charge des sacrifices offerts dans les Temples de la
Croix parles màr-hasià et les rahhan-àrkagun. Les rahhan-
àykàgiin *sont les prêtres et les moines. Quant aux màr-hasià,
ce sont les évêques 1 ».
Le 5 mars i245(DatumLugduni,IIInonasmartii,anno2), Hnvoyé
le Pape Innocent IV remettait des lettres aux frères " ^P'
mineurs Laurent de Portugal et Jean du Plan Carpin
adressées au roi et au peuple desTartares. Laurent ne semble
pas avoir pu accomplir sa mission, car en 1247 il est envoyé
comme légat en Asie Mineure.
Jean du Plan de Carpine, en latin Piano Carpinis ou Pian
de Carpine, d'après Planum Carpinis ou Planum Carpi, ^^"T'in-
d'après l'italien Pian di Carpina, aujourd'hui Pian la
Magione, près de Pérouse.
Jean du Plan de Carpin avait connu le fondateur de son
Ordre ; il fut pris comme compagnon en 1221 par Césaire de
Spire, choisi par saint François d'Assise comme Provincial
d'Allemagne.; plus tard (1228), Jean, après avoir été le pre-
mier custode de Saxe, fut lui-même désigné comme Pro-
vincial de ce pays par Elie de Cortone à la place de Simon
d'Angleterre; il succéda en 1230, comme Provincial
d'Espagne, à Jean Parente, de Florence, qui remplaça comme
I. P. Pelliot, T'oung Pao, déc. 1914, p. 637.
390 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
général des Franciscains Elie de Cortone. Jean, rentré en
1241, dirigeait la pro\'ince de Cologne lorsqu' Innocent IV
fit appel à son expérience et à son zèle pour remplir une
mission en Tartarie.
Plan Carpin, muni de lettres du Pape et accompagné
d'ExiENNE DE Bohême, quitta Lyon le jour de Pâques,
16 avril 1245, traversa l'Allemagne, où le dominicain, le
cardinal légat Hugues de Santocaro, leur donna quelques-,
uns de ses propres serviteurs, arriva en Bohême, dont le roi
Wenceslas I (1240-1253) leur conseilla de passer par la
Pologne et la Russie, leur donna des lettres pour son neveu
Boleslas, duc de Silésie, qui résidait à Liegnitz, et paya
leurs dépenses pour s'y rendre; à Breslau, ils trouvèrent
le frère Benoit de Pologne, qui devait faire partie de la
mission et fut martyrisé le 20 juin 1248 à Al Maliq. Boleslas,
à son tour, les envoya à Cracovie chez Conrad, duc de
Lenczy, où ils rencontrèrent le prince russe VasilTRo, duc de
Vladimir de Volh\'nie, dont le frère Daniel, duc de Galitch,
était alors en Tartarie. Vasiliko emmena les voyageurs dans
ses domaines, puis leur donna un guide pour les conduire
à Kiev chez les Tartares, dont le chef leur fournit des guides,
le 4 février 1246, pour se rendre à Kaniev sur le Dnieper,
au sud de Kiev, le premier \dllage tartare, où s'arrêta
Etienne de Bohême, malade ; les deux autres moines con-
tinuèrent leur route et arrivèrent le 23 février à un camp
de 8.000 Tartares ; de là ils se rendirent « auprès du général
Corenza, qui commandait en chef, au nom de Batou Khan,
à toutes les garnisons tartares de la frontière, échelonnées
sur la rive droite du Dnieper, et formant ensemble, disait-
on, une armée de 60.000 hommes. Sur la rive gauche com-
mandait un autre général plus puissant, appelé Maucy,
second fils de Djagatai; plus loin sur le Don, était campé
un prince nommé Kartan, époux d'une sœur de Batou;
et enfin, ce dernier tenait son quartier général sur la Volga 1.
Les voyageurs arrivèrent chez ce dernier le 4 avril; leurs
lettres furent traduites « en langue esclavonne 2, arabique et.
1. D'AvEZ.\c, pp. 483-484.
2. Bergeron, coL 6.
LES MONGOLS 39I
tartare » et remises à Batoii. « Ce prince Batou, dit Plan
Carpin, tient une grande et magnifique Cour, et a tous ses
officiers, ainsi que l'Empereur même. Il est assis en un lieu
élevé comme un trône, avec une de ses femmes; et tous ses
frères, enfans, et autres grands Seigneurs sont assis sur un
banc au milieu, et le reste est assis par terre derrière eux,
les hommes à droite, et les femmes à gauche. Ses tentes sont
de fine toile de lin, et fort grandes, elles avaient été autre-
fois au Roi de Hongrie. Personne n'a la hardiesse d'entrer
en sa tente, excepté sa famille, s'il n'y est apellé, quelque
grand et puissant qu'il soit, à moins qu'on sçache qu'il le
vueillc. Nous fumes assis à la gauche, comme sont tous les
Ambassadeurs, en allant; mais quand nous retournâmes
de la Cour de leur Empereur, on nous mit toujours à la
droite 1. »
Batpu, conservant quelques-uns de leurs gens, fit partir
Plan Carpin et Benoit de Pologne le 8 avril pour se rendre
à la Sira Ordo, où demeurait le Grand Khan Kouyouk ; ils
mirent huit jours pour atteindre le fleuve Jaïc; ils se ren-
dirent au Kara K'itaï, où résidait Hordou, frère aîné de
Batou, passèrent à Omil, pénétrèrent chez les Naïmans
(28 juin), entrèrent le 3 juillet en Mongolie et arrivèrent
le 22 juillet à la Sira Ordo (Ormektua), à une demi- journée
de Kara Koroum, que ne visitèrent pas nos voyageurs.
Kouyouk, qui n'avait pas encore été reconnu comme suc-
cesseur du Grand Khan Ogotaï, se borna à défrayer les
dépenses de l'ambassade et à la renvoyer, après un repos
de quelques jours, à la régente, l'impératrice sa mère Tou-
rakina; de là la Cour fut conduite à la Horde d'Or, où
furent reçus en audience les voyageurs qui remirent la
lettre du Pape; ils reçurent leur congé le 13 novembre
avec une réponse du Khan; ils étaient de retour au
camp de Batou (9 mai 1247) et à Kiev le 9 juin; ils furent
reçus avec joie par les ducs Vasiliko et Daniel, qui firent
leur soumission à Rome; ils repassèrent par la Russie, la
Pologne, la Bohême, l'Allemagne, traversèrent le Rhin à
Cologne, et par Liège et la Champagne rentrèrent à Lyon
I. L. c.
392
HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
OÙ frère Jean remit à Innocent IV la réponse du Grand
Khan.
Pour le récompenser de son zèle, le Pape nomma frère
Jean archevêque d'Antivari en Albanie, où il mourut le
i^'" août 1252; il eut pour successeurs sur son siège archié-
piscopal les fransciscains Goffridus (1253) et Laurent
DE Portugal (1255), qui avait aussi été envoyé en mission
en Tartarie ainsi que nous l'avons vu.
Une autre mission, composée de quatre Dominicains,
Ascelin ou Anselme de Lombardie, Simon de Saint-
Quentin, Albéric et Alexandre, ne fut pas heureuse;
elle fut rejointe à Tiflis par AnDRÉ de Long jumeau ou
Lonjumel et par Guichard de Crémone et elle arriva au
mois d'août 1247 ^-^ camp du général mongol Baidjou, qui
avait remplacé à la tête de l'armée de Géorgie et de^rse,
en 1242, Tcharmaghan, qui commandait depuis 1232. Il y
avait soixante jours d'Acre à ce camp. N'apportant pas
de présents, se refusant à faire le Ko t'eoii, la lettre* du Pape
étant conçue dans des termes jugés insuffisamment respec-
tueux, le général mongol voulait faire mettre à mort les
malencontreux ambassadeurs, qui n'eurent la vie sauve
que par l'intervention d'une des six femmes de Baidjou.
Ils furent abreuvés d'humiliations et à peine nourris;
l'attitude pleine de raideur d' Ascelin ne pouvait d'ail-
leurs pas faciliter les négociations. Finalement les mission-
naires furent congédiés avec une lettre fort impertinente
du général pour le Pape, dont voici le début : « Par la divine
disposition du Grand Khan, la parole de Baidjounoy est
envoyée : Vous Pape, sachez que vos messagers sont venus
vers nous, et nous ont aporté vos Lettres, ils nous ont fait
d'étranges discours, et ne savons, pas si vous leur avez
donné charge de parler de la sorte, ou si d'eux-mêmes ils en
ont usé ainsi. Vos lettres portaient ces mots entr'autres :
(( Vous tuez et perdez beaucoup d'hommes »; mais le Com-
mandement de Dieu ferme et stable, et qui s'estend sur
toute la face de la terre, nous est tel. Quiconque entendra
cette ordonnance, qu'il demeure assis en sa propre terre.
LKS MONGOLS 393
eau et héritage, et mette toute sa force et puissance entre
les mains de celui qui contient toute la face de la terre 1. »
Un passage de Guillaume de Rubrouck permettrait de
croire qu'il y a eu des missions au fleuve Oural antérieure-
ment à celles envoyées par Innocent IV : « Ce que j'ai dit
de cette terre de Pascatir, je l'ai appris des Frères Prêcheurs,
qui ont été en ce païs-là avant que les Tartares y vinssent,
et des lors ils avaient été subjugués par leurs voisins les
Bulgares et Sarasins; et plusieurs d'entr'eux s'étaient ren-
dus Mahometans 2. Rockhill (Rubrouck, p. 131, note) fait
remarquer que cette mission semble être passée inaperçue
des historiens dominicains. La seule référence qu'il ait
trouvée est dans Albéric des Trois Fontaines (Chroni-
con, 564), où, à la date de 1237, il marque qu'à l'étranger,
c'est-à-dire dans l'Europe occidentale, des rumeurs ayant
circulé que les Tartares désiraient envahir la Comanie et
la Hongrie, quatre Frères Prêcheurs voyagèrent cent jours
jusqu'à la Vieille-Hongrie, et qu'à leur retour ils racontèrent
que les Tartares avaient déjà envahi la Vieille- Hongrie et
l'avaient soumise à leur domination.
Saint Louis se trouvait en Chypre, où il était arrivé
le 21 septembre 1248 à Nicosie, préparant la Croisade, lors-
que, le lundi après la Sainte Luce, c'est-à-dire le 14 décembre
1248 ^, arrivèrent de la part d'iLTCHiGATAi ^ nommé par
Kouyouk gouverneur de la Turquie, de la Géorgie, de
l'Irak et de la Cilicie, successeur de Baïdjou dans le com-
mandement des troupes mongoles de Perse, deux ambassa-
deurs Sabeddin Moriffat David et Marc, porteurs d'une
lettre écrite en persan et en arabe, adressée par leur maître
au roi de France. Justement se trouvait à la Cour le frère
1. Recueil de Bergeros, col. 79-80.
2. Bergeron, col. 48.
3.. Fleury, Hist. EccL, XVII, 1722, p. 432. — Suivant Odon ou
•Eudes, évêque de Tusculum, le débarquement des ambassadeurs eut
lieu le IQ décembre 1248; ils arrivèrent à Nicosie le samedi avant Noël
et le lendemain ils présentèrent leurs lettres au Roi. Cf. Abel Rémusat,
p. 46.
4. Nangis, p. 359, l'appelle Erch ALT AY, et les Grandes Chroniques, iv,
p. 292, ESCHARTAY.
394 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
André de Longjumeau, ancien compagnon d'Ascelin, qui
reconnut David pour l'avoir vu chez les Tartares ; il fut
chargé de traduire la lettre, ainsi conçue :
« Par la puissance- du tres-hault roy de Tharse et prince
de plusieurs provinces, le plus noble combateur du monde,
glavve de la crestienté et deffendeur de la religion des appos-
tres, au noble roy de France, seigneur et maistre des crestiens,
salut. Nostre seigneur croisse ta seigneurie et ton royaulme ;
ta voulonté accomplisse en sa loy, et te doint par la vertu
divine ton peuple garder par les prières des prophètes et
des appostres, et mo}^ cent mil bénédictions et cent mil
salus te mande par ses lettres, et te prie que tu recepves en
gre ses salus. Car c'est moult grant chose que tel seigneur
te mande salut. Nostre entention est de faire le proffit de la
crestienté. Je prie et requier a Dieu qu'il doinst victoire a
lost des crestiens, et surmonte et abesse tous ceulx qui
desprisent la vraye croix. Dieu exauce le roy de France et
accroisse sa hautesse, si que chascun le voye. Nous voulons
que par toutes nos seigneuries et nos places, que tous
crestiens soient francs et dehors de servage, et voulons
qu'ilz soyent tous quittes, et voulons que les églises des-
truites soient refaites, et que len sonne les cloches, et que
tous crestiens puissent aller et venir parmy notre royaulme.
Et pour ce. Dieu nous a donné grant grâce de garder la
crestienté. Nous avons envoyé ces lettres par nos loyaulx
messagers lesquelz et auxquelz nous adjoustons foy, Marc
et Alphac, pour ce que ilz nous apportent de bouche com-
ment les choses se portent envers vous. Recepvez nos lettres
,et nos paroles, car elles sont vrayes. Celuy qui est roy du
ciel vueille que bonne paix et bonne concorde soit entre
les Latins et les Grecs, et entre les communs victorieux
Jacobins et entre trestous ceulx qui aourent la croix !
ce avérons a Dieu que il ne face di\asion entre nous et les
crestiens i. »
D'après les conversations des ambassadeurs d'Iltchigatai,
celui-ci aurait été chrétien depuis plusieurs années ; les am-
I. Chronique de Saint Denis, Saint Louis, ch. xliii, citée par Abel
Rémusat, pp. 165-166. — Cf. Grandes Chroniques, iv, pp. 294-5.
LES MONGOLS 395
bassadeurs eux-mêmes appartenaient à des familles chré-
tiennes; ils avisaient Saint Louis de la part de leur chef que
les Mongols avaient l'intention d'attaquer l'été suivant
le khalife de Baghdad et que, pour empêcher ce dernier
d'être secouru, ils priaient le roi de France de faire une
diversion en Egypte. Ces ambassadeurs prétendaient que le
Grand Khan Kouyouk était « fils d'une Chrétienne, fille du
Prêtre Jean; par les exhortations de sa mère et d'un saint
cvêque, nommé Malassias, il a reçu le baptême le jour de
l'Epiphanie, avec dix-huit fils de rois et plusieurs capi-
taines 1. »
Les ambassadeurs « prirent congé du roi le 25e de janvier
1249 et partirent de Nicosie deux jours après, accompagnés
de trois frères Prêcheurs, André, Jean et Guillaume,
que Louis envoyait au roi des Tartares avec des présens;
savoir une croix faite du bois de la vraye croix, une tente
d'écarlate où était représentée en broderie la vie de J.-C, et
quelques autres curiositez qui pouvaient attirer ce prince
à la religion. Louis écrivit à même lin au Khan et à Iltchi-
gatai ; et le légat leur écrivit aussi, et aux prélats qui étaient
sous leur obéissance, exhortant ces princes à reconnaître la
primauté de l'Église romaine, & l'autorité du Pape; et les
prélats à être unis entre eux, et conserver la foi des premiers
conciles ^ ».
L'authenticité de la lettre apportée à Saint Louis par les
envoyés d'Iltchigataï a été niée par De Guignes; Mangkou
Khan, dans la lettre qu'il remit à Guillaume de Rubrouck
pour le roi de France, ayant déclaré que : « Un certain
nommé David vous a été trouver comme Ambassadeur
des Moalles, mais c'était un menteur, et un imposteur ^ ».
C. d'Ohsson déclare que « cette lettre qui, sous tous les
rapports, aurait dû paraître supposée, n'inspira aucun
soupçon à Louis IX ^ ». Abel Rémusat, dont Rockhill
accepte la théorie, me semble plus près de la vérité quand
1. Fleury, /. c, p. 433.
2. Fleury, /. c, p. 436.
3. Bergeron, Rubriiquis, col. 130.
4. Hist. des Mongols, II, p. 237.
39^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
il écrit : ^ « On peut croire que David et ses compagnons
étaient en effet envoyés par Ilchikliataï, pour concerter
avec les Francs des mesures contre les musulmans; mais
on ne leur avoit remis aucune pièce écrite, ou bien on s'était
contenté de leur donner un de ces ordres fastueux que les
lieutenans du Grand Khan devaient faire passer à tous
les princes avec qui ils étaient en relation. Une pareille
pièce ne promettait pas un grand succès à leur négociation :
les envoyés en forgèrent une autre, où ils glissèrent toutes
les assurances qui pouvaient séduire les Chrétiens et les
prévenir en faveur des Tartares. »
La mission de saint Louis composée, d' André de Longju-
MEAU, de Jean de Carcassonne et de Guillaume, de deux
clercs séculiers et de deux officiers du roi ^, quitta Nicosie
le 27 janvier 1248 (le 10 février 1249, dit d'Ohsson) avec les
ambassadeurs mongols, traversa la Perse, arriva au camp
d'Iltchigataï, d'où elle se rendit à la Cour du Grand Khan :
Kouyouk venait de mourir, âgé de quarante- trois ans, en
avril 1248 et la régence était exercée par sa veuve Oghoul
Gaïmisch. Dans la lettre déjà citée, Mangkou écrivait à
saint Louis: «Vous avez envoyé avec lui [David] vos Ambas-
sadeurs à Ken Cham [Kouyouk], après la mort duquel
ils sont arrivés à la Cour, et sa veuve Charmjs vous envoya
par eux une pièce de drap de soie de nasic,avec des Lettres.
Mais pour ce qui est des affaires de la guerre, ou de la paix,
et du bien de cet Etat, comment est-ce que cette méchante
femme, plus vile et abjecte qu'une Chienne, en eût peu
savoir quelque chose ^? »
Les frères étaient de retour à Acre deux ans plus tard
(1251). « La Cour mongole, écrit C. d'Ohsson avec beaucoup
d'apparence de raison ^, considéra cette ambassade et les
1. Mi'iuoires sur les n'iatious des Princes chrétiens, p. 51.
2. Le nombre des membres de la mission varie suivant les auteurs.
Xangis écrit : « frères Audrieus de Longemel, et II. autres frères de son
ordre et II. clercs et II. serjans darmes». La C7jro«i(/;(f «fc Saint Denis,
Saint Louis, xlvi, dit : « deux frères meneur et deux prescheurs, et deux
clers, et deux lais: et fu la chose commandée à frère Audricu de Long-
jumel, comme maistro et chevctaine d'eux tous ».
3. Bergeron, /. c, col. 130.
4. Mongols, II, p. 243.
LES MONGOLS 397
jjrcscnts qu'elle apportait, comme un acte d'hommage de
la yait du roi de l'rance, et sa réponse, qu'elle envoya par
des messagers qui accompagnèrent les deux dominicains, ne
contenait que la sommation accoutumée de prêter obéis-
sance, de payer tribut et de venir en personne rendre hom-
mage au chef de l'empire mongol; en sorte que le roi de
France, selon l'expression de Joinville, se repentit fort,
quand il y envoya ».
« Quant li grans roys des Tartarins ot receu les messaiges
et les presens, il envoia querre par asseurement plusours
roys qui n'estoient pas encore venu à sa merci ; et lour fist
tendre la chapelle, et lour dist en tel manière : « Signour,
li roys de France est venus en nostre merci et sugestion,
et vezci le tréu que il nous envoie ;. et se vous ne venez en
nostre merci, nous l'cnvoierons querre pour vous con-
fondre. » Assés en y ot de ceus qui, pour la poour dou roy
de l'rance, se mistrent en la merci de celi roy.
» Avec les messaiges le roy vindrent li lour, et aportèrent
lettres de lour grant roy au roy de France, qui disoient
ainsi : « Bone chose est de pais ; quar en terre de pais
manguent cil qui vont à quatre piez, l'erbe pesiblement. Cil
qui vont à dous, labourent la terre (dont li bien viennent)
paisiblement. Et ceste chose te mandons-nous pour toy
avisier; car tu ne peus avoir pais se tu ne l'as à nous. Car
prestres Jehans se leva encontre nous, et tex roys et tex
(et moût en nommoient) ; et touz les avons mis à l'espée. Si
te mandons que tu nous envoies tant de ton or et de ton
argent chascun an, que tu nous retieignes à amis ; et se tu
ne le fais, nous destruirons toy et ta gent aussi comme nous
a\'ons fait cêus que nous avons devant nommez ». Et sa-
chiez qu'il se repenti fort quand il y envoia 1. »
Les Frères Prêcheurs, qui s'étaient embarqués à Ch^-pre,
passèrent par Antioche et mirent un an pour se rendre chez
le Grand Khan : Kouyouk étant mort, ils assistèrent à
l'élection de Mangkou Khan ; ils furent d'ailleurs bien traités .
Le roi de France ne pouvait rester sur cet insuccès ; il ré-
solut d'envoyer aux Mongols une nouvelle mission dont
i. Joinville, Saint Louis, éd. Natalis de Wailly, 1868, p. 175.
39^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
il confia la direction au frère Guillaume, de Rubrouck,
latinisé en Rubruquis, qui devait l'accompagner à la
Croisade.
Nous ne savons, en dehors de la relation de son voyage,
presque rien du franciscain Guillaume, né à Ruysbroek ou
Rubrouck, dans la Flandre française et non en Belgique,
mais il nous semble avoir été un homme pieux et un remar-
quable observateur : il est le premier écrivain d'Occident
qui identifie la Sérique avec le Cathay, qui nous parle de
l'écriture chinoise, qui mentionne les Buddhas vivants et
la Corée, qui indique le Koiilan ou âne sauvage et VOvis
Poli, etc. Noua ignorons la date de sa naissance et de sa
mort, mais nous savons qu'il a rencontré en France Roger
Bacon, qui incorpora ses découvertes géographiques dans
son Opus Majus.
Guillaume partit de Constîmtinople le 7 mai 1253 et, par
la mer Noire, se rendit en Gazaria (Crimée) et à Soldaia
(Soudak), grand entrepôt des commerçants venant de Tur-
quie et de Russie, où il arriva le 21 mai; le i^r juin
il se mettait en route pour porter les lettres du roi à Sar-
TACH, avec ses compagnons, frère Barthélémy de Cré-
mone, GozET, porteur des présents, un turkmène inter-
prète, un garçon nommé Nicolas, qu'il avait racheté à
Constantinople, et deux hommes pour conduire les chariots,
les bœufs et les chevaux; trois jours après avoir quitté
Soldaia, il rencontre les Tartares, dont il décrit les mœurs :
(( Les Tartares, nous dit-il, n'ont point de demeure per-
manente, et ne savent où ils doivent habiter le lendemain :
car ils ont partagé entr'eux toute la Scythie, qui s'étend
depuis le Danube jusqu'au dernier Orient, et chaque Capi-
taine, selon qu'il a plus ou moins d'hommes sous soi, sait
les bornes de ses pâturages, et où il doit s'arrêter selon les
saisons de l'année. L'Hiver approchant, ils descendent aux
pais plus chauds vers le Midi; l'Eté ils montent aux régions
froides vers le Nord. En Hiver ils se tiennent aux pacages
destitués d'eaux, quand il y a des neiges, à cause que la neige
i . Voir Recueil de Bergeron et William of Rubruck, by W. W.
RocKHiLL, Hakluyt Soc, 1900.
LES MONGOLS ''.QQ
lear sert d'eau. Les maisons où ils habitent pour dormir
sor.t fondées sur des roues, et des pièces de bois entrelassées,
et aboutissent en haut à une ouverture comme une che-
minée, faite de feutre blanc, qu'ils enduisent de chaux ou
terre blanche, ou de poudre d'ossemcns, pour la faire re-
luire ; quelquefois aussi de couleur noire : cette couverture
de feutre par le haut, est embellie de diverses couleurs de
peinture. Au devant de la porte ils pendent aussi un feutre
tissu de diverses couleurs, qui représentent des seps de
vignes, des arbres, des oiseaux, et autres bêtes. Ils ont de
ces maisons-là de telle grandeur, qu'elles ont bien trente
pieds de long : j'ai pris la peine quelquefois d'en mesurer
une qui avait bien vingt pieds d'une roue à l'autre : et quand
cette maison était posée dessus, elle passait au delà des
roues 1. »
Leur boisson est l'été le « cosmos » (Koumis) ou lait de
jument dont Guillaume nous indique le mode de fabrication,
tandis que l'hiver ils composent une très bonne boisson de
riz, de mil et de miel, qui est claire comme du vin; le vin
vient de loin; ils mangent indifféremment de toutes sortes
de chairs mortes ou tuées ;« les hommes se rasent un petit
quarré sur le haut de la tête, et font descendre leurs che-
veux du haut jusques sur les temples de part et d'autre.
Ils se rasent aussi les temples, et le col, puis le front jusqu'à
la nuque, et laissent une touffe de cheveux, qui leur descend
jusques sur les sourcils; au côté du derrière de la tête ils
laissent des cheveux, dont ils font des tresses, qu'ils laissent
pendre jusques sur les oreilles ^. »
Guillaume nous donne encore une foule de renseignements
sur les mœurs et les coutumes de Tartares, qui l'accueillirent
d'abord assez mal, mais comme il était muni de lettres de
l'Empereur de Constantinople pour leur chef Skakatay,
parent de Bat ou, ils lui fournirent des guides. Guillaume
ne mit pas moins de deux mois pour se rendre de Soldaia
au camp de Sartach, à trois journées du fleuve Etiha (Volga)
et pendant ce temps il coucha toujours à l'air ou sous ses
1. Bergeron, col. 6.
2. L. c, col. 15.
4 00 HISTOIRE CxENERALE DE LA CHINE
chariots, et ne rencontra que des sépultures de Comaiis;
au cours de ce voyage, il reçut la visite, la veille de la Pen-
tecôte, d'Alains, que les Tartares appellent Acias, ou Akas,
qui sont « Chrétiens à la Grecque, ont le langage Grec, et
des prêtres Grecs, et cependant ne sont point schisma tiques,
comme les Grecs, mais sans acception de personne, ils ho-
norent toutes sortes de gens, faisant profession du Chris-
tianisme 1. » Nous aurons l'occasion de reparler des Alains.
Guillaume franchit le grand fleuve de Tanais, « qui fait la
borne de l'Europe et de l'Asie, comme le Nil est celle de
l'Asie et de l'Afrique ^ », et qui est large comme la Seine à
Paris.
Au camp de Sartach, où il arriva le 31 juillet, interrogé
par un haut fonctionnaire nestorien nommé Coyat, qui lui
demande quel était le plus grand Seigneur entre les Francs,
ou Chrétiens occidentaux, Guillaume répondit que c'était
l'Empereur; son interlocuteur lui rétorqua que non, que
c'était plutôt le roi de France dont il avait entendu parler
par Baudouin de Hainaut, chevalier au service de l'em-
pereur Baudouin de Constantinople, qui avait épousé une
princesse comane et était venu à Kara Koroum, et par un
Templier, qui avait été à Ch3/pre, qui se trouvait à la Cour
et entendait le syriaque, le turk et l'arabe. Les moines revê-
tus de leurs ornements sacerdotaux furent reçus le i^^ août
1253, jour de Saint Pierre aux Liens, par Sartach, qui passait
pour Chrétien ; dans tous les cas, il tenait auprès de lui, nous
dit le voyageur, . « des Prêtres Nestoriens, qui chantaient
leur office, et faisaient autres dévotions à leur mode »; ils lui
présentèrent les lettres dont ils étaient porteurs; ils furent
dispensés des génuflexions qu'eurent à accomplir le clerc et
l'interprète; pendant les quatre jours que nos voyageurs
demeurèrent à la Cour de Sartach, on ne leur donna ni à
manger et à boire qu'un peu de koumis. Sartach, n'ayant
pas les pouvoirs nécessaires pour répondre au message de
saint Louis, ordonna à Guillaume de se rendre à la Cour de
son père Batou. Guillaume fut reçu en audience par ce
1. Bergeron, col. 24.
2. L. c, col. 28.
Li:S MONGOLS 4OI
dernier qui lui déclara n'avoir pas le pouvoir de lui
accorder ce que demandait le Roi, c'est-à-dire de résider
parmi les Tartares, et c}u'il était nécessaire qu'il se rendît
à la Cour du (irand Khan Mangkou ; les voyageurs suivirent
Bat ou quelques jours le long de la Volga; ils rencontrèrent
« certains Hongrois qui avaient été Clercs, et dont l'un
d'eux savait encores beaucoup de chants d'Eglise par cœur,
et les autres Hongrois le prenaient pour un Prêtre, et le
faisaient venir au service de leurs morts : un autre était
assez bien instruit en la Grammaire, et entendait tout ce
(\ue nous disions en Latin, mais il ne savait pas bien ré-
pondre. Ces bonnes gens nous furent d'une grande conso-
lation, nous donnant du Cosmos à boire, et quelquefois de
la chair à manger. Ils nous demandèrent quelques livres,
mais nous n'en avions point à donner, car il ne nous était
resté que notre Bible et notre Bréviaire; de sorte que je fus
fort centriste de ne pouvoir satisfaire à leur désir; je leur
dis, que s'ils me voulaient donner du papier, je leur écrirais
beaucoup de choses tant que nous serions là ; ce qu'ils firent,
et je leur écrivis tout l'Office de la Vierge, et celui des morts.
Un certain jour un Coman se joignit à nous qui nous salua
en paroles latines. Je lui rendis son salut, m' étonnant
fort de cette rencontre, et lui demandai de qui il avait
appris cette langue; il me répondit qu'il avait été bâ-
tisé en Hongrie par un de nos Frères, qui lui avait appris
le latin. Il nous dit aussi, que Batou s'était fort enquis
de lui qui nous étions, et qu'il le lui avait comté au
long tout ce qui regardait notre Ordre, et nos Statuts i. »
On leur donna un guide et ils se mirent en route pour se
rendre chez Mangkou; au cours du voyage, les voyageurs
souffrirent cruellement de la faim, de la soif, du froid et
de la fatigue. Ils passèrent par Cailac, qu'ils quittèrent le
30 novembre, et ils arrivèrent le 27 décembre 1253 à la
Cour de Mangkou, où ils rencontrèrent des ambassadeurs
de Vastace, c'est-à-dire Jean Ducas Vataces, ou Jean III,
empereur à Nicée de 1222 à 1255. Guillaume et ses com-
pagnons furent reçus le 4 janvier 1254 en audience par
I. Bergeron, col. 45-46.
402 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
le Grand Khan, dont notre voyageur trace le portrait
suivant :
« Le grand Cham était assis sur un petit lit, vêtu dune
riche Robe fourrée, et fort lustrée, comme la peau d'un
veau marin. C'était un homme de moyenne stature, d'un
nez un peu plat et rabatu, âgé d'environ 45 ans. Sa femme,
qui était jeune, et assez belle, était assise auprès de lui, avec
une de ses filles, nommée Cyrina, prête à marier, et assez
laide, avec plusieurs autres petits enfants, qui se reposaient
sur un autre lit proche de là. Ce Palais où ils étaient, appar-
tenait à une Dame chrétienne, que Mangkou avait fort
aimée, et dont il avait eu cette grande fille, et l'avait épousée,
nonobstant qu'il eut cette autre jeune femme : tellement
que cette fille était Dame et Maîtresse de ce Palais, et com-
mandait à tous ceux de ce Palais, qui avait appartenu à
sa Mère 1. «
Guillaume rencontra à la Cour une femme de Metz, en
Lorraine, nommée Pasca ou Paquette, qui avait été prise
en Hongrie, s'était mariée à un Russe, bon architecte, dont
elle avait eu trois enfants ; il apprit par elle qu'il y avait à
Kara Koroum :
« Un Orfèvre Parisien, nommé Guillaume Boucher,
dont le Père s'appellait Laurens, et qu'elle croyait qu'il
avait encore un frère nommé Roger, qui demeurait sur
le grand Pont à Paris. Elle nous dit de plus, que cet Orfèvre
avait amené avec lui un jeune Garçon qu'il tenait comme
son fils, et qui était un très bon Interprète. Que Mangkou
Khan avait donné une grande quantité d'argent à cet Or-
fèvre, savoir quelque trois cents Jascots en leur manière
de parler, qui valent trois mille marcs, avec cinquante
ouvriers, pour lui faire une grande pièce d'ouvrage : qu'elle
craignait à cause de cela qu'il ne lui pût envoyer son fils;
d'autant qu'elle avait ouï dire à quelques-uns de la Cour,
que ceux qui venaient de notre pays étaient tenus gens de
bien, et que Mangkou Khan se plaisait fort de parler avec
eux, mais qu'ils manquaient d'un bon truchement; ce qui
la mettait en peine à nous en trouver un qui fût tel qu'il
I. Bergeron, col. 71.
LES MONGOLS 403
fallait. Sur cela j'écrivis à cet Orfèvre pour lui faire savoir
notre arrivée en ce Pais là, et que si sa commodité le lui
permettait, il nous voulut faire le plaisir de nous envoyer
son fils, qui entendait fort bien la langue du pays. Mais il
nous manda qu'il ne pouvait encore nous l'envoyer de cette
Lune là, et que ce serait à la suivante, que son ouvrage
serait achevé 1. »
Guillaume rencontre aussi un Chrétien de Damas « qui
se disait avoir été envoyé par le Soudan de Montréal, et de
Crac, qui désirait se rendre ami et tributaire des Tartares » ^
L'année précédente un certain Clerc d'Acre, Raimond ou
TnKODOLUS, qui avait voyagé avec le frère André depuis
Chypre juscju'à la Perse, intrigua près du Khan qui l'en-
voya en mission vers le Roi de France et le Pape, mais
^'astace ayant démasqué l'imposteur, celui-ci fut jeté en
prison; un moine arménien Sergius annonça à Guillaume
qu'il devait baptiser Mangkou à l'Epiphanie et notre moine
ne manqua pas de lui demander de faire en sorte qu'il put
être présent à la cérémonie. Les aventuriers ne manquaient
pas à la Cour du Grand Khan.
Guillaume recueille les renseignements suivants sur la
Chine : « Le grand Cathay, où habitaient anciennement,
comme je crois, ceux que l'on apelloit Seras » *, remarque
importante, car Guillaume est ainsi le premier voyageur
d'occident qui identifie l'ancienne Sérique avec le Cathay :
)' Un jour je fus acosté, dit-il, par un certain Prêtre du
Cathay, vêtu de rouge [sans doute un lama tibétain], et lui
ayant demandé d'où venait la belle couleur qu'il portait,
il me dit qu'aux parties orientales du Cathay, il y avait de
grands rochers creux, où se retiraient certaines créatures,
qui avaient en toutes choses la forme et les façons des
hommes, si non qu'elles ne pouvaient pUer les genoux, mais
elles marchaient ça et là, et allaient je ne sai comment en
sautant; qu'ils n'étaient pas plus hauts qu'une coudée, et
tous couverts de poil, habitant dans des cavernes, dont
1. L. ccol. 74-75.
2. L. c, coL 75.
3. L. c, col. 59.
404 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
personne ne pouvait approcher; que ceux qui vont pour
les prendre portent des boissons les plus fortes et eny-
vrantes qu'ils peuvent trouver; font des trous dans les
rochers en façon de coupes ou bassins, où ils en versent
pour les attirer. Car au Cathay il ne se trouvait point encore
de vin, mais aujourd'hui ils commencent à y planter des
vignes, et font leur ordinaire boisson de ris.
') Ces chasseurs donc demeurant cachez, ces animaux
ne voyant personne, sortaient de leurs trous, et venaient
tous ensemble goûter de ce breuvage, en criant Chin-Chin
(dont on leur a donné le nom de Chin-Chin) et en devenaient
si ivres, qu'ils s'endormaient; les chasseurs survenants là
dessus, les attachaient pieds et mains ensemble, leur tirant
trois ou quatre gouttes de sang de dessous la gorge, puis
les laissaient aller. C'est de ce sang-là, dont il me dit, qu'ils
teignaient cette écarlate, ou pourpre si précieux i. Ce même
Prêtre m'assurait aussi une chose, que je ne croyais pas
toutefois volontiers, qu'au de là et bien plus avant que le
Cathay, il y a une Province où les Hommes en quelque âge
qu'ils soient, demeurent toujours en ce même âge qu'ils y
entrent jusqu'à ce qu'ils en sortent.
» Le Cathay aboutit au grand Océan, et Guillaume Pari-
sien me contait de certains Peuples, nommez Taute, et
Manse, qui habitent dans des Isles, et dont la Mer d'alen-
tour est gelée en Hiver, si bien qu'alors les Tartares les
peuvent aller envahir aisément par le moyen des glaces.
Qu'ils avaient envoyé des Ambassadeurs au Khan lui offrir
2.000 tuman de Jascots de tribut par an, pour les laisser
vivre en paix.
» La monnaie commune de Cathay est faite de papier de
coton, grande comme la main, et sur laquelle ils impriment
certaines lignes et marques faites comme le sceau du Khan.
Ils écrivent avec un pinceau fait comme celui des Peintres,
et dans une figure ils font plusieurs lettres et Caractères,
comprenant un mot chacun [c'est la plus ancienne mention
de l'écriture chinoise par un écrivain occidental]. Ceux du
Pays de Thébeth écrivent comme nous, de la gauche à la
I. Voir RocKHiLL, Rubruck, p. 200. v
LES MONGOLS 405
droite, et usent de caractères à peu près semblables aux
nôtres. Ceux de Tanguth écrivent de la droite à la gauche,
comme les Arabes, et en montant en haut multiplient leurs
lignes. Les Jugures écrivent de haut en bas. Pour les Rus-
siens, la monnaie qui a cours entr'eux, est de petites pièces
de cuir, marquetée de couleurs i. »
Guillaume nous décrit les usages des Tarrares; par le fils
de Guillaume l'Orfèvre il apprend que ce dernier avait fait
pour Mangkou, « un grand arbre d'argent, au pied duquel
étaient quatre lions aussi d'argent, ayant chacun un canal
d'où sortait du lait de jument. Les quatre pipes étaient
cachées dans l'arbre, montant jusqu'au sommet, et de là
s'écoulans en bas. Sur chacun de ces muids ou canaux
il y avait des serpens dorés, dont les queues venaient à en-
vironner le corps de l'arbre. De l'une de ces pipes coulait
du vin, de l'autre du Caracosmos, ou Lait de jument puri-
fié, de la troisième du B<7//, ou boisson faite de miel, et delà
dernière de la Teracine faite de ris [tarassoim, cervoise de
riz]. Au pied de l'arbre, chaque boisson avait son vase d'ar-
gent pour la recevoir. Entre ces quatre canaux tout au
haut était un ange d'argent, tenant une trompette; et
au-dessous de l'arbre il y avait un grand trou, où un Homme
se pouvoit cacher, avec un conduit assez large qui montait
par le miheu de l'arbre jusqu'à l'Ange. Ce Guillaume y avait
fait au commencement des soufflets pour faire sonner la
trompette, mais cela ne donnait pas assez de vent ^. »
Arrivé quelque temps après à Kara Koroum.le 5 avril 1254,
notre voyageur fut invité à souper par l'orfèvre, dont la
femme était sarrazine, née en Hongrie, qui parlait bon
français et coman; lui-même avait été capturé par les Tar-
tares à Belgrade, où était aussi un évêque normand de
Belle\411e, près de Rouen, avec un neveu que Rubrouck vit
à Kara Koroum; l'orfèvre prisonnier avait été demandé par
la mère de Mangkou et, à la mort de cette princesse, était
passé au service de Arikbougha, frère utérin du Grand Khan,
qui le réclama lorsqu'il connut ses talents d'orfèvre. Ru-
1. Bergeron, col. 90-91.
2. Bergeron, col. 97.
406 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
brouck rencontre aussi un nommé Basile, né, en Hongrie,
mais fils d'un Anglais, parlant également les langues de ses
deux pays d'origine. L'orfèvre fit un fer à hosties pour
notre moine. Naturellement des conférences furent tenues
au cours desquelles Rubrouck et les représentants des au-
tres sectes religieuses, en particulier les Tuiniens ^ discutè-
rent les mérites respectifs de leur doctrine. Enfin reçu en
audience par le Grand Khanle 24 mai, porteur des lettres
de Mangkou pour saint Louis « écrites en langue mongole,
mais en caractères ouighours », Rubrouck partit de Kara
Koroum le 18 août 1254, laissant Barthélémy de Crémone
chez les Mongols, pour aller chez Batou (16 sept. 1254), où
il retrouva ses gens et, de là, à Sarai, Derbent (17 nov.), Ani,
etc., traversa l'Euphrate, passa à Sébaste (Sivas), Césarée
de Cappadoce, Konieh, se rendit en Chypre (16 juin
1255), à Antioche (29 juin 1255), puis à Tripoli (août 1255),
et a3'ant reçu de son Supérieur l'ordre de résider à son
couvent d'Acre, ne lui permettant pas d'aller saluer le Roi
de France, Guillaume adresse à ce dernier la relation de son
voyage, qu'il fait porter par Gozet.
A l'époque de la visite des ambassadeurs d'Iltchigataï à
Nicosie, le roi de Chypre, Henri de Lusignan, et le comte
de Joppé, présentèrent à saint Louis une lettre écrite par
Sempad Connétable d'Arménie, de la famille -des princes
héthoumiens de Lampron. Al'avènement de Kouyouk, Grand
Khan des Mongols (1246), le roi Hethoum envoya en am-
bassade son frère aîné Sempad vers ce prince, pour le com-
plimenter, renouveler son hommage et solliciter la restitu-
tion de plusieurs villes que les sultans d'Iconium avaient
enlevées aux Arméniens. Kouyouk accueillit Sempad avec
bienveillance, lui remit un diplôme par lequel il assurait
le roi d'Arménie de sa protection et de son amitié, et don-
nait à Sempad le gouvernement des villes réclamées. A son
retour, le Connétable s'arrêta auprès de Batchou-Noyan,
général en chef des Tartares, dans la Perse et l'Arménie, et
auquel était adressé le rescrit de Kouyouk, et confié la
mission de le faire exécuter. Cet officier reçut Sempad avec
I. Voir Cathay and the Way thither, III, p. 93.
LES MONGOLS 407
empressement et distinction, et le congédia après lui avoir
donné toute satisfaction 1. »
" A très haut et puissant houme monseigneur Henry,
par la grâce de Die, roy de Chipre, et a sa chiere suer Emme-
line la royne, et a noble houme Jehan de Hibelin son frère,
li connoitables de Ermenie salut et arnour. Sachiés que au?si
comme je me esmui la ou vous savés pour Dieu et pour le
profit de la foy crestienne, tout aussinc Nostre Sires ma
conduit sain et sauf jusques a une ville que on appelle Sau-
tequant ; moût terres estranges ay veues en la voie. Ynde
lessames derrier nous ; par le royaume de Baudas passâmes,
et meimes IL moys a passer toute la terre de ce ro^'aume;
moult de citez veimes que li Tartarin avoient gastees, des-
queles nus ne pourroit dire la grandesse ne la richesse dont
eles estoient plainnes. Nous veimes aucunes villes grans
par lespasse de IIL journées, et plus de c. monciaus grans
et merveillieus des os de ceus que li Tartarin avoient ocis
et tué; et se la grâce de Dieu neust amené les Tartarins
pour ocirre les paiens, il eussent destruit, si comme nous
pouons veoir, la terre toute deçà la mer. Nous trespassames
L grant fleuve qui vient de paradis terrestre, ca non Gyon,
duquel les arènes durent dune part et dautre part lespasse
dune grant journée. Si sachiés que des Tartarins est si grant
plentez, que il ne pueent estre nombrez par homme ; il sont
bon archier, et ont laides faces et diverses; ne je ne vous
pourroie dire ne descrire la manière dont il sont. Bien a
passé Vm. moys que nous ne finames derrcr par nuit, et
encore ne soumes pas ou milieu de la terre Cham le grant roi
des Tartarins. Si avons entendu pour certaine choze, que
puisque Cham li roys des Tartarins, pères dicelui Cham
qui règne maintenant, fu trespassez, que li baron et les
che\'aliers des Tartarins qui estoient par divers lieus,
mistrent bien par lespasse de V. ans a assambler pour cou-
ronner le roy Cham qui maintenant règne, et apainnes
porent estre assamblé en I. heu. Aucuns de eulz estoient
en Inde et en Chatha, et li autre en Roussie et en la terre de
Cascat, qui est la terre dont li roy furent qui \indrent en
I. Hist. des Croisades, Doc. Arméniens, I, p. 605.
408 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Jherusalem aourer Nostre Seigneur; et sont les gens de
celle terre crestiens. Je fui en leur eglizes, et vi la figure de
Jhesu Crist paint, comment li troy roy li offrirent or, mirre
et encens. Par ces trois roy s tindrent et orent prumierement
cil de Tangat la foy crestienne, et par aulz sont maintenant
Cham li roys des Tartarins et sa gent. Devant leur portes
sont les eglizes, la ou on sonne les cloches selonc les Latins,
et tables selonc la manière des Grieus ; et va on prumier-
ment saluer Nostre Seigneur au matin, puis après Cham
en son palais. Nous avons trouvé moult de crestiens dispers
et espandus par la terre dOrient, et moult de eglizes hautes
et bêles, anciennes, qui ont esté gastees par les Tartarins
avant quil f eussent crestien ; dont il est avené que li crestien
dOrient, qui estoient espandu par divers lieus, sont venu
au roy Cham des Tartarins qui maintenant règne, et a
painnes porent estre assamblé en un lieu, lesquels il a receu
a grant honneur et leur a donné franchize, et fait crier
partout que nulz ne soit si hardis qui les courouce, ne de
fait, ne de paroles. Et pourceque Nostres Sires Jhesu
Christ navoit en ces parties qui prestat pour lui son non,
il meismes par ces saintes vertus que il a demonstré et
preschié en tele manière que les gens croient en lui. En la
terre dinde que saint Thoumas converti a la foy crestienne,
avoit I. roy crestien entre les autres Sarrasins, queli Sarrasin
avoient moult de maus fays et de griés, jusques a tant que
Tartarin vindrent qui pristrent sa terre en leur main, et en
fu leur honc ; il assambla son ost avec lost des Tartarins
et entra en Inde contre les Sarrasins, et conquit tant que
toute sa terre est plainne desclaves et de gens indes ; et de ces
esclaves je vis plus de V. C. mil, que li roys commanda a
vendre. Si sachiés que li papes a envoie au roy Cham des
Tartarins, messages pour savoir se il estoit crestiens, et
pourquoy il avoit envoie sa gent pour ocirre et tuer les
crestiens et le peuple. A ce respondi li roys Cham, que nostre
Sires Diex avoit mandé a ses devanciers ayeulz et bezaieulz,
quil envolassent leur gens pour occirre et pour destruire
les mauvaizes gens. Et a ce qui li papes li manda se il estoit
crestiens, il respondi que ce savoit Diex; et se li papes
LES MONGOLS 409
le vouloit savoir, se vient en sa terre et veit et seut comment
il est des Tartarins ^ »
Dans sa Chronique, Sempad écrit à la date 697 de l'ère
arménienne (ig janvier 1248-17 janvier 1249) : « Moi, le
connétable Sempad, je me rendis chez les Tartares »; et
à la date de 6gg (18 janvier 1250-17 janvier 1251) : « Je re-
vins auprès de mon frère le roi Hethoum. » Sa lettre est de
Samarkande, 7 février 1248. Sempad mourut âgé de 68 ans,
en 1276, à Sis, d'une blessure au pied qu'il avait reçue en
poursuivant les Turkmènes qui avaient envahi la Cilicie
près de Marach.
Le frère de Sempad, Hethoum 1er, flis de Constantin, i.e roi
seigneur de Padserpert, descendant de Roupen, était roi Hethoum
de la Petite AiTnénie (Cilicie) depuis 1224, résidant à Sis ;
il était monté sur le trône par son mariage avec Isabelle
(Zabel), fille du roi Léon II, mort sans autre enfant. Lorsque
Mangkou fut proclamé Grand Khan, avec l'appui de Batou,
sur l'invitation de ce dernier, Hethoum se décida à rendre
visite aux Mongols. Sans entrer dans le détail de son
voyage, disons que, ayant passé par les camps de Sartach
et de Batou, traversé les pays des Kara K'i Taï et des Naï-
mans, le 13 septembre 1254, le roi delà Petite Arménie vit
dans son camp, près de Kara Koroum, où il arriva un mois
après le départ de Guillaume de Rubrouck, Mankgou
« siégeant brillant de gloire, et lui ofïrit ses présents. Le roi
fut honoré de lui selon son rang, et il resta dix jours chez
son fils. On lui donna un diplôme revêtu d'un sceau pour
que personne ne pût l'inquiéter, ni lui ni son pays; on lui
donna aussi une lettre d'affranchissement pour les églises
de son royaume 2. » Hethoum quitta la cour mongole le
ler novembre; il passa à Bich Baliq « et dans un pays désert
où l'on trouve des hommes sauvages nus, n'ayant que du
Clin sur la tête; les mamelles de leurs femmes sont extrê-
mement amples et pendantes. Ce sont de véritables brutes,
1. Vie de saint Louis par Guillaume de Xangis, Hist. des Gaules
et de la France, XX, pp. 361-363. Dans les Doc. Arméniens du t. I,
des Hist. des Croisades, il est dit, p. 606, qu'elle porte la date de 1243.
2. 7. As., 1833, p. 279.
410 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
On y trouve aussi des chevaux sauvages de couleur jaune
et noire; ils sont plus grands que les chevaux ordinaires et
les ânes ; il y a également des chameaux sauvages qui ont
deux bosses i. » De là Hethoum passa à Al Maliq et à Ili
Baliq, qui n'existe plus; il est, à notre connaissance, le seul
voyageur du Moyen âge qui cite ces deux villes à la fois;
il traversa le Djihoun et «huit mois après avoir quitté
Mangkou Khan, Hethoum revint aux limites de l'Arménie,
l'an 704 des Arméniens, ou [juillet] 1255 de J.-C. » Le roi
abdiqua en 1269, en faveur de son fils Léon III, puis peu
de temps après il se fit moine sous le nom de Macaire.
La relation du voyage du roi Hethoum a été écrite en armé-
nien par KiRAKOS Gansaketsi 2.
Un autre Hethoum, prince de Gorigos, fut exilé de la
Petite Arménie en 1305, se retira à Chj^pre et devint
moine prémontré à l'abbaye de Lapais; arrivé en France
probablement à la fin de 1306, sur l'ordre de Clément V il
dicta en français à Poitiers, en août 1307, à Nicolas Fal-
con, deToul, son ouvrage Fleurs des Histoires d'Orient, qui
contient un chapitre intéressant sur le royaume de Cathay :
« tenu por le plus noble roiaume e por le plus riche qui soit
eu monde, e est sur le rivage delà mer Occeane ». Hethoum
retourna à Chypre le 6 mai 1308 avec une lettre du Pape
au Prince de Tyr au sujet des Templiers, rentra dans son
pays, où il mourut après 1314, après avoir été nommé con-
nétable.
1. /. As., l. c, pp. 280-281.
2. Voir les traductions dans la Bibliotheca Sinica.
CHAPITRE XXIV
Les Mongols : Missionnaires et Voyageurs étrangers
(suite et fin).
EN réalité le fondateur de la mission de Chine fut
Jean de Moxte-Corvino, né dans le petit village
de ce nom, soit près de Salerne, soit près de Lucera,
vers 1247; on le trouve mentionné pour la première fois
comme envoyé, déjà franciscain, en 1272, par l'Empereur
Michel Paléologue au pape Grégoire X, pour porter
une communication relative à l'union de l'Église grecque
avec celle de Rome. En 1289, Nicolas IV (1288-1292)
l'envoya en Chine avec des lettres pour Arghoun Khan en
Perse, le Roi et la Reine de Petite Arménie, le Patriarche
des Jacobites et évêque de Tauris, le Grand Khan K'oublaï
lui-même, et l'adversaire de ce dernier, Kaidou du Tur-
kestan. Nous apprenons par une lettre de Monte-Corvino,
datée de Khan-Baliq, 8 janvier 1305, qu'il était resté seul au
Cathay pendant onze ans, et que, deux ans avant sa lettre,
un frère Arnold, de Cologne, était venu le rejoindre;
il serait donc arrivé en Chine en 1292, c'est-à-dire avant la
mort de K'oublaï. Ces chiffres ne concordent pas tout à fait
avec le reste de sa lettre, puisqu'il nous dit qu'il quitta
Tauris en 1291, qu'il séjourna treize mois aux Indes dans
l'église de Saint-Thomas (Méliapour), où il perdit son
compagnon de voyage, le dominicain Nicolas de Pistoie.
Jean nous dit qu'il présenta la lettre du Pape au Grand
Khan qui lui lit bon accueil quoiqu'il l'eût invité à embras-
ser la foi catholique. Il eut beaucoup à souffrir des mauvais
procédés des Nestoriens; surmontant néanmoins toutes les
difficultés, en six ans il construisit une église à Khan-Baliq,
y ajouta une tour dans laquelle il plaça trois cloches ; il avait
baptisé à cette date environ 6.000 personnes; il en
412 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
aurait baptise plus de 30.000 sans l'hostilité des Nestoricns ;
il avait acheté cent cinquante petits païens qu'il baptisa
et auxquels il enseigna le grec et le latin; il écrivit pour eux
des psautiers, trente recueils d'hymnes et deux bréviaires;
onze de ces enfants purent former un chœur que l'Empereur
aimait à entendre. Il croit que, s'il avait eu deux ou trois
compagnons, le Grand Khan serait déjà baptisé ! Il y avait
douze ans qu'il était sans nouvelles d'Occident; deux ans
auparavant était arrivé un médecin lombard qui avait dit
tout le mal possible de la Cour de Rome, des Franciscains
et de la situation en Europe en général; il demande au
Général de son ordre de lui envoyer, avec un Antiphonaire,
la Vie des Saints, un Graduel et un Psautier avec la musique;
car il n'avait qu'un Bréviaire de poche avec la lectio brevis
et un petit missel; il dit que, quoiqu'il n'eût que cinquante-
huit ans, il était vieux et grisonnant, fatigué par les labeurs
plus que par l'âge; il connaissait la langue et les caractères
des Tartares et avait traduit dans cette langue le Nouveau
Testament et le Psautier ; de plus, il avait un arrangement
avec le roi George pour traduire tout le Rituel latin.
Malheuseusement ce prince était mort, laissant un fils
nommé Jean, que l'on espérait voir suivre les traces de son
père. Jean de Monte-Corvino ajoute qu'il ne croit pas qu'il y
ait dans le monde de roi ou de prince qu'on puisse comparer
à Sa Majesté le Khan quant à l'étendue de ses possessions,
le nombre de leur population, et la somme de ses richesses.
Dans une seconde lettre datée de Khan Baliq, le dimanche
de quinquagésime, en février 1306 (13 février) et adressée
à ses Supérieurs et à ses frères de la Province de Perse, Jean
de Monte-Corvino exprime son étonnement que, depuis le
temps qu'il réside en Chine, on n'ait pas reçu de lettre de
ui et que lui-même n'ait pas eu de nouvelles de ses frères;,
il était d'autant plus attristé qu'on avait fait courir le
bruit de sa mort. Il raconte qu'au mois de janvier de l'année
précédente, il avait écrit à ses frères de Gazaria et qu'il a ap-
pris qu'une copie de cettelettre, qui donnait la situation de
sa mission, avait été transmise à son supérieur. Il avait fait
fabriquer six images représentant des scènes de l'Ancien
LES MONGOLS 413
' ^>«i^^ i ^ '\ ;.:' ■ .- •'■^' ''..''■. '^'^^ t^
et du Nouveau Testament destinées à l'instruction des
ignorants, avec des explications en caractères latins, tar-
siques et persans; les auteurs varient sur la signification
donnée au mot tarsique; je pense qu'il s'agit de caractères
en estrangliclo 1. Il annonce que depuis, son arrivée en Tar-
taric, il avait baptisé plus de 5.000 âmes, chiffre moindre
que celui qu'il avait donné dans sa première lettre. En 1305,
il avait commencé, vis-à-vis la porte du palais du Grand
Khan, dont elle était séparée par la largeur de la rue, une
nouvelle église sur un terrain dont lui avait fait don le
marchand chrétien Pierre de Lucalongo, qui avait été
son compagnon de voyage depuis Tauris; il y avait près
d'une lieue entre ses deux églises.
Enfin copie d'une troisième lettre de Monte-Corvino fut
envoyée de Maabar le 22 décembre 1292 ou 1293 par le do-
minicain Menentillus, de Spolète, au dominicain pisan
Barthélémy de Santo-Conxordio.
Le succès de la mission de Monte-Corvino avait été si
grand qu'en 1307, le pape Clément V lui envoya sept frères
mineurs, ayant rang d'évêques, qui devaient sacrer Monte-
Corvino comme archevêque de Khan Baliq et primat de
tout l'Extrême-Orient, et être ses suffragants. Trois de ces
missionnaires, Nicolas de Bantra, Pietro de Castello
et Andruzio d'Assise moururent aux Indes; un quatrième,
Guillaume de Villeneuve, retourna en Europe, où il
devint en 1325 évêque en Corse et mourut en 1331. Les trois
derniers seuls, André de Pérouse, Gérard et Peregrin,
arrivèrent à Pe King, en 1308, où ils consacrèrent en grande
pompe Monte-Corvino. Ces missionnaires restèrent cinq
ans à Pe King après la consécration de l'archevêque, vivant
d'un alafa, subvention de l'empereur pour leur nourriture
et leur habillement. Dans le Fou Kien, où ils se rendirent à
Zaïtoun (Ts'iouen Tcheou), une dame arménienne éleva à
ses frais une grande et belle église, qui fut transformée par
Monte-Corvino en une cathédrale dont la généreuse dona-
trice pourvut à tous les frais, et Gérard en fut le premier
«évêque; quand il mourut, Monte-Corvino offrit sa succession
I. Cf. Cathay, III, p. 53.
414
HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
Evêché de à André, qui la déclina; l'évêché échut alors à Peregrin, qui
Zaïtoun. n-,o^|j-ut le 7 juillet 1322; cette fois, André de Pérouse, qui
avait quitté quatre années auparavant, avec huit cavaliers
fournis par l'empereur, Khan Baliq, où il se trouvait mal
pour s'établir à Zaïtoun, fut bien obligé d'accepter l'évêché.
Une lettre d'André datée de Zaïtoun, janvier 1326, nous
donne l'historique de cette mission. Du vivant de Peregrin,
il avait fait construire une belle église à une petite distance
de la ville, avec les bureaux nécessaires à vingt-deux frères
et quatre appartements suffisants pour un ecclésiastique de
n'importe quel rang. André y vivait avec Valaja impérial,
qui l'avait suivi à Zaïtoun et qui lui servit en partie pour la
construction de son église; quand il fut nommé évêque,
il passa une partie de l'année dans la résidence urbaine de
la mission. Il était libre de prêcher ; il avoue dans sa lettre
qu'il n'avait réussi à convertir ni juifs ni musulmans et que,
parmi le grand nombre d'idolâtres qu'il avait baptisés,
beaucoup ne suivaient pas le sentier de la vertu chrétienne ;
il parle des quatre martyrs de la Tana et il constate que, des
évêques envoyés par Clément V, il était le seul survivant.
André mourut en 1326; il n'eut qu'un successeur, Jacques
DE Florence, qui fut martyrisé en 1362 avec frère Guil-
laume de Campanie; une troisième église avait été cons-
truite à Zaïtoun, ainsi que le constata plus tard Marignolli.
Ce n'est pas seulement dans l'Extrême-Orient que pros-
péraient les missions; leur importance en Perse détermina
Jean XXII à créer, le i^r mai 1318, un archevêché à Sul-
thanyeh, dont le premier titulaire fut François de Pérouse,
auquel on donna six suffragants : Gérard de Calvi, Bar-
thélémy DE PoDio, Bernardin de Plaisance, Bernard
MoRETi, Barthélémy Abaliati et Guillaume Adam,
successeur de François de Pérouse, le i^r juin 1323. Adam
ayant été transféré à Antivari, son siège fut donné le
g août 1329 à un dominicain, Jean de Cora, nommé ainsi
d'après une ville à peu de distance de Velletri, qui mourut
vers 1346; il y eut à Sulthanyeh quatre archevêques du
nom de Jean, dont le second du nom également dominicain,
fut transféré, le 26 août 1398, de l'évêché de Nakhschiwan
LES MONGOLS 415
et fut envoyé en 1403 par Timour comme ambassadeur â la
Cour de Charles VI, roi de France. A Jean de Cora est attri-
bué un Estât et la Gouvernance du Grand Khafi de Cathay,
souverain empereur des Tartres, que nous mentionnons plus
haut, écrit vers 1330; il nous parle ainsi de Jean de Monte
Corvino :
« En la ditte cite deCambalech, fut uns archeuesques qui
auoit nom frère iehan du mont Curuin de lordre des frères
meneurs, et y estoit legas enuoiez du pappe Clément. Cilz
arceuesques fist en celle cite dessus ditte trois lieux de frères
meneurs et sont bien deux lieues loings ly uns de lautre.
il en fist aussy deux autres en la cité de Racon que est bien
loings de Cambalech, le voiaige de trois mois et est d'en
costé la mer, esquelz deux lieux furent deux frères meneurs
euesques. Ly uns eut nom frère Andrieu de paris, et ly
autres ot nom frère pierre de Florense. Cilz frères iehans
larceuesque conuerty là moult de gens a la foy ihesuscrist.
Il est homs de très honneste vie et agréable a Dieu et au
monde, et très bien auoit la grâce de lempercur. Ly empe-
reres lui faisoit tousiours et a toute sa gent aministrer toutes
leursneccessitezet moult le amoient tous crestiens et païens.
Et certes, il eust tout ce pays converty a la foy crestienne
et catholique, se ly Nestorin faulx crestiens et mescreans
ne les eussent empechiet et nuist. Ly dis arceuesques ot
grant paine pour ces nestorins ramener a la obédience de
nostre mère sainte église de romme, sans laquelle obédience
il disoit que ilz ne pouuoient estre sauue. et pout ceste cause
ces nestorins scismat auoient grant enuie sur lui. Cilz arce-
uesques comme il plot a Dieu est nouuellement trespassez
de ce siècle. A son obseque et a son sépulture vinrent très
grant multitude de gens crestiens et de païens. Et desci-
roient ces païens leurs robes de dueil, ainsi que leur guise
est. Et ces gens crestiens et paiens pristrent en grant deuo-
cion des draps de larceuesque, et le tinrent a grant révérence
et pour relique. La fu il euseuelis moult honnourablement
a la guise des fiable crestiens. Encore uisete on le lieu de sa
sépulture a moult grant deuocion ». ^
I. Nouv. J. As., 1830, VI, pp. 68-69.
4l6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Il n'est rien moins que certain que Jean de Cora soit allé
en Chine. Jourdain Cathala ou de Séverac appartenait
à cette mission de Sulthanyeh et allait se rendre en Chine
lorsqu'il fut nommé évêque de Columbum. Il était en route
pour le Cathay lorsqu'il rencontra, à Tauris, les quatre frères
mineurs Thomas de Tolentino, Jacques de Padoue,
Pierre de Sienne et Démétrius de Tiflis, ce dernier
frère lai ; ils furent poussés par le vent à Tana de Salsette,
au lieu de Ouilon (Columbum) ; Jourdain se rendit à Supera
et, pendant son absence, les quatre frères mineurs furent
martyrisés à Tana le premier le 3 avril 132 1; Jourdain
de Séverac, retourné dans cette ville, recueillit les ossements
des martj^rs et les porta à Supera (Sofala), dans l'éghse de
Saint-Thomas; un peu plustard le frère mineur Odoric de
Pordenone transporta les ossements en Chine à Ts'iouen
Tcheou (Zaïtoun). Jourdain fut nommé évêque de Colum-
bum le 21 août 1329, par bulle de Jean XXII du 9 août
1329. On a deux lettres de lui ; la première datée de Caga,
Gogo dans le Gujarat, en face de Supera, du 12 octobre
1321, dans laquelle il raconte le martyre des frèrea mineurs
et ses succès évangéliques à Parocco (Broach, Gujarat); la
seconde de Thana de janvier (le 20) 1324. Il est l'auteur de
y onvrâ,ge intitulé: M irabilia Descripta, Merveilles d'une
partie de l'Asie, dans lequel il nous dit que «le Cathay est
un très grand empire qui s'étend sur un voyage de plus de
cent jours; il n'a qu'un seul Seigneur, ce qui est le contraire
des Indes, où il y a beaucoup de rois, beaucoup de princes,
dont pas un seul ne se reconnaît tributaire d'un autre ».
Et encore : « Les vaisseaux qui font la navigation en Chine
sont très grands, et ils ont sur leur coque plus de cent ca-
bines, et avec un bon vent, ils portent X voiles, et ils sont
très gros, étant faits de trois [épaisseurs] de planches, en
sorte que la première est semblable à celle de nos grands
na\dres; la seconde est transversale par rapport à la pre-
mière; la troisième est de nouveau dans le sens de la lon-
gueur; et c'est une très forte affaire; il est vrai qu'ils ne
s'aventurent pas beaucoup en mer ; l'océan Indien est jamais
ou rarement agité, et quand il s'élève assez pour être con-
LES MONGOLS 417
sidéré par eux très périlleux, nos marins le considéreraient
comme très beau. Car un des hommes de notre pays serait
là, sans mentir, compté en mer pour cent et plus d'entre
eux 1. »
Odoric est désigné tantôt par le lieu de sa naissance en
1286, Pordenone (Portu Naonis), sur le Noncello, dans la
province d'Udine, entre Conegliano et Codroipo, sur la ligne
du chemin de fer qui, de Trieste à Venise, contourne le nord
de l'Adriatique, Pordenone, dont nos vieux auteurs ont fait
Portenau, d'ailleurs le nom allemand de Pordenone, tantôt
par celui de sa mort, Udine, enfin par celui du pays dans
lequel sont situées ces villes, le Frioul, en latin Forum Julii,
qui s'applique en particulier à Cividale. Son nom de famille
aurait été Mattiussi. Il est probable qu'il fît profession de
bonne heure, vers 1300, dans sa quinzième année, chez les
Franciscains d'Udine. Soit sur sa demande, soit sur le choix
de ses supérieurs, Odoric fut l'un des franciscains désignés
pour se rendre en Asie, et contribuer aux succès obtenus
par Monte-Corvino et ses collaborateurs. Odoric eut pendant
ses voyages, tout au moins pendant une partie, comme
compagnon, un frère irlandais, Jacques, qui lui survécut.
Il y avait alors deux routes pour se rendre dans l'Asie
orientale : l'une plus courte et moins sûre par terre, celle
de Marco Polo; l'autre, par terre et par mer, par la Perse
et l'Océan Indien, plus longue, mais offrant plus de res-
sources avec de nombreuses et florissantes Chrétientés sur
le parcours. Odoric partit de Padoue en avril 13 18, et
s'embarqua à Constantinople, à ' Pera, disent quelques
textes, traversa la mer Noire, et arriva à Trébizonde, d'où
il suivit la route d'Arménie par Erzeroum et le Mont Ararat
jusqu'à Tauris, en Perse. La route de Perse était alors prise
de préférence à celle d'Egypte, grâce au contraste qu'oftrait
la tolérance des Ilkhans mongols avec les vexations des
sultans mamelouks d'Egypte. Les sultans mamelouks qui,
par Suez, le Caire et Alexandrie, servaient d'intermédiaires
I. Rec. de Voy. et de Mém. publié par la Soc. de Géog., IV, 1S30.
pp. 61-62; et YuLE, Mirabilia Descripia, Hakluyt Soc, Lond., 1863,
pp. 54 et 55.
14
4l8 HISTOIRE GÉNÉRALI-: DE LA CHINE
entre les marchands musulmans qui leur apportaient les
produits de l'Inde, de la Chine, de l'Archipel Indien et des
Moluques, et les Vénitiens, les Génois, les Catalans, qui
remportaient ces mêmes marchandises dans l'Europe et
dans l'Asie mineure, voyaient vers l'époque du passage
d'Odoric une grande partie du trafic leur échapper. L'im-
portance de Baghdad, à la suite des guerres mongoles, avait
singulièrement diminué, et Tauris était devenu le principal
entrepôt de l'Asie occidentale. D'autre part, la route de
Perse abrégeait beaucoup le parcours par mer pour cer-
taines épices délicates; ainsi, d'un côté, la bonne volonté des
Khans mongols, d'un autre une route plus courte, l'avan-
tage d'échapper aux exigences des sultans mamelouks
d'Egypte, enfin les persécutions suscitées contre les Chré-
tiens par Melik en Naçir Mohammed (1310-1341), qui
éloignèrent les voyageurs et les pèlerins de contrées ravagées
par la guerre et dans lesquelles leur sécurité était sans cesse
menacée par le fanatisme des musulmans, faisaient prendre
de préférence, aux voyageurs venant d'Europe et se rendant
aux Indes et en Extrême-Orient, la grande route de Tauris,
Sulthanyeh, Yezd, Ormouz, où l'on s'embarquait.
Odoric traverse la Perse, par la route ordinaire de Tauris,
Sulthanyeh, Kachan, Yezd, PersépoHs, puis il fait un cro-
chet par le Fars et le Khouzistan jusqu'en Chaldée, revient
au Golfe Persique et s'embarque à Ormouz pour les Indes.
Après vingt-huit jours de traversée, il arrive aux Indes à
Tana de Salsette, peu de temps après le martyre des quatre
franciscains (avril 1321), ce qui nous donne une date de
l'itinéraire. Odoric recueille les ossements de ses confrères
et les transporte en Chine à Zaïtoun. Odoric constate à Tana
la présence de Chrétiens nestoriens. C'était un gros crève-
creur pour l'excellent moine de rencontrer partout sa reli-
gion enseignée par des gens condamnés par l'Eglise; cepen-
dant schismatiques et orthodoxes paraissaient fréquem-
ment faire bon ménage, car c'était justement chez un nes-
torien qu'étaient logés à Tana Thomas de Tolentino et ses
compagnons. Sur toute sa route, Odoric trouva sa doctrine
enseignée, mais sous la forme d'hérésie nestorienne, qui
LES MONGOLS 4I9
faisait la plus sérieuse concurrence à la doctrine de l'Eglise
romaine. Lorsqu'Odoric arriva aux Indes, il y avait grande
lutte dans la presqu'île pour la prépondérance religieuse,
partant pour la prépondérance politique. Le brahmanisme
avait chassé devant lui le bouddhisme; le christianisme,
sous forme nestoricnne, faisait de nombreux prosélytes
sur le littoral indien et particulièrement sur la côte de
Malabar. L'islam, de bonne heure, avait cherché à s'im-
planter dans la presqu'île hindoustane et dès le milieu du
VII® siècle et le commencement du viii® siècle, le Croissant
avait fait son apparition soit par mer, du côté de Bombay,
soit par terre, vers l'Indus. A la dynastie de Mahmoud de
Ghazni (xi^-xii® siècles) avaient succédé différentes dynas-
ties musulmanes, et quand Odoric débarqua aux Indes,
c'était la cinquième dynastie mahométane qui cherchait à
imposer son joug sur le nord de l'Hindoustan. La dynastie
de Tughlak qui dura de 1320 à 1414, avait pour fondateur
un ancien esclave d'origine turke, devenu gouverneur du
Pendjab, Ghiyas ed-din Tughlak, qui régnajusqu'en 1324
et qui était le potentat musulman dont les agents firent
martyriser les franciscains à Tana de Salsette.
Odoric parcourt ensuite la côte de Malabar, décrit la
manière de récolter le poivTC, visite Fandaraïna, Cranga-
nore, Coulam, remonte la côte de Coromandel, s'arrête à
Meliapour au tombeau de saint Thomas, à Ceylan, se rend
à Sumatra, dont il visite quelques royaumes, puis à Java,
touche au S. de Bornéo à Bandjermasin, de là se rend au
royaume de Tchampa et parvient enfin en Chine, à Canton.
Il visite successivement les ports du Fou Kien, entre autres
Zaïtoun, et du Tche Kiang, où il arrive à la capitale, Hang
Tcheou, la Quinsay de Marco Polo; de là, il se dirige dans
l'intérieur, visite Nan King, puis Yang Tcheou et se rend
par la voie du Grand Canal par Lin Ts'ing et Tsi Ning
jusqu'à Khan Bâliq ^a capitale du Grand Khan. Monte-
Corvino était encore archevêque de cette ville; Odoric y
séjourna trois ans; il nous décrit la résidence d'été du Grand
Khan, la manière de voyager de ce prince, les postes, les
chasses, etc., et comme les Mongols étaient gens fort tolé-
42 0 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
rants, il voyait à leur Cour aussi bien des bouddhistes que
des musulmans, des nestoriens que des catholiques.
Odoric revient en Europe, par le Chan Si, le Chen Si,
le Se Tch'ouan et le Tibet, quoique ce dernier point ait été
discuté; il était de retour en 1330. Ainsi donc nous n'avons
que deux dates sûres pour cet itinéraire : celle du départ
(1318), et celle du retour (1330). Nous savons également
qu' Odoric a séjourné trois ans à Khan Bâliq et nous pouvons
supposer qu'il est passé en 132 1 à Tana de Salsette. C'est
donc un voyage de douze ans; tout le reste n'est qu'hypo-
thèses, qu'aucun fait ne vient justifier.
Rentré en Italie, Odoric, sur les instructions de son su-
périeur, le frère Guidotto, ministre de la pro\ànce de
Saint-Antoine, dans la Marche Trévisane, dicta au mois de
mai 1330, dans le couvent de son ordre, à Padoue, le récit
de ses voyages au frère Guillaume de Solagna. Odoric était
en route pour Avignon, se rendant auprès de Jean XXII
pour lui faire le récit de ses voyages, lui demander son aide
et l'envoi de cinquante nouveaux missionnaires dans l'Ex-
trême Orient, lorsqu'arrivé près de Pise, saint François,
sous la forme d'un vieillard, apparut à Odoric et lui ordonna
de retourner sur ses pas, car il devait mourir dix jours plus
tard. En conséquence, Odoric rebroussa chemin et retourna
àsoncouvent d'Udine, où il mourut, âgé d'environ quarante-
cinq ans, le 14 janvier 1331. U fut béatifié par Benoit XIV,
le 2 juillet 1755. La relation d'Odoric est remarquable,
non par la manière dont elle est rédigée, ou par les idées
élevées qu'elle renferme, les aperçus nouveaux qu'elle
-fournit, mais par la quantité considérable de renseigne-
ments exacts, personnels, qui en font une contribution im-
portante à l'histoire des relations de l'Europe avec l'Asie
au xiv^ siècle 1.
Ambassade En 1338, le Pape reçut à Avignon une ambassade du
des Aiains. Qj-^j^^j Khan de Cathay, comprenant André et Guillaume
« de Nassio » et Thogay, Alain de Cathay et treize autres
I. Henri Cordier. Les Voyages en Asie au xiv^ siècle du Bien-
heureux Frère Odoric de Pordenone. Paris, 1891, in-80. — YuLE-CoRDiER,
Cathay and the Way thither, II, London, 1913, in-8.
LES MONGOLS 42 I
compagnons i qui apportaient au Pape deux lettres, l'une
écrite, disait-on, au nom du Orand Khan lui-même, datée
de Cambalu, l'année du Rat (1336), l'autre adressée par des
chefs Alains à son service. C. d'Ohsson regarde cette am-
bassade comme une supercherie et doute de l'authenticité des
lettres 2; peut-être a-t-il raison pour la lettre du Grand Khan
qui demande sa bénédiction au Saint- Père et lui recom-
mande les Alains porteurs de sa lettre, mais il y a des raisons
de croire à l'authenticité de celle adressée par les chefs
alains Fodim Jovens, Chyansam, Tongi, Cenboga, Vensy,
JoHANNEs JocHOY et RuBEUS PiNZANUs, datée de Cam-
balu, l'année du Rat, le 6^ mois, le 3^ jour de lalune(juilllet
1336) ;'ces noms qui, à première vue, ont une allure quelque
peu burlesque, ne sont cependant pas imaginaires ; ils se re-
trouvent dans le Youen C/z^, l 'histoire chinoise des Mongols,
dans laquelle M. Pelliot a découvert ^ Fou Ting = Fodim,
Hiang Chan = Chyansam, Tche-yen-p'ou-houa = Cenboga
(Jayanbogha). Peut-être est-il utile de dire ici quelques
mots sur les Alains.
Saint-Martin, dans son édition de Lebeau (IV, pp. 63
seq.), nous rappelle qu'au témoignage d'AMMiEN Marcel-
lin (Liv. XXXI, c. 2) les Alains étaient les mêmes que les
anciens Massagètes; les Huns vainquirent les Alains et
s'emparèrent de leur pays. Lebeau (IV, p. 77) nous dit que :
(( Les Alains tirent leur nom du mot alin, qui en langue
tartare signifie montagne, parce qu'ils habitaient les mon-
tagnes situées au nord delà Sarmatie asiatique. C'était un
peuple nomade, ainsi que les autres Tartares. Environ
40 ans avant J.-C, ils furent obligés de céder les contrées
du nord à une colonie de Huns révoltés, qui s'étaient séparés
du corps de la nation, et de se retirer vers le Palus Meotides.
Ils s'étaient depuis longtemps rendus formidables. Tous les
peuples barbares, jusqu'aux sources du Gange, furent
soumis aux Alains et prirent leur nom. Procope les appelle
1. La Roncière et Dorez, Bib. de l'Ecole des Chartes, LVI, 1895,
p. 29.
2. Mongols, II, 60S.
3. Cathay and the Way thither, III, pp. 180-183.
422 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
une nation gothique; les Chinois les confondent avec les
Huns. ))
Au sujet du mot alin, Saint-Martin fait les remarques
suivantes (p. 77) : a Alin est manchon; comment supposer
que ce soit là l'origine du nom d'une nation séparée des
Mandchoux par toute la largeur de l 'Asie? . . . On s'est trompé
en interprétant le passage d'Ammien Marcellin où il est
question de cette origine: il doit se traduire d'une manière
différente. Cet historien s'exprime ainsi, Liv. XXXI, c. 2,
Alani, ex montmm appellatione cognominati. Ce passage dit
qu'ils tiraient leur nom des montagnes qu'ils habitaient,
mais non pas d'un mot qui signifie montagne. Eusthathe
dit effectivement, dans son Commentaire sur Denys le
Periégète, que ce nom venait d'une montagne de Sarmatie
appelée Alanus. » Quant au Palus Meotides, Saint-Martin
ajoute qu'il « est fort probable que les contrées voisines de
l'Altaï ou des montagnes appelées Alanniques par Ptolé-
mée, Liv. VI, c. 14, furent les premières que les Alains
abandonnèrent aux Huns ».
Lors de la ruée des Huns au iv^ siècle, un grand nombre
d' Alains joignirent l'envahisseur; plus tard ils grossirent les
rangs des Goths, des Vandales et des Suèves; mais une
partie du peuple était, après l'invasion des Huns, restée en
arrière dans les régions du Caucase, ce qui a conduit Klap-
roth à les identifier avec les Ossètes; c'est là que les sou-
mirent les Mongols d'Ogotaï; à partir de cette époque, une
troupe de mille Alains servit de garde du corps du Grand
Khan; nous voyons que Mangkou enrôla dans cette garde
la moitié des troupes du prince alain Arslan, dont le plus
jeune fils, Nicolas, prit part à l'expédition des Mongols
contre le Yun Nan ; ce corps formait deux troupes dont le
quartier général se trouvait dans la province de Ling Pei
(Kara Koroum). Nous voyons par la lettre de 1336 que les
Alains étaient chrétiens ; le fait nous est confirmé par Marco
Polo. Lors de la campagne de Bayan contre les Soung
(1275), les Alains chrétiens furent chargés de prendre Tchen
Tch'ao au nord du Kiang; le général Soung, Houng Fou,
qui défendait la ville, feignit de vouloir se rendre, grisa les
LES MONGOLS
423
Alains pendant la nuit, et les massacra. « Nous avons, dit
Pelliot i, les noms de plusieurs des chefs qui périrent dans
ce guet-apens. Tchen Tcli'ao déchut alors de son rang de
préfecture et les revenus de la ville furent donnés en apanage
aux familles d'Alains dont les chefs étaient tombés victimes
de Houng Fou. h Connus sous le nom de An ts'aï (Asii,
Asiani) par les Chinois, sous les Han Postérieurs, les Alains
changèrent leur nom en celui de A-lan-na; sous les seconds
Wei, ils s'appelèrent Sou t'o et Wen-na-cha.
Les envoyés des Alains furent bien reçus par le Pape, qui
répondit aux lettres qu'il avait reçues, et ils repartirent
d'Avignon en juillet 1338 munis de lettres du Saint-Père
pour les Khans deKiptchak et de Djagataï et de recomman-
dations pour le Doge et le Sénat de Venise et les rois de
Hongrie et de Sicile.
Un peu plus tard, le Pape désignait des légats pour se }f^^^J-^
rendre à Khan BaUq avec une lettre datée du II kal.
Novemb. de la quatrième année de son règne (31 octobre
1338) : c'étaient les quatre franciscains, Nicolas Bonet,
professeur de théologie, Nicolas de Molano, Jean de
Florence et Grégoire de Hongrie, qui seraient arrivés à
destination en 1342. Nicolas Bonet alla-t-il jusqu'à Khan
Baliq? Nous le retrouvons le 27 novembre 1342 élu par
Clément VI à l'évcché de Malte; il mourut en 1360. Jean
de Florence revint à Avignon en 1353. Nous sommes un
peu mieux renseignés sur Jean de Marignolli : né problable-
ment avant 1290, de la noble famille florentine des Mari-
gnolli DE San Lorenzo. Il appartenait au couvent francis-
cain de Santa Croce; c'est par lui que nous avons, enfouis
dans les Annales de Bohême, des renseignements sur la
mission de 1338 ^; les légats quittèrent Avignon en décem-
bre 1338, et par Naples, arrivèrent à Constantinople le
i^r mai 133g; ils traversèrent le Kiptchak et parvinrent
à Al Maliq, qu'ils ne quittèrent qu'en 1341; ils passèrent
à Hami et atteignirent au milieu de 1342 Khan Baliq, où ils
restèrent trois ou quatre ans; MarignolU fut reçu en au-
1. T'oung Pao, dcc. 1914, pp. 641-642. — Voir supra p.
2. Voir Cathay and the Way thither, vol. III.
292.
^24 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
diencele 19 août 1342 et présenta au Grand Khan, qui en
fut enchanté, des chevaux de Fou Lang (Farang, Europe) ;
l'un était fort grand, noir, avec les pieds de derrière blancs.
Pelliot 1 nous dit que, sur l'ordre du Grand Khan, des
lettrés firent des « éloges » de cet animal et qu'il les a
retrouvés. D'autre part, un peintre de la Cour, Tcheou
Lang, peignit l'empereur monté sur ce destrier. Au
xviii^ siècle, le P. Gaubil vit ce tableau dans les collections
du palais. Pelliot a pu « suivre la trace du cheval de
Tcheou Lang jusqu'en 1815; cette année-là, l'inventaire
des collections impériales mentionne encore le tableau
peint en 1342. Il est possible que ce curieux document ait
péri dans l'incendie du Palais d'Été en 1860. Mais peut-être
aussi se trouvait-il dans les collections du Palais d'hiver à
Pe King, et y est -il encore. » Mailla nous dit (IX, pp. 579-
580) : « Cette année [1342], on offrit à l'empereur des che-
vaux du royaume des Foulang (des Francs), d'une race
jusque-là inconnue à la Chine. Ils avaient onze grands
pieds six pouces de long sur six pieds huit pouces de hau-
teur ;leur poil était noir partout le corps, excepté aux deux
pieds de derrière, où il était blanc. » Le 26 décembre 1347,
Jean s'embarqua à Zaïtoun pour l'Inde, passa à Columbum,
oùil séjourna plus d'un an, visita le tombeau de saint Tho-
mas, se rendit à Saba (Java?), retourna à Ceylan; sans doute
il s'embarqua à Ormouz pour revenir par les ruines de
Babylone, Baghdad, Mosoul, Edesse, Alep, Damas, Jéru-
salem; il toucha probablement à Chypre et, de retour à
Avignon en 1353, il remettait une lettre du Grand Khan
au Pape Innocent VI ; le 12 mai de l'année suivante il était
nommé à l'évêché de Bisignano en Calabre; il paraît avoir
accompagné à Prague l'empereur Charles IV, fils de Jean
DE Luxembourg, lorsque celui-ci retourna dans sa capitale
après avoir été couronné à Rome. On ignore la date de la
mort de notre voyageur.
De grands efforts avaient été faits aussi dans l 'Asie cen-
trale; une mission franciscaine fut étabhe dans le territoire
d'Ili, et son chef, Richard de Bourgogne, fut élu en 1338,
I. T'oung Pao. déc. 1914. PP- 642-643.
LES MONGOLS
425
évoque d'Al Maliq (Armalech) sous le Pontificat de
Benoit XII. Nous avons une lettre d'un de ses moines, un
Espagnol, nommé Pascal, datée d'Armalech, fête de
saint Laurent, 10 août 1338, adressée à ses confrères du cou-
vent de Vittoria; il s'était rendu de cette ville avec le frère
Gonsalvo Transtorna à Avignon; il s'embarqua à Venise,
débarqua à Galata, où, prenant un autre navire, il traversa
la Mer Noire, alla dans la Ciazaria (Crimée) et débarqua à "
Tana; il se rendit à Saraï, à Ourghanj sur l'ancien lit de
rOxus, dans le pays de Khi va, à Saratchik sur le Jaic
(Oural) et à Al Maliq; il nous dit que depuis Ourghanj, qui
est la dernière ville des Persans et des Tartares, il a voyagé
parmi les musulmans. Pascal ne devait pas survivre long-
temps. Ses compagnons à Al MaUq étaient, outre l'évêque
Richard, les frères François d'Alexandrie et Raymond
RuFFi de Provence, plus deux frères lais, Laurent d'Ale-
xandrie et Pierre Martel, de Narbonne, et un nègre de
l'Inde, Jean, converti par les frères et appartenant au tiers
ordre de Saint- François; ils étaient bien traités par le chef
djagatai qui régnait à Al Maliq et avait été guéri d'un
cancer grâce aux prières plutôt qu'aux drogues de Fran-
çois d'Alexandrie; mais un usurpateur nommé Alisolda
empoisonna son chef et ses quatre lîls, fit massacrer les
Chrétiens y compris tous nos missionnaires, ruinant ainsi
définitivement une Chrétienté florissante. Ahsolda fut
lui-même tué peu de temps après. Wadding ou plutôt
Barthélémy de Pise place le martyre vers la fête de
saint Jean Baptiste, alors que Gérard Odo était général
de l'Ordre; Yule donne 1339 comme année et Gams 1342.
Vers 1328, Monte-Corvino mourait à Khan Bâliq : ce fut Successeurs
un Français, ancien professeur de théologie à la Faculté de de Monte-
Paris, Nicolas, qui le remplaça le 18 septembre 1333 ; il était Corvmo.
arrivé en Chine avec vingt -six moines et six frères laïques.
Gams, Séries Episcoporimi, donne comme successeur de
Nicolas comme archevêque de KhanBaliq, mort en 1338,
Cosmas, qui n'a pas résidé dans cette ville non plus que ses
successeurs : Guillaume de Prato (ii mars 1370), Jo-
sephDominique (9 août 1403), Conrad (environs de 1408),
4^6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
Jacques (1427), Léonard, Barthélémy (15 avril 1448),
Bernard, Jî;an de Pelletz (1456), Barthélémy II et,
enfin, le quatorzième, Alexandre de Caffa, franciscain,
pris par les Turks en 1475, gardé sept ans en captivité,
mort en Italie en 1483.
Cependant le Saint Siège pourvoyait avec ardeur aux
besoins sans cesse renouvelés de la mission de Pe King.
En 1370, Urbain V envoyait de nouveaux missionnaires ;
Guillaume de Prato, professeur à l'Université de Paris,
était nommé archevêque de Pe King. Ces religieux furent
bientôt suivis de soixante autres; en 1371, François de
PoDio, surnommé Catalan, fut envoyé en Chine comme
légat apostolique avec douze compagnons, mais on n'en-
tendit jamais plus parler d'eux. Aux Mongols tolérants
avait succédé la dynastie chinoise des Ming, et les progrès
du Christianisme furent arrêtés pendant près de deux cents
.ans ; la mission de Zaïtoun et les autres Chrétientés du Fou
Kien et du Tche Kiang n'avaient, pas plus que celles de
Khan bâliq et d'Ili Bâliq, échappé à la destruction; en
1362, Jacques de Florence, cinquième évêque de Zaïtoun,
probablement successeur de Pierre de Florence, fut mas-
sacré par les Chinois.
Les Franciscains observantins, avec le P. Pedro d'Al-
faro, Gardien des Philippines, de la province de Saint-
Joseph, né àSéville, et les PP. Jean Baptiste de Pesaro en
Itahe, Sébastien de Saint-Francisque et Augustin de
Tordesillas, ne revisitèrent la Chine qu'en 1579. Mais, à
la vérité, les missions catholiques de Chine ne reprirent de
leur importance, pour mieux dire ne furent définitivement
établies que par les Jésuites, successeurs de saint François-
Xavier, et particuUèrement par le célèbre Matteo Ricci.
à la fin du xvi^ siècle.
Nous avons déjà signalé quelques-uns de ces voyageurs
laïques, tels l'orfèvre Guillaume de Paris, rencontré à Kara-
Koroum par Rubrouck, Pietro de Lucalongo, bienfaiteur
de Monte-Corvino ; Guillaume de Rubrouck mentionne
aussi à la Cour du Khan une esclave allemande et un Hon-
grois, une femme de Metz en Lorraine, nommée Pasca ou
LES MONGOLS 427
Paqiictte, capturée en Hongrie, un clerc d'Acre, nommé
Thcodolus ; certainement ces étrangers étaient les victimes
de raids opérés par les Tartares en Europe orientale; le
guide de Rubrouck au palais de Mangkou était un garçon
hongrois; parmi les artilleurs employés au siège de Siang
Yang, Marco Polo indique un Allemand et un chrétien
nestorien; plus tard, nous trouverons le Génois Andalô de
Savignone, qui -entra dans les bonnes grâces du Grand
Khan et entreprit en 1338 un second voyage en Chine.
Mais de beaucoup le plus célèbre est le Vénitien Marco
Polo, dont nous allons essayer de retracer brièvement
la carrière.
Andréa Polo de S. Felice eut trois fils, Marco, Nicolo
et Maffeo, notables commerçants : Marco, l'aîné, paraît
avoir été établi quelque temps à Constantinople et avoir
possédé un comptoir à Soldaia en Crimée; son homonyme
neveu, Marco le grand voyageur, fils de Nicolo, est né en
1254. Nous trouvons en 1260 Nicolo et Maffeo à Constan-
tinople; leurs affaires leur font remonter la Volga, les
entraînent à Bokhara, puis à la Cour du Grand Khan, qui
les reçoit bien. K'oublai les renvoie avec un de ses officiers
comme ambassadeurs au Pape porteurs de lettres deman-
dant au Souverain Pontife un grand nombre de mission-
naires pour évangéhser ses sujets, non pas que le chef
mongol eût, comme on l'a cru, un penchant pour le christia-
nisme, mais bien parce qu'il le trouvait une religion propre
à adoucir les mœurs encore frustes de ses peuples.
Les frères Polo, de retour à Acre, en avril 1269, apprirent
la mort de Clément IV, survenue l'année précédente;
l'élection de son successeur n'avait pas encore eu lieu et
Nicolo et Maffeo se rendirent à Venise. Nicolo eut le chagrin
d'apprendre la mort de sa femme et la joie de retrouver
son fils Marco, alors âgé de quinze ans.
Accompagnés de ce dernier, les deux frères se remirent
en route pour accomplir la mission que leur avait confiée le
Grand Khan; à Acre, ils consultèrent le légat du Pape en
Syrie, Tedaldo Visconti, archidiacre de Liège, qui leur
remit des lettres pour K'oublaï, expliquant les circonstances
428 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA CHINE
causes de l'insuccès de leur mission; les Vénitiens se mirent
en route, mais ils étaient encore au port d'Aias, lorsqu'ils
apprirent l'élection au Saint-Siège de leur ami Tedaldo
lui-même, qui régna sous le nom de Grégoire X; ils s'em-
pressèrent de revenir sur leurs pas ; mais le personnel faisait
défaut et le nouveau Pape, outre des paroles d'encourage-
ment, ne put que leur donner deux Dominicains, qui,
effrayés de la durée et des difficultés de ce lointain voyage,
se hâtèrent de rentrer en Europe à la première occasion
qui se présenta de le faire. Il est probable que le second
départ de la famille Polo eut lieu en novembre 1271.
Partis d'Aias, les Polo passèrent par Sivas, Mardin, Mo-
soul, Baghdad, Ormouz, où, au lieu de prendre la mer, ils
remontèrent à Kirman, au Khorasân, à Balkh, traversèrent
le Badakhchan, franchirent les Pamir, passèrent à Kachgar,
Yarkand, Khotan, atteignirent le Lob Nor, pénétrèrent au
Tangout et parvinrent enfin à la Cour du Grand Khan en
mai 1275.
Les voyageurs furent bien accueillis par K'oublaï qui prit
en amitié le jeune Marco à cause de sa bonne humeur, de
son habileté à raconter des anecdotes et de son intelligence,
et il ne tarda pas à utiUser ses talents dans différentes
missions, dont la première sans doute conduisit le jeune
Vénitien au Chan Si, Chen Si, Se Tch'ouan, Yun Nan, pro-
bablement entre 1277 et 1280; dans son récit, Marco nous
décrit la bataille livrée à Young Tch'ang, qu'il appelle
Vochan, par le roi de Mien (Birmanie), battu malgré ses
éléphants par les troupes mongoles. Il est probable que
Marco occupa aussi différents postes; lui-même nous dit
que, pendant trois années, il fut gouverneur de la grande
ville de Yang Tcheou.
Cependant les Vénitiens, fatigués de leur long exil,
craignant, d'autre part, les complications qui pouvaient
surgir à la mort du Grand Khan âgé, auraient bien voulu
regagner leur patrie, mais K'oublaï faisait la sourde oreille
à leurs discrètes allusions à ce désir de quitter la Cour.
Il fallut une circonstance fortuite pour qu'il leur fût permis
de réaliser leurs projets. Le souverain de Perse, Arghoun,
LES MONGOLS 429
petit-neveu de K'oublaï, perdit en 1286 sa femme favorite,
la khatoun Bouloughan, et suivant le vœu de celle-ci,
il envoya des ambassadeurs chercher une nouvelle épouse
dans la famille du Grand Khan, qui fît choix de la princesse
KoKATCHiN, âgée de dix-sept ans. Les Polo ayant gagné
les bonnes grâces des ambassadeurs, ceux-ci demandèrent
à être accompagnés par eux dans le voyage de retour;
le vieux Khan accorda son consentement à grand'peine,
mais il stipula que les Vénitiens reviendraient après avoir
accompli leur mission.
I.c long voyage par mer entrepris pour conduire la prin-
cesse mongole à son fiancé nous a valu quelques-ims des plus
importants chapitres du récit de Marco. Il fut d'ailleurs
accidenté; embarqués à Zaïtoun, au commencement de
1292, la princesse, les trois envovés de Perse et la famille
Polo furent obligés par le mauvais temps de faire un long
séjour à Sumatra; ils passent au sud de l'Inde; deux des
ambassadeurs meurent en cours de route et lorsque la
princesse arrive en Perse, elle apprend la mort d'Arghoun
le 7 mars 1291 et l'avènement de son frère Kaikhatou; Ko-
katchin épousa le fils de son fiancé : Ghazan, de physique
assez ordinaire, — tandis qu'Arghounpassait pour un des plus
beaux hommes de son temps, — mais en revanche fort intelli-
gent. La princesse se sépara avec tristesse de ses compa-
gnons de voyage, qui, poursuivant leur route, arrivèrent à
Tabriz et enfin, par Constantinople, à Venise en 1295.
Nos voyageurs, après leur longue absence, eurent quelque
peine à se faire reconnaître de leurs parents qui ne furent
convaincus de leur identité qu'en présence des énormes
richesses qu'ils rapportaient de leurs lointaines pérégrina-
tions. Marco Polo rentrait à Venise dans des conditions
défavorables. En effet, Venise et Gênes, rivales qui se par-
tageaient le commerce de la Méditerranée, étaient en gran-
de lutte, laquelle se termina à l'avantage de la première à
la fin du xive siècle; à l'époque qui nous occupe, les Génois,
qui avaient atteint l'apogée de leur puissance, s'aperce-
vaient que la rivalité de la Reine de l'Adriatique allait
leur devenir fort préjudiciable; aussi résolurent-ils d'ob-
430 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
tenir coûte que coûte la suprématie sur mer. Ce fut à ce
dessein qu'une flotte considérable fut équipée sous les
ordres d'un marin entre tous illustre, Lamba Doria. Le
Procurateur de Saint-Marc, qui était alors Andréa Dandolo,
il Calvo, s'empressa de convoquer tous les hommes valides
pour repousser l'envahisseur, et Marco Polo fut un des
premiers à se présenter pour défendre sa patrie. La rencon-
tre des deux flottes eut lieu à Curzola, île des côtes de la
Dalmatie, non loin de Lissa. La défaite des Vénitiens fut
terrible; il y eut plusieurs milliers d'hommes tués ou pri-
sonniers (7 septembre 1298). Dandolo périt et Marco Polo
fait prisonnier fut conduit à Gênes avec ses compagnons
de défaite.
A Gênes, Marco Polo fut enfermé au Palazzo del Capitano
del Popolo, alors Gugliemo Boccanegra, depuis le Palazzo
délie Compère di San Giorgio, à la Piazza Caricamento,
qui servit de douane pendant fort longtemps. Ce palais fut
donné en 1407 par la République à la Banque de Saint-
Georges, qui joua un rôle considérable dans l'histoire de
Gênes jusqu'au xviiie siècle. Parmi les compagnons de
captivité de Marco Polo se trouvait un homme de Pise,
appelé Rusticien, auquel il dicta en français ses souvenirs
de voyage. Marco Polo rentra à Venise en août 1299; il se
maria et mourut probablement en 1325.
Pecroiotti. En 1765-66 paraissait à Florence, quoique le titre de
l'ouvrage porte Lisbonne et Lucques, un livre en quatre
volumes, intitulé Délia Décima e di varie gravezze imposte
dal Comune di Firenze Délia Moneta e délia Mercatura de
Fiorentini fino al Secolo XVI, dont l'auteur était Gian
Francesco Pagnini del Ventura de Volterra. Le VolumelII
contient un traité de la Pratica délia Mercatura par Fran-
cesco Balducci Pegolotti, pubhé d'après un manuscrit de
la Bibliothèque Riccardi à Florence. Pegolotti était au ser-
vice des Bardi de Florence; nous savons qu'il était à
Anvers de 13 15 à 1317; il fut transféré à Londres; nous
le trouvons à Chypre de mai 1324 à août 1327, puis encore
en 1335, époque à laquelle il obtient du roi de la Petite
Arménie, pour sa Compagnie, des privilèges commerciaux à
LES MONGOLS 43 I
Aias, port du golfe de Scandcroun. Les Bardi firent faillite en
1339. Le premier chapitre du livre de Pegolotti nous donne
des renseignements au sujet du voyage de Cathay depuis
Tana, aller et retour avec des marchandises. Il fallait
compter de Tana à Astrakhan vingt-cinq jours avec un
chariot à bœufs et de dix à douze jours avec un chariot
à chevaux. D'Astrakhan à Saraï, il y avait un jour par eau
et de Saraï à Saraitchik, sur le Jaic ou Oural, aussi par eau,
il fallait huit jours; jusqu'à Ourghandj, ou Khwarezm, sur
les deux rives de l'ancien lit del'Oxus, on mettait vingt jours
en chariot à chameaux; d'Ourghandj à Otrar de trente-cinq
à quarante jours en chariot à chameaux; directement de
Saraitchik à Otrar il ne fallait que cinquante jours; d'Otrar
à Al Maliq, quarante-cinq jours avec des ânes de somme;
d'Al Mahq à KanTcheou, soixante-dix jours avec des ânes;
on se rend à une rivière non nommée, probablement le Grand
Canal, en quarante-cinq jours à cheval; on descend cette
rivière à Cassai (Hang Tcheou), d'où il faut trente jours
pour remonter à Khan Bâhq. A Hang Tcheou on échange
ses lingots d'argent pour du papier-monnaie appelé balish;
quatre balish valent un lingot (sommo) d'argent. Le second
chapitre du traité de Pegolotti renferme des conseils au sujet
du voyage de Cathay, par exemple : laisser pousser sa barbe
et éviter de se raser; ne pas faire d'économie sur les gages
du drogman ; il est utile de se procurer au moins deux bons
domestiques parlant la langue de Couman; le voyageur
sera mieux soigné s'il emmène avec lui une femme de Tana
parlant également le Coumanien. Pour aller de Tana à
Astrakhan, il faut emporter vingt-cinq jours de provisions;
la route est parfaitement sûre de Tana au Cathay; seule-
ment si le voyageur meurt en route, tout ce qui lui appar-
tient devient la propriété du seigneur du heu, à moins qu'il
n'ait avec lui un frère ou un ami intime; toutefois on peut
courir quelque danger dans l'intervalle de la mort d'un
chef à l'élection de son successeur. « Cathay, nous dit Pego-
lotti, est une Province contenant beaucoup de terres et de
villes ; parmi elles, il y en a une, c'est-à-dire la ville capitale,
où se rendent les marchands et où se fait beaucoup de
432 HISTOIRE GENERALE DE LA CHINE
commerce, laquelle ville se nomme Cambalec. Et la dite
ville mesure cent milles de tour et est toute pleine de gens,
de maisons et d'habitants. » On peut calculer qu'un mar-
chand avec un drogman (Tuycimanno) et deux domesti-
ques, et avec des marchandises de la valeur de 25.000 florins
d'or, dépensera au cours de son voyage au Cathay de
60 à 80 sommi d'argent et pour le voyage de retour à Tana,
y compris la nourriture et les gages des domestiques et tous
les autres frais, cinq sommi par bête de somme, ou moins;
et on peut évaluer le sommo à cinq florins d'or, disons à peu
près treize francs par florin. Parmi d'autres conseils, notons
que tout l'argent apporté au Cathay est changé pour du
papier-monnaie, jaune, portant le cachet du Seigneur,
appelé halishi et qui a cours forcé; il y a trois espèces de
valeur, différente, de ce papier-monnaie : on peut calculer
que l'on peut avoir au Cathay de 19 à 20 livres poids de
Gênes de soie pour un sommo d'argent pesant 8 ^ onces
de Gênes, l'alliage devant être de 11 onces 17 deniers par
livre; on peut aussi calculer que l'on peut obtenir au Cathay
3 ou 3 ^ pièces de soie damassée ( cammocca ) pour un
sommo, et pour un sommo d'argent de 3 ^ à 5 pièces de
nacclietti de soie et d'or.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Chapitre I. Les Cinq Dynasties : Wou Tai. . . 5
XIV^ Dynastie : les Heou Leang ou Leang
postérieurs 6
Chapitre IL X\'^ Dynastie : les Heou T'ang ou
T'ang postérieurs 17
Chapitre III. Heou Tsin. — Heou Han 35
XVI^ Dynastie : les Heou Tsin ou Tsin posté-
rieurs 35
XVII^ Dynastie : les Lleou Han ou Han pos-
térieurs 42
Chapitre IV. XVIIIe Dynastie : les Heou Tchou ou
Tcheou postérieurs 47
Chapitre V. XIX^ Dynastie : les Soung ... 57
Chapitre VI. Les Sonng (suite) 71
Chapitre VIL Les Soung (suite) 94
Chapitre VIII. Les Soung (suite) 107
Chapitre IX. Les Soung (suite) 124
Chapitre X. Les Soung (suite) 142
Chapitre XL Les Soung (suite) 17J
Chapitre XII. XX^ Dynastie : les Mongols : ori-
gines. — Débuts de Tchinguiz Khan 188
Chapitre XIII. Les Mongols : Tchinguiz Khan
(suite) 204
Chapitre XIV. Les Mongols : Ogotaï 226
TABLE DES MATIERES
Chapitre XV. LesMongols:Tonrakina. — Kouyouk 253
Chapitre XVI. Les Mongols : Mangkoii .... 260
Chapitre XVII. Les Mongols : K'oublaï .... 259
Chapitre XVIII. Les Mongols : K'oublaï (^sw^ïgj . . 299
Chapitre XIX. Les Mongols : K'oublaï (fin) . . 316
Chapitre XX. Les Mongols (suite) 342
Chapitre XXI. Les Mongols (suite) 350
Chapitre XXII. Les Mongols : Missionnaires et
Voyageurs étrangers 369
Chapitre XXIII. Les Mongols : Missionnaires et
Voyageurs étrangers (suite) 389
Chapitre XXIV. Les Mongols : Missionnaires et
Voyageurs étrangers (suite et fin) 411
PAUL GEUTHNEK, 13. RUE JACOB, PARIS
Bcnazet (A.). — Le Japon avant les Japonais : Étude d'ethno-
graphie et d'archéologie sur les Ainou primitifs, 32 pp. in-8, 191 1,
3 francs.
Les sources — Koropok-ghourou ou Tsoutchi-ghoumo — les anciens
Aïnou — Caractère physique des Aïnou primitifs — Fouilles archéolo-
giques — Traditions et légendes — Anciennes croyances religieuses.
Chavannes (Ed.) et P. Pelliot. — Un traité manichéen retrouvé
en Chine, traduit et annoté, 2 pi., 360 pp. in-8 (T. JA), 1913, 20 fr.
Bibliographie — traduction du traité manichéen de Pékin — notes
additionnelles — texte chinois du traité de Pékin — Nouvelles publica-
tions relatives au manichéisme — Fragment Pelliot — Le Houa heu
king — Le Eul tsong king et le San tsi king — textes historiques —
notes additionnelles — errata — index.
Collection Paul Mallon, décrite par G. Migeon, i«' fascicule,
13 planche? rlont 2 en couleurs, 15 f. n. chif., in-4, en un carton-
nage. 1919, 60 frant.s.
Art hindou — art chinois — art égyptien.
Superbe édition, pi. eu photogravure : Édition tirée à petit norabrr- et
non dans le commerce.
Planches : 1. Statue en grès rouge de Vyndhia. — IL Statue (Buste
d'une), pierre bleuâtre (dynastie des Weî), vin* siècle. — IIL Aigles
blancs, peinture signée Wang-Tsin-King (ix® siècle). — IV. Vase de
bronze, dynastie des Han, ii^ siècle après notre ère. — V. Vase en poterie
émaillée (dynastie des Tang), vii-x* siècles. — VI. Même modèle que
pi. V, sans couvercle et autre côté. — VIL Vase en poterie émôdllée
(dynastie des Sung), 960-1279. — VIII. Statuette en calcaire poly-
chrome, IVe dynastie (école Memphite). — IX. Même statuette que
pi. VIII, de profil. — X. Fragment de bas-relief en calcaire polychrome,
IVe dynastie (école Memphite). — XL Statuette eu bois d'ébène, fin x^
ou début xi° dynastie. — XII. Même statuette que planche XI — XIII.
Détail de la statuette figurant aux pi. XI et XII.
Ferrand (G.). — Le K'ouen-Louen et les anciennes navig.ations
mterocéaniques dans les mers du Sud, 267 pp., in-8 (T JA), 1919
20 francs.
Textes cliinois et annamites. — Les transcriptions chinoises. — Iden-
tifications. — Textes arabes et persans. •■ — Parenté des Chinois, Khmers,
Indonésiens et Malgaches. — Les marines javanaise, khmer, cam, chinoise
et malgache. — Ambassades à la cour de Chine. — Les migrations des komr.
Foucher (A.)- — The beginnings of Buddhist art and other essays
inindian and Central-Asian archaeology, revised by the author
and translated by L. A. Thomas and F. W. Thomas, with a préface
by the latter, coloured frontispice, 50 plates with explanatory
letterpress, XVI, 316 pp., imp. 8 vo, 1917, 50 francs.
Contents : I. The beginnings of Buddhist art. — IL The représentations
of « Jatakas » on the bas-reliefs of Barhut. — III. The Eastem gâte of
the Sànchi stûpa. — IV. The Greek origin of the image of Bnddba. — V.
The tutelary pair in Gaul and in India. — VI. The great miracle at
Cravasti. — VIL The six-tusked éléphant. — VIII. Buddhist art in Java.
— IX. The Buddhist madonna. — Index.
PAUL GEUTHNER, 13, RUE JACOB, PARIS
Dallet (Ch.). — Histoire de l'église de Corée, précédée d'une
ijit.roduction sur l'histoire, les institutions, la langue, les mœurs
et coutumes coréennes, i carte, 4 pi .,2 vol. in-8, 1874, 40 frajics.
Tome I. Introduction — de l'introduction du christianisme en Corée
à l'érection de ce ro^'aumeen Vicariat apostolique, 1784-1831, i carte,
4 planches, xii pp., 2 f. n. chif. CXCII, 387 pp.
Tome II. De l'érection de la Corée en Vicariat apostolique au martyre
de Mgr Berneux et de ses confrères, 1831-1866, 595 pp.
Edmunds (A. J.). — Buddhist and Christian gospels now first
compared from the originals, edited by M. Anesaki, 4» éd., 2
vol., gr. in-8, (323 et 315 pp.), 1908-1909, 40 francs.
Jouveau-Dubreuil (G.). — Archéologie du sud de l'Inde, 108
pi., III fig., 2 vol., (192 et 151 pp.), in-8 (An. Musée GuimetBibl.
Et. XXVI et XXVII), 1914, 50 francs.
I. Architecture : Introduction. — i''® partie. Les origines de l'art Dra-
vidien. Chapitre I. Caractères généraux de l'architecture de l'époque
d'Asoka. — Chap. II. L'époque de Kanishka et l'époque des Guptas. —
2« partie, Généralités. — 3^ partie, Les styles, chap. I. Les styles Pallava.
— Chap. II. Le style Chola. — Chap. III. Le style Pandya. — Chap. IV.
Le style de Bijanagar. — Chap. V. Le style de Madura. — Chap. VL
L'architecture contemporaine. — Appendice : le style Nord-hindou et le
style de Pattadakal. — 64 pi., 71 fig., 190 pp.
II. Iconographie. Chap. I. Iconographie sivaïte. — Chap. II. Icono-
graphie vichnouïte. — Chap. III. Brahamâ et les divinités secondaires. —
Chap. IV. Histoire de la reUgion d'après l'iconographie. — Chap V. Cos-
tumes — statues — chars, etc., 44 pi., 40 fig., 152 pp.
Leclère (A.). — Histoire du Cambodge depuis le i^r siècle de
notre ère, d'après les inscriptions lapidaires, les annales chinoises
et annamites et les documents européens des six derniers siècles,
XH, 547 pp., gr. in-8, 1914, 30 francs.
Mission Pelliot en Asie Centrale : série in-4 : Pelliot (P.). Les
grottes de Touen-houang, T. I : 64 pi. en phototypie, i plan des
grottes, avec texte explicatif, in-4, dans un portefeuille, 1920, 64 fr.
La description des grottes de Touen-houang comprendra 5 volumes de
64 planches environ chacun.
Tchang Yi-Tchou et J. Hackin. — La peinture cliinoise au
Musée Guiraet, 16 planches, fig. dans le texte, VII, 97 pp. in-4 o^l.,
cart,, Musée Guimet, Bib. d'art, IV, 1910, 20 francs.
Caractères généraux de la peinture chinoise. — i''® période (2600 av.
J.-C. — 200 ap. J.-C). — 2« période : les trois royaumes, les six dynasties.
— 3« période ; dynastie des T'ang. — 4* période : les cinq royaumes. —
5® période: la dynastie des Mongols. — 6*^ période : les Mongols (1260-1 368).
— 7® période : dynastie des Ming. — 8® période : la dynéistie actuelle. —
Catalogue. — Index des peintres. Toutes les peintures reproduites sont
des pièces inédites de premier ordre.
Launay (A.). — Histoire des Missions de Chine : Mission du
Kouy-Tchéou, i carte, 7 pi., 3 vol. gr. in-8, IQ07-8, 60 francs.
Société des Missions étrangères.
Imprimerie Vromant & C, 3, rue de la Chapelle, Bruxelles. — 8-20-7536.
Cordier, Henri
HistoiPe cénértle de 1^
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